FAISAN COMMUN
(Phasianus colchicus. LINNÉ,)
Le coq-faisan est de la grosseur d’un coq ordinaire de moyenne taille; mais il paraît plus allongé que ce dernier, parce qu'il n’a pas le port relevé, ni la queue en panache.
Il a la tête et le cou d’un vert doré changeant avec des reflets bleus et violets. De chaque côté de la tête, au-dessus des oreilles, on remarque , dès le printemps, un pinceau de plumes, qu'il relève à volonté et qui semblent former des cornes. Les yeux sont entourés d’une membrane rouge, charnue, papilleuse et comme veloutée; cette membrane se gonfle et se colore. plus vivement pendant la saison des amours. Le dos, le croupion, la poitrine, le ventre et les flancs sont couverts de plumes d’un marron pourpré brillant, avec une frange noire, qui semble former des écailles. Les pennes de la queue sont tres-longues , surtout les médianes; elles sont d’un gris olivâtre, marquées de lignes transversales noires et bordées de brun pourpré. |
Les ailes ne s'étendent pas au delà de l’origine de la queue; les tarses sont d’un gris brun et armés d’un ergot plus ou moins long et aigu, suivant l’âge.
La femelle, plus petite que le mâle, a un plumage beaucoup moins brillant ; il est brun fauve teinté de roux et de noir dans certaines parties, et n'offre pas les beaux reflets dorés du plumage qui distingue le mâle; cependant quelques vieilles femelles présentent des reflets métalliques et ont un tubercule calleux au’ tarse. Les femelles vieilles et celles dont le plumage prend en partie les couleurs du mâle sont impropres à la reproduction, par
suite de l’atrophie des ovaires. Les faisandeaux ont à peu près le plumage des femelles jusqu'à la première mue ; et chez eux l’ergot est court et obus.
Le faisan commun présente des variétés remarquables. Ainsi on trouve quelquefois des individus panachés, c’est-à-dire présentant des plumes d’une nuance beaucoup plus claire; des individus à collier blanc, et enfin, mais plus rarement des individus tout blancs ou de couleur café au lait.
Le faisan se nourrit de grains de toute espèce, d’insectes, de limaces, de vers, et il est très-friand d’œufs de fourmis. Il mange la jeune verdure, le mouron, les bourgeons, les baies de quelques arbustes, et il avale même des glands entiers. Il aime beaucoup le raisin.
Le coq pèse jusqu’à 1 kil. 500 , «et un vieux coq peut atteindre une longueur d’un mètre, la queue entrant pour moitié dans le développement de son corps; elle est très-effilée, car les plus longues des dix-huit pennes qui la composent ne sont qu'au nombre de deux.
La femelle établit son nid à terre dans un buisson fourré, au pied d’un arbre, quelquefois en plaine dans un champ de blé, d’orge ou d'avoine, et très-rarement dans les trèfles ou les luzernes ; elle pond huit, dix ou quinze œufs à peu près de la grosseur de ceux de pigeon et d’un brun verdâtre, qu’elle couve pendant vingt et un à vingt-trois jours. Les petits courent dès leur naissance et suivent leur mère pour chercher leur nourriture.
«Le coq-faisan est polygame, même en liberté; vers la fin du mois de mars, ou au commencement d'avril, dit M. de Cherville, il recherche les femelles, mais sans apporter dans ses amours les ardeurs de la caille ou de la perdrix; c’est un sultan par les mœurs comme par les habits ; il est plus empressé que tendre. Les poules le quittent chaque jour après la fécondation et chacune d'elles va pondre dans le nid qu'elle a préparé.
Ordinairement le coq reste complétement étranger à l’éducation de ses jeunes familles; cependant quelquefois aussi il revient à l’une d'elles après l’éclosion et l'accompagne avec la poule jusqu’au mois de septembre. Vers cette époque et probablement sous l'influence de la mue, les liens de la famille se rompent, la compagnie se débande; père, mère et petits s’abandonnent, s’isolent : si parfois alors on les trouve réunis, ce sont les hasards du gagnage qui l'ont voulu. Dans les premiers jours du mois d'octobre, cet instinct qui les. pousse à picorer en troupes s’accuse davantage ; on les voit réunis en grand nombre dans les champs où ils vont chercher leur nourriture; peut-être est-ce l'instinct de la conservation qui les rassemble et le besoin de se garantir mutuellement des dangers qui les menacent; car cette association éphémère ne se prolonge pas au delà des repas du matin et du soir, c’est-à-dire aux heures où ils se trouvent en plaine; rentrés au bois, ils s’éloignent les uns des autres.
