CHAPITRE II
§ 1. — La liturgie aux temps primitifs.
On a vu , dans le chapitre précédent , que les communautés chrétiennes locales se sont le plus souvent détachées de communautés juives préexistantes et que de cette origine il est résulté beaucoup de ressemblances entre Torganisation des églises et celle des synagogues. Cette ressemblance est particulièrement apparente dans le domaine du culte. La liturgie chrétienne procède, pour une très large part, de la liturgie juive et n'en est même que la continuation. Mais ici il importe de ne pas confondre le culte du temple de Jérusalem avec celui des synagogues. Le prem.ier n'a exercé aucune influence sur la liturgie chrétienne; il n'y a rien de sérieux dans les rapprochements que les exégètes du moyen âge aiment à établir entre le rituel du Pentateuque et celui de l'Eglise. Tout ce qui s'est dit là-dessus est de pure ingéniosité, sans aucun fondement dans la tradition. Le culte du Temple avait un caractère national , tout à fait différent des exercices de confrérie , de congrégation locale, qui se pratiquaient dans les réunions religieuses de la Diaspora^ des bourgs de Palestine et môme de Jérusalem. Les premieps chrétiens, au temps où ils étaient encore
presque tous groupés dans la capitale juive, prenaient part au culte du Temple, mais sans préjudice de leurs réunions spéciales , celles de la synagogue nouvelle qu'ils avaient constituée dès les premiers jours. En dehors de Jérusalem, la plus haute expression de leur vie religieuse collective était, comme pour les Juifs, la réunion hebdomadaire de la synagogue.
Ces réunions avaient lieu le samedi. De très bonne heure les chrétiens adoptèrent le dimanche. Il est possible que, tout à fait à Torigine, le choix de ce jour n'ait été dicté par aucune hostilité à l'égard des habitudes juives et que l'on ait tenu seulement à avoir, à côté de Tantique sabbat, que l'on célébrait avec ses frères en Israël , un jour consacré à des réunions exclusivement chrétiennes. L'idée de transporter au dimanche la solennité du sabbat , avec toutes ses exigences, est une idée étrangère au christianisme primitif. Cela est surtout vrai en ce qui regarde la prohibition du travail, mais pour le culte[proprement dit cela est vrai encore. Le dimanche a été d'abord juxtaposé au sabbat ; à mesure que s'élargit le fossé entre l'Eglise et la Synagogue, le sabbat devint de moins en moins important; il finit même par être complètement négligé. Les chrétiens eurent, comme les Juifs, un jour par semaine, un seul, consacré aux assemblées religieuses; mais ce jour fut différent de celui des Juifs.
Les assemblées religieuses des synagogues ne comportaient aucun sacrifice sanglant, aucune oblation de fruits , de prémices, d'encens. Les enfants d'Israël se réunissaient , non seulement pour prier en commun , mais encore pour lire leurs livres sacrés, laioe d'abord, puis les Prophètes, c'est-à-dire les autres livres de la Bible. Outre les lectures, il y avait des chants , dont le texte était fourni par le Psautier. Un exercice moins essentiel, mais très pratiqué, c'était l'homélie (midrasch), sur un thème fourni par les lectures.
Ces quatre éléments , lectures , chants , homélies , prières , furent adoptés sans diflBculté par les églises chrétiennes. Aux livres de la Bible juive se joignirent bientôt , sur le pupitre du lecteur , les écrits du Nouveau Testament, entre lesquels un relief spécial fut donné à l'Evangile. Ce fut tout le changement, sauf, bien entendu, ceux que Torientation nouvelle donnée à la croyance introduisit dans le texte des prières et des homélies , ainsi que dans le choix des leçons bibliques et des cantiques sacrés.
Mais si l'Eglise accepta en bloc tout le service religieux de la Synagogue, elle y ajouta un ou deux éléments nouveaux, dans lesquels réside Toriginalité de la liturgie chrétienne. Je veux parler de la Cène ou repas sacré et des exercices spirituels.
Ceux-ci tiennent une très grande place dans le service chrétien tel que nous le représentent les documents les plus anciens. Après TEucharistie, des personnes inspirées prennent la parole et manifestent devant rassemblée la présence deTEsprit qui les anime. Les prophètes, les extatiques, les glossolales, les interprètes , les médecins surnaturels , s'emparent à ce moment de l'attention des fidèles. Il y a comme une liturgie du Saint-Esprit après la liturgie du Christ , une vraie liturgie, avec présence réelle et communion. L'inspiration est sensible : elle fait vibrer les organes de certains fidèles privilégiés; mais toute l'assistance est émue, édifiée et même plus ou moins ravie et transportée dans les divines sphères du Paraclet (1).
Si fréquents que fussent ces phénomènes sacrés, ils n'en étaient pas moins extraordinaires et il est impossible d'y voir une institution proprement dite. Ni les communautés chrétiennes , ni leurs pasteurs n'a-
(1) V. surtout I Cor., XIV; Doctrina AposL, 10 et suiv.
valent le pouvoir de les produire ou de les obtenir à volonté. Il était même très diflBcile de les réglementer, comme on le voit par l'histoire de saint Paul et de Téglise de Corinthe. Du reste ils disparurent bientôt : dès le commencement du second siècle on ne les trouve plus qu'à Tétat d'exceptions isolées. En somme le seul élément durable , permanent , que le christianisme ait ajouté à la liturgie des synagogues, c'est le repas sacré , institué par Jésus-Christ comme une perpétuelle commémoration de lui-même.
Les formes de cette auguste cérémonie sont données par les évangiles synoptiques et par le passage de saint Paul où il est question de la dernière Cène. Il y a d'abord l'action de grâces ou prière eucharistique, puis la fraction du pain, enfin la distribution du pain et du vin aux convives. Ce sont les phases principales de la messe proprement dite, de sa partie entièrement chrétienne et originale.
Il n'entre pas dans mon plan de rapporter ici tous les textes du deuxième siècle et du troisième où il est fait mention de l'Eucharistie et de ses rites essentiels. Je me bornerai à citer le plus important, la description des assemblées chrétiennes du dimanche, que nous trouvons dans la première apologie de saint Justin (1).
« Le jour du soleil, tous ceux qui habitent les vil- » les ou les champs se réunissent en un même lieu. » On lit, autant que le temps le permet , les mémoi- » res des apôtres ou les écrits des prophètes. Puis le
(1) Justin, Apol.^ I, 67. Tout à fait à l'origine, comme on le voit dans la première épître aux Corinthiens, la Cène eucharistique était précédée d'un repas ordinaire, pris en commun. C'est ce qu'on appelait l'agape. Mais cet usage comportait trop d'inconvénients pour être durable L'agape liturgique disparut, ou peu s'en faut, moins de cent ans après la première prédication de l'Evangile. Quant à l'agape funéraire, dont il est encore question au quatrième siècle et au cinquième, c'est une institution toute différente.
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» lecteur s'arrête et le président prend la parole pour » faire une exhortation et inviter à suivre les beaux » exemples qui viennent d'être cités. Tous se lèvent » ensuite et Ton fait des prières. Enfin, comme nous » Tavons déjà décrit, la prière étant terminée , onap- » porte du pain, du vin et de Teau ; le président prie » et rend grâces aussi longtemps qu'il peut ; le peu- » pie répond par l'acclamation Amen. On distribue à » chacun sa part des éléments bénis et l'on envoie la » leur aux absents par le ministère des diacres. »
Des quatre élémejits empruntés à l'ancien usage des synagogues , la lecture , le chant , l'homélie , la prière , un seul , le chant des psaumes , n'est pas ici l'objet d'une mention expresse. Dans un autre endroit de son Apologie (1), saint Justin , exposant les cérémonies du baptême, y joint une description de la liturgie eucharistique, semblable à celle-ci, sauf qu'il y mentionne le baiser de paix que les chrétiens, ditil, se donnent après les prières et avant de commencer le repas sacré ou eucharistie proprement dite.
Saint Justin se borne à décrire l'ordre des assemblées chrétiennes; il ne donne aucun texte, aucune formule de prière ou d'exhortation. On peut le compléter, sur ce point, à l'aide de très anciens monuments de la littérature ecclésiastique.
La lettre de saint Clément de Rome nous a conservé un morceau d'un caractère liturgique évident. On ne peut sans doute y voir la reproduction d'une formule consacrée , mais c'est un beau spécimen du style de la prière solennelle, telle que l'exprimaient alors les chefs ecclésiastiques dans les réunions de culte.
