‹ Origines du HavreChapitre 5 sur 15 · CREUSEMENT ET CONSTRUCTION DU HAVRE DE GRACE · texte numérisé non relu

CREUSEMENT ET CONSTRUCTION DU HAVRE DE GRACE

Etat des ports normands lors de la fondation du Havre. — Rapport d'Antoine de Gonflans. — Les rouennais demandent un nouveau havre. — Dans quel but. — Réalisation de ce vœu ajournée. Voyage de Bonnivet et de Guyon Le Roy au lieu de Grâce, en 1 5 1 6. — Bonnivet est commis pour diriger les travaux du nouveau havre. — Nomination purement honorifique. — Guyon Le Roy lui est substitué. Il se transporte à Grâce accompagné des habitants d'Harfleur et de Montivilliers. — Le port d'Harfieur va être remis en communication avec la mer. — Nature des travaux. — Leur but. — Tour, jetées, canal de 7 kilomètres. — Moyens d'exécution. — Corvées. Première campagne. — Sa durée. — Nombre d'ouvriers. — Direction des travaux. — Transports sur terre. — Résultat, un demi-million de francs dépensés. Congédiement des pionniers. — Les maçons continuent à travailler. — Impôts sur les villes franches pour continuer les travaux du havre, en i5i8. Arbres donnés par le Roi. — Le nouveau havre est ouvert aux transports de bois par navires; — Campagne de i5i8. — Nombre d'ouvriers. — Dépenses d'un million de francs. — Les pionniers quittent les chantiers. — Ils y laissent les maçons. — Résultat. La barre. — Le havre de Grâce ouvert à la navigation. La fosse de Leure en commun-ication avec le havre. Canal d'une lieue de longueur. — Dépenses totales : Huit millions de francs.

NTOiNE de Gonflans, un des meilleurs marins de Louis XII et de François P'', 'capitaine d^un navire amarré dans le port de Dieppe, en 1622 (i), est l'auteur d'un

curieux traité de la marine, qu'il avait offert à François I" dans les premières années de son règne, c'est-à-dire vers i 5 1 8 ou 1621.

Cette étude, restée manuscrite, conservée à la Bibliothèque Nationale, renferme les principes de la marine militaire, ainsi que Pétat des ports de Picardie et de Normandie et la nature des navires qui les fréquentaient au commencement du xvi*' siècle (2).

(( Dans le port de Calais, dit-il, sont pasce saiges à clint et aucunes escutes qui vont quérir « bois, charbons et autres choses en Angleterre.

(( Dans le port de Boulogne, sont navires à « caravelles, allant en marchandise à Bordeaux, (( à la Rochelle et grande quantité de pêcheurs (c de harengs.

(( A Dieppe, grands navires à caravelles de « 140 à iGo tonneaux qui vont en Portingal et (( autres lieux, et plusieurs autres bateaux de « toutes manières servant à la pescherie.

« A Saint- Valéry et à Fescamp, il y a grande « quantité de caravelles et crayes (bâtiments à c( trois-mâts n'ayant ni hune ni mât de hune) ce et s'en trouve six cents, sept cents ensemble et ce la plupart servent à pescher le harenc.

ce A Rouen, navires à caravelles et autres ce navires qui naviguent par la mer que chacun ce connaît comme sont fonces (sortes de bateaux

« des plus grands), hourques (inférieures aux

(( nefs et aux galions), escutes, barques et tous

(( vaisseaux à clint et à caravelles, qui naviguent

« depuis Rouen jusqu'à la mer ; et par la mer

(c là où on veut. Aussi il y a autres grands

(f navires pour faire la guerre, comme la Loyse^

(( la nef de Rouen et autres grosses barches

(( (qu'il ne faut pas confondre, dit M. Jal, avec

« la barque inférieure à la nef) pour faire la

« guerre.

Ajoutons, d'après M. Gosselin (3), que pendant les premières années du xvr siècle, les négociants rouennais ne semblaient rêver que voyages maritimes ; mais trop prudents pour s'élancer à la suite des investigateurs vers des îles encore trop peu connues, ils se bornaient aux voyages de Terre-Neuve pour y pêcher la niorue. On voit, à dater de i 5o8, quelques navires s'essayer à ce voyage; ils sont généralement d'un tonnage de 60 à 70 tonneaux ; ce sont entr'autres : la Bonne-Apenture , capitaine J. de Ruffosse, la Sybille^ le Saint-Michel, la Marie-de-Bonnes- Nouvelles. Néanmoins, à partir de l'année 1527, il semble que les marchands rouennais aient abandonné ce côté.