Comme tous les Gallinacés, le faisan se roule dans la poussière pour se débarrasser des insectes qui le tourmentent. Les naturaristes limitent à sept ou huit ans la durée de sa vie; je leur laisserai la responsabilité de cette opinion, parce que j’ai eu sous les yeux un exemple de longévité qui recule de beaucoup la durée d'existence qu'ils lui attribuent. J'ai vu un coq-faisan qui a vécu quinze ans; et ce Mathusalem de l'espèce n'avait jamais quitté une volière de quatre à cinq mètres carrés, dans laquelle il avait été élevé. Que l’on médise encore de la captivité ! »
Les faisans, surtout pendant les chaleurs de l'été, recherchent les lieux humides, voisins des mares et des ruisseaux, et les jeunes taillis fourrés. Dès le lever du soleil, ils vont à la pâture; on les trouve quelquefois dans les plaines voisines des forêts, dans les blés, les avoines , les chaumes , et surtout dans les champs de sarrasin, qu’ils recherchent plus particulièrement. Si dans une plaine bordant un bois où se trouvent des faisans, on rencontre une
remise humide, une mare entourée de joncs, d’arbres ou de buissons, on doit s’y arrêter avec soin : ces oiseaux aiment à y venir prendre le frais pendant le jour, et la membrane interdigitale prononcée qu'on remarque à leurs pieds, en les rapprochant des oiseaux aquatiques, semble leur commander le séjour des lieux humides et marécageux.
Naturellement très-sauvages, les faisans adultes évitent les lieux habités et vivent isolés; la rencontre de deux mâles dans la saison des amours est toujours l’occasion d’un combat. Cependant, dans les faisanderies, on parvient à les habituer à revenir au coup de sifflet de celui qui leur donne à manger; mais l’appétit satisfait, ils s’éloignent et regagnent les taillis les plus fourrés.
«En se naturalisant chez nous , dit encore M. de Cherville que nous aurons souvent l’occasion de citer, le faisan a conservé tous les goüts et tous les instincts de ses ancêtres de la Colchide : les contrées qui se rapprochent par la configuration et par le climat des plateaux frais et boisés de la Mingrélie, sont ceux qu’il affectionne et où il se propage le plus facilement. Il lui faut à la fois des taillis pour se réfugier pendant le jour, des baliveaux de bonne taille pour se brancher pendant la nuit, et des plaines cultivées qui lui offrent un gagnage abondant et facile. Il est fort régulier dans ses habitudes; chaque matin, en sortant sa tête de dessous son aile, ül salue le jour d’un eri rauque qui s'entend de fort loin, et, prenant son essor, il gagne la plaine; il y reste jusqu’à huit ou neuf heures du matin, rentre aux taills, en sort de nouveau entre trois ou quatre heures de l'après-midi, pour retourner au gagnage jusqu’au crépuscule; alors seulement il revient au bois, se perche, tantôt isolément, tantôt en compagnie sur un arbre de 10 à 15 mètres d’élévation, répète à plusieurs reprises le cri dont nous avons parlé et s'endort. » Une fois branché, on l’approche facilement , et les braconniers profitent de cette circonstance pour en détruire un assez grand nombre. |