Que le nombre marqué des élus soit conservé entier en ce (1) I, 65.
monde par le Créateur de toutes choses et son fils bien-aimé Jésus-Christ, par qui il nous a appelés des ténèbres à la lumière de l'ignorance, à la connaissance de son nom glorieux, à l'espérance en ton (1) nom, d'où procède toute créature. Tu as ouvert les yeux de nos cœurs pour qu'ils te connaissent, toi le seul très-haut entre toutes les grandeurs, le saint qui reposes au milieu des saints, toi qui abaisses l'insolence des orgueilleux , qui déroutes les machinations des peuples, qui exaltes les humbles et humilies les puissants; toi qui donnes la richesse et la pauvreté, la mort et la vie, seul bienfaiteur des esprits. Dieu de toute chair, toi dont le regard pénètre l'abîme et surveille les œuvres des hommes , toi qui nous secours dans le danger, nous sauves du désespoir, créateur et directeur de tous les esprits; toi qui as multiplié les peuples sur la terre et choisi au milieu d'eux ceux qui t'aiment par Jésus- Christ, ton serviteur bien-aimé, par qui tu nous a élevés, sanctifiés, honorés. Nous t'en prions, ô Maître, sois notre secours , assistenous. Sois parmi nous le salut des persécutés , prends pitié des petits, relève ceux qui sont tombés, apparais à ceux qui sont dans le besoin , guéris les rebelles , fais rentrer les égarés de ton peuple. Apaise la faim de l'indigent, délivre ceux de nous qui souffrent en prison , guéris les malades , encourage les faibles ; que tous les peuples reconnaissent que tu es le seul Dieu, que Jésus- Christ est ton serviteur, que nous sommes ton peuple et les brebis de tes pâturages.
C'est toi qui par tes œuvres as manifesté l'immortelle harmonie du monde ; c'est toi , Seigneur , qui as créé la terre , toi qui demeures fidèle dans toutes les générations, juste dans tes jugements , admirable dans ta force et ta majesté , sage dans la création et dans l'affermissement des choses créées; qui manifestes ta bonté en nous sauvant, ta fidélité dans Talliance que la foi consacre ; ô Dieu bon et miséricordieux, remets-nous nos fautes, nos injustices, nos chutes, nos transgressions; ne compte pas les péchés de tes serviteurs et de tes servantes , mais purifie-nous par ta vérité et dirige nos pas , pour que nous marchions dans la sainteté du cœur et que nous fassions ce qui est bon et agréable à tes yeux et aux yeux de nos princes. Oui , Seigneur , fais luire sur nous ton visage, pour notre bien et notre paix, pour nous protéger de ta forte main et nous délivrer de tout péché par ton bras puissant, pour nous sauver de ceux qui nous haïssent injustement. Donne la concorde et la paix à nous et à tous les habitants de la terre , comme tu l'as donnée à nos pères lorsqu'ils t'invoquaient
(1) Ce changement de personne est bien dans le texte grec.
avec foi et siDcéiité, soumis à la toute-puissaDce et à la vertu su» prôme de ton nom.
A nos princes (1) , à ceux qui nous gouvernent sur la terre , c'est toiy Seigneur, qui as donné le pouvoir de la royauté» par la vertu magnifique et inénarrable de ta puissance, afin que, connaissant la gloire et l'honneur que tu leur as départis, nous leur soyions soumis et ne nous opposions pas à ta volonté. Accordeleur , Seigneur , la santé , la paix , la concorde , la stabilité , pour qu'ils exercent sans obstacle l'autorité que tu leur as confiée. Car c'est toi , maître céleste , roi des siècles , qui donnes aux fils des hommes la gloire , l'honneur , la puissance sur les choses de la terre. Dirige, Seigneur, leurs conseils suivant le bien, suivant ce qui est agréable à tes yeux, afin que, exerçant paisiblement et avec douceur le pouvoir que tu leur as donné, ils te trouvent propice. Toi seul as la puissance de faire cela et de nous accorder encore de plus grands bienfaits ; nous te proclamons par le grandprêtre et le chef de nos âmes , Jésus-Christ , par qui soit à toi gloire et grandeur, maintenant, dans toutes les générations, dans les siècles des siècles. Amen ('2).
Je citerai encore , à côté de ces documents rédigés à Rome , les formules que nous a conservées la Doctrine des Apôtres^ écrit fort ancien, contemporain de saint Justin à tout le moins, mais dont la provenance n'est pas bien déterminée.
« Quant à Teucharistie, voici comment il faut la faire. D'abord pour le calice : Nous te remercions ^ no^ tre Pèrey pour la sainte vigne de David ton serviteur, que tu nous as fait connaître par Jésus ton serviteur. Gloire à toi dans les siècles!
» Pour le pain (3) : Nous te remercions , notre Père, pour la vie et la science que tu nous as fait connaître par Jésus ton serviteur. Gloire à toi dans les siècles! Comme les éléments de ce pain, épars sur les montagnes,
(1) Remarquer avec quel accent les chrétiens de Rome priaient pour les empereurs, au lendemain des violences de Domitien.
(2) I Clem., 59-61.
(3) a ^epl ToO xXàa|iaTO( ». D s'agit ici du pain considéré comme rompu ou devant l'être.
se sont réunis en un seul tout^ de jmême puisse ton Eglise se rassembler des extrémités de la terre dans ton royaume; car à toi est la gloire et la puissance^ par Jésus-Christ^ dans les siècles,
» Que personne ne mange ni ne boive votre eucharistie, s'il n'est baptisé au nom du Seigneur ; car c'est de ceci que le Seigneur a dit : « Ne donnez pas le saint aux chiens. »
» Après vous être rassasiés (1), rendez grâces ainsi : Nous te remercions , Père saint , pour ton saint nom que tu as fait habiter en nos cœurs^ pour la science^ la foi et l'immortalité que tu nous a révélées par Jésus ton serviteur. Gloire à toi dans les siècles ! C'est toi, maître puissant, qui as créé Vunivers pour la gloire de ton nom^ qui as donné aux hommes la nou/rriture et le breuvage, pour quils en jouissent en te remerciant; mais' à nous tu as donné un breuvage et une nourriture spirituelle^ et la vie éternelle par ton serviteur. Avant touty nous te rendons grâces parce que tu es puissant. Gloire à toi dans les siècles/ Souviens-toi, Seigneur^ de délivrer ton Eglise de tout mal et de lui donner la perfection dans ton amour. Rassemble-la des quatre vents du ciel , cette Eglise sanctifiée, pour le royaume que tu lui as préparé; car à toi est la puissance et la gloire dans les siècles. Que la grâce arrive et que ce monde passe/ Ho" sanna au fils de David / Si quelqu'un est saint , qu'il vienne; s'il ne Vest pas^ qu'il se repente/ Le Seigneur vient (2) / Amen.
» Laissez les prophètes faire ensuite l'eucharistie autant qu'ils voudront. »
Il est clair que ce rituel et ces formules nous viennent d'un milieu très différent de celui où écrivaient saint Justin et saint Clément, d'un milieu encore tout
(1) « i(inXv)90$ivai ».
(2) « Mapàv àOà ».
rempli d'un enthousiasme intense. Les prophètes ont
un rôle important ; les esprits sont excités, enfiévrés,
par l'attente du royaume du Christ. Je ne veux point
entrer ici dans les détails du contraste. Il me suffit
de noter que la langue liturgique dont saint Clément
nous offre un document si ancien et si autorisé, que
le rituel présenté par saint Justin comme d'un usage
général dans les assemblées chrétiennes, sont tout à
fait analogues à ce que nous rencontrons trois siècles
plus tard, au temps où les documents abondent. Au
contraire , la liturgie décrite dans la Doctrine a tout
l'aspect d'une anomalie ; elle est en dehors du courant,
de la ligne générale du développement , tant pour le
rituel que pour le style.
De ces monuments de l'âge primitif il faut descendre immédiatement au quatrième siècle. C'est vers ce temps que se rencontrent , en quantité utilisable , les documents des usages liturgiques qui se sont plus tard complétés et diversifiés jusqu'à devenir ce que nous les voyons maintenant. Entre les deux époques il n'y a que des traits isolés , des allusions rapides , éparses dans les auteurs les plus divers. 11 faut du reste admettre que les particularités rituelles mirent un certain temps à s'établir et à se fixer. A l'origine on procédait partout à peu près de la même manière) ; je dis à peu près, car il n'est pas possible d'admettre une complète identité do tous les détails, mémo dans les églises fondées par les apôtres. Ce n'est pas aux premiers jours que l'on put attacher [aux choses de cet [ordre l'importance qui les consacre et les fix(î. Peu à peu les habitudes devinrent des rites; les rites s'épanouirent en cérémonies de plus en plus imposantes et compliquées; en même temps on arrêta le thème des prières et des exhortations : l'usage indiqua à l'officiant les idées qu'il devait développer et l'ordre
dans lequel il devait les traiter. On fit plus tard un dernier pas en adoptant des formules fixes qui ne laissèrent plus rien à l'arbitraire individuel et aux hasards de rimprovisation.