On est étonné de ne pas rencontrer le port d'Honfleur dans la revue passée par Antoine de Gonfîans -, cependant c'était de ce havre qu'était

parti, en i5o6, Jean Denis à la découverte d\me partie de Tîle de Terre-Neuve, et deux marins contemporains de cette époque, Jean Alfonso et Paulin Sécalar, citent Ronfleur comme fort renommée par toutes les parties du monde, parce qu'il y avait a force navires ». Il est vrai que Pun de ces marins habitait cette ville, ce qui explique son enthousiasme peut être exagéré (4). L'absence de citation par A. de Gonflans fait supposer qu'à cette époque Honfleur était de nouveau ensablé, ce qui est confirmé par le vœu exprimé le 9 mai i5i5, dans une assemblée de notables à Rouen, où Ton demandait l'établissement d'un bon havre à Honfleur, parce qu'il n'y en avait pas.

Quant au port d'Harfleur, le triste état dans lequel il se trouvait au commencement du xvi*^ siècle, justifie Toubli dans lequel Ta laissé Antoine de Gonflans.

Get écrivain n'a pas daté son manuscrit si précieux pour l'histoire de notre marine *, mais on peut y suppléer par les énonciations qu'il renferme.

Ainsi, ce document est postérieur à la mort de Louis XII, car on y trouve mentionnés des « advitaillements faits du temps du Roi Louis « douzième, dernier décédé, faits en Normandie, « l'an i5i2 ».

En outre, Antoine de Gonflans écrivait pendant (( que le Roi fait faire et édifier le port de

« Grâce, » c'est-à-dire postérieurement à Tannée i5i6. De plus il mentionne le naufrage d'une grande nef de Bordeaux qui s'était perdue devant Honfleur, probablement au mois d'octobre lôiy, date d'une tempête épouvantable rappelée dans le journal d'u-n bourgeois de Paris (5) :

« Au mois d'octobre en suivant (iSiy), pé- (( rirent sur la mer du Ponant (Océan Atlanti- (( que), c'est à savoir : vers Angleterre, Bretaigne, <c Espaigne et Andolozie, d'estimation à 80 « navires qui venoient de Bordaulx chargés de (f vins ; dont y eust beaucoup de marchands « noyez et autres plusieurs. Et ce fut à cause des (c grands et impétueux ventz qui régnèrent pour « lors sur la mer. »

D'un autre côté^ de Gonflans parle de la nef de guerre Loyse qui était à ce moment stationnée à Rouen • or, ce navire était amarré dans le port de Grâce en 1622 (6).

D'où nous concluons que la date du manuscrit d'Antoine de Gonflans, doit se placer entre les années 1 5 1 8 et 1 62 1 .

Tel était le milieu où allait naître et se développer le port ou havre de Grâce, dont le même capitaine de Gonflans, après avoir décrit le port de Rouen, prévo3^ait déjà l'utilité.

« Et Dieu aidant, il y en aura de plus

« grandes et semblables (nefs) à la Charente « ayant 1200 hommes) et aux galiaces de France « qui repéreront (séjourneront et trouveront un (c asile, un repaire) au port de Grâce que le Roi « (François F''"), à qui Dieu donne prospérité, faict (c faire et édilier. n

Non seulement le nouveau havre était desthié à augmenter le nombre des ports déjà existants en Normandie, mais il devait bientôt les éclipser, et dès Tannée 1 645, Jean Alfonso et Paulin Secalar déclarent, au sujet du port d'Honfleur que « Ton va plus à la ville Françoise de (.< Grâce, à cause du havre qui est bon. »

La ruine du port d'Harfîeur n^avait pas atteint seulement les marchands de cette ville et de Montivilliers, mais encore les armateurs et les marchands de Rouen, qui pendantplusieurs siècles avaient profité des refuges formés par les ports d^Harfleur et de Leure pour y faire stationner les grands navires des étrangers avec lesquels ils trafiquaient. Harfleur surtout était précieux pour les rouennais, car ceux-ci y étaient francs et exempts de payer les droits de coutume ou de navigation (7).

Aussi les bourgeois de Rouen, privés de ces deux ports, appelaient-ils de tous leurs vœux, comme les habitants d'Harfîeur (8), rétablissement d'un nouveau havre à Fembouchure de la

Seine. Le 8 mai i5i5, une assemblée de notables s'était tenue à THôtel-de-Ville de Rouen pour nommer les députés de cette ville aux Etats de Normandie qui devaient s^asscmbler peu de temps après. Le lendemain, 9 mai, dans une nouvelle réunion, on avait arrêté les articles à proposer aux mêmes Etats, et Tun des assistants, M. NicoUe Caradas, premier avocat du Roi près le Parlement de Rouen, agita la question d'un nouveau havre en disant : « qu^il serait bon deman- « der que Ton fist un bon havre en ce païs, fust à « Honnefieu ou à Harefleu ou autre lieu pour la « garde des navires (9). »

Il faut remarquer que, par ce vœu, les Rouennais, pas plus que les Harfleurais, ne" réclamaient la fondation de la ville qui devait leur faire une si rude concurrence. Les premiers sollicitaient uniquement un port de refuge pour leurs navires et les seconds demandaient une communication avec la mer.