Les jeunes faisans qu'on élève dans les parcs ou les faisanderies ne réussissent bien qu'autant qu’on leur distribue des œufs de fourmis au moins pendant trois mois ; il est important de leur donner souvent à manger et peu à la fois. Quand les œufs de fourmis sont rares, on peut en partie les remplacer par des asticots, des sauterelles, des vers de farine et divers insectes. Il faut aux jeunes élèves une nourriture variée : elle consiste ordinairement en mie de pain mêlée à des œufs durs et à des feuilles de laitue et d’ortie hachées. On ne sait pas assez qu'à tout âge le faisan recherche avidement le mouron. C'est surtout dans les premiers mois que les élèves exigent une nourriture animalisée, et quand les œufs de fourmis sont rares, on pourrait employer la poudre de hannetons, qu’on doit préparer chaque année pour l’année suivante et qui se conserve très-bien dans des vases clos, mis à l’abri de l'humidité. Pour obtenir cette poudre, il faut réunir un grand nombre de hannetons, les dessé- : cher à l’aide d’un feu modéré, dans une marmite fermée par un grillage, et les réduire en poussière. Cette poudre animale conserve des propriétés nutritives suffisantes, et mélangée à de la farine de blé, d'orge et de sarrasin elle sert à faire de très-petites boulettes; elle peut au besoin, sinon remplacer les œufs de fourmis, du moins permettre d'en diminuer la quantité à distribuer à chaque repas, dans les moments où il est diflicile de s’en procurer. Enfin, à l'imitation des Anglais, on emploie avec quelque succès pour suppléer à l’absence d'œufs de fourmis, une farine connue sous le nom de spanish meal aromatic de James Chamberlin, et qu'on peut se procurer depuis quelque temps à Paris !.
L'eau qu'on donne aux élèves doit être fraiche, limpide, autant que possible courante ou au moins souvent renouvelée.
Nous n’entrerons pas dans d’autres détails sur l'éducation des faisans, parce que plusieurs ouvrages spéciaux ont été publiés sur
1 Chez Brandon et Morgan-Brown, 13, rue Gaillon.
ce sujet; nous nous bornerons à dire que les œufs obtenus de faisans en captivité ne sont pas toujours tous fécondés, malgré l’ardeur apparente des coqs. La passion dominante chez eux est la jalousie, et, l'inquiétude qu'ils éprouvent dans les faisanderies en entendant le cri des coqs renfermés dans les parquets voisins, excite tellement cette passion, qu'ils sont souvent impropres à la reproduction.
IL faut même faire en sorte qu’ils ne puissent ni se voir ni s’entendre , autrement les mouvements d'inquiétude ou de jalousie que s’inspireraient les uns aux autres ces mâles si peu ardents pour leurs femelles et cependant si ombrageux pour leur$ rivaux, ne manqueraient pas d’étouffer ou d’affaiblir des mouvements plus doux sans lesquels il n’est point de génération. Ainsi, dans quelques animaux, comme dans l’homme, le degré de la jalousie n’est pas toujours proportionné aux besoins de la nature.
La chasse du faisan au chien d’arrêt est attrayante et assez facile dans les jeunes tailles; il n’en est plus de même en forêt, où cet oiseau recherche les fourrés épais et les ronciers ; il coule souvent fort longtemps devant le chien, et sa marche est très-rapide; 1l fait des détours, croise plusieurs fois sa voie, sans intention sans doute, mais en cherchant à se dérober, et échappe souvent aux chiens ou trop lents ou trop ardents. Le chasseur qui suppose son chien à la suite d’un faisan sur pied, doit le suivre de près et ne pas se lasser; il en sera à peu près de même s’il suit un faisan démonté, car dans ce cas, l’oiseau , ne comptant plus sur ses ailes, met à profit toute la vigueur de ses pattes. La poule, au contraire, reste bien mieux à l’arrêt, et part fréquemment dans les pieds du chasseur. — II n'est pas rare de voir des chiens courants suivre, pendant quelque temps, un coq qui fuit à pattes et ne prend son vol que lorsqu'il arrive à la limite de la bruyère ou du couvert qui l’abritait, et souvent dans ce cas, comme il est fatigué, il cherche à se brancher.
Dans une chasse bien administrée on ne doit tirer que les coqs,
à moins que l’abondance du gibier ne permette de détruire une partie des poules.