Longtemps avant que Ton eût atteint cette dernière période , il s'était produit, dans le rituel , des diversités locales. Au troisième siècle, les usages de Rome, d'Antioche , d'Alexandrie , devaient être déjà assez éloignés de l'identité primitive : Fades non omnibus una, nec diversa tamen. A mesure que ces grandes métropoles étendaient le cercle de leurs missions , elles étendaient aussi le domaine d^ leur usage spécial; il est tout naturel que l'usage de l'église mère ait fait loi dans les églises filiales. De cette façon , les provinces liturgiques , si l'on peut s'exprimer ainsi, se confondirent avec les provinces ecclésiastiques.
§ 2. — La liturgie syrienne au quatrième siècle.
On peut ramener à quatre types principaux les liturgies connues : le type syrien, le type alexandrin, le type romain et le type gallican. Encore ne serait-il pas impossible de ramener le type gallican au type syrien et de conjecturer que l'usage d'Alexandrie dérive, pour une certaine part, de celui de Rome. On réduirait ainsi la diversité à une dualité , analogue à celle qui existe maintenant, depuis que les usages de Rome et de Constantinople ont à peu près absorbé les autres.
Mais les documents ne permettent pas de remonter si haut. Au quatrième siècle , il y avait sûrement quatre types, à tout le moins, car le type syrien avait déjà donné lieu à quelques sous-types bien caractérisés.
Les plus anciens documents de la liturgie syrienne sont :
1® La catéchèse 23® de saint Cyrille de Jérusalem, prononcée vers Tannée 347 ;
2** Les Constitutions Apostoliques (II, 57 et VIII , 5- 15).
3*" Les homélies de saint Jean Chrysostome. Saint Jean Chrysostome cite souvent, dans ses homélies , des traits et même des prières empruntées à la liturgie. Bingham (1) eut le premier l'idée de recueillir et de mettre en ordre ces données éparses. Ce travail a été repris dernièrement par M. Hammond (2). On peut tirer de là des attestations intéressantes , mais l'orateur ne donne nulle part une description systématique de la liturgie, dans l'ordre de ses rites et de ses prières.
La catéchèse de saint Cyrille est une véritable explication des cérémonies de la messe, faite aux néophytes après leur initiation. L'orateur laisse de côté la messe des catéchumènes , que ses auditeurs connaissent depuis longtemps ; il suppose le pain et le vin apportés sur l'autel et commence au moment où Tévêque se prépare, en se lavant les mains, à célébrer les saints mystères.
Dans les Constitutions Apostoliques ^ il faut distinguer entre la description du livre II et celle du livre VIII. La première est assez rapide; elle ne comprend que la description des rites, sans les formules; l'autre donne tout au long les formules de toutes les prières, mais seulement depuis la fin de l'évangile. On sait maintenant queles Constitutions Apostoliques^ dans l'état actuel de leur texte grec, représentent une refonte de deux livres analogues, la Didascalie des
(1) Origin. eccL, XIII, 6.
(2) The ancient Liturgy of Antïoch, Oxford, 1879. Cf. Zeitschrift fur hath. Théologie, 1879, p. 619 (Bickell), et 1883, p. 250 (Probst). M. Probst a distingué les homélies prononcées à Antioche et celles qui le furent à Constantinople.
Apôtres, dont on n'a qu'une version syriaque , et la Doctrine des Apôtres, récemment découverte par le métropolite Philothée Bryenne. Le premier de ces deux livres a servi de base aux livres I-VI des Constitutions Apostoliques ; le second, très délayé, est devenu le livre VII de la même collection. Le VHP livre est plus homogène. Il doit avoir été ajouté aux sept autres par l'auteur du remaniement de la Didascalie et de la Doctrine. Cet auteur est le même qui a interpolé les sept lettres authentiques de saint Ignace et leur en a adjoint six autres de son cru. Il vivait en Syrie, à Antioche ou dans la région ecclésiastique dont cette ville était le centre. C*estvers le milieu du quatrième siècle qu'il écrivait, au plus beau temps de la théologie subordinatienne , qui a trouvé plus d'une expression dans ses compositions diverses. Il est Fauteur de la description de la liturgie . qui figure au livre II ; ce passage, en effet, manque à la Didascalie syriaque. Est-ce aussi lui qui a rédigé la liturgie du VHP livre ? Le doute est permis, car il y a quelques différences entre cette liturgie et celle du livre IL
Je vais décrire le service religieux tel que le supposent ces documents, en notant au besoin leurs divergences.
L'assistance est réunie, les hommes d'un côté , les femmBs de Tautre, le clergé dans l'abside. Les lectures commencent aussitôt ; elles sont coupées par des chants. Un lecteur monte à Tambon , placé vers le milieu de l'église, entre le clergé et les fidèles, et lit deux leçons; puis un autre monte à sa place pour chanter un psaume. Il l'exécute en solo; mais l'assistance reprend les dernières modulations de son chant. C'est ce qu'on appelle le répons, psalmus responsorius , qu'il faut distinguer avec soin de l'antiphone, psaume exécuté avec alternance de deux chœurs. L'antiphone
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n'existe pas encore : on ne connaît que le répons. Il doit y avoir un nombre assez considérable de lectures, mais on ne dit pas combien. La série se termine par la lecture de l'évangile, qui est faite non plus par un simple lecteur, mais par un prêtre ou un diacre. Tout le monde se tient debout pendant cette dernière leçon.
Les lectures et les psalmodies étant achevées , les prêtres prennent la parole, chacun à son tour (1), et après eux Tévêque. L'homélie est toujours précédée d'un salut à l'assistance ; on y répond par Tacclamation « Et avec votre esprit. »
Après l'homélie a lieu le renvoi des diverses catégories de personnes qui ne doivent pas assister aux saints mystères. On commence par les catéchumènes. Sur l'invitation du diacre, ils font une prière en silence pendant que l'assemblée prie elle-même pour eux. Le diacre formule cette prière en détaillant les intentions et les demandes. Les fidèles lui répondent, en particulier les enfants , par la supplication Kyrie eleison ! les catéchumènes se lèvent ensuite «et le diacre les invite à leur tour à prier en s'associant à la formule qu'il prononce ; puis il les fait s'incliner pour recevoir la bénédiction de l'évêque, après quoi il les congédie.
La même forme est observée pour les énergumènes, les compétents, c'est-à-dire les catéchumènes qui se disposent à recevoir le baptême, enfin pour les pénitents.
(1) Ce détail est attesté, outre Const, Ap.^ II, 57, par la Peregrinatio de Silvia : « Hic (à Jérusalem) consuetudo sic est, ut de omnibus presbiteris qui sedent , quanti volunt praedicent , et post illos onmes episcopus praedicat ; quae predicationes propterea semper dominicis diebus sunt ut semper erudiatur populus in Scripturis et in Dei dilectione ; quae praedicationes dum dicuntur grandis mora fit ut fiât missa ecclesiae » (p. 81).
Quand il ne reste plus dans l'église que les fidèles communiants , ceux-ci se mettent en prière. Prosternés dans la direction de l'Orient, ils entendent le diacre développer la litanie : « Pour la paix et le bien- » être du monde... Pour la sainte église catholique et » apostolique... Pour les évoques, les prêtres... Pour » les bienfaiteurs de l'Eglise... Pour les néophytes... » Pour les malades... Pour les voyageurs... Pour les » petits enfants... Pour les égarés... etc. » A toutes ces. demandes on s'associe par l'invocation Kyrie eleison\ La litanie se termine par une formule spéciale : « Sauve-nous , relève-nous , ô Dieu ! par ta miséricorde. » Puis la voix de Tévêque s'élève au milieu du silence : il prononce une prière solennelle d'un style grave et majestueux.
Ici se termine la première partie de la liturgie^ celle que l'Eglise a empruntée à l'ancien usage des synagogues (1). La seconde partie, la liturgie chrétienne proprement dite, s'ouvre par un salut de l' évoque, suivi d'une acclamation de l'assistance. Puis, au signal donné par un diacre, les clercs reçoivent le baiser de paix de l'évêque , les fidèles se le donnent
(1) Dans la liturgie du II* livre, le baiser de paix est suivi de la litanie diaconale et de la bénédiction de Tévéque décrites ci-dessus. A leur place est indiquée une autre prière des fidèles oîi il doit être question de la chute d'Adam et de son renvoi du Paradis. Je crois, que cette prière n'est pas différente de celle que l'évêque, d'après le VIII' livre, prononce sur les pénitents au moment de leur renvoi. Quant à la place du baiser de paix, l'ordre du VIII' livre paraît être confirmé par saint Cyrille , qui parle de la Préface aussitôt après le baiser de paix. Cet endroit est un de ceux où les liturgies diffèrent le plus. Dans la liturgie grecque de saint Jacques il y a deux litanies, l'une avant, l'autre après le baiser de paix ; mais après la première a lieu la procession de l'oblation et la récitation du Credo. — La liturgie syriaque de saint Jacques est d'accord, en somme, avec saint Cyrille et le livre VIII des Constitutions. Dans la liturgie de Constantinople il y a d'abord les prières des fidèles prononcées par le célébrant, puis la procession de l'oblation , la litanie diaconale , le baiser de paix et le Credo.
entre eux, les hommes aux hommes, les femmes aux
femmes.
