CHANT XLVIII
Bacchus quitte cette île pour se rendre à Argos. Les Argiens se disposaient à repousser les deux époux loin d'une terre consacrée à Junon, ennemie de Bacchus. Mais les femmes argiennes, pressées des fureurs de Bacchus, se portent à tuer leurs propres enfants. Le motif de leur refus était, qu'ayant déjà Persée pour dieu, ils n'avaient pas besoin de Bacchus. On remarquera ici que c'est à cette époque, où le Soleil est près d'atteindre les signes du printemps, que Persée paraît le matin avec le Soleil. C'est ce qui donne ici lieu à un combat entre Persée et Bacchus, qui finit par une réconciliation entre ces deux héros. Ce chant finit par la description des fêtes, que célèbrent les Argiens, en honneur du nouveau dieu.
Bacchus quitte Argos et s'avance vers la Thrace. Là, Junon toujours implacable, suscite contre lui les géants, que nous avons vus emprunter leurs formes du serpent ou du dragon céleste, qui se lève à la suite de la couronne d'Ariadne. Ici le poète décrit les diverses armes dont les monstres se saisirent pour combattre Bacchus, qui finit par les terrasser. Ce sont ces mêmes serpents qui ont fourni à Typhon ses attributs, et qui formaient son cortège dans le premier chant du poëme. Ceci prouve évidemment que la révolution annuelle est achevée, puis^ que les- mêmes aspects célestes se reproduisent, Yoilà donc une nouvelle confirmation de notre théorie, et une* preuve que la course de Bacchus est circulaire, comme celle du Soleil, puisqu'en suivant la marche de cet astre aux cieux et en la comparant à celle du héros du poëme, nous sommes ramenés au point équinoxial d'où nous étions partis.
C'est alors que souffle le zéphyr ou le vent doux, qui annonce le retour du printemps. Le poète le personnifie ici sous le nom de la nymphe 4wm, dont Bacchus de-
vient amoureux ; ce qui lui fournit une charmante allégorie, par laquelle finit son poëme.
Il suppose que Bacchus trouve dans les montagnes de Phrygie, où il avait été élevé, une jeune chasseuse appelée iwra, petite-fille de l'Océan. Elle était aussi légère à la course que le vent.
Fatiguée, elle s'était endormie vers le milieu du jour, et elle avait eu un songe qui lui présageait qu'elle serait aimée de Bacchus. Elle crut voir l'Amour chasser, et 'présenter à sa mère les animaux qu'il avait tués. Aura elle-même paraissait soulever son carquois. L'Amour plaisante son goût pour la virginité. Elle se réveille et s'irrite contre l'Amour et contre le sommeil. Elle s'enorgueillit de sa virginité et prétend qu'elle ne le cède en rien à Diane. La déesse l'entend, et irritée de cette comparaison, elle s'en plaint k Némésis, qui lui promet de punir la nymphe orgueilleuse, par la perte de sa virginité. Aussitôt elle arme contre elle TAmour, qui inspire à Bacchus de la passion pour elle. Ge dieu soupire longtemps et sans espoir. Il n'ose avouer sa flamme k cette nymphe farouche. Ici est un discours plein de passion, que tient cet amant infortuné, qui se plaint des rigueurs de celle qu'il aime. Tandis que Bacchus, au milieu des prairies émaillées de fleurs, exprimait ses regrets amoureux, une nymphe Hamadryade lui conseille de surprendre Aura et de lui dérober le dépôt qu'elle garde si soigneusement.
Bacchus se rappelle la ruse dont il a usé pour jouir des faveurs de Nice, près des bords de l'Astacus. .Le hasard conduit aussi dans ces lieux Aura, qui, dévorée par la soif, cherchait une fontaine pour s'y désaltérer. Le dieu saisit cette occasion , et frappant de son thyrse un rocher, il en fait jaillir une source de vin, qui coule au milieu des fleurs que font naître les saisons. Les zéphyrs planent mollement au-dessus et agitent l'air, que le rossignol et les a,utre8 oiseaux font retentir de leurs concerts harmonieux.
