CHAPITRE VII
Explication des Dionysiaques, ou du poëme de Nonnus sur le Soleil adoré sous le nom de Bacchus.
Nous avons, dans notre explication des travaux d'Hercule, considéré le Soleil, principalement comme l'astre puissant, dépositaire de toute la force de la nature, qui engendre et mesure le temps par sa. marche dans les cieux et qui partant du solstice d'été, ou du point le plus élevé de sa route, parcourt la carrière des douze signes, dans lesquels les corps , célestes circulent, et avec eux les diverses périodes ou révolutions des astres. Sous son nom d'Osirisou de Bacchus, nous envisagerons l'astre bienfaisant, qui par sa chaleur appelle au printemps tous les êtres à lagénération; quipréside àla croissance des plantes et des arbres ; qai mûrit les fruits, et qui verse dans tous les germes cette sève active, qui est l'âme delà végétation. Car c'est là le véritable caractère de l'Osiris égyptien et du Bacchus grec. C'est surtout au printemps que cette humidité génératrice se développe, et circule dans toutes les productions naissantes; et c'est le Soleil qui par sa chaleur lui imprime le mouvement et lui donne sa fécondité.
On distingue en- effet deux points dans le ciel, qui limitent la durée de l'action créatrice du Soleil, et ces deux points sont ceux où la nuit et le jour sont d'égale longueur. Tout le grand ouvrage de la végétation dans une grande partie des climats septentrionaux, semble compris entre ces deux limites, et sa marche progressive se trouve
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être en harmonie avec celle de la lumière et de la chaleur. . A peine le Soleil dans sa route annuelle a- t-il atteint un de ces points, qu'une force active et féconde paraît émaner de ses rayons, et imprimer le mouvement et la vie k tous les corps suhlunaires, qu'il appelle à la lumière par une nouvelle organisation. C'est alors qu'a lieu la résurrection du grand Dieu, et avec la sienne celle de la nature . entière. Arrive-t-il au point- opposé? cette vertu semble l'abandonner, et la nature se ressent de son épuisement. C'est Atys dont Gybèle pleure la mutilation ; c'est Adonis blessé dans sa partie sexuelle, et dont Yénus regrette la perte; c'est Osiris précipité au tombeau par Typhon, et dont Isis éplorée ne retrouve plus les organes de la génération.
Quel tableau en effet plus propre à attrister l'homme, que celui de la terre, lorsque par l'absence du Soleil elle se trouve privée de sa parure, de sa verdure, de son feuillage, et qu'elle n'offre plus à nos regards que les débris de plantes desséchées ou tombées en putréfaction, de troncs dépouillés, de terres hispides et sans culture, ou couvertes de neiges, de fleuves débordés dans les champs, ou enchaînés dans lenr lit par les glaces, ou de vents fougueux, qui bouleversent la terre, les eaux et les airs, et qui portent le ravage dans toutes les parties du monde sublunaire? Qu'est devenue cette température heureuse, dont la terre jouissait au printemps et pendant l'été; cette harmonie des éléments qui était en accord avec celle des cieux; cette richesse, cette beauté de nos campagnes chargées de moissons et de fruits, ou émaillées de fleurs, dont l'odeur parfumait l'air, et dont les couleurs variées présentaient un spectacle si ravissant ? Tout a disparu, et le bonheur s'est éloigné de l'homme avec le Dieu, qui par sa présence embellissait nos chmats : sa retraite a plongé la terré dans un deuil, dont son "retour seul pourra la tirer. Il était donc le créateur de tous ces biens, puisqu'ils nous échappent avec lui; il était l'âme de la végétation, puisqu'elle languit et s'arrête aussitôt qu'il nous
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quitte. Quel sera le ternie de sa fuite, et de sa' descente des cieux, dont il s'exile comme Apollon? Va-t-ril replonger la nature dans l'ombre éternelle du chaos, d'où sa présence l'avait tirée ? Telles étaient les inquiétudes de ces anciens peuples, qui voyant le Soleil s'éloigner de leurs climats, craignaient qu'un jour il ne vînt à les abandonner tout à fait. De là ces fêtes de l'espérance, célébrées au solstice d'hiver, lorsque les hommes virent cet astre s'arrêter dans sa marche rétrograde, et rebrousser sa route pour revenir vers eux. Mais si l'on fut si sensible à l'espoir d'un prochain retour, quelle joie ne dut-on pas éprouver, lorsque le Soleil déjà remonté vers le milieu du ciel , eut chassé devant lui les ténèbres, qui avaient empiété sur le jour, et usurpé une partie de son