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INTRODUCTION ET GÉNÉRALITÉS

Méditant, depuis un grand nombre d'années, la publication d’un ouvrage spécial ayant pour objet la description physique et politique de l’ile de Cuba, la plus grande et la plus importante des Antilles espagnoles, tant comme possession que sous le rapport de sa position géographique , M. Ramon de la Sagra n’a négligé aucune des branches de la science. Pour se distraire de ses profondes recherches d'économie politique, il parcourait tour à tour en Botaniste et en Zoologiste les riches campagnes de l'ile, observant avec soin tantôt les plantes, depuis l’arbre dont les rameaux s’élancent vers les cieux jusqu'à l’humble mousse cachée sous ses pas ; tantôt les animaux, depuis le mammifère terrestre, l'oiseau qui plane dans les airs, le reptile qui rampe sur le sol, le poisson qui nage dans les eaux, jusqu’à l’insecte méprisé, jusqu'aux mollusques et aux polypes du fond des mers.

Arrivé en France avec ses collections, M. de la Sagra voulut bien nous permettre de les examiner. Nous n’avons pas vu sans plaisir, parmi les nombreuses espèces dont elles se composent, plusieurs animaux que nous venions d’observer également chez eux, sur le sol de l'Amérique méridionale ; animaux sur lesquels nous avions aussi recueilli des observations. Ces faits nous intéressaient d’autant plus, qu'ils nous présentaient de nouveaux documents sur l’étendue des migrations de ces espèces ou sur leur zone d’ha-

illustrées par de nouveaux observateurs destinés à en faire connaitre les richesses zoologiques. Dutertre (1) en 1654, décrivant principalement les iles de Saint-Christophe, de la Guadeloupe et de la Martinique, ne manqua pas de parler de leurs productions naturelles, parmi lesquelles les oiseaux ne furent pas oubliés; néanmoins, comme on décrivait alors avec peu d’exactitude , on ne peut réellement reconnaître par cet exposé que les principales espèces, sur les mœurs desquelles l’auteur donne plusieurs observations intéressantes. Cet ouvrage servit, pour ainsi dire, de base à celui que Rochefort (2) publia quatre ans après ; car, le plus souvent, on n’y retrouve que les mêmes phrases à peine changées. On voit que, dans le xvu° siècle, l’ornithologie fit peu de progrès , et qu’elle resta, pour les Antilles, à peu de chose près au point où Oviedo l’avait laissée dans le siècle précédent.

Pendant cinquante ans, on ne s’occupa plus du tout des oiseaux des Antilles, et cette étude ne reprit faveur qu’en 1707, époque à laquelle Sloan (3) entreprit de faire connaître les résultats de ses voyages dans ces iles, résultats d’un assez grand intérêt; mais le premier auteur qui sut imprimer à leur ornithologie et à celle des parties méridionales de l'Amérique septentrionale un véritable caractère scientifique, c’est, sans contredit, Catesby (4), lequel , dans un magnifique ouvrage , publia des descriptions exactes et d’assez belles figures de beaucoup des oiseaux qui fréquentent simultanément les iles Bahama et l'Amérique du Nord. On trouve encore quelques espèces propres à Cuba dans Bar-

1) Histoire générale des îles de Saint-Christophe, la Guadeloupe, la Marlinique et autres dans l'Amérique , etc.; par le R. P. J. B. Dutertre. Paris, 1654, in-4°.

(2) Histoire naturelle et morale des tles Antilles de l'Amérique. Rotterdam, 1658, in-40,

(3) Voyage 10 the islands Madera, Barbados, Nieves, Saint-Christophers and Jamaica. London, 1707 à 1727 , in-folio.

(4) The natural History of Caroline, Florida and the Bahama islands, London, 1731 et 1743, in-folio; avec planches colorices.

INTRODUCTION. XE rère (1), qui parle plus particulièrement des oiseaux de Cayenne, et surtout dans l'important ouvrage de Brown (2 sur la Jamaïque, où nous reconnaissons des oiseaux voyaseurs les plus communs aux Antilles.