Les Etats de Normandie furent donc saisis de la question par les députés de Rouen. Ces Etats se réunissaient chaque année pour transmettre au Roi les vœux de la province, mais seulement sous forme de supplique. On ne peut mieux les comparer qu^aux conseils généraux de nos jours, avec cette différence toutefois, que les Etats se réunissaient alternativement dans les différentes villes de Normandie.

Malgré Timportance que François I" attachait à la marine, les circonstances au milieu desquelles il se trouvait nous permettent de supposer que les vœux des Etats de Normandie ne pouvaient être immédiatement pris en considération. Sacré à Reims trois mois auparavant, François I" était à Amboise au mois de mai 1 5 1 5, pour le mariage du connétable de Bourbon, où il y eut grosse et triomphante fête, dit le chroniqueur Jehan Carion. Puis le Roi s^occupa à Lyon d'organiser la guerre dltalie, où il gagna la bataille de Marignan, les 14 et 1 5 septembre i5i5. C'est seulement après sa rentrée à Paris, au mois d'août i5i6, que le vainqueur de Marignan dut songer à la fondation du nouveau havre sollicité par les harfleurais et les rouennais.

François P"" ne voulut pas, dans cette circonstance, entreprendre uniquement une œuvre locale mais un établissement d'intérêt général, c'est-à-dire tout à la fois un havre de commerce et un port militaire. Vers la fin de l'année i5i6, il envoya l'amiral Bonnivet, son conseiller et chambellan ordinaire, avec plusieurs personnages parmi lesquels se trouvait certainement le vice-amiral Guyon Le Roy, sieur du Chillou, capitaine de la ville d'Honfleur.

L'amiral Bonnivet avait pour mission de rechercher l'emplacement où devait être édifié le nouveau havre, ainsi que le constate la commis-

sion qui lui fut donnée ensuite, à Paris, le 7 février ^fp (10) où le Roi s'exprime ainsi :

(( Comme pour tenir en seureté les navires et « vaisseaux de nous et de nos sujets, naviguant f( sur la mer occeanne, ayons fait chercher en « la coste de Normandie et pays de Caux, lieu (c sur et convenable et nous ayt été rapporté par (c vous (Bonnivet) et notables personnages en ce c( expérimentés et entendus que le lieu de Grasse (( ou Grâce soit le plus propre et le plus aisé de « la dite coste et pays de Caux à faire havre « auquel lesdits vaisseaux puissent aisément <( arriver et seurement séjourner et faire ledit (C havre en la forme qu'il appartient (12).

D'après Guillaume de Marcelles (i3),le Roi avait chargé ses délégués de vérifier si le port projeté pouvait être établi à Etretat ou à Touques-, mais ces solutions, qui ne donnaient aucune satisfaction à Honfîeur et à Rouen, avaient bien

vite été écartées.

L'amiral Bonnivet fut institué commissaire général pour la construction et fortification de ce nouveau havre-, il avait le droit de requérir le bois et autres choses nécessaires ; d'y faire travailler à titre de corvées, les habitants, chefs de maison, dépendant des vicomtes de Monlivilliers, Caudebec et autres, chacun une fois par mois (14).

Mais cette commission était purement honorifique, car Bonnivet, à cause de ses fonctions de conseiller et chambellan du Roi^ ne pouvait diriger lui-même les travaux: aussi, dès le 12 février i^, il avait transmis sa mission à messire Guyon Le Roy, sieur du Chillou, en déclarant a que pourpluu sieurs empeschements qu'il a journellement près « du Roi, il ne lui est pas possible pour le pre- « sent de faire surveiller et diriger le travail du (f nouveau havre (i5) ».

