‹ Origines et sources du Roman de la RoseChapitre 5 sur 53 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Le Roman de la Rose est un Art d'amour. — Il a été précédé de nombreux ouvrages sur le même sujet. — Cette littiîrature a dû naître avec le douzième siècle. — C'est l'époque où la femme prend rang dans la société du nord de la France. — La position faite à la femme par le régime féodal était favorable à la galanterie — La civilisation du Midi exerce une influence sur celle du Nord. — Un changement dans la littérature française répond au changement des mœurs. — Le Roman de la Rose est réclosion de cette nouvelle littérature.

Le sujet du Roman de la Rose est l'art d*aiiner et d'être aimé. Guillaume de Lorris Tan nonce, d'ailleurs, dès les premiers vers de son poème (1); mais il a tort d'afiûrmer, en même temps, que « la matière est neuve » (2) ; du moins, son affirmation, prise à la lettre, est inexacte. La manière de traiter le sujet pouvait être nouvelle, mais le sujet ne Tétait pas. 11 existait déjà toute une littérature dont l'objet était la théorie de l'amour, littérature qu'il est nécessaire de connaître, si Ton veut bien comprendre le Roman de la Rose, parce que ce poème a subi Tinfluence, tantôt indirecte.

(1) Ce est li Rommanz de la Rose,

Ou l'art d'amors est toute enclose (v. 37, 38).

(2) La matire en est bone et noeve (v. 39).

tantôt immédiate, des œuvres qui Tont précédé dans le même genre.

Cette littérature dut naître avec le douzième siècle. A cette époque, la femme commence à prendre rang dans la société de la France du Nord. C'était une conséquence de l'évolution qui s'accomplissait alors dans la vie publique. Les éléments barbares, sans cesse renouvelés pendant cinq siècles par les invasions qui se sont succédé, depuis celles des Francs jusqu'à celles des Normands, commençaient enfin à s'épuiser, absorbés par la puissance vitale du sang indigène. Les violents barons, qui, pendant les deux siècles précédents, avaient accumulé tant de ruines et bouleversé si profondément le pays , s'étaient groupés autour de quelques puissants suzerains, qui se trouvèrent bientôt assez forts pour contenir leur turbulence et rétablir une tranquillité relative dans leurs domaines. En face de cette puissance, une autre, dont la principale mission était le maintien de la paix, grandissait lentement, mais sûrement. « Sans cesse, » dit Suger, en parlant de Louis VI, « on voyait le roi courir avec quelques chevaliers pour mettre l'ordre jusque sur les frontières du Berry, de l'Auvergne et de la Bourgogne, afin qu'il parût clairement que l'efficacité de la puissance royale n'est point renfermée dans la limite de certains lieux (l). » Par d'autres moyens, l'Église concourait au même résultat. Après bien des efforts, elle avait réussi à faire adopter des plus puissants seigneurs la Trêve de Dieu^ qui interdisait « l'œuvre de guerre » pendant une partie de l'année. Enfin, ceux dont l'activité belliqueuse ne pouvait être calmée par tant de freins allaient dépenser leur vie et leur fortune hors du royaume, en Angleterre, en Portugal, en Italie, en Terre-Sainte.

Ainsi la civilisation, longtemps ensevelie sous l'ignorance et la rudesse des barbares, perçait peu à peu son enveloppe, comme le feu qui sort lentement de la cendre dont on l'a recouvert.

Dans les châteaux, le calme succédait à la fièvre des batailles ; les entretiens n'avaient plus pour sujet exclusif le récit des combats meurtriers qu'on avait livrés la veille, ou le projet des assauts qu'on méditait pour le lendemain ; la châtelaine pouvait y prendre part. Ce n'était plus pour aller en guerre que le seigneur convoquait ses vassaux , mais pour des fêtes brillantes , auxquelles les chevaliers amenaient leurs femmes et leurs filles.

Cette émancipation de la femme se manifeste dans les différents

(1) Suger, Vie de Louis le Gros y suivie de l'Histoire du roi Louis V/I, I (Éd. A. Molinier. Paris, 1887, in-8»).

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actes de la vie, jusque clans les pèlerinages les plus pénibles et dans des rottctiotis très délieates. « Ce qui ne s'était jamais vu, » dit Raoul Glaber, au onzième siècle, n beaucoup de femmes, nobles ou pauvres, euLreprireiU le voyage de Jérusalem (I). » On sait combien ces voyages , loute pieuse que pût en être l'inspiration, ont favorisé d'inlrigues amoureuses, à «ne époque surtout où l'Église était pleine d'indulgence pour les faiblesses du cœur et de la chair.