Pendant l’hiver et dans les {temps de neige surtout, il convient d'ajouter un peu à la nourriture que les faisans trouvent en forêt. On balaie quelques places sur les routes fréquentées par ces oiseaux, et l’on y jette du grain de rebut, du marc de raisin ou de pommes, dont il est facile de faire provision au mois d'octobre. Ce soin retient beaucoup de faisans qui, en s’éloignant pour chercher une nourriture que ne leur fournit plus le lieu qu'ils habitent, sont exposés à être tués par les voisins ou à se perdre par les temps de brouillard.
On sait l'émotion qu'éprouve le chasseur au moment du départ d’une compagnie de perdreaux ; cette émotion est bien plus grande encore lorsque s’enlève un coq-faisan; au bruit du vol vient s'ajouter le cri rauque de l'oiseau, et dans la précipitation qu'on met à le tirer on ne voit, la plupart du temps, que la queue. Les jeunes chasseurs restent interdits, ils hésitent, surtout si l’on a défendu de tirer les poules, et il leur faut prendre le temps de faire la distinction; mais lorsque l'émotion est en partie passée, le faisan est déjà loin, car s’il est lourd pour s’enlever, son vol horizontal est rapide et le met bientôt hors de portée.
A force de soins et de précautions on parvient à croiser le coqfaisan avec la poule de basse-cour. Ce croisement donne des produits qui représentent l'espèce faisan par la membrane rouge dont sont entourés les yeux , et le coq ordinaire par les couleurs obscures du plumage. Ces métis sont improductifs comme tous les mulets, mais ils sont plus gros que le faisan et leur chair est tres-délicate.
FAISAN A COLLIER. (Phasianus torquatus. Temwwex.) Le faisan à collier diffère du faisan commun, avec lequel on l’a souvent confondu et avec lequel 1l se croise très-facilement. Il est originaire des provinces septentrionales de la Chine, et, là même, il présente trois
variétés assez distinctes , si l'on en juge par les mdividus que possèdent les musées d'histoire naturelle.
Le faisan à collier, pur sang, a le dessus de la tête fauve, nuancé | de vert; deux traits blancs s’arrondissent en forme de sourcils sur ses yeux, dont l'iris est jaune éclatant; la partie supérieure du cou , la gorge et les plumes qui se développent en forme de houppe de chaque côté de la tête, sont d’un beau vert foncé, à reflets violets. Au tiers du cou se dessine un collier d’un blanc éclatant, étroit en arrière et en avant, plus large sur les côtés ; les plumes du manteau, noires dans leur milieu , ont sur leur contour un liséré en zigzag , blanchâtre, avec une frange de couleur de rouille et une tache noire en fer de lance à leur sommet; le reste de la plume est marron à reflets violets ; le dos et le croupion sont variés de vert, mais avec des nuances différentes et qui, sur les côtés, se fondent en gris cendré. Chaque plume du haut du dos est noirâtre au milieu , et sur ce noir existent des bandelettes en zigzag , d’un blanc jaunâtre, et elle se termine par une pointe rayée de vert éclatant; les couvertures supérieures de la queue sont vert clair et leurs barbes soyeuses et lâches ; la poitrine est d’un roux pourpré brillant, et chaque plume est bordée de violet à reflets métalliques ; les plumes des flancs sont d’un fauve clair jaunâtre et marquées à leur extrémité d’une grande tache violette ; le ventre est brun noiïrâtre, à reflets pourprés chatoyants. Les grandes couvertures des ailes sont grises, nuancées de vert clair; les pennes de la queue, olivätres à leur partie moyenne, sont teintées de roux violet et traversées par des bandes assez larges et plus ou moins noires. La femelle, par les couleurs de son plumage, diffère autant de la faisane commune, que les mâles sont dissemblables entre eux. D'abord elle a sous l’œil une petite bandelette de plumes courtes et noirâtres ; ensuite son plumage plus foncé ne présente pas autant de taches noires , et sa queue a des bandes brunes distinctes, qu’on aperçoit à
peine chez la faisane commune.