empire. Alors l'équilibre du jour et de la nuit sont rétablis, et avec lui l'harmonie de la nature. Un nouvel ordre de choses aussi beau que le premier recommence, et la terre fécondée par la chaleur du Soleil, qui a repris la vigueur de là jeunesse, s'embellit sous les rayons de son époux. Ce n'est plus le dieu du jour, que les oiseaux chantent; c'est celui de l'amour, dont les feux brûlants s'allument dans les veines de tout ce qui respire l'air, devenu plus pur, et plein des principes de vie. Déjà les mères prévoyantes ont choisi l'arbre ou le buisson où elles doivent suspendre le nid, qui recevra le fruit de leurs amours, et que va ombrager le feuillage naissant. Car la nature a repris sa parure, les prairies leur verdure, les forêts leur chevelure nouvelle, et les jardins leurs fleurs. La terre a déjà une face riante, qui lui fait oublier la tristesse et le deuil dont l'hiver l'avait couverte. C'est Vénus, qui retrouvant Adonis, brille de grâces nouvelles, et sourit à son amant vainqueur de l'hiver et des ombres de la nuit, et qui sort enfin du tombeau. Les vents bruyants ont fait place aux zéphyrs, dont la douce haleine respecte le feuillage tendre, qui s'abreuve encore de rosée, et qui joue légèrement sur le berceau des enfants du printemps ; les fleuves rentrés dans leur lit, reprennent leur cours tran-
quille et majestueux. Le front ceint de roseaux et des fleurs des plantes aquatiques, la. timide Naïade sort des grottes que les glaces ne ferment plus, et penchée sur son urne elle fait couler l'onde argentée qui serpente dans la. prairie,. au milieu de la verdure et des fleurs qu'elle arrose et qu'elle nourrit. La terre consumée des feux de l'amour, se pare de tous ses plus beaux ornements, pour recevoir, l'époux i-adieux avec lequel elle consomme le grand acte de la génération de tous les êtres qui sortent de son sein. Il n'est aucun de ces tableaux, que le génie des poètes anciens ne se soit exercé à peindre, aucun de ces phénomènes annuels, qui n'ait été décrit par les chantres de la nature.
C'est surtout dans les premiers chants du poëme de Nonnus sur Bacchus ou sur le Soleil, que nous trouverons les tableaux contrastants qu'offre la terre, en hiver sous la tyrannie de Typhon, génie des ténèbres, et au printemps, lorsque le dieu de la lumière reprend son empire, et développe cette force active et féconde qui se manifeste tous les ans au réveil de la nature, et qui sous le noin de Baccïius, fait sortir de leurs germes et de leurs boutons, les fruits délicieux que l'automne doit mûrir.
Avant de commencer l'analyse du poëme, et d'en faire voir les rapports avec la marche du Soleil dans les signes, nous essayerons de détruire l'erreur de ceux qui seraient persuadés que Bacchus, fils de Sémelé, né à Thèbes, est un ancien héros, que la gloire de ses conquêtes en Orient a fait placer ensuite au rang des dieux. Il ne nous sera pas difficile de prouver qu'il n'est comme Hercule également né à Thèbes, qu'un être physique, le plus puissant comme le plus beau des agents de la nature, ou le Soleil âme de la végétation universelle. Cette vérité établie par une foule d'autorités anciennes, recevra ensuite un nouveau jour par l'explication du poëme, dont tous les traits se lient à l'action bienfaisante de l'astre qui règle les saisons, et que Vigile invoque, sous le nom de Bacchus, au commencement de son poëme sur l'agriculture. Nous
attachons d'autant plus d'importance à prouver que Bacohus et Hercule ne sont que le dieu Soleil, adoré chez tous les peuples, sous une foule de noms différents,. qu'il en résultera une conséquence infiniment précieuse, savoir qu'on écrivit autrefois l'histoire de la nature et de ses phénomènes, comme on écrivit depuis celle des hommes, et que le Soleil surtout fut le principal héros de ces romans merveilleux, sur lesquels la postérité ignorante a été grossièrement trompée. Si le lecteur reste bien convaincu de cette vérité, il admettra sans peine notre explication de la légende solaire, connue chez les chrétiens sous le nom de. vie de Christ, qui n'est qu'un des mille noms du dieu Soleil, quelle que soit l'opinion de ses adorateurs sur son existence comme homiiie. Car elle ne prouvera pas plus que celle des adorateurs de^ Bacchus, qui en faisaient un conquérant et un héros. Etablissons donc d'abord comme un fait avoué, que le Bacchus des Grecs n'était qu'une copie de l'Osiris des Egyptiens, et qu'Osiris époux d'Isis, adoré en Egypte, était le Soleil. L'explication que nous