Guyon Le Roy était, en effet, beaucoup plus apte à mener cette entreprise, car depuis Tannée yIy^^ il avait succédé à Pamiral de Clermont en qualité de capitaine de la ville d'Honfleur, et le roi Louis XII Pavait nommé lieutenant général de Parmée de mer contre les anglais, le 26 janvier

• Ainsi que nous Pavons déjà dit, Guyon Le Roy s'était rendu au lieu de Grâce, comme il le déclare lui-même, le 22 février jj^, dans son ordre à M. de Blosseville, capitaine de la côte de Normandie pour appeler les maîtres maçons et autres ouvriers : « Le Roi m'a envoyé une com- <c mission pour faire construire et édifier un a havre au pays de Caux nommé le havre de (c Grasse (Grâce) auquel lieu je me suis trans- « porté avec plusieurs personnes et j'en ai fait « faire le devis que je envoyé au Roi et après

« icelui vu, le dit seigneur Roi veut que inconti- « nent on besongne audit havre (17). »

M. Guyon Le Roy n^avait pu faire cette visite après sa commission, car avec la lenteur des communications, dans l'espace de dix jours compris entre sa délégation et la lettre à M. de Blosseville, il ne lui eut pas été possible de recevoir cette commission, visiter le lieu de Grâce, dresser le devis des travaux, l'envoyer au Roi et recevoir son adhésion à Honfleur.

L'adjudication des travaux de maçonnerie et de terrassements,. fixée aux i'" et 2 mars suivants, fut publiée à Harfieur, Montivilliers, Fécamp, Honfleur, Saint-Valery et Lisieux *, puis, le dimanche 1^' mars \^^ M. du Chillou se transporta à Harfleur pour conférer de ces travaux.

Le lendemain 2 mars, M. du Chillou fit convoquer les officiers du bailliage, de Pélection et de la vicomte de Montivilliers, ainsi que plusieurs bourgeois de cette ville, qui allèrent au lieu de Grâce où ils trouvèrent M. du Chillou accompagné de Jean Stuart, écuyer, commis à la garde des mortes-payes, lieutenant de M. d'Aubigny, capitaine de la ville d'Harfleur,M. de Blosseville, Jean de la Masure, lieutenant de Tamiral à Harfleur, Nicolas Raoullin, receveur des tailles, Louis Auber, Robert de Harquembourg, procureur de la ville, Pierre de la Fontaine et Jean

Régnier, élus; Pierre Henry, capitaine de navire; Robinet Terrier, maître de navire, tous d'Harfleur, auxquels s'étaient joints plusieurs autres bourgeois et habitants de cette ville avec un grand nombre de maîtres maçons, pionniers, maîtres de navires, le tout formant une réunion de 5 à 600 personnes (18).

Cette assemblée approuva le choix du lieu de Grâce pour percer le nouveau havre, comme étant le plus propre et le plus parfait d'eau. On reconnut qu'il était nécessaire de « construire eti « même temps deux tours avec jetées du côté de « la mer et murs de quai dans l'intérieur des (( terres ; le tout pour la garde des navires qui « pourront y venir et affluer et aussi pour la dé- (( fense contre nos ennemis et pour la seureté de (c tout le pays de Normandie. ))

Ce ne fut pas tout. On fit marquer par des pieux l'endroit où le havre serait percé et le tracé d'un canal, tel que le canal Vauban actuel, qui, partant des jetées du havre, devait aboutir près des tours d'Harfleur pour faire com.muniquer ce port avec la mer. Enfin, on rappela par quels moyens la majeure partie des travaux devait être exécutée, c'est-à-dire « avec l'aide des « paroissiens des élections de Montivilliers et de « Caudebec percer le dit havre, faire venir et « mettre la rivière d'Harfleur dedans le dit havre « et aussi recueillir et faire choir en icelui (havre)

ET TOPOGRAPHIQUE DU HAVRE l 3

« avec plusieurs eaux qui descendent de la côte « de G ra ville (19).

Le 3 mars, les 17 maîtres maçons de Rouen, Dieppe, Harfleur, Caudebec et Pont-Audemer dressèrent le devis détaillé des travaux de maçonnerie, et le lendemain, il fut procédé à l'adjudication au rabais de ces mêmes travaux, qui devaient être terminés à la fin du mois d'octobre iSiy.

MM. Gauvain et Guillaume Feré, d'Harfîeur, déclarés adjudicataires, étaient chargés de construire deux grosses tours, élevées de trois étages, de 3o mètres de hauteur et douze mètres de creux ; deux jetées vers la mer. Tune du côté d'amont ayant 34 mètres, et l'autre du côté d'aval mesurant 40 mètres de saillie ; deux petits murs de quais, en dedans du havre, pour soutenir les terres, à la base des talus, sur une longueur de 64 mètres, entre les tours et l'ouverture de la tranchée du Havre à Harf^eur.

Ce canal" ou tranchée devait mesurer sept kilomètres de longueur sur vingt mètres de largeur -, l'ouverture du havre, entre les deux tours^ avait été fixée à 33 mètres, et à l'extrémité des jetées, non parallèles, 66 mètres de largeur(2o). . Disons tout de suite que ce vaste projet, qui donnait pleine et entière satisfaction aux habitants d'Harfleur, en rétablissant la route maritime qu'ils avaient perdue par l'obstruction de leur

ancien havre vers la petite Leure, était à peu près irréalisable pendant un si court laps de temps, c'est-à-dire avant le 3i octobre iSiy -, mais il ne fut exécuté qu'en partie, par suite de la construction d'une ville autour du nouveau havre, due à l'initiative de M. du Ghillou.

Le reste de l'année i5i6, qui finissait à Pâques , fut consacré aux préparatifs et aux diverses formalités qu'exigeaient une si grande entreprise. Jean Bernard, dit Malo, fut envoyé à différentes reprises dans les paroisses de l'élection de Montivilliers, pour contraindre les gens à venir en corvées (21). Puis on se mita l'œuvre avec l'année i5i7,car les travaux commencèrent dans la semaine de Pâques iSiy (22), fête qui tombait cette année le 12 avril, c'est ainsi que le i^"" rôle pour le paiement des ouvriers concerne la semaine du i3 au 19 avril, non pas que l'on eût commencé effectivement le lundi de Pâques, car c'était un jour férié comme le lendemain, et il n'y eut dans cette semaine que trois ou quatre jours ouvrables.

La première campagne des travaux, commencée le 1 3 avril, se termina le 3 1 octobre 1 5 1 7, soit une durée de six mois et demi. Le nombre des ouvriers pionniers, tant d'HarHeur que de la Bretagne, qui ne dépassait pas cent en moyenne par jour, pendant le mois d'avril, atteignit le chiffre de trois cents dans les mois

successifs, indépendamment des ouvriers maçons et de quelques habitants de Pélection de Montivilliers, qui avaient consenti à venir travailler en corvées.

Ces corvées n'avaient pas produit le résultat que Ton attendait, surtout à Pégard de Caudebec qui était si éloigné du Havre; aussi, dès le 2 mai i5j7,M. de Ghillou ayant reconnu leur inefficacité, avait envoyé vers le Roi, à Paris, son lieutenant Jacques d'Estimauville, pour convertir ces corvées en argent, en « lui donnant à entendre (( que le meilleur et le plus expédiant serait pour a avancer le dit ouvrage de ne plus s'aider des (( corvées que faisaient les habitants de Caude- « bec, mais les composer à fournir quelques « sommes au lieu de ces corvées, afin que (c Pargent qui viendrait fut mist de par nous, au « lieu des dits habitants , gens souldoiez et « payés (23), »

La haute direction des travaux appartenait à M. du Ghillou-, mais comme il résidait à Ronfleur et non à Grâce, il y avait pour lieutenant Jacques d'Estimauville. Pendant le mois d'avril i5i7,le contrôle des travaux était exercé par Guillaume Savary, contrôleur de la ville d'Harfleur, à laquelle les travaux du havre de Grâce devaient profiter (24)^ mais à partir du mois de mai suivant, Nicolas de la Primaudayc lui avait succédé en qualité de contrôleur des travaux du

l6 DESCRIPTION HISTORIQUE

havre de Grâce. Le maniement des fonds était confié à Claude Guiot, commis du receveur général de la Normandie, Guillaume Preudhomme. Ensuite venaient M. Robinet Terrier, maître de navire, d'Harfleur, qui avait la direction des pompes d'épuisement, Maciot Du Vallet, pilote de Quillebeuf, et Jean Bontemps, maître marin de Pont-Audemer.

Les outils étaient fournis, en grande partie, par des marchands d^Harfleur et les claies en bois, pour soutenir les talus, venaient de Rouen. Dès le mois de mai lôiy, le sieur Goret, voiturier par eau, apportait des auges et des clayes près de la ville d'Harfleur *, puis, Robert Drieu, voiturier par terre, les apportait sur les chantiers du havre (2 5). Ceci indique que le vieux havre de Grâce devait être obstrué à son embouchure près du village de Leure. Si cette ouverture avait été libre en lôiy, les matériaux auraient été apportés d'une manière bien plus économique et sans transbordement jusqu'à pied d'œuvre par les bateaux, ainsi qu'on le fit d'ailleurs à partir de i5i8 par le nouveau havre.

Au 3i octobre lôiy, le résultat acquis était loin d'être celui qui avait été prévu le 2 mars \~', lors de l'adjudication des travaux. On s'était occupé d'abord de creuser la grande tranchée du havre (26), c'est-à-dire le chenal entre les tours et les jetées projetées, et simultanément on avait

commencé la jetée et le quai Nord ainsi que les murailles de la tour qui étaient arrivées à une hauteur de 3 ou 4 mètres à la fin d'octobre i5i7 (27).