Une variété ou une race de cette espèce, le faisan de Mongolie, Phasianüs Mongoticus (Brandt), habite la Mongolie et la Tatarie chinoise. Ce faisan est surtout remarquable par sa taille plus grande, la coloration beaucoup plus claire de ses épaules et de ses flancs , l'étroitesse des bandes de sa queue et la couleur noire de son iris. La tête et le haut du cou sont d’un vert bronzé pourpré, les côtés sont d’un noir vert à reflets brillants, bleus ou violets. Les plumes du dos sont vert foncé , lavées de roux et terminées par une tache triangulaire noire ou vert foncé vers le croupion, oùelles sont longues et duveteuses; celles des épaules sont fauve clair et teintées de brun; la poitrine a des plumes d’un marron roux brillant et bronzées sur leurs bords ; le ventre présente des nuances plus chaudes et d’un roux un peu sanguin. Le brun roussâtre domine dans le plumage de la femelle qui a des lignes longitudinales sur la tête et transversales sous le cou ; les bandes de sa queue sont peu apparentes.
Une autre variété, aussi du nord de la Chine, se distingue encore par une coloration générale plus claire et de larges bandes transversales à la queue, très-distinctes chez la femelle.
FAISAN INDIEN OU VERSICOLORE. (Phasianus versicolor. Vrerrror. Le faisan versicolore, plus généralement désigné sous le nom de faisan indien , est à peu pres de la taille du faisan commun ; mais il semble plus svelte, plus élancé, et ses allures sont aussi plus légères. Il est originaire du Japon, d’où Siebold en a rapporté de nombreux individus. Les plumes du cou, du manteau et de la poitrine sont terminées par deux lobes arrondis, séparés par une assez forte échancrure ; le sommet de la tête, la nuque et le haut du cou sont vert doré, à reflets pourprés et violets ; la gorge et le devant du cou sont d’un bleuâtre métallisé et pourpré ; le bas du cou, la poitrine et le dessous du corps sont d’un vert foncé trèsvifet très-brillant ; le manteau et les scapulaires sont zonés de blane jaunâtre sur un fond vert métallique très-riche et chatoyant, que
relèvent des bordures jaune-doré; le dos et le croupion sont gris, nuancés de vert, à reflets métallisés; les couvertures “des ailes semblent lavées de gris, de lilas et de vert, suivant le jeu de la lumière ; les pennes de la queue, un peu moins longues que celles du faisan commun et faiblement étagées, sont gris verdâtre, picotées de points noirs sur les latérales, tandis que les quatre médianes ont sur la longueur de la baguette de petites bandes bordées de barbes désunies, qui, de chaque côté, pendent en larges franges d’un gris jaunâtre. La femelle a à peu près la même coloration que la faisane commune, mais elle est un peu plus petite et sa queue est aussi légerement plus courte ; les parties supérieures du corps sont plus métallisées , les inférieures plus émaillées de taches noires. Au point de vue de la conservation et du contrebraconnage, ce faisan présente l’avantage de ne faire aucun bruit en se perchant. On lui reproche une humeur farouche et volage, qui, en captivité, le porte à se tourmenter dans son parquet et l'incite à se dépayser lorsqu'il se trouve en liberté. Il se croise facilement avec le faisan commun et le faisan à collier; les poduits de ce croisement ont un plumage qui rappelle les deux types.
* PERDRTX.
«Au triple point de vue de l’histoire naturelle, de la chasse et de la cuisine, la perdrix grise doit être considérée comme un des dons les plus gracieux que nous ayons reçus de la Providence. En plaine comme à la broche, nul gibier ne saurait lui être comparé; le faisan est un rôti scientifique, il entre pas mal de chimie dans le développement de ses perfections , et la chimie ne plait pas à tous les palais , encore moins à tous les odorats. Est-il beaucoup de ses amateurs exaltés qui s’engageraient à manger pendant quinze jours de suite du faisan arrivé à ce que Brillat- Savarin appelle son infocation ? La bécasse et la bécassine sont encore des chairs également distinguées; mais elles constituent aussi des exceptions dont l’excellence s’atténuerait peut-être par de trop fréquentes expérimentations. Seule entre tous les gibiers de poil et de plume, la perdrix peut se montrer sur nos tables tous les jours et sous le même habit sans être exposée à l’humiliation de rencontrer des estomacs indifférents ou blasés.
