‹ Origines et sources du Roman de la RoseChapitre 4 sur 53 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le Roman de la Rose est, sans nul doute, un des monuments littéraires les plus importants du moyen âge ; néanmoins, il a peu occupé l'attention des savants qui, depuis quelques années, se sont consacrés à l'étude de notre vieille littérature ; ce n'est pas qu'on ait mis en doute son intérêt; on a hésité plutôt à entreprendre un travail d'aussi vastes proportions. Trois parties de ce travail me paraissent devoir plus particulièrement profiter à l'histoire de la littérature, ce sont : une édition répondant aux exigences de la science actuelle, la recherche des sources du poème, l'étude de son influence sur la littérature des siècles suivants.

L'édition critique d'une composition de vingt-trois mille vers, dont il n'existe guère moins de deux cents manuscrits, dispersés dans toutes les bibliothèques de l'Europe, est une œuvre immense, hérissée de difficultés de toutes sortes. Je l'ai entreprise, et j'espère, avec le temps, la mener à fm.

Théoriquenieut, cette édition devrait être le point de départ de toute autre étude sur le même poème ; en réalité, il n'en est pas ainsi. La classification des manuscrits est un travail très complexe, très délicat, pour lequel on doit s'aider de tous les moyens dont on peut disposer. Or, la connaissance des œuvres latines auxquelles Jean de Meun a fait des emprunts peut être d'un secours très précieux pour cette classilication et pour l'établissement du texte du Roman de la Rose. Un exemple, pris au hasard

VI AVANT-PHOPOS.

entre beaucoup d'autres, montrera dans quelle mesure. Les vers 4910-4975 sont traduits littéralement des Plaintes de la Nature (1), d'Alain de Lille. Les manuscrits offrent pour ce passage, comme pour tout le poème, de nombreuses variantes. En comparant celles-ci au texte latin, il est facile de décider sûrement quelle est la bonne leçon, et en même temps de grouper en familles les copies qui ont des fautes communes.

De même, si F. Michel avait rapproché le vers

Cognoistre la vois de sa bestc (v. 12124),

du verset 27 des Proverbes : Diligenter agnosce vultum pecoris tui. auquel Jean de Meun fait allusion, il aurait imprimé le vis au lieu de la vois,

11 importait donc d'étudier les sources du Roman de la Rose avant d'en faire une édition. Cette étude a d'ailleurs un autre intérêt. Jean de Meun était un savant ; il connaissait de la littérature ancienne tout ce qu'on pouvait en lire de son temps, c'est-à-dire à peu près tout ce qui nous reste encore aujourd'hui de la littérature latine et quelques traductions d'œuvres grecques. Il est curieux de voir quel parti un auteur du treizième siècle sait tirer de pareilles connaissances pour une œuvre en langue vulgaire destinée à des lecteurs qui ignorent le latin. Notre étude fournira donc des documents à l'histoire, malheureusement encore à faire, de la littérature classique au moyen âge.

Outre les sources proprement dites du roman, outre les ouvrages antérieurs que Guillaume de Lorris et Jean de Meun ont mis directement à contribution, j'en ai recherché aussi les « origines », j'ai essayé d'en faire la genèse, de montrer comment et dans quel état ses principaux éléments constitutifs se sont présentés à l'esprit des auteurs et ce que ceux-ci en ont fait, espérant déterminer ainsi la place que notre poème occupe dans le développement de certains thèmes chers à la poésie du moyen âge, tels que Tart

(1) De Planctu Naturae^ éd. Migne, col. 455 A-456 b.

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d'amour, le songe, l'allégorie, la personnification des ùlres abstraits.

Ces essais permettront peut-éire d'apprécier plus exactement qu'on ne l'a fait jusqu'ici l'oriffinalité des deux poètes. Jean de Menu pourra y perdre, mais la vérité y gagnera.

Mon étude sera naturellement divisée, comme le Roman de la Rose, en deux parties. Mais il y aura entre ces deux parties une disparité qui pourrait surprendre le lecteur s'il n'était prévenu qu'elle est inévitable, parce qu'elle tient à la nature même du sujet.

Jean de Meun ayant repris l'œuvre interrompue de Guillaume de Lorris, avec son plan et son cadre, ce que je dirai, en étudiant cette œuvre, de la poésie erotique au moyen âge, du songe, des allégories, des personnifications, s'appliquera également à la continuation ; de sorte que, en face des chapitres étendus que je consacrerai dans la première partie de ce livre aux origines du poème, je n'aurai, dans la seconde, qu'à montrer, en quelques pages, comment Jean de Meun s'est conformé aux éléments primitifs du roman.

D'autre part, les ouvrages antérieurs où Guillaume de Lorris a directement puisé sont bien moins nombreux que ceux dont Jean de Meun s'est servi ; par conséquent l'étude des sources occupera nécessairement beaucoup plus de place dans la seconde partie de mon travail que dans la première.

EnSn, les deux poètes n'ont pas tiré le même parti de ces sources; Guillaume ne leur a fait, en général, que des emprunts très discrets, ou, du moins, il a transformé les matériaux qu'il leur a ^tris ; il les a faits siens, et, pour montrer leur origine , une discussion est toujours nécessaire. Jean de Meun, au contraire, quand il ne se contente pas de traduire, imite en général fidèlement, et, pour que ses emprunts apparaissent évidents, il suffit souvent de les signaler. De là, obligation nouvelle de traiter différemment deux parties correspondantes de celte étude.

Il résulte donc des nécessités mêmes qui m'étaient imées par mon sujet que, dans la première partie du

vin AVANT-PROPOS.

volume, c*est Tétude des origines qui tiendra la plus grande place, tandis que, dans la seconde, c'est celle des sources. D'autre part, cette dernière étude dans la seconde partie ne sera pas toujours aussi longuement exposée que dans la première. De ces deux inégalités, l'une était absolument inévitable ; je ne pouvais me garder de l'autre qu'en remplaçant les indications, un peu brèves, mais précises et sufl&santes, des sources de Jean de Meun par des citations, des analyses, des appréciations, qui n'auraient eu d'autre fin que de démontrer ce qui était déjà évident. Ce défaut m'a paru plus grave que l'autre. J'ai préféré la logique à une symétrie tout artificielle.

J'ai suivi, dans cette étude, l'édition de F. Michel; j'aurais préféré me servir de celle de Méon, qui contient moins de fautes, mais, comme elle est devenue assez rare, j'ai craint qu'elle ne fût plus difficilement que l'autre à la disposition du lecteur.

DU

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