Avant de suspendre les travaux et pour garantir les maçonneries, des tempêtes et grandes marées d'équinoxe et d'hiver, un rempart formé de 2.000 fascines et d'arbres fut élevé du côté de la mer, au commencement du mois de septembre i5i7 (28).

La dépense totale de cette campagne s'était élevée à près de 27.000 livres. Cette somme représenterait aujourd'hui environ 540.000 fr., en rapprochant le taux des salaires payés aux ouvriers employés au havre de Grâce, en i5i7, avec le prix des journées payées actuellement pour des travaux identiques. Exemple : les ouvriers pionniers employés en 1 5 1 7 et dans les années suivantes, y compris i532 et 1541, gagnaient 3 à 4 sols par jour, d'après les rôles de paiement, conservés aux archives municipales du Havre et ceux qui ont été publiés par M. S. de Merval. Aujourd'hui, les ouvriers terrassiers sont payés à raison de 4 à 5 francs. D'après cette comparaison, un sol vaudrait i fr. et la livre tournois de 20 sols représenterait vingt francs.

Une partie de cette somme considérable avait été fournie par le Trésor Royal, et le surplus, ainsi que les dépenses postérieures pour le

l8 DESCRIPTION HISTORIQUE

même objet, provenaient d'octrois prélevés sur les villes ayant dons, revenus et octroi, c'est-à-dire sur les villes franches, comme nous le verrons plus loin.

Les ouvriers pionniers furent congédiés à la fin d'octobre ibij. Jacques d'Estimauville partit du Havre, le 5 novembre lôiy, chargé d'une mission pour le Roi, qui était alors à Tours (29). Guion de Freville et un ouvrier pionnier restèrent toutefois avec le pilote Duvallet pour garder les ouvrages pendant les mois de novembre à février ~^^ c'est-à-dire jusqu'à la reprise des travaux de terrassement qui eut lieu le premier mars suivant.

Mais les maçons avaient continué à travailler à la tour et aux jetées pendant tout l'hiver. Pendant cet espace de cinq mois, la tour fut élevée de deux mètres, de même que les jetées (3o).

Afin de pourvoir aux nouvelles dépenses de la campagne de i 5x8 et de fournir les matériaux nécessaires à la construction des quais en bois, le Roi fit lever un impôt sur les villes franches et il accorda deux arpents de bois sur pied, à prendre dans la forêt de Touques (3i).

C'est pourquoi, le 4 mars ^yp, le bailli de Rouen avait été chargé de réclamer ce don et octroi à chacune des villes franches, telles que Rouen, Louviers, Dieppe, Honfleur, Harfîeur, Pont-Audemer et Eu, parce que, dit le Roi,

i< comme dès Tannée dernière nous eussions pour « la seureté, tuition et défense de notre royaume, « pays et sujets et pour obvier aux inconvénients « provenant du mauvais état des places fortes, « décidé que ces places seraient reparées et aussi a pour le havre de Grâce près Harrefleu, feismes a prendre par délibération de notre Conseil, des « villes de notre royaume ayant dons, revenus, «. octroi de nous, certaines sommes par forme « d'octroi pour convertir aux fortifications et au (.( dit havre, lesquelles ont été commencées.

« Pour les continuer, il faut employer grant « deniers partie desquels sommes contraints de « prendre cette fois sur les dites villes par forme (c d'autre octroi, lesquelles sommes voulons être « baillées le huit du mois prochain au receveur (( gênerai des finances de Normandie (32). w

Les villes d'Honfleur et de Pont-Audemer, par exemple, avaient été taxées pour chacune 200 livres : mais il ne leur avait pas été possible d'acquitter cette taxe dans un si bref délai, et le receveur de Pont-Audemer ne pa3^a sa quotepart que le 26 mai 1 5 1 8.

Les deux arpents (un hectare deux ares) de bois provenant de la lorêt de Touques furent convertis en pieux, herses et clayes par les ouvriers du pays, puis apportés par voitures jusqu'au rivage de la mer et ensuite transportés dans des navires

jusqu'aux chantiers du havre de Grâce dès le mois de mars ~^^ et ces voyages se succédèrent dans les mois suivants, comme on le voit par Jes rôles des paiements faits aux maîtres de navires, depuis le 8 mars jusqu'au mois de mai lôiS (33). (f Du 8 au i3 mars j^, payé à Guil- « laume Aubery et Guillaume Lamballe, maîtres (f de navires pour avoir apporté en leur nef du « port de 3o tonneaux, plusieurs pieux et clayes, « depuis la rive de la mer jusqu'au havre de « Grâce, à raison de 7 sols 6 deniers (7 fr. 5o) « par chaque tonneau. »

Mêmes articles pour Jean Fara dit Malide, Colin Pinet, Guillaume Bencousson, Desmonts, Jean Cossin et Gilles de Varennes, pojr aiïrètements de leurs navires chargés de bois provenant de la forêt de Touques.

