LES PALMIPÈDES
LE GOELAND ARGENTÉ. { (Herring Gull.)
” Lecteur, avez vous jamais à l'approche de la canicule fui l’atmosphère nauséabond des cités ? Etes vous, à aucune période de votre existence allé demander la santé ou le plaisir aux ondes limpides de Cacouna, Ï de la Malbaie ou de Gaspé? Avez- . vous enfin, livre en main, assis à l'ombre des grands
rochers ou sur la feuillée des bois, en présence de limmensité pélagienne, savouré à loisir la rêveuse mélancholie de ces plages où l’on trouve solitude, liberté, espace ; où le murmure cadencé de la vague qui déferle en blanchissant, la fraiche haleine du vent du large $ le cri monotone des Mouettes, ne bizarres ébats de ces grands poissons, les Marsouins, pirouettant dans le liquide élément, tout enfin conspire à assoupir les sens et
à bannir bien loin les soucis, les agitations de ia
vie des cités. Si vous n'avez pas ‘encore goûté ces
joies éliséennes, gardez-vous de laisser écouler une autre sdison, sans accomplir ce doux pélérinage. .… Nous vous supposerons donc sur la côte de Gaspé
à l’endroit qui avoisine, qui domine le roc Percé,
ou bien si vous l’aimez mieux, transportez vous en
esprit, une belle matinée de juillet à la Malbaie, sur ce promontoire rocailleux, nommé la Pointe à pique.
A l'exemple d'un dévot Israélite d'autrefois, nous supposerons que vous avez pris votre bain matinal
* No. 661. Larus argentatus.—Bairp.
Larus argentatus.—AuDuBon.
+ Kakouanna est le vrai nom du Biarritz du Canada. 1 Tout ce chapitre aurait dû avoir, place dans le VI Ordre, Les Palmipèdes publié l’année dernière. 6 Sea breeze.
dans le fleuve sacré de la patrie. Restauré, vivifié d’un souffle nonveau, vous cherchez l’ombre d’une de ces grottes pittoresques, taïllées dans le roc si communes en cet endroit : votre regard scrute au loin l’horizon. En face de vous sur la côte Sud du St. Laurent, les populeux villages de St. Denis, de Kamouraska, de la Rivière Ouelle se grou-
pent autour de l’église paroissiale; à l’est, le cours |
du grand fleuve se prolonge à perte de vue; au |
ai- nord de votre poste d'observation, la rive irrégu- | es lière dela Baie se courbe en amphithéâtre, fran- (fl lé e. gée d’un cordon de jolies demeures, où s’écoule | les en paix l'existence d’une nombreuse postérité ca- 2Z- nadienne-française, portant en grande partie des (l ds . noms écossais. * Éntourées de parcs et de grands 1
de bâtiments, ils vous est facile de distinguer de chaque | 15e côté de la baie les massives résidences des seigneurs. NH (il de, | De hautes forêts de pins, d’érables, d’épinettes, || la entrecoupées de clairières, abritent les flancs des | he montagnes : leur verdure contraste agréablement If les d’un côté avec l’âpre majesté du paysage et les énor- À | ds mes rochers entassés les uns par dessus les autres et (il i- de l’autre, avec les blanches habitations de la Baie. 1 et Votre œil attentif saisit successivement le con- 14 la | tour de ces singuliers mamelons, que l’on a voulu b 2& faire passer pendant longtemps pour les tombeaux | (1 à 8 ; des aborigènes, jadis rois de ces contrées, tandis | LA que ce ne sont vraisemblablement que des accidents | |, 6 ; du sol, résultant des boulversements nombreux |} ë, ÿ operés par le grand tremblement de terre de 1668 5 n 4 sous l'effet du quel + “les clochers des églises (mi- | r 1 rabile visu) se pliaient jusqu’à terre, puis se rele- | >. L vaient.” | # Regardez à l’entrée de la Baie; que voyez vous sur |
l 4 ces vastes sables que la marée montante v« bientôt |
ensevelir dans ses replis? Sont-ce ces mêmes marsouins blancs, se reposant après les innombrales bascules qu’ils ont faites dans les flots ; où bien est-ce un
* Les descendants de Fraser's Highlanders.