avons donnée des courses d'Isis, a suffisamment prouvé qu'elle était la Lune, et que l'époux qu'elle cherchait était le Soleil. Le passage de Gheremon, que nous ne cesserons de rappeller au lecteur, parce qu'il fait la base de tout notre système d'explication, suppose que la fable d'Isis et Osiris est une fable luni-solaire. Les témoignages de Diodore de Sicile, de Jamblique, de Plutarque, de Diogène Laërce, de Suidas, de Macrobe, etc., s'accordent à prouver qu'il était généralement reconnu par tous les anciens que c'était le Soleil que les Egyptiens adoraient sous le nom d'Osiris; quoique dans les poëmes et dans les légendes sacrées, on en fit un roi, un conquérant qui avait autrefois régné sur l'Egypte, avec la reine Isis son épouse. G'est également une vérité reconnue par tous les savants, que le Bacchus des Grecs était le même que l'Osiris égyptien, et conséquemment le même dieu que le Soleil. Aussi Antoine se faisait-il appeler Osiris et Bacchus, et voulait qu'on appe-
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lât Gléopâtre Isis ou la Lune. On trouvera dans notre grand ouvrage rexplication de la vie d'Osiris, dont nous avons fait le rapprochement avec la course du Soleil, de manière à ne laisser aucun doute sur la nature de cette prétendue histoire, que nous prouvons être tout entière astronomique, et exprimer la marche opposée des deux grands principes, lumière et ténèbres, qui sous le nom d'Osiris, ou du Soleil, et sous celui de Typhon son ennemi, se combattent dans le monde.
C'est cette histoire sacrée des Égyptiens, qui a passé dans la Grèce, sous le nom d'aventures de Bacchus, où elle a reçu des changements, qui cependant laissent clairement apercevoir les traces de sa filiation. Hérodote) père de l'histoire chez les Grecs, qui avait voyagé en Egypte, et qui avait recueilli avec soin les traditions sacrées de ce pays, qu'il compare souvent avec celles des Grecs, nous assure que l'Osiris des Egyptiens est la même divinité que les Grecs adorent sous le nom de Bacchus, et cela de l'aveu des Égyptiens eux-mêmes, de qui les Grecs empruntèrent la plupart de leurs dieux. Hérodote développe assez au long cette filiation de culte, par le rapprochement du cérémonial des Phalléphores, ou des fêtes de la génération qui se célébraient en Egypte, en l'honneur d'Osiris, et en Grèce en l'honneur de Bacchus. Il répète plusieurs fois qu'Osiris et Bacchus sont le même dieu. Plutarque, dans son traité d'Isis, fait les mêmes rapprochements. Parmi la foule des noms que donnent au Soleil Martianus Gapella et Ausone, on y- remarque ceux d'Osiris et de Bacchus.
Diodore de Sicile prétend que les Égyptiens traitaient d'imposteurs les Grecs qui avançaient que Bacchus, le même qu'Osiris, était né à Thèbes enBéotie, des amours de Jupiter et de Sémélé. C'était, suivant eux, un mensonge olficieux d'Orphée, qui ayant été initié aux mystères de ce dieu en Egypte, transporta ce culte en Béotie, et qui, pour flatter les Thébains, fit croire que Bacchus ou Osiris était né , chez eux autrefois. Le peuple, que
partout Ton trompe aisément, jaloux d'ailleurs qu'on penéât que le nouveau dieu était Grec, s'empressa de recevoir ses initiations.
Les mythologues et les poètes vinrent à l'appui de cette tradition, F accréditèrent sur les théâtres, et finirent par tromper la postérité , au point qu'il ne lui a plus resté aucun doute sur la certitude de cette histoire controuvée. C'est ainsi que les Grecs, disent toujours les Égyptiens, se sont approprié les dieux que l'Egypte révérait, bien des siècles avant eux. C'est ainsi qu'ils ont fait naître chez eux Hercule, quoiqu'Hercule soit une divinité égyptienne, dont le culte était établi à Thèbes en Egypte, bien des siècles avant l'époque où l'on fixe la naissance du prétendu fils d'Alcmène : ils se sont pareillement approprié Persée, dont le nom avait autrefois été fameux en Egypte.
Sans nous arrêter ici à examiner comment et à quelle époque le culte des divinités égyptiennes a passé en Grèce, nous nous bornerons à donner comme un fait avoué par tous les anciens, que le bienfaisant Osiris des Égyptiens est le même que le Bacchus des Grecs; et k conclure qu'Osiris étant le Soleil, Bacchus est aussi le Soleil; ce qui nous suffit pour le but que nous nous proposons ici, L'explication du poëme des Dionysiaques achèvera de prouver cette vérité.
Analyse du poëme de Nonnus, considéré dans ses rapports avec la marche de la nature en général , et en particulier avec celle du Soleil. '