Les entrepreneurs de maçonnerie se procuraient leurs pierres par la même voie, car M. du Chillou avait fait allouer un secours de 40 sols (40 fr.) « à Colin Pannier, maître, pauvre « homme du métier de la mer, pour la perte qu'il « a eu à décharger des pierres qui ont brisé son (c navire (34). »

Ces transports par eau nous prouvent qu'au commencement de Tannée i5i8, le chenal du nouveau havre était déjà assez approfondi pour laisser passer les petits navires jaugeant 3o tonneaux \ ce fait est confirmé d'ailleurs par la pose.

exécutée da i^'' au 6 mars {jt! « de quatre gros a anneaux de fer garnis de barres à crampon « pour amarrer les navires (35). »

Le nombre des ouvriers employés aux travaux de terrassement du havre fut beaucoup plus élevé du ["^''mars au 3o octobre i5i8, qu'il ne Tavait été dans Tannée précédente pendant la même période. La moyenne était de 484 par jour au mois de mars, non compris les maçons, chiffre important, mais encore bien éloigné de celui de 738 indiqué par M. Borély (36). Cette moyenne atteignait 55o pendant les mois d'avril et de mai, et 600 pour les mois de septembre et octobre. Toutefois, au mois de juillet, il y avait 676 ouvriers.

Les dépenses de la campagne de i5i8, constatées exactement par les rôles de paiement des ouvriers, dressés chaque semaine, s'élèvent à 39.309 livres, dont les 3/5 pour la maçonnerie. En prenant une moyenne pour les rôles qui sont perdus aujourd'hui, on arrive à un total de 5o.ooo livres environ ou un million de francs d'après la valeur actuelle de l'argent.

Les pionniers abandonnèrent de nouveau les chantiers du havre à la fin d'octobre i5i8, après avoir établi (37) dans le chenal, à son ouverture, un grand batardeau destiné à protéger les travaux intérieurs contre les vagues de la mer pendant les grandes marées d'hiver, de même

que l'année précédente, ils avaient établi un rempart composé de fascines.

Mais les maçons travaillaient presque sans interruption et en toute saison. Pendant le 2"" trimestre de i5i8, ils avaient posé les pierres taillées en boules et en pointes de diamant que Ton voyait dans les murs de la tour François I", il y a 2 5 ans encore. Le quai Nord, près de la tour, mesurait yS mètres de longueur sur un mètre de hauteur (38), et la jetée du Nord mesurait près de 5o mètres de longueur sur 6 mètres de hauteur.

Du 4 juillet au 3o octobre i5i8, on travailla activement à la jetée du Sud sur une longueur de 6o mètres. Le quai Nord fut surélevé de o'" 8o et Ton y plaça cinq estos avec pilons pour amarrer les bateaux • quatre autres pilons furent placés sur la jetée du Nord.

Nous ne suivrons pas les ouvriers maçons pendant les années i5i8, lôig, i52o et suivantes au cours desquelles les travaux de la tour et des jetées furent continués * nous laisserons aussi les ouvriers pionniers poursuivre Papprofondissement du chenal aussi rapidement que le permettaient les ressources mises à la disposition de M. du Chillou, car ces dépenses fort lourdes épuisaient le trésor royal; en iSig, notamment, on avait dépensé 52.743 livres tournois, c'est-à-dire plus d'un million de francs, valeur actuelle;

Au mois d'août de Tannée suivante (i52o), le havre de Grâce reçut la visite du roi François I" qui constata les résultats acquis et exprima sa satisfaction de ce que Guyon Le Roy a avait très « bien et soigneusement procédé au fait de sa « commission et tellement fait qu'à présent (i52o) « (il) y a ouverture havre et port patent où la mer (( flue et reflue continuellement en fort grande « abondance de sorte qu'il n'y a navire de nostre « royaume quel qui soit qui n'y puisse (a) marrer et a séjourner seurement (39).

« Dès à présent grans navires mêmes de a marchandises^ tant des marchands de notre « royaume que des étrangers se pourraient faci- (( lement loger et illec poser et amarrer sans péril, (c danger ne fortune »

Indépendamment du percement du havre de Grâce, le projet primitif comprenait le creusement d'un canal direct d'Harfleur à la mer, sur un espace de sept kilomètres^ mais cette partie du programme ne fut exécutée que partiellement.