Mais c’est surtout aux chasseurs que la perdrix est précieuse ; d’abord parce que le plus commun de nos gibiers est aussi celui dont la poursuite offre le plus d’attrait, et surtout parce que rien n’interdit à un chasseur de se doubler d’un gastronome et d'ajouter au plaisir de la tuer celui de la manger. » (De Cherville.)
Les perdrix forment une famille des plus intéressantes de l’ordre des gallinacés. Elles ont une physionomie toute particulière,
que leur donnent leur corps arrondi, trapu, leur queue courte et leurs allures.
Les espèces qu'on trouve en France, sont : la perdrix grise, la perdrix rouge et la bartavelle. La perdrix grise est beaucoup plus répandue que la perdrix rouge, qu’on ne rencontre que dans certaines contrées ; la bartavelle, beaucoup plus confinée encore, quitte peu les pays de montagnes, et ne se trouve généralement en France que dans les environs des Alpes et des Pyrénées.
On rencontre bien encore en France deux autres perdrix rouges et deux variétés de la perdrix grise, ce sont : la perdrix gambra ou de roche, importée d'Afrique, et la perdrix rochassière (cette dernière diffère assez peu de la bartavelle et de la perdrix rouge pour être généralement considérée comme une simple variété de l’une ou de l’autre, ou même comme un métis de ces deux espèces) ; enfin la perdrix roquette ou de passage et la perdrix de montagne, qui nest peut-être qu'une variété de couleur de la perdrix grise.
La plus grosse de ces perdrix est la bartavelle; viennent ensuite la rochassière, la perdrix rouge et la gambra ; la perdrix grise est un peu plus petite, et la roquette est d’un sixième moins grosse que la grise. Tous ces oiseaux sont recherchés comme un excellent gibier, mais la perdrix grise est généralement préférée par les gourmets. Il n’en est pas toujours de même du chasseur, qui aime la variété, et négligerait l'espèce qu’il a souvent l’occasion de tirer pour donner la préférence à celle qu’il rencontre rarement.
Un ergot rudimentaire, ou plutôt un tubercule calleux, se trouve sur les tarses des mâles des perdrix rouges, bartavelles , rochassières et gambras, tandis que les perdrix grises, les roquettes et les perdrix de montagne ne présentent de traces de tubercule calleux ni chez le mâle ni chez la femelle.
Après avoir parlé des perdrix en général , nous ferons de chacune des espèces l’objet d’une description particulière. Nous évite-
rons ainsi des répétitions en rassemblant dans quelques pages tout ce qui, dans l’histoire de ces oiseaux, peut être applicable à tous.
Les perdrix vivent en familles ou compagnies plus ou moins nombreuses pendant la plus grande partie de l’année, et ces familles ne se désunissent que pour former des couples, qui fourniront bientôt après autant de compagnies. On désigne sous le nom de pariade la réunion d’un coq et d’une poule, et cette réunion a lieu à peu près du 15 février au 15 mars, un peu plus tôt ou un peu plus tard, suivant la température très-variable de cette saison et la latitude de la localité. Les poules deviennent alors le sujet de discordes, de querelles, de combats à outrance. La possession d’une poule est le prix du vainqueur, qui abandonne ses frères pour se fixer loin d’eux avec sa compagne. Mais, comme il y a fréquemment plus de coqs que de poules, son bonheur est souvent troublé par ceux qui n'ont pu trouver une femelle. L’excès de son amour et de sa jalousie augmente sa force et son courage; 1l éloignera, il est vrai, la plupart de ses rivaux, mais sans jamais les lasser, et chaque jour sera signalé par de nouveaux combats. La fatigue ou une blessure pourront faire tourner les chances et laisser un instant le champ libre à l’heureux agresseur, qui se hâtera d’en profiter ; demain, peut-être, il sera remplacé lui-même par celui qu'il vient d’éconduire ou par un nouveau prétendant.
Ces luttes incessantes sous les yeux et même sur le nid de celle qui en est la cause, et qui, trop facilement infidèle, ne sait pas refuser ses faveurs au plus fort, ces luttes, dis-je, nuisent parfois à la réