CHANT PREMIER
Le poëte commence par invoquer la muse qui doit l'inspirer, et l'invite à chanter la foudre étincelante qui fit accoucher Sémélé, au milieu des feux et des éclairs, qui remplirent d'une brillante lumière la couche de cette
amante indiscrète, ainsi que la naissance de Bacchus, qui reçut deux fois le jour.
L'invocation finie, le poëte porte l'esprit du lecteur sur la partie du ciel, d'où part le Soleil au moment où il le chante en commençant son poëme. Ce lieu est le point équinoxial du printemps, occupé par l'image du fameux taureau, qui figure dans la charmante fable des amours de Jupiter et d'Europe, sœur de Gadmus ou du serpentaire qui se lève le soir alors en aspect avec le taureau. 11 le porte également sur le cocher céleste, qui tient la chèvre et les chevreaux, celui qui fournit au dieu Pan ses attributs, et qui alors précédait le matin le char du Soleil, et ouvrait la barrière au jour, comme le serpentaire l'ouvrait à la nuit, à l'époque à laquelle le Soleil ou Jupiter s'unissait au taureau d'Europe, et franchissait le fameux passage qui séparait l'empire du dieu de la, lumière, de celui des ténèbres. Ainsi le poète fixe d'une manière précise le départ de son poëme, en signalant les astres, qui dans le zodiaque et hors le zodiaque, déterminent l'époque du temps qu'il va chanter. Voyons comment le génie du poëte a su embellir le fonds simple que fournit l'astronomie. Nonnus entre en matière, en racontant avec toutes ses circonstances l'enlèvement d'Europe, par Jupiter déguisé en taureau; et les courses du serpentaire ou de Gadmus, à qui son père a donné ordre de chercher sa sœur à travers les' mers. Toute cette aventure astronomique est poétiquement racontée : on voit Jupiter taureau, sur le rivage de Tyr, la tête ornée de superbes cornes, qu'il agite fièrement, tandis qu'il fait retentir l'air de ses mugissements amoureux. L'imprudente Europe lui présente des fleurs; elle en pare sa tête; elle ose s'asseoir sur le dos du dieu que l'amour lui subjugue, et qui l'emporte aussitôt au milieu des flots. Europe pâlit; effrayée, elle lève les mains aux cieûx; sa robe néanmoins n'est pas mouillée parles eaux. On l'eût prise pour Thétis , pour Gàlatée , pour l'épouse de Neptune , et même pour Astaré ou Vénus, portée sur le dos de
quelque, triton. Neptune est étonné de la vue du bœuf immortel, qui nage dans son empire, et un des dieux marins, qui reconnaît Jupiter sous ce travestissement, prend sa conque et entonne les chants de Thyménée. Cependant, la nouvelle épouse du maître de l'Olympe, se tenant aux cornes du taureau divin, naviguait au sein des ondes écumantes, non pas sans crainte, quoique sous les auspices de l'amour, qui lui servait de pilote, taudis que le souffle des vents enflait les pans de sa robe ondoyante. Arrivé en Crète, Jupiter taureau se dépouille de ses formes effrayantes, et prend la figure du dieu du printemps, ou d'un beau jeune homme qui a toutes les grâces et la vigueur de cet âge. C'est sous cette forme, qu'il prodigue ses caresses à son amante, confuse et éplorée, qu'il cueille les prémices des fleurs, dont l'Amour est jaloux, et qu'il la rend mère de deux enfants jumeaux.
Son amant la laisse entre les mains à'Asterion^ et place parmi les astres lé taureau dont il a pris la forme dans sa métamorphose; C'est lui, dit Nonnlis, qui brille dans l'Olympe sous les pieds du cocher, et qui sert de monture au Soleil du printemps.
Pendant ce temps-là, Cadmus s'était mis en marche pour suivre le ravisseur de sa sœur, qui avait disparu avec elle au sein des flots. Effectivement, après le coucher du Soleil en conjonction avec le taureau céleste, ou avec le taureau d'Europe, on voyait à l'orient monter le serpentaire Cadmus, qui pendant toute la nuit voyageait sur la voûte des cienx, et descendait le matin dans les mêmes mers, oii le soir s'était couché le taureau avec le Soleil.
On suppose qu'après avoir longtemps voyagé, il était arrivé près de la sombre caverne, où Jupiter avait déposé sa foudre, lorsqu'il voulut donner le jour à Tantale. Ce dernier nom est celui sous lequel figure le même serpentaire dans une autre fable, et son lever en automne, au moment où la foudre cesse de se faire entendre, donna l'idée aux poètes de feindre que Jupiter avait quitté sa
foudre.pour lui donner naissance. On peut voir dans notre grand ouvrage à l'article serpentaire, comment s'explique par lui la fable de Tantale.
Ce lieu était Ahrimé; c'est dans cet endroit que Typhée ou Typhon, jBls de la terre ténébreuse, la découvrit, averti par la fumée qui s'élevait de l'antre, oîi était la foudre encore mal éteinte. Il s'en saisit, et fier d'être maître de l'arme puissante du roi de l'Olympe, il fait retentir tous les échos d'alentour, du bruit terrible de sa voix. A.ussitôt,tous les dragons ses frères, sous les formes les plus afireuses, s'unissent à lui pour faire la guerre au dieu qui maintient l'harmonie du monde, et qui nous distribue tous les biens et soiirtout la lumière.