En effet, après avoir fait percer et approfondir le chenal du havre, M. du Chillou, utilisant le cours de l'ancien havre vers le village de Leure, avait établi la grande barre du havre.^ sorte de canal qui communiquait avec la fosse de Leure. Ce vaste bassin situé au Nord du hameau des Neiges communiquait lui-même avec le havre

d'Harfleur plus connu sous le nom de rivière de la Lézarde.

L^ctablissement de cette barre, longue d'une lieue (40), était moins dispendieux que la tranchée primitivement proposée en ~^'^ en outre, cette mise en communication du port intérieur d'Harfleur avec le nouveau havre de Grâce était devenue inutile par suite de la fondation de la ville de Grâce, décidée en ibij.

La masse d'eau contenue dans la fosse de Leure et dans la grande barre, lancée par une grande écluse de chasse, permettait de nettoyer le chenal du nouveau havre, encombré par le galet et les vases.

Les travaux de la grande barre furent exécutés de i52oà i523, d\après les rôles de paiement des ouvriers et les vérifications des ouvrages de maçonnerie, datés des i5 juin et 20 août i52o, 29 juillet i52i et 2 novembre i523 (41).

Cette barre et Técluse qu'elle desservait fonctionnaient en i523 d'une manière si efficace, que non seulement le torrent d'eau chassait le galet devant lui, mais, par son impétuosité, il avait emporté une partie des murs de quais et occasionné des excavations en aval de l'écluse, dans le lit du havre, notamment une vaste fosse que l'on dût combler avec près de 200 mètres cubes de pierres (42).

Un poste d'édusier était établi à peu de distance de Técluse dans la maison dite des barres, qui fut peut-être la première habitation construite dans le quartier Saint-François, puisqu'elle avait été achevée au mois de novembre 1 523 (43) et que ce quartier n'a été bâti que vingt ans après.

Les grands travaux du havre de Grâce occasionnèrent une dépense totale d'environ 400.000 livres, représentant environ huit millions de francs, d'après la valeur actuelle de l'argent. Cette somme considérable n'avait pas entièrement profité à l'œuvre de François P% car des détournements importants, évalués au quart de la somme totale, furent signalés au gouvernement dix ans après le commencement des travaux, c'est-à-dire simultanément aux procès nombreux suscités aux grands financiers véreux de cette époque.

Il ne faut pas s'étonner que les comptes du havre de Grâce aient été compris dans les malversations de ces gens de finance peu scrupuleux, car on y voit figurer Jacques de Beaune, sieur de Saint-Blançay, général des finances, condamné, en 1527, à restituer trois cent mille livres et à être pendu ; Michel Menant, trésorier de la marine, condamné, en i528, à restituer 6.000 livres -, Ambroise, clerc du trésorier Morelet,

qui s'était enfui pour échapper à la punition quMl avait encourue pour ses larcins.

Déjà, vers j523, le Roi avait nommé des commissaires pour vérifier les comptes de Jacques de Beaune, et sans doute cette vérification avait porté aussi sur les comptes du havre de Grâce, ainsi que l'indique un mémoire « pour informer « sur les abus commis au faict de la marine en « Normandie (44). )>

Ce réquisitoire n'est pas daté, mais il doit se rapporter aux années i526 ou 1627, puisque Michel Menant, Tun des fonctionnaires accusés, fut condamné Tannée suivante -, il est rédigé dans ces termes :

« Et premièrement la grant nef Françoise^ etc.

(c Item, couste au Roy et au pays de Normandie plus de 400,000 tr. à faire le hable de Grâce là où il y a esté pour le moins desrobé la quarte partie.

« Et pour vérifier cest affaire il fault recouvrer le double du compte des thresoriers de la marine, M^ Jehan Robineau et M^ Michel Menant.

(f Pareillement fault recouvrer compte de celui qui a tenu le compte de la depence du hable neuf de Grâce.

fc Et ayant les dits comptes il se trouvera

pour certain plusieurs abus au grand préjudice du Roy.

« Et il y a environ trois ans que par authoriié de la court de Parlement de Rouen, il a été fait des informations des larcins qui ont été faits en faisant le dit hable neuf, lesquelles le dit Lartigue, vis amiral de Bretaigne, trouvera quand il sera besoing. Et outre les deniers qu^on trouvera bons pour le Roy, ceux qui ont les malversations sont fort riches et les confiscations en pourront venir au Roy. »

Nous ne savons jusqu^à quel point ces accusations étaient fondées, mais Tépoque où Ton se trouvait, justifiait déjà ces soupçons contre les fonctionnaires du havre. De plus, ce fut quelques mois après que M. du Chillou quitta le gouvernement de ce port.

Page 1