Alors les diacres et autres ministres inférieurs se partagent entre la surveillance et le service de l'autel. Les uns se répandent dans l'assemblée, maintenant chacun à son rang, les petits enfants aux abords de l'enceinte sacrée, et veillant aux portes , afin que nul profane ne puisse pénétrer dans l'église. Les autres apportent et disposent sur l'autel les pains et les calices préparés pour le repas sacré; deux d'entre eux agitent des éventails pour défendre les saintes offrandes contre les insectes. L'évêque se lave les mains et revêt un habit de fête ; les prêtres se rangent autour de lui, et tous ensemble ils s'approchent de l'autel. C'est le moment solennel. Après une prière faite en silence et en son particulier, Tévêque fait le signe de la croix sur son front et commence :
« Que la grâce du Dieu Tout-Puissant , que l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que la communion du Saint-Esprit soit avec vous tous !
» — Et avec votre esprit.
— En haut les âmes!
— Elles sont avec le Seigneur.
— Rendons grâces au Seigneur!
— C'est convenable et juste.
— Oui vraiment il est juste de vous célébrer d'abord. Dieu réellement existant... »
Et la prière eucharistique se développe , partant de la majesté du Dieu inaccessible, passant en revue tous ses bienfaits envers la créature, énumérant toutes les merveilles de la nature et de la grâce , évoquant les grandes figures de l'ancienne alliance (1) et concluant enfin par un retour au sanctuaire mystérieux où la
(1) La formule des Constitutions Apostoliques énumère, dans Tordre historique, un certain nombre de miracles de l'Ancien Testa-
divinité repose au milieu des esprits, où les Chérubins et les Séraphins font retentir Thymne éternel du trisagion.
Ici le peuple entier élève la voix, mêlant son chant aux chœurs des anges : « Saint , Saint , Saint est le Seigneur!... »
L'hymne terminé, le silence se fait de nouveau et Tévêque reprend l'eucharistie interrompue :
« Oui vraiment tu es saint ! ...» et il commémore Toeuvre de la Rédemption, Tlncarnation du Verbe, sa vie mortelle , sa passion ; à ce moment l'improvisation de l'officiant serre de près le récit évangélique de la dernière Cène ; les paroles mystérieuses prononcées d'abord par Jésus la veille de sa mort retentissent sur la tabla sainte. Puis, prenant texte des derniers mots « Faites ceci en mémoire de moi », l'évêque les développe, rappelant (1) la passion du Fils de Dieu , sa mort, sa résurrection, son ascension, l'espérance de son retour glorieux, et déclarant que c'est bien pour observer ce précepte et commémorer ces souvenirs que l'assemblée offre à Dieu ce pain, ce vin eucharistiques. Enfin il prie le Seigneur (2) de jeter sur l'oblation un regard favorable et de faire descendre sur elle la vertu de son Esprit-Saint, pour en faire le corps et le sang du Christ, l'aliment spirituel de ses fidèles , le gage de leur immortalité.
Ainsi se termine la prière eucharistique proprement dite. Le mystère est consommé. A l'appel de ses disciples , le Christ s'est rendu au milieu d'eux. Il réside sur le saint autel, sous les voiles mystiques des aliments consacrés. La prière recommence, adressée
ment. Elle s'interrompt tout à coup et tourne court après avoir rappelé la chute des murs de Jéricho au temps de Josué. Une coupure si brusque ne pouvait être de règle ni même d'habitude.
(1) C'est ce qu'on appelle, en langage technique, VAnamnèse,
(2) C'est VEpiclèse, ou invocation de l'Esprit- Saint.
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cette fois au Dieu présent quoique invisible ; ce n'est plus le diacre , ministre inférieur , c'est Tévêque luimême , le chef de la communauté chrétienne , qui porte la parole et dirige les supplications :
« Seigneur, nous vous prions pour votre sainte Eglise répandue d'un bout à l'autre du monde... pour moi, qui ne suis rien... pour ces prêtres, pour ces diacres... pour l'empereur, les magistrats, l'armée... pour les saints qui en tous les temps ont su vous plaire, patriarches, prophètes, justes, apôtres, martyrs... pour ce peuple, pour cette cité, pour les malades , pour ceux à qui pèse l'esclavage , pour les exilés, les prisonniers, les marins, les voyageurs... pour ceux qui nous haïssent et nous persécutent... pour les catéchumènes, les possédés, les pénitents... pour la régularité des saisons, pour les biens de la terre, pour les absents... » Cette longue prière se termine par une doxologie à laquelle toute l'assistance répond Amen, ratifiant ainsi l'action de grâces et l'intercession.
On récite ensuite le Pater (1) , accompagné d'une nouvelle litanie diaconale, très courte , dans laquelle sont reprises quelques-unes des intentions que ï'évêque vient d'énumérer dans sa longue supplication. Après la litanie, Tévêque prononce encore une bénédiction sur le peuple.
Cette cérémonie terminée, le diacre réveille l'attention des fidèles et l'évêque dit à haute voix : « Les choses saintes sont pour les saints ! » Le peuple répond (2) : « Un seul saint, un seul Seigneur, un seul » Jésus-Christ, pour la gloire de Dieu le Père , béni
(1) La place du Pater n'est pas la même dans tous les documents. La liturgie des C. Ap. l'omet complètement ; saint Cyrille le place à cet endroit.
(2) C'est la formule des Const, Ap. Saint Cyrille ne donne que le commencement : « elç àytozt el; xupioç, iTicrouç Xptcrto;. » Rapprochez la troisième prière de la Doctrine des Apôtres, ci-dessus, p. 52.
» dans les siècles, Amen. Gloire à Dieu au plus haut » des cieux, paix sur la terre, bonne volonté aux hom- » mes. Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui » vient au nom du Seigneur. Le Seigneur est Dieu , » il s'est manifesté à nous. Hosanna au plus haut des » cieux.f»
C'est à ce moment sans doute qu'a lieu la fraction du pain, cérémonie que les documents du quatrième siècle ne mentionnent pas en termes exprès.
La communion a lieu alors. L'évêque communie le premier, puis les prêtres, les diacres, les sous-diacres, les lecteurs et psalmistes, les ascètes, les diaconesses, les vierges, les veuves, les petits enfants, enfin toute l'assistance.
L'évêque dépose le pain consacré dans la main droite ouverte et supportée par la gauche ; le diacre tient le calice ; on y boit directement. A chaque communiant l'évêque dit : « Le corps du Christ », le diacre : « Le sang du Christ, calice de vie » ; on répond : « Amen ».
Pendant la communion, les psalmistes exécutent le psaume 33, Benedicam Dominum in omni tempore, dans lequel les mots, Gustate et videte quia suavis est Dominus ont un reliefspécial (1).
La communion finie, le diacre donne le signal de la prière, que l'évêque prononce au nom de tous ; puis on s'incline pour recevoir sa bénédiction. Enfin le diacre congédie l'assemblée : « Séparez-vous en paix! »
§ 3. — Les litv/rgies d'Orient,
La liturgie des Constitutions apostoliques ne peut être considérée comme la liturgie normale, offi-
(1) Saint Cyrille les cite expressément.
cielle, d'une église déterminée. Il est très douteux que, au temps où elle a été écrite, il y eût déjà, sauf pour certaines choses tout à fait essentielles, des formules arrêtées, auxquelles l'officiant fût obligé de se tenir. On peut constater aussi que ses formules n*ont point passé dans les textes qui furent plus tard adoptés pour Tusage officiel. Mais si , au point de vue de sa teneur, elle ne peut être considérée que comme un travail privé, il en est autrement du rituel qu'elle suppose, de la distribution des prières, de leur style, de leur thème général. Pour tout ceci , nous devons y voir une exacte représentation de Tilsage des grandes églises de Syrie, Antioche, Laodicée, Tyr, Césarée, Jérusalem. Les documents les plus sûrs, en ce qui regarde Antioche et Jérusalem , nous fournissent ici des vérifications tout à fait concluantes. Et parmi ces documents, il faut ranger, non seulement les textes de saint Cyrille et de saint Jean Chrysostome, mais encore les liturgies officielles des siècles postérieurs. Toutes, en effet, sont du même type que la liturgie des Constitutions, défalcation faite, cela va de soi, des adjonctions et complications de rites et de prières qui se sont produites dans le cours des temps.