Le géant de ses mille bras secoue violemment le pôle, et les ourses qui le défendent : il porte des coups terribles au Bouvier, gardien des ourses. L'étoile du matin, l'aurore, 1er heures, tout est attaqué : la clarté du jour est obscurcie par l'ombre épaisse que projette l'horrible chevelure des géants, formée de noirs serpents. La Lune pleine, comme dans la passion de Christ, se trouve poussée près du Soleil, et l'empire des deux astres se confond. Un des serpents s'enlortille autour du pôle, et mêle ses nçBuds à ceux du dragon céleste, qui garde les pommes hespérides. Le poëte donne une grande étendue à ce tableau, où il nous peint le prince des ténèbres, qui livre divers assauts aux différents astres, au Soleil, à la Lune, comme le dragon de l'Apocalypse, qui entraîne une partie des étoiles du ciel avec sa queue. Tout ce morceau n'est que le développement poétique de la guerre d'Ahriman contre Ormusd, des titans contre Jupiter, des anges rebelles et de leur chef, contre Dieu et ses anges. Le fond original de toutes ces fictions est dans la cosmogonie des Perses, et dans le récit mythologique des combats de leur dieu,, principe de bien et de lumière, contre le chef du mal et des ténèbres. Ces idées théologiques, comme nous l'avons déjà observé d'après Plutarque, se retrouvent chez tous les peuples, et sont consacrées dans
leurs romans religieux et dans leurs mystères. Ainsi l'on voit dans la cosmogonie des Perses, le prince des ténèbres, sous le nom d'Ahriman, qui pénètre dans le ciel sous la forme du dragon. Le ciel lui-même qui lui résiste, trouve dans les astres autant de soldats prêts à combattre avec lui contre l'ennemi du bien et de la lumière. On y voit aussi les dews ou les mauvais génies, compagnons d'Aliriman,qui, comme font ici les monstres frères de Typhon, attaquent les étoiles fixes, les éléments et la terre, les eaux et les montagnes.
Après avoir combattu le ciel. Typhon descend sur la terre, et en ravage les productions; il attaque aussi les montagnes, les mers et les fleuves; il arrache des îles entières, et en pousse avec violence les débris contre le ciel. Nouveau Jupiter, il essaye de lancer aussi la foudre, qui reste sans effet et sans bruit, dans ses impuissantes mains. Ses bras ne sont pas assez nerveux pour en soutenir le poids, et les feux du tonnerre s'éteignent aussitôt qu'ils ne sont plus soutenus de la force divine qui les lance.
A la suite de cette description que j'abrège, le poëte nous peint Gadmus, qui arrive dans les lieux qu'habitait Typhon, et oîi Jupiter avait laissé surprendre sa foudre. Il y est rencontré par Tamant d'Europe, que Pan accompagnait. On se rappellera que Pan est ici le cocher portechèvre, qui montait avec le Soleil du taureau le matin, à l'entrée du printemps, au moment où Jupiter allait de nouveau faire entendre son tonnerre, que l'hiver avait réduit au silence. Voilà le fond de la fiction.
Jupiter invite Gadmus à se prêter à un déguisement pour tromper Typhon, et lui reprendre sa foudre; c'està-dire sans figure, que le serpentaire Gadmus et le cocher Pan vont s'unir par leur aspect au taureau équinoxial, pour annoncer le retour du printemps, et la victoire périodique que remporte tous les ans à cette époque le dieu de la lumière et des longs jours, sur le chef des te'nèbres et des longues nuits, ou Jupiter iEgiochus, autrement Jupiter porte-chèvre sur le grand dragon, que
presse de ses mains aux cieux le serpentaire, et qui tous les ans en automne, ramenait les ténèbres et les hivers.
Jupiter propose à Cadmus de prendre les habits de Pan, sa flûte et ses chevreaux, et de se bâtir une cabane, dans laquelle il attirera Typhon par les sons harmonieux de sa flûte. «« Chante, lui dit-il, cher Cadmus, etc., tu rendras aux cieux leur première sérénité. Typhon m'a ravi ma foudre; il ne me reste plus que jnon égide; mais de quel secours peut-elle être pour moi, contre les feux puissants du tonnerre? Sois berger pour un jour, et que ta flûte pastorale serve à rendre l'empire au pasteur éternel du monde. Tes services ne seront pas sans récompense; tu seras le réparateur de 'l'harmonie de l'univers, et la belle Harmonie, fille de Mars et de la déesse du printemps, deviendra ton épouse. » Ainsi parle Jupiter, et il s'avance vers les sommets du Taurus. Alors Cadmus déguisé en berger, appuyé nonchalamment contre un chêne, fait retentir les forêts d'alentour des sons de sa flûte harmonieuse. Typhon se laisse charmer; il approche du lieu où il entend ces sons séducteurs, et dépose dans l'antre la foudre où il l'avait trouvée, et Ty cache. Au moment où il s'avance plus près de la forêt, Cadmus feint d'avoir peur et veut fuir. Le géant le rassure et l'invite à conti- -nuer, en lui faisant les plus pompeuses promesses. Cadmus contiDue à chanter, et fait espérer à Typhon des chants plus merveilleux encore, s'il veut lui donner les nerfs de Jupiter, qui étaient tombés dans le combat de ce dieu contre Typhon, et que celui-ci avait gardés. Sa demande lui est accordée, et le berger les met en réserve, comme pour les adapter un jour à sa lyre; mais dans l'intention de les rendre à Jupiter après la défaite des géants. Cadmus adoucit encore les sons de sa flûte enchanteresse, et charme les oreilles de Typhon, qui donne toute scn attention, sans que rien puisse le distraire.