C'est dans ces lieux charmants qu'arrive la jeune nymphe pour se désaltérer. Elle boit, sans s'en douter, la liqueur délicieuse que Bacchus fait couler pour elle. Sa douceur la charme, et bientôt elle en ressent les étonnants effets. Elle s'aperçoit que ses yeux s'appesantissent, que sa tête tourne, que ses pas chancellent. Elle se couche et s'endort. L'Amour la voit, avertit Bacchus^ et revole aussitôt dans l'Olympe, après avoir écrit sur les feuilles du printemps : «Amant, couronne ton ouvrage, tandis qu'elle dort. Point de bruit, de peur qu'elle ne , s'éveille. »
Bacchus, fidèle à cet avis, s'approche très-doucement du lit de gazon, où ïa nymphe dormait. Il lui ôte son carquois sans qu'elle le sente, et le cache dans la grotte voisine. IJ l'enchaîne, et cueille la première fieur de -sa virginité. Il laisse un doux baiser sur ses lèvres vermeilles ; il la dégage de ses liens, et rapporte près d'elle son carquois.
A peine le dieu s'est éloigné, que la nymphe sort des bras du sommeil, qui avait si bien servi à son amant; elle s'étonne du désordre dans lequel elle se trouve, et dont le poète nous fait une délicieuse peinture. Elle s'aperçoit qu'un larcin amoureux lui a ravi son plus précieux trésor. Elle entre en fureur ; elle s'en prend à tout ce qu'elle rencontre. Elle frappe les statues de Vénus et de Gupidon. Elle ingnore quel est le ravisseur audacieux qui a profité de son sommeil. Mais bientôt elle s'aperçoit qu'elle est mère ; et dans son désespoir, elle veut détruire le fruit qu'elle porte dans son sein, et se détruire elle-même.
C'est alors que Diane insulte à son orgueil humilié, en lui rappelant les circonstances d'une aventure, dont les signes non équivoques trahissent déjà le mystère. Elle lui fait plusieurs questions malignes, et finit par lui découvrir que Bacchus est l'auteur du larcin.
Après avoir goûté le plaisir de la vengeance, Diane se retire, et laisse la malheureuse Aura, errante sur les
rochers et dans la solitude, qui retentit de ses douloureux gémissements. Enfin, elle accouche, et devient mère de deux enfants qu'elle expose sur un rocher, afin qu'ils deviennent la proie des animaux féroces. Une panthère survient qui les allaite. La mère, furieuse de ce qu'ils peuvent être conservés, en tue un. Diane soustrait l'autre à sa rage, et le remet à Minerve qui le fait élever à Athènes. C'est le nouveau Bacchus ou l'enfant des mystères.
Après avoir achevé ses travaux et fourni sa carrière mortelle, Bacchus est reçu dans l'Olympe, et va s'asseoir près du fils de Maïa ou de la Pléiade, qui ouvre la nouvelle révolution.
On voit que Nonnùs en finissant son poëme, ramène son héros au point équinoxial de printemps, d'où il l'avait fait partir, c'est-à-dire que le poëme finit avec la révolution annuelle. Le poëte a mis en allégorie les ta- Lleaux divers que présente le ciel, et personnifié les êtres physiques, qui dans les éléments et sur la terre se lient à la marche périodique du temps, et à la force céleste qui entretient la végétation.
Les quarante-huit chants du poëme comprennent le cercle entier de l'année, et celui des effets qu'elle produit sur la terre. C'est un chant sur la nature et sur la force bienfaisante du Soleil.