t Relations des Jésuites. . fa
essaim de veaux marins échoués et faisant miroiter aux rayons du soleil leurs flancs argentins? Non. Qu'est-ce donc ? ce sont simplement des oiseaux, mais des oiseaux blancs comme. la neige ; ce sont les Goëlands argentée déjeunant en famille. Quelques limaçons, quelques bivalves, quelques mollusques, voilà le matériel de leur frugal repas. Voyez les mâles faire la grosse gorge, se pavaner, coquetter avec leur fiancées qui reçoivent ces agaceries avec un calme parfait. ...Bientôt le flot envahissant recouvre les sables ; la bande entière secoue les ailes, fait entendre des glapissements aigus et prend les airs, Ceci a lieu avant et quelquefois pendant la ponte. :
Le Goëland est un oiseau méfiant: on ne l’approche qu’en usant de stratagème. Nous l'avons vu à Gaspé descendre comme un trait, de la nue et avaler le perfide hameçon appâté de hareng que les pècheurs laissent à dessein dériver au bout d'une filière derrière leurs embarcations. Des trente huit espèces, Ï connues en Amérique, la plus répandue au Canada, est le Goëland argenté, appellé par les anglais, Herring Gull à cause de sa voracité pour les harengs. Il hiverne dans la partie méridionale de la province : entr’autres endroits, autour de la Baie de Burlington. * Le Prince de Musignano et M. Buch ont fait une étude spéciale des habitudes des Goëlands ; leurs savantes recherches sont trop étendues pour trouver place en cet ouvrage. Le Goëland argenté, vit d'œufs, de petits oiseaux et de petits quadrupèdes. Il enleve aussi dans les airs des bivalves qu’il laisse retomber sur les rochers pour en casser la coquille et en déguster le contenu. Audubon vit un Goëland avoir recours à cette ruse par trois reprises différentes et chaque fois en montant à une plus grande hauteur. A certaines périodes de la marée, ils gagnent le large en quête d’alinients : prenant avantage du flux pour partir, et du reflux pour revenir au rivage.
* McElraith.
Leur distribution géographique est plus étendue en Amérique que celle d'aucune autre espèce de Goëland. Leur cri est une espèce de jappe ment qui ressemble aux syllabes hac, hac, hac, cah, cah, cah. Les persécutions des hommes ont été prises au sérieux par ses oiseaux, au point de leur faire changer d’habitudes complétement. Sur les rochers inaccessibles, leurs nidssont placés à terre : mais dès que ces oiseaux ont été molestés pendant qu'ils couvent, ilscherchent la sécurité, en placant le berceau de leur progeniture au haut des arbres: c’est ce qu'Audubon remarqua en mai 1833, à l’Zle à tête blanche dans la Baie de Fundy. Le propriétaire de cette Ile, M. Franckland, informa Audubon que peu d'années auparavant, il avait vu à terre les nids des Goëlands en grand nombre: que les insulaires ayant pillé ces nids, les vieux Goëlands bâtirent dans les sapins, à dix, vingt, trente et quarante pieds de terre, des nids fort confortables de vingt quatre à vingt six pouces de diamètre. Les familles qui ont vu le jour dans ces habitations aériennes ne les quittent que lorsqu'elles peuvent voler, tandis que cellesqui sont nées à terre sont aptes à courir après huit jours d’existence. Les œufs sont très recherchés comme comestibles : la ponte est de trois, de forme et de couleur diverses : longueur, trois pouces ; largeur, deux pouces. Ils sont d’un jaune couleur de terre avec des taches irrégulières d’un brun foncé.
‘# Les goëlands sont les corbeaux de la mer, piscivores et carnivores, doués d’une voracité insatiable, peu délicats sur le choix de la nourriture et s’accommodant parfaitement de la domesticité'; ils ont toutes les lâchetés t et toutes les utilités de cette espèce. Repandus à profusion sur toutes les plages, ils remplissent avec zèle l'emploi de croque morts
maritimes. Ils sont à l'affût de tous les accidents.
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t Ce jugement doit être reformé: car en maintes occu rences, les Geais, les Corneilles et même les oieaux de proie battent en retraite devant les goëlands.—(Audubon.)
malheureux qui arrivent sur la mer, comme les corbeaux sont à l'affût de tous les meurtres et de toutés’ les boucheries de la terre. Ils inspectent avec at. tention l’intérieur de la lame qui s’élance vers le ciel et saisissent avec une extrème dextérité les petits poissons qu’elle roule. Les marins tirent parti de cette habitude du goëland, en clouant un bout de sardine sur-un morceau de planche qu'ils jettent dans le flot. Le goëland qui aperçoit l’'appât, se précipite dessus avec acharnement et ne manque jamais de se casser la tête, Son vol puissant et soutenu, lui permet d'entreprendre les plus longues excursions aëriennes. Quand les gros temps arrivent, on voit les goëlands se diri+ ger en masses vers les terres pour prevenir les pêcheurs qu’il est l'heure de rentrer. Le vol capricieux et facile du goëland, rasant parfois le flot, s’abaissant et se relevant comme la vague, anime la scène des ondes ; les peintres de marine en abusent quelquefois.