Ceci m'amène à parler du domaine de la liturgie syrienne, de son rayonnement, à divers degrés, dans tout l'Orient, l'Egypte exceptée, enfin, des documents qui en subsistent.
1» La Syrie.
On a vu plus haut que l'obédience primitive d' Antioche avait été limitée, au cinquième siècle, par la fondation de la province autocéphale de Chypre et du patriarcat de Jérusalem. Il ne paraît pas que ce morcellement ait eu une influence marquée sur la liturgie. Au moment où il se produisit, l'usage d' Antioche
était adopté dans toute la Syrie ; on continua de Tobserver. Un événement plus gros de conséquences en ce genre, ce fut le schisme jacobite du sixième siècle. Les adversaires du concile de Chalcédoine se formèrent alors, sous Timpulsion de Jacques Baradaï, en églises dissidentes , absolument séparées des églises orthodoxes , et pourvues d'une hiérarchie complète , depuis le patriarche d'Antioche jusqu^aux ordres inférieurs. Ces communautés se maintinrent en face des églises officielles (impériales, melkites) et, surtout depuis rinvasion musulmane, atteignirent un haut degré de prospérité. Elles existent encore; mais, depuis la fin du dix-huitième siècle, un bon nombre de monophysites sont revenus à l'orthodoxie en se rattachant à l'église romaine. De là deux groupes de « Syriens », les Syriens jacobites ou monophysites et les Syriens catholiques ; les deux patriarches résident ou sont censés résider à Mardin en Mésopotamie (1).
Après les monophysites , les monothélites. Le monothélisme, condamné au sixième concile œcuménique de Constantinople (681), fut alors abandonné par les églises officielles de Tempire grec, sauf une courte restauration sous l'empereur Philippicus (711-713). Il se maintint cependant au couvent de Jean Maron, dans le Liban, et dans le rayon d'influence de ce monastère. De là le groupe religieux des Maronites, qui, après avoir conservé son particularisme dogmatique pendant cinq cents ans, rentra, en 1182, dans la communion de l'église romaine, d'une façon précaire, il est vrai, car, jusque vers la fin du seizième siècle, l'union subit des fluctuations considérables. Les Maronites étaient gouvernés par le monastère, dans lequel résidaient un certain nombre d'évéques. Après
(1) Le patriarche catholique habite ordinairement Alep.
bien des efforts, on est parvenu à substituer à cette organisation primitive une sorte de province ecclésiastique avec des diocèses et des sièges fixes. Les évoques ont pour chef un patriarche, qui prend le titre de patriarche d'Antioche. Le syriaque est la langue liturgique chez les Maronites comme chez les Jacobites unis ou non unis (1).
A côté de ces patriarcats nationaux, dont les origines se rattachent à des dissidences hérétiques, le patriarcat officiel et orthodoxe d'Antioche se maintint, très affaibli, il est vrai, par tant de sécessions. Sa liturgie particulière fut peu à peu supplantée par celle de Constantinople , la seule qui soit maintenant en usage dans les églises grecques du patriarcat d'Antioche. Une partie des Grecs de Syrie, ou plutôt des populations chrétiennes de langue arabe qui ont le grec pour langue liturgique , ont fait retour à Tunité romaine depuis la fin du dix-septième siècle. C'est ce qu'on appelle les Grecs melkites. Ils sont organisés en patriarcat (2) , dont le titulaire réside à Damas. Mais la différence de communion n'influe pas sur la liturgie. Sauf quelques retouches, les livres liturgiques des Melkites sont les mêmes que ceux des Orthodoxes
(1) Le patriarcat maronite est donc une institution toute moderne. Bes titulaires ne sont , à aucun degré , les successeurs des anciens patriarches d'Antioche. Il n'en est pas de même des patriarches syriens, du patriarche melkite et du patriarche grec non uni. Ces deux derniers représentent, avec la différence de communion, la succession des patriarches grecs orthodoxes d'Antioche^ les patriarches syriens sont, avec la même différence, les héritiers du siège patriarcal jacobite fondé au sixième siècle. En droit strict , il ne devrait y avoir d'autre patriarche catholique en Syrie que le patriarche melkite. L'existence des deux autres tient à ce que le saint-siège a cru devoir respecter des distinctions introduites depuis des siècles, quelle qu'ait ■été, à l'origine, leur légitimité.
(2) Le titre fut d'abord celui de patriarche d'Antioche ; depuis Grégoire XVI, le chef de l'église melkite est qualifié de patriarche d'Antioche, Jérusalem et Alexandrie. Dans ces deux dernières villes, il <est représenté par un vicaire.
non unis; ils reproduisent purement et simplement la liturgie de Constantinople (1).
Les documents liturgiques provenant de la Syrie , c'est-à-dire des patriarcats d'Antioche et de Jérusalem, ainsi que de la province autocéphale de Chypre^ sont :
1® La liturgie grecque de saint Jacques, — Elle parait avoir été d'abord, dans tous ces pays, la liturgie normale, l'analogue de ce que, dans le rit romain, nous appelons l'ordinaire de la messe. Actuellement, elle n'est plus en usage, si ce n'est, à Jérusalem et en Chypre, un seul jour de Tannée, celui de la fête de saint Jacques (23 octobre). Le reste du temps, on se sert exclusivement des liturgies de Constantinople. Sa plus ancienne attestation est une mention dans le canon 32 du concile in Trullo (692), où elle est citée comme étant réellement Tœuvre de saint Jacques, frère du Seigneur. Mais elle doit remonter beaucoup plus haut que le septième siècle. Le fait que les Jacobites l'ont conservée en syriaque, comme liturgie fondamentale, prouve qu'elle était déjà consacrée par un long usage au moment où ces communautés se formèrent, c'est-à-dire vers le milieu du sixième siècle. Saint Jérôme parait l'avoir connue; il est sûr, au moins, qu'il cite un texte liturgique que l'on retrouve dans la liturgie de saint Jacques (2). Les manuscrits qui nous l'ont conservée sont malheureusement très loin de remonter à une haute antiquité. Elle s'y pré-
(1) Bien que le grec soit demeuré leur langue liturgique officielle , les Melkitcs font le plus souvent usage d'une traduction arabe.
(2) Adv, Pelag.y II, 23 : « Sacerdotum quotidie ora concélébrant 6 (i(6voc àvajjuipTTiToc , quod in lingua nostra dicitur qui solus est sine peccato. » Ces mots se retrouvent dans le Mémento des morts (Swainson, p. 300) ; « aÙTÔ; yàp saTiv à {jlovo; àvajtàpTTiTo; çavel; èici tîi; Y^};. )) Syriaque : a Nec ullus est a peccati culpa immunis aut a sordibus purus ex hominibus qui super terram sunt, nisi unus d. n^ lesus Christus. »
LA MB8SE BN ORIBNT. 67
sente avec beaucoup de modifications inspirées par lusage byzantin (1).
2** La liturgie syriaque de saint Jacques , à peu près identique à la précédente , depuis la cérémonie du baiser de paix. On en a des manuscrits du huitième siècle (2).
3** Les autres liturgies syriaques, — Elles ne dijffèrent que pour Vanaphora, Pour le reste, elles reproduisent toujours le même ordinaire; ou plutôt, dans la liturgie syriaque, il y a deux types d'ordinaires de la messe (sauf Vanaphora), le type jacobite et le type maronite (3).
Il faut joindre à ces documents une lettre de Jacques d'Edesse (fin du septième siècle), qui contient beaucoup de détails sur la liturgie dans les églises monophy sites de langue syriaque (4).
2** La Mésopotamie et la Perse.
Il n'est pas douteux que les églises de Mésopotamie et de Perse n'aient été fondées par des missionnaires partis d'Antioche.' Mais la différence de langue et d'obédience politique y développa de très bonne heure un particularisme qui ne manqua pas d'influer sur
(1) La dernière édition est celle de Swainson {The Greek liturgies, Londres, 1884). Elle reproduit le texte de quatre copies, un rouleau de la fin du dixième siècle, actuellement conservé à Messine ; le manuscrit de Rossano (Valic, 1970), du douzième siècle ; le Parisinus 2509, du quatorzième siècle (copie dans le n» 303 du suppl. gr.), et le Parisinus suppl. gr. 476, également du quatorzième siècle. Ces exemplaires ou leurs originaux proviennent tous de Syrie.
(2) La traduction de Renaudot a été reproduite par Hammond et, pour les parties communes au syriaque et au grec, par Swainson.
(3) Renaudot a publié trente-huit de ces anap/io?'ae; il y en a beaucoup d'autres en manuscrit. Il a publié aussi les deux ordinaires. Hammond a reproduit le premier de ceux-ci; d'après Bickell, dans la Real Encyhl. de Kraus, t. II, p. 324, c'est le second qui est monopliysite ; le premier est maronite.
(4) Assemani, BibL Or.^ t. I, p. 479.
les usages liturgiques. Il est assez difficile de faire ici le départ entre Edesse et Séleucie-Babylone. Les communautés nestoriennes de Tancien royaume sassanide ont conservé des liturgies dont la provenance originaire est encore indéterminée entre ces deux métropoles. Au déclin du cinquième siècle, les Nestoriens d'Edesse refluèrent sur la Perse, et il n*est pas prouvé qu'ils n*y aient pas importé beaucoup d'usages de leur pays. Quoiqu'il en soit, les liturgies nestoriennes peuvent être considérées comme représentant le type adopté dans les pays d'outre-Euphrate, où la langue liturgique fut toujours le syriaque. Actuellement, il y a lieu de distinguer entre les Nestoriens proprement dits, qui se sont maintenus dans les montagnes du Kurdistan avec un patriarche national (1), et les Nestoriens unis ou Chaldéens, qui ont à leur tête un patriarche catholique résidant à Mossoul. Ces deux dignitaires, qualifiés de patriarches de Babylone, représentent la succession de Tancien catholicos de Séleucie (2).
Le trait le plus caractéristique des liturgies d'origine nestorienne, c'est la place de la grande supplication ou Mémento. Au lieu de suivre l'épiclèse , comme dans la liturgie syrienne , elle est placée avant et rattachée immédiatement à la commémoration du Christ ou anamnèse.
Voici les textes de ces liturgies que l'on connaît jusqu'à présent :
l*" Une anaphora du sixième siècle, publiée d'abord par M. Bickell (3) et, après re vision du manuscrit,
(1) Sa résidence est à Kotchanès, près Djoulamerk, localité située sur le Zab , dans la montagne au N. de Mossoul , à peu de distance de la frontière perse.
(2) Les jacobites ont aussi, dans ces pays, une organisation spéciale présidée par un a maphrian ».
(3) Conspecius rei Syrorum liter&riae, p. 71 ; Zeitschrift der deutschen morg, Gesellschaft^ 1873, p. 608.
par M. Hammond (1). Ce n'est qu'un fragment très mal conservé, mais vénérable par son antiquité.
2** La litv/rgie des saints Addée et Maris, fondateurs des églises d'Edesse et de Séleucie. C'est la liturgie normale des Nestoriens, la seule employée par les Chaldéens unis. Elle présente cette particularité, absolument spéciale, que Ton n'y trouve plus (2) le récit de l'institution de l'Eucharistie.
3° Les deux anaphorae de Théodore de Mopsueste et de Nestorius, dont les Nestoriens se servent à certains temps de Tannée (3).
La tradition nestorienne attribue au patriarche Jésuyab III, vers le commencement du septième siècle , la fixation définitive de la liturgie dans la forme abrégée où nous la présente le texte attribué aux saints Addée et Maris (4).
3" Césarée et Gonstantinople.
On a VU plus haut que, vers le déclin du troisième siècle et pendant la plus grande partie du quatrième, les églises d'Asie Mineure, surtout celles de Cappadoce, de Pont, de Bithynie, ont été en rapports étroits et fréquents avec le siège d'Antioche. C'est d'Antioche encore que l'évangélisation était partie pour atteindre ces régions. Césarée a gravité autour d'Antioche avant d'entrer dans l'obédience de Cons-
(1) The liturgy of Antioch, p. 41.
(2) Cotte lacune si grave n'est pas primitive (Bickell, Conspectus, p. 63) ; elle a été suppléée dans les livres des Chaldéens unis.
(3) Editées, avec la liturgie normale, par Renaudot.
(4) Bickell, Re&l Enc.^ t. II, p- 321. M. Bickell prépare un travail spécial sur les liturgies de ce type. — Ici, comme dans les cas semblablés , je m'abstiens de parler des textes imprimés pour l'usage liturgique actuel. Ceux qui servent aux communautés catholiques ont subi de nombreuses retouches inspirées par un zèle qui n'a pas toujours été selon la science. Ce n'est point à ces livres, mais aux anciens manuscrits, qu'il faut recourir pour faire revivre Tantiquité.
tantinople. C'est par des évoques originaires d'Antioche ou de Césarée, Grégoire de Nazianze, Nectaire, Chrysostome, Nestorius, que l'église de Constantinople était dirigée au temps où elle reçut son organisation définitive (1). Aussi n*est-il pas étonnant que sa liturgie reproduise tous les traits essentiels de la liturgie syrienne.
Cette liturgie a maintenant un domaine immense. Dans tous les patriarcats grecs d'Orient, elle a fini par supplanter les liturgies antérieures. C'est elle qui est en usage dans l'église nationale de Grèce et dans celles de Serbie, de Bulgarie, de Russie, de Roumanie, etc. (2). Il est vrai que, dans ces derniers pays , le grec n'est pas la langue liturgique ; mais les traductions ne font que reproduire le texte grec usité dans le patriarcat de Constantinople.
Il y a maintenant deux textes de la liturgie com-
(1) L'évêque arien Eudoxe (360-370) était aussi des environs d*Antioche.
(2) Les groupes ecclésiastiques rattachés théoriquement au patriarcat grec de Constantinople sont : 1» le saint synode d'Athènes (royaume de Grèce); 2* le saint synode de Pétersbourg (empire russe); 3» le patriarcat serbe de Carlowitz (Serbes d'Autriche-Hongrie); 4" la province métropolitaine de Cettigné (Monténégro) ; 5° la province métropolitaine de Belgrade (royaume de Serbie) ; 6* l'église nationale bulgare; ?• l'église nationale de Roumanie; 8* les provinces métropolitaines de Hermanstadt (Transylvanie) et do "Tchernowitz (Bukovine) ; 9° l'église géorgienne , présidée par l'exarque de Tiflis (absorbée actuellement par l'église russe). En Grèce, la langue liturgique est le grec ; en Géorgie, le géorgien; en Roumanie et dans les deux provinces de Hermanstadt et de Tchernowitz , le roumain ; dans les autres pays, c'est le slavon. — Les uniates de rit byzantin sont groupés ecclésiastiquement ainsi qu'il suit. Dans les patriarcats orientaux, Antioche, Jérusalem et Alexandrie, ils relèvent du patriarche melkite en résidence à Damas, ainsi qu'il a été dit plus haut. Dans le patriarcat de Constantinople, ceux de langue grecque n'ont pas d'organisation spéciale ; ils relèvent des évéques latins, et ceci s'applique aussi aux quelques paroisses grecques d'Italie et de Sicile ; ceux de langue bulgare en Turquie, de langue roumaine en Hongrie, de langue ruthène en Autriche-Hongrie et en Russie ont des évéques ou même des provinces ecclésiastiques de leur rite.
plète et une messe des Présanctifiés. Les deux liturgies complètes portent les noms de saint Basile et de saint Jean-Chrysostome. La première était d'abord la liturgie normale ; maintenant, elle ne sert plus que les dimanches de carême (sauf le dimanche des Rameaux), le jeudi saint, le samedi saint, la veille de Noël , la veille de TEpiphanie et le premier janvier , fête de saint Basile. Les autres jours, on suit la liturgie de saint Chrysostome, notablement plus courte que la précédente. Pendant le carême, sauf le samedi et le dimanche , comme on ne célèbre pas la messe proprement dite , on se sert de la liturgie des Présanctifiés, qui a fini par être attribuée, on ne sait pourquoi, à saint Grégoire le Grand.
Le plus ancien manuscrit connu de la liturgie byzantine est le cod. Barberinus n** 77, du huitième ou du neuvième siècle. C'est un euchologe, qui contient, outre les trois liturgies, des prières pour d'autres services : baptême, ordination, etc. La première des trois liturgies , celle de saint Basile , est la seule qui porte un nom d'auteur ; les deux autres sont encore anonymes (1). Dans cet ancien manuscrit, il n'y a que les prières destinées à être prononcées par le célébrant ; on n'y trouve pas les litanies dites par le diacre, ni, à plus forte raison, les leçons et pièces de chant. Les rubriques elles-mêmes sont peu nombreuses. Cette disposition rappelle tout à fait celle des sacramentaires latins. Les manuscrits postérieurs, du douzième siècle et au-dessous, sont beaucoup plus complets. ' Il n'est pas douteux que la liturgie de saint Basile ne soit la plus ancienne des trois. Son texte actuel -est attesté dès le commencement du sixième siècle.
(1) M. Swainson a publié, dans son ouvrage The Greeh liturgies : !• les trois liturgies suivant le texte du Barberinus ; 2» deux autres textes établis sur des manuscrits qui représentent la liturgie byzantine dans l'état où elle était arrivée au onzième et au seizième siècle.
Dans une lettre adressée vers 520 par des moines de Scythie aux évoques africains exilés en Sardaigne (1)^ on en trouve un passage intégralement cité.
4" L'Arménie.
La liturgie arménienne, évidemment dérivée de celle de Césarée-Constantinople, peut être considérée comme représentant, à certains égards, un stade ancien de la liturgie byzantine. L*usage arménien ne comporte qu'un seul et même texte, dont la plus ancienne attestation, pour le détail, est un commentaire du dixième siècle (2). L'église arménienne condamna le concile de Chalcédoine en 491 , en un temps où les églises officielles de Tempire grec ne l'admettaient pas non plus. Quand celles-ci furent rentrées (519) dans la communion de Rome et dans la foi chalcédonienne, elles firent divers efforts pour décider les Arméniens à en faire autant. Mais ce fut en vain; au lieu d'une réconciliation , on n'obtint qu'un renforcement du schisme, qui se fit sentir en particulier dans le domaine du rite (3).
Au moyen âge, beaucoup d'Arméniens, chassés de leur pays par diverses invasions, émigrèrent en Perse, en Syrie, en Asie Mineure, jusqu'en Hongrie et en Pologne. Dans cette dispersion, analogue à la Diaspora juive , ils ont conservé leur langue , leur nationalité ,
(1) Migne, P. L., t. LXV, p. 449 : « Hinc etiam beatus Basilius Caesariensis epîscopus in oratione sacri altaris quam paene universosfrequentat Oriens, inter caetera : Dona, inquit, Domine ^ virtutem ac tutamentum ; malos, quaesumus, bonos faciiOy bonos in bonitate conserva. Omnia enim potes et non est qui contradicat tibi. Cum enim volueris salvas et nullus resistit voluntati tuae.
(2) P. Vetter, Chosroae M, Explicatio precum missae. Fribourg^
(3) Les Arméniens adoptèrent alors Tusage du pain azyme et de la consécration du vin sans mélange d'eau. Us rayèrent de leur calondrier la fête de Noël.
leur rite. Leur chef religieux suprême est toujours, en principe, le catholicos d'Etchmiadzin, mais ils ont, en divers pays, une organisation indépendante en fait de cette autorité théorique, désormais placée sous l'influence de la Russie. Depuis le siècle dernier, beaucoup d'entre eux se sont remis en communion avec l'église romaine. Ceux de Turquie ont à leur tête un patriarche national (patriarche de Cilicie), résidant à Constantinople. En Autriche, ils relèvent de l'archevêque arménien de Léopol (1).
§ 4. — La liturgie alexandrine.
Nous n'avons pas, sur la liturgie de l'église d'Alexandrie, de documents aussi anciens que ceux de la liturgie syrienne. Pour s'en faire une idée, il faut recourir aux manuscrits liturgiques du moyen âge. Ceux-ci ont, comme en Syrie, des provenances très diverses.
L'unité religieuse fut détruite, en Egypte, à la suite de la condamnation du patriarche Dioscore par le concile de Chalcédoine. Après un siècle de tentatives infructueuses pour ramener les dissidents au giron de l'orthodoxie, le gouvernement impérial se vit obligé d'admettre en ce pays la coexistence de deux églises : l'une orthodoxe, s'appuyant sur le gouvernement et le monde officiel byzantin ; l'autre héréti-
(1) n est clair que ni les patriarches arméniens-grégoriens de Turquie, ni le patriarche catholique de Cilicie ne peuvent être mis sur le même pied que les héritiers des quatre patriarcats grecs. Le catholicos d'Etchmiadzin, dont la compétence s'étend, théoriquement, à toute la nation arménienne, a un titre supérieur aux leurs. Or, selon le droit ancien, ce haut dignitaire est subordonné à l'archevêque de Gésaréo en Cappadoce ; sa situation est analogue à celle du patriarche de Babylone et de l'Abouna des Ethiopiens. Les Arméniens unis n'ont pas même l'équivalent d'un catholicos j car l'archevêque de Léopol n'est nullement subordonné au patriarche de Cilicie ; il relève, comme lui, du pape, directement et sans intermédiaire.
74 ORI&INES DU GULTB CHRÉTIEN.
que, soutenue par la masse de la population indigène. Cette dissidence ne se fit pas d'abord sentir dans le domaine du culte : hérétiques et orthodoxes, tous continuèrent à suivre Tantique usage d'Alexandrie. Mais l'église oflBcielle le modifia peu à peu sous l'influence de la liturgie de Constantinople, jusqu'au moment où celle-ci lui fut substituée purement et simplement.
L'église orthodoxe ou melkite avait conservé l'usage du grec; l'église monophysite élimina la langue de Constantinople et se servit à peu près exclusivement du copte, idiome national des populations égyptiennes (1).
L'église d'Abyssinie suivait aussi l'usage d'Alexandrie ; après Chalcédoine , elle ne sépara pas sa cause de celle de l'église d'Egypte et embrassa comme elle la confession monophysite. Il est probable que, dès l'origine, sa langue liturgique avait été l'éthiopien ou ghez. C'est en cette langue que sont écrits les livres dont elle se sert actuellement (2).
Les textes dont on dispose pour étudier l'ancien usage d'Alexandrie sont :
1** La liturgie grecque de saint Marc^ dont on connaît trois exemplaires, du douzième siècle et au-dessous. Elle contient sans doute beaucoup de retouches byzantines, mais' les parties essentielles sont conformes au type et souvent à la teneur même des meilleurs textes d'autre provenance; il n'est pas douteux qu'elle ne remonte très haut, au cinquième siècle pour le moins (3).
(1) Un certain nombre de Coptes sont rentrés dans la communion de Rome. Us ne sont pas organisés en patriarcat ; leur chef est un évoque de leur rite, qui prend le titre de vicaire apostolique.
(2) Les Abyssins catholiques n'ont pas d'autre organisation que celle du vicariat apostolique d'Abyssinie, dirigé par des missionnaires latins (lazaristes).
(3) M. Svirainson a publié cette liturgie d'après le manuscrit Rosssl-
LA If ESSE EN ORIENT. 75
2** Les liturgies coptes. — Elles sont au nombre de trois, celles de saint Cyrille (d'Alexandrie), de saint Grégoire (de Nazianze) et de saint Basile (1). Elles ne diffèrent guère que pour Vanaphora; actuellement, la liturgie normale est celle de saint Basile ; c'est à Vanaphora basilienne que l'ordinaire de la messe est rattaché dans les livres liturgiques. Cependant Vanchphora de saint Cyrille est évidemment la plus ancienne. Ceci résulte d'abord de ce que, seule des trois, elle présente certains traits caractéristiques de la liturgie alexandrine, ensuite de ce qu'elle reproduit souvent, et mot à mot, le texte de la liturgie de saint Marc. En joignant à Vanaphora de saint Cyrille l'ordinaire de la messe copte, on obtient une liturgie copte qui forme le pendant exact de la liturgie grecque de saint Marc. — Les anaphorae de saint Grégoire et de saint Basile existent aussi en grec.
3** Les liturgies abyssiniennes. — Les Abyssins ont
une liturgie normale, la liturgie des Douze Apôtres^
qui est, pour le fond, identique à la liturgie copte de
saint Cyrille; ils ont, de plus, une quinzaine d'a/ia-
phorae de rechange.
4** Les fragments Borgia^ publiés récemment par M. l'abbé Hyvernat (2), d'après des manuscrits coptes dont l'âge flotte entre le huitième et le douzième siècle. Ces fragments appartiennent à cinq messes difféx-entes; de l'une d'entre elles une partie avait été déjà publiée par Giorgi (3).
En ne tenant pas compte de ce texte archaïque, en
-nensis et d'après deux rotuli , l'un de Messine, du douzième siècle , l'autre du Vatican, de l'année 1207.
(1) Ne pas confondre cette liturgie avec la liturgie byzantine du même nom.
(2) Rômische Quartalschrift , 1888.
(3) Fragmentum Evangelii S. Johannis, Rome, 1789. Cf. Hammond, The liturgy of Antiochy p. 27.
négligeant les pièces de rechange propres aux Abyssins, en écartant les anaphorœ de Grégoire et de Basile, qui sont plutôt du type syrien et représentent une importation étrangère, il reste trois textes : la liturgie grecque de saint Marc , la liturgie copte de saint Cyrille et la liturgie abyssinienne des Douze Apôtres, qui proviennent chacun de Tun des trois groupes ecclésiastiques de rit alexandrin. Ces textes ont un fond identique; leurs variantes ne sont que des modifications postérieures. Si Ton veut reconstituer Tantique liturgie alexandrine, il importe avant tout de les rapprocher et de dégager leurs parties communes. Les auteurs égyptiens, dépouillés au point de vue des allusions à la liturgie , fourniraient peut-être quelques indications utiles.