L'Héracléide et les Dionysiaques ont donc pour objet le même héros. Ces deux poëmes supposent la même position dans les équinoxes et les solstices, ou se rapportent aux mêmes siècles. Dans l'un ou dans le poëme sur Hercule, le Soleil est censé partir du solstice d'été, et dans l'autre de l'équinoxe de printemps. Dans l'un c'est la force, dans l'autre la bienfaisance de cet astre, qui est chantée : dans tous les deux, c'est le bon principe qui triomphe en dernier résultat de tous les obstacles que ses ennemis lui opposent. Nous verrons également, dans la fable sacrée des chrétiens, le dieu Soleil aux formes d'agneau, et peint avec les attributs du signe qui rem-
plaça le taureau à l'équinoxe du printemps, triompher à Pâques de ropposition que ses ennemis mettent à l'exercice de sa bienfaisance, et aller à l'Ascension reprendre sa place aux cieux comme Bacchus.
Il serait difficile de se persuader que le héros des Dionysiaques fût un mortel, que ses conquêtes et la reconnaissance des hommes aient élevé au rang des Immortels, quoique beaucoup de personnes l'aient prétendu : les traits de l'allégorie percent de toutes parts dans ce poëme. Sa marche correspond exactement à celle du Soleil dans le ciel et à celle des saisons , de manière qu'il est évident pour tout homme qui veut faire la plus légère attention, que Bacchus n'est que l'astre du jour et que cette force solaire qui, suivant Eusèbe, se développe dans la végétation des fruits, que nous offre l'automne. Tous ces caractères ont été conservés dans les divers hymnes qu'Orphée adresse à Bacchus.
Il y est peint, tantôt comme un dieu qui habite l'obscur tartare, tantôt comme une diviDité qui règne dans l'Olympe, et qui de là préside à la maturité des fruits que la terre fait éclore de son sein. Il prend toutes sortes de formes; il alimente tout; il fait croître la verdure, comme fait le taureau sacré que les Perses invoquent dans leurs hymnes.
Il voit tour à tour s'allumer et s'éteindre son flambeau dans le cercle périodique des saisons. C'est lui qui fait croître les fruits. Il n'est aucun de ces traits qui ne convienne au Soleil, et l'analyse que nous avons faite du poëme, dont il est le héros, prouve par une comparaison suivie avec la marche de l'année, comme nous l'avons déjà dit, que Bacchus n'est que l'astre bienfaisant qui vivifie tout sur Ja terre, à chaque révolution annuelle.
Voilà donc encore un héros fameux dans toute l'antiquité par ses voyages et ses conquêtes en Orient, qui se trouve n'avoir jamais existé comme homme, quoi qu'en ait dit Gicéron; et qui n'existe que dans le Soleil, comme Hercule et Osiris. Son histoire se réduit à un
poëme allégorique sur l'année, sur la végétation et sur l'astre qui en est l*âme, et donô l'action féconde commence à se développer à Téquinoxe de printemps. Le roi Raisin, la reine Ivresse, le prince la Grappe, le vieux Pitgos ou Tonneau, ne sont que des êtres secondaires personnifiés dans une allégorie, qui a pour objet le dieu des vendanges. Il en est de même du jeune Ampelm, ou vigne, ami de Bacchus ; de ' la nymphe vent doux, ou Aura, dont il est amoureux, et de tous les autres êtres physiques ou moraux qui figurent dans ce poëme, dont les fonds comme les acccessoires appartiennent à l'allégorie, et où rien n'est du domaine de l'histoire. Mais si l'histoire y perd un héros, l'antiquité poétique y gagne de son côté, et retrouve un des plus beaux monuments de son génie. Ce nouveau poëme nous apprend à juger de son caractère original, et nous donne la mesure des élans de la poésie. On voit encore ici, comment sur un canevas aussi simple qu'un calendrier, on a su broder les fictions les plus ingénieuses, dans lesquelles tout est personnifié, et où tout prend de l'âme, de la vie et du sentiment. C'est aux poëfces de nos jours k voir par ces exemples de quelle hauteur ils sont tombés, et à nous à juger de la certitude des anciennes histoires, surtout de celles dont les personnages figurent dans les siècles héroïques et dans les légendes religieuses.