Le goëland argenté, a de longues ailes aïgues ; la queue se compose de douze plumes arrondies. Le bec est jaune-vif, avec une tache orangé tirant sur le carmin, vers l'extrémité de la mandibule inférieure : les bords des paupières, jaune-vif: l'iris, blanc d'argent : les pieds, couleur de chair ; les ongles, noir-brun. La tête, le cou, les parties . infériéures, le croupion et la queue sont d’un blanc pure : le dos et les ailes, d’un gris bleu clair, faiblement nuancé de pourpre : la frange des ailes, et les extrémité de toutes les remiges sont blanches.
Longueur totale 23 ; Envergure 58.
La femelle est de taille moindre.
Ces oïseaux couvent sur les Iles, de preference à la terre ferme. Ils nichent de la Baie de Fundy à l'Ile Melville dans les régions polaires: nous avons nous mèmes remarqué leurs nids en grand nombre snr le' Roc Percé; peut-être les détails que lon va lire, (déjà livrès à la publicité,) * au sujet de ce Roc singulier, auront-ils quelqu’intérêt, attendu, qu'ils ont trait à une section du ter-
ritoire Canadien, appelé par uné législation récente: ‘à jouer, comme port libre, un rôle important dans ‘un avenir pêu éloigné.
Daus le lointain on distinguait les arches perchées à
jour de cette fameuse masse de rochers, qui a prêté son
nom à l'établissement voisin. ,Rien de plus singulier, da plus bizarre, de plus curieux que ce roc Percé, taillé à ic, d’une hauteur de plusieurs centaines de pieds et dont a base se perd dans les eaux. Fier comme un géant, il brave depuis des siècles la rage des tempêtes. Son sommet sourcilleux, inaccessible à tout autre qu'aux habitants des airs, se couvre chaque année d’une riante végétation. Le roc Percé a la forme d'un parrallélogramme rectangle. Une barque de pêcheur pouvait à marée haute passer à toute voile sous la plus éievée de ses arches qui étaient au nombre de deux, avant l’éboulis de juin 1846. La surface du rochor n’est pas tout à fait plane ; une extrémité est moins hante que l’autre de quelques pieds, ce qui lui « valu le nom euphonique de “ Dos d’âne. ” De judicieux observateurs ont remarqué que ce roc a dû, à quelque époque reculée, faire partie du mont Joly qui l'avoisine ; la pierre paraît être la même et les conches se correspondent dans leur épaisseur et leur direction, ce qui favorise davantage cette hypothèse. En été la partie supérieure de Percé se revêt d’un gazon touffu. Le coup d'œil est vraiment ravissant lorsqu’au moyen d’une lunette d'apprdche, on aperçoit les myriades d'oiseaux qui viennent déposer leurs œufs sur ce sommet, rendez-vous de la gent emplumée, sur un rayon de dix lieues et plus. C'est. là que le noïit cormoran, la mauve, le pigeon de mer, le goëland, en un mot tout le gibier aquatique du voisinage tiennent leurs états généraux. Lorsqu'il Ï a signe de tempête, que l’atmosphère eat chargée, c’est le moment d'entendre les cancans, les croasserhents, le babil de ces locataires aériens. Au sein des brumes d'automne, qui rendent très incertaine la position des vaisseaux que les courants jettent dans ces parabes, le bruit de ces volatiles devient d’un secours admirable aux marins: véritables canons d'alarme placés par la nature dans la région des autans, ils enseignent au nautonnier l'écueil qu'il doit füir et le port de sûreté, objet de ses vœux. Mais le temps le plus intéressant pour voir cette colonie. c’est au moment de la ponte. D’abord l'œil décvuvre une pelouse de verdure : au sein de chaque touffe de gazon, brille le plumage éclatant de
blancheur du magnifique goëland tout entier à l’incuba-
tion des œufs. On distingue ia tête et le dos de ces oiseaux surmontant la verdure cornme des flocons d’écume, daus ue verte prairie. :
11 a quelque chose d’antique et de vénérable dans ce &
rocher solitaire, rongé par le temps et immobile contre les coups de la vague en fureur; au crépuscule, ne dirait-on pasles resteschancelan's d’un obélisqueégyptien, au milieu des eaux déhordées du Nil : ou bien avec ses arches créneléns, son dôma voûté et cet air de vétusté n’est-0e pas les ruines du temple de Minerve à l'entrée du Pirée ?