Le trait le plus caractéristique de la liturgie alexandrine, c'est que la grande supplication, au lieu de venir après la consécration, s'intercale dans la Préface. De cette façon, le Sanctus, les paroles de l'institution, Tépiclèse, se rencontrent beaucoup plus tard que dans la liturgie syrienne. Cette disposition de Vanaphora est déjà signalée par Jacques d'Edesse à la fin du septième siècle (1). Il remarque aussi que le salut avant la Préface est bien moins compliqué qu'en Syrie; le célébrant se borne à dire : Dominus vobiscum omnibus (2) ; de même, Tacclamation du peuple, en réponse au Sancta Sanctis^ présente certaines particularités de formule.
(1) Assemani, Bibl. Or. y t. I, p. 481 et suiv. On la trouve aussi dans les fragments Hyvernat.
(2) Voici la teneur des documents connus : Saint Marc : « \) Rupioc |ieTà iràvxtûv » {cod. Ross. ; le rot, Vaticanus a ici le salut syrien ; lo rot. Messanensis est lacuneux à cet endroit) ; saint Cyrille et saint Basile : Dominus vobiscum ; éthiopien : Dominus vobiscum, om.nibus.
§ 5. — Modifications postériev/res.
Même ramenées à leur forme la plus ancienne , à celle qu'elles pouvaient avoir avant les schismes du sixième siècle , toutes ces liturgies sont déjà loin de la simplicité de celles du quatrième siècle. Beaucoup de choses ont été changées, supprimées, ajoutées. Voici les points sur lesquels les modifications ont été le plus considérables.
D'abord, l'entrée des célébrants est devenue une cérémonie imposante. Dans la liturgie byzantine, elle fut de bonne heure accompagnée d'un chant spécial , le MovoYcvT^ç (1). Avant les lectures, on donna place au Trisagion (2). L'usage de cette doxologie doit être très ancien; il est commun à toutes les liturgies grecques orientales et même à la liturgie gallicane (3). Sa plus ancienne attestation nous est fournie (451) par le concile de Chalcédoine (4).
Les renvois des catéchumènes, énergumènes, compétents , pénitents , qui ont un si grand relief dans la iiturgie du quatrième siècle, disparurent de bonne heure par suite des modifications de la discipline sur ces diverses catégories. Cependant le rituel de Constantinople a conservé jusqu'à nos jours la cérémonie fiu renvoi des catéchumènes.
(1) X) {lovoyev^c Tlèç xal A6yoc toO 8eoO , àOàvaToç Oiràpx<<>>v , xaToiSe^àfuvoç 8ià Ti^v i^i&eTÉpav fstùvt\^iaM aapxcoOijvat èx xfjc Âyia; OeoToxou xal àet- -TiOLç^isoM MapCaC) àrpéirrcoc èvavOpcoirfjaac oraupcoOeCc Te, Xpiorè d 8eèc, 6a- NàTcp OdivaTov iraxi^ffaç , el; ûv Ti{c AyCoc TptàSoç , auv5oÇa2[6(i.evoc t^ Uaxpl
(2) "Ayioc à 8e6c , ééyioç l<TXVp6c , &Yioc àOàvaTOC* èXéviaov ^(lôk*
(3) Dans la liturgie copte, le Trisagion se place avant l'évangile, après les autres lectures. Dans la liturgie gallicane, on le rencontre aussi avant l'évangile et même après, mais sans préjudice de son exécution à sa place normale, avant les lectures.
(4) Hardouin, t. II , p. 272. Sur la légende du Trisagion, voy. Tillemont, HisU eccL, t. XIV, p. 713.
Mais c'est surtout la préparation des éléments du repas sacré qui a. donné thème à des développements de rites et de prière^. Le pain et le vin de la consécration sont préparés avant l'entrée des célébrants, à une table spéciale , la table de proposition (irpoôecrtç) , située, comme Tautel, en dedans de Tenceinte sacrée et hors la vue des fidèles. Il y a là comme une messe préparatoire, la messe de la prothèse, qui, surtout dans le rit de Constantinople , est fort longue et fort compliquée. Après les lectures et la prière des fidèles , Toblation est apportée en grande pompe à Tautel. Cette procession de Toblation (1) est la cérémonie la plus imposante de toute la messe. Elle a lieu, dans les églises de rit byzantin ou byzantinisé, au chant d'un hymne appelé Chéroubicon (2).
C'est à cet endroit de la messe que Ton intercale la récitation du Credo. D'après Théodore le Lecteur , cet usage fut introduit d'abord à Antioche par l'évéque Pierre le Foulon, en 471 , puis à Constantinople par le patriarche Timothée, en 511. Pierre et Timothée ont été au nombre des plus ardents adversaires du concile de Chalcédoine. Cependant leur innovation ne fut point abolie quand les églises d'Orient revinrent à la communion orthodoxe (3).
(1) Donys l'Aréopagite mentionne déjà cette procession et l'usage d'y chanter un hymne ; mais il ne donne pas le texte de l'hymne {Eccl. hier,, III, 2).
(2) u 01 Ta XepouêipL pLuorixcac elxovCi^ovTec xai t^ 2^(i>oicoC(() Tpi(£6i Tèv Tpcffàyiov Opivov àSovTec, irâaav t^jv pt^rrix^v àicoOtopieOa (i.épi(i.vav, (bç rèv pafftXéa Tûv dX(i»v OicoS&Çdpievoi, TaT; àYYsXixaîc &opàT(dc fiopu^opoupLevov TdÇsatv. ^Kh- XiQXoula, 'ÂXXY)Xoula, 'ÀXXY)Xo^la. » — La liturgie de saint Jacques nous offre ici une autre composition non moins belle : u £iYY]aaT(i> nova (jàp^ ppoTeCa xat onQTO) (lexà 9660^ xal xpopiou xal (i,Yi6èv yyjîvov év éauT^ Xoyilléo-Où). *0 yàp ^adiXeO; tûv paaiXeuôvrcov , Xpiaxà; ô 6e6c i^fjiûv, icpoép- Xexai o-fayiaffOi^vai xal SoÔiJvat elç ppûaiv toi; TTtcrroTç * irpOTiyoOvTai 5è toO- Tou ol x^po^ '^^^ 'ÀYyéXcov, (lexà icàcnic 'Apxv); y-OLi 'ËÇouaCa;, xà iroXv6(ii(<.aTa Xepou6l(i xat xà ê^aTUTEpuya Sepa^lpi , Ta; ô^^eic xaXuiCTOvra xal potovTa tàv OfAVOv 'AXXriXoula. »
(3) Une des choses les plus vivement réclamées par le parti mono-
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Pendant la procession de Toblation et les cérémonies qui suivent, baiser de paix, récitation du Credo ^ récitation des diptyques, le célébrant récitait des prières en son particulier. Ces prières ont fini par se fixer en formules (1). L'une d'elles se disait au moment où on repliait le voile. Il y avait, en effet, un voile, qui, tendu devant Tautel ou même devant l'abside tout entière, en dissimulait la vue jusqu'au moment où, les catéchumènes et autres non communiants étant sortis, on abordait la célébration des mystères devant les seuls initiés. Ce voile est encore en usage dans les rits orientaux ; on le tend devant la porte centrale de Ticonostase ; il est tiré et ramené aux moments indiqués dans les anciennes liturgies.
Il faut encore noter, dans cette partie de la messe, la récitation des diptyques. Les livres liturgiques syro-byzantins l'indiquent entre le baiser de paix et la Préface, et cet usage est attesté, pour le commencement du sixième siècle, par Denys TAréopagite. Il a disparu depuis à Constantinople. Dans le rit alexandrin, cette lecture paraît avoir eu lieu, comme dans le rit gallican , avant le baiser de paix.
Depuis le Sursum corda jusqu'à la fin de la messe, les rites et les thèmes de prières sont demeurés à peu près ce qu'ils étaient à l'origine. Il y a quelque diversité d'un usage à l'autre sur la place de certaines parties; le Mémento ^ le Pater, la fraction du pain; mais on n'a guère ajouté aux rites primitifs. Il faut
physite, c'était Tabrogation de toute formule de foi postérieure à celle de Nicée-Constantinople. n est sûr qu'en introduisant celle-ci dans la liturgie, ils entendaient protester contre la définition de Chalcédoine.
(1) Denys l'Aréopagite mentionne la prière faite par l'évcque au moment où les dons sacrés sont déposés sur l'autel; c'est Veùxii xîiç icpoaxo(iiô^ç de la liturgie byzantine, l'analogue de la prière super oblata de la liturgie romaine.
signaler, cependant, la complication qui s'introduisit dans le rite de la fraction et de la commixtion , c'està-dire du mélange du pain et du vin consacrés. Un trait caractéristique de la liturgie de Constantinople , c'est l'infusion d'un peu d'eau chaude dans le calice aussitôt avant la communion.