L'abbaye de Fonlevcault. qui fut fondée vers l'an 1100, et qui renfermait des religieux des deux sexes, fut placée sous la direction d'une abbesse , parce que Jêsus-Chrisl , en mourant , avait confié à sa mère son disciple bien-aimé.

La femme son donc de l'isolemenl où elle avait été longtemps délaissée; elle parle k d'autres hommes qu'au mari à qui on l'a donnée pour mettre fin à l'inirailié de deux maisons, ou pour consolider un Qef, mais sans consulter les aspirations de son cœur. Elle trouve un entourage sur lequel elle peut exercer la puissance de ses charmes, auquel son esprit plus fin, plus délicat, inspire des seutiments nouveaux. Un commerce de courtoisie s'établit entre les personnes de différeots sexes.

Le terrain, d'ailleurs, était admirablement préparé. Rien ne pouvait être plus favorable à la galanterie que la condition faite ' aux femmes des classes supérieures par le régime féodal. On les 1 mariait, ou bien on les enfermait dans les monastères par raisons politiques, par intérêts de famille, sans tenir aucun compte de leurs préférences. " En général , tout baron qui recherchait une femme la recherchait par des motifs de pure convenance politique, et tout baran qui donnait une fille en mariage la donnait par des considérations équivalentes à celles qui la faisaient demander. Ainsi, dans la caste féodale, le mariage n'était d'ordinaire qu'un ti'aité de paix, d'amitié on d'alliance entre deux seigneurs, dont l'un prenait pour femme une fille de l'autre (2). " On comprend que, dans des mariages ainsi contractés, les relations conjugales étaient le plus souvent réduites au strict accomplissement d'une fonction physiologique, que le sentiment n'y avait aucune part, et devait chercber ailleurs une compensation.

(I) « Quod nuniquam contigerat , muliei'Ds multe nubilos cuiu pauperio- ^bus illuc perruxnro <• {Raoul Glaber, Lps cinq liures de ses Histoires, ËV, VI, 18. Éd. M. Prou. Paris, 188(1, in-8-t. . (2) Fanriel, Hieloire de la poésie provençale, I, p. 4Û7 (Paris, 1816, 3 vol.

Cet élcit de choses devint si habituel qu'on en arriva, du moins dans la théorie, à considérer l'amour comme absolument incompatible avec le mariage. Une discussion s'étant élevée entre un chevalier et nue dame qui refusait de recevoir son hommage, sous prétexte qu'elle avait un mari digne de toute son affection, le chevalier prit pour juge la comtesse de Champagne, qui répondit : € ... Dicimus enim et stabiiito lenore firmamus amorem non posse inter duos conjugales suas exiendere vires,.. (1). » On poussa même ce principe jusqu'à prétendre que l'amour devait cesser entre deux amants lorsqu'ils devenaient époux (2).

Les jeunes filles sacrifiées à la fortune de leurs sœurs, les cadets, privés de leur patrimoine par le droit d'aînesse, devaient renoncer au mariage. Eux aussi, dans quelque condition qu'ils fussent, attachés à la suite d'un puissant personnage ou pourvus d'un bénéfice ecclésiastique, ils étaient naturellement poussés à chercher dans la galanterie les satisfactions que l'injustice du sort ne leur permettait pas de trouver dans un amour fègitime.

La civilisation beaucoup plus avancée du midi de la France activa cette transformation de la haute société dans le Nord, lorsque les deux régions furent mises en raj)port par les croisades, par les trouvères , qui empruntèrent aux troubadours leurs chants d'amour, par le mariage de Louis Vil avec Aliénor de Poitiers (3) , qui apporta à la cour du roi le luxe et les mœurs peu sévères de son pays.

S'il est vrai que la vie d'un peuple se reflète dans sa littérature, une révolution dans la poésie française devait répondre à celle qui se produisait dans la société. C'est, en effet, ce qui arriva. La poésie déjà existante se modifia pour se conformer aux idées nouvelles. L'épopée, par exemple, à l'origine purement guerrière, presque sauvage, s'ouvrit à des sentiments qui lui avaient été jusque-là à peu près inconnus; l'amour des combats ne fut plus le seul à inspirer les pairs de Charlemagne; la défaite des rois païens les préoccupa moins que la conquête de leurs femmes ou de leurs filles. La poésie lyrique provençale passa la Loire et vint raviver celle de la France du Nord (4).

(1) André le Chapelain, ch. x.

(2) La décision de la comtesse de Champagne repose évidemment sur une fausse interprétation do ces deux vers d'Ovide :

Hoc est uxores quod non patiatur amari :

Conveniunt illas cum voluere viri (A. Am., III, 585-586).

(3) En 1137.

(4) Un long chapitre d'une thèse récemment soutenue en Sorbonne

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