Ici doit se borner notre revue des auteurs qui, dans le xvine siècle, ont produit leurs observations propres sur les iles du golfe du Mexique; car, dés lors, on ne s’occupa plus que de réunir tous les matériaux épars dans ces différents ouvrages , à leur donner des noms scientifiques et à les classer dans les genres établis par Linné (3); aussi viton successivement Brisson (4), Latham (5), Gmelin (6), recueillir, après ce grand homme, tout ce qui lui était échappé, et disposer, le plus souvent d’une maniére arbitraire et sans critique, tous les oiseaux décrits par les auteurs que nous venons de citer, en donnant souvent la même espèce dans plusieurs genres et sous plusieurs dénominations spécifiques différentes.

Un véritable chaos régnait dans l’ornithologie américaine , lorsqu’en 1803 Wilson (7) commenca son histoire des oiseaux de l’Amérique du Nord, dans laquelle il décrivit les espèces qui, venant l’hiver habiter les Antilles, s’avancent l’été jusqu'aux États-Unis. Ce zélé naturaliste et son savant continuateur , le prince de Musignano, Charles-Lucien Bonaparte, ainsi que Pennant (8) et Vieillot (9), en parlant accidentellement des oiseaux des Antilles, jetérent une vive lumiére sur leur synonymie et leur histoire; mais, depuis que la science, devenant plus positive, avait pris une tout autre direction, il n’avait

(3) Æssai sur l'histoire naturelle de la France équinoxiale. Paris, 1755, 1 vol. in-12.

(2) The civil and natural history of Jamaica. London, 1956, 1 vol. in-folio.

(3) Systema naturæ.

(4) Ornithologie, 6 vol. in-40. Paris, 1770. :

(5) General syn. of Birds. 1782, London , et {ndex orniüthologicus. London, ll 790.

(6) Gmelin , Syst. nat, ed. 13. 1788, Leipsig.

(1) American ornithology. Philadelphie, 1808 à, 1514.

(8) Aretic-zoology , in-4°, 2 vol.

‘9) Oiseaux de l'Amérique septentrionale , in -fohio,

paru aucun ouvrage spécial sur les Antilles, et l'on en restait aux documents transmis par les anciens auteurs, lorsqu'en 1827 M. Vigors (1) recut une collection d'oiseaux que lui transmettait M. W. Sharp Mac Leay, de Cuba. Ce savant sentit toute l'importance des travaux z00logiques spéciaux embrassant des localités circonscrites , tant pour fixer les idées sur la véritable patrie des êtres , que pour présenter des données sur les lois qui président à leur distribution géographique : aussi ne balanca-t-1l pas un moment à publier les siens, sous la forme d’un catalogue, en les accompagnant d'observations fort justes, quoiqu'il ne possédàt qu’un nombre minime de quarante-cinq espèces. Si nous résumons ce qui a été fait sur les Antilles et sur Cuba en particulier, nous trouvons qu’Oviedo, au xvie siécle, Hernandez, Dutertre et Rochefort , au xvrr° , Sloan et Catesby, au xvin*, se sont occupés soit directement, soit indirectement des oiseaux de Cuba; mais, sans vouloir contester le mérite réel de ces ouvrages, pour le temps où ils ont été écrits, tout le monde sait qu’alors les sciences naturelles étaient dans l’enfance , que les descriptions presque toujours incomplètes, permettent tout au plus maintenant de reconnaître le genre, sans pouvoir toujours descendre jusqu’à l'espèce, tant elles sont vagues et peu approfondies ; que, d’ailleurs, elles ne se rattachent nullement aux Connaissances actuelles, ni aux coupes zoologiques aujourd’hui généralement admises. Nous n’avons donc réellement jusqu’à ce jour , sur l'ile de Cuba, de travaux ornithologiques à la hauteur de la science, que celui de M. Vigors; mais cet ouvrage n’est, comme le dit son auteur même, qu’un catalogue, où il ne donne qu'une courte synonymie, sans description des espèces connues, et qui d’ailleurs comprend seulement quarante-cinq espéces. M. de la Sagra nous en a rapporté cent vingt-neuf, nombre trois fois plus élevé que celui qu'a donné M. Vigors. Nous pouvons en conséquence, sans crainte d’être taxé de

(1) Zoological journal, 1827, t. WI, p. 432

INTRODUCTION. XIII présomption, assurer d'avance que le travail que nous entreprenons sur l’île de Cuba sera plus complet que tout ce qui a été fait jusqu'ici. Notre intention n’est pas, d’ailleurs, de nous borner à de simples descriptions ; nous voulons aussi comparer , pour chaque espèce, ses limites d’habitations sur les deux continents voisins, et les causes de ses migrations, considérant dés lors l’ornithologie de Cuba sous un point de vue tout à fait nouveau. Néanmoins nous n'aurions osé entreprendre cette tâche, si les savants ouvrages des Wilson, des Charles-Lucien Bonaparte, des Pennant, des Vieillot, des Swainson (1) ne nous avaient permis de suivre, dans l’Amérique septentrionale, les espèces que leurs migrations d'hiver aménent à Cuba, tandis que les ouvrages non moins importants des Azara (2), des Prince de Neuwied (3), des Spix (4), joints à notre séjour personnel de huit années dans toutes les régions de lAmérique méridionale (5), nous avaient permis de les suivre encore sous la zone torride, comme dans les parties les plus sud de l'hémisphère austral, et de fixer ainsi opinion sur la source de l’ornithologie de Cuba, relativement à celle de l'Amérique entière.

L'ile de Cuba, la plus grande des Antilles, occupe sans contredit la position la plus importante par rapport à la zoologie : d’un côté, son vaste territoire accidenté, varié de plaines fertiles, de montagnes boisées , des plus belles vallées, lui permet d’avoir des espèces particulières ; d’un autre, sa situation géographique la place comme point intermédiaire entre les deux continents américains, et la fait participer, en même temps, à leurs zoologies respectives. Son extrémité occidentale est séparée du Yucatan par un détroit d’à peine deux degrés de largeur, qui dès lors peut ser-

(1) Northern, Zool.

(2) Azara, Apuntamientos para la historia natural de los Paxaros del Pa-

* raguay. Madrid, 1502, 3 vol. in-8°.

(3) Beitrage zur naturgeschichte von Brasilien, von Maximilian, Prinzen zu Vied. Veimar , 1836.

(4) Espèces nouvelles d'oiseaux. Munich, 1824 () D'Orbigny, l’oyage dans l'Amérique méridionale, Oiseaux , t. VI Le4

vir de passage aux migrations des oiseaux du Mexique. Au nord , elle n’est qu’à la même distance des Florides, dont le Gulf-stream seulement la sépare, et peut recevoir par là tous les oiseaux que les froids chassent des régions boréales de l'Amérique septentrionale. Au sud de Cuba, est ‘ile d'Haïti, presque aussi grande qu’elle ; puis une chaîne non interrompue d’iles semées en demi-cercle au milieu de la mer l’unit, pour ainsi dire, au continent méridional, ne laissant jamais entre les points sortis des eaux qui la composent plus de vingt-cinq lieues de largeur, et offrant ainsi un chemin tracé aux oiseaux qui viennent de l'Amérique du Sud, soit en parcourant les régions chaudes, soit dans leurs plus longues migrations d’un hémisphère à l’autre. D'ailleurs, la situation de Cuba, entre les 20° et 23° degrés de latitude boréale, encore en dedans du tropique du cancer, lui donne une température chaude, bénigne, propre à la zone torride, tout en la plaçant au confin méridional de la zoologie spéciale à l'hémisphère nord, comme dernière barrière des migrations hivernales.

D’après nos recherches, nous croyons qu’on peut diviser les oiseaux de Cuba en six séries distinctes :

1° Ceux qui habitent, en même temps, l'Amérique méridionale ;

2° Ceux qui y arrivent de l’Amérique septentrionale;

3° Ceux qui se rencontrent également sur les deux continents américains ;

4° Ceux qui, plus largement distribués, vivent simultanément dans l’hémisphère nord, sur l’ancien et le nouveau monde ;

9° Ceux qui ont pour patrie les Antilles, les deux Amériques et l’Europe ;

6° Enfin ceux qui paraissent propres à Cuba ou aux Antilles seulement , et n’ont pas été signalés sur les continents voisins.

Nous allons successivement passer en revue ces diverses

catégories en cherchant à expliquer les causes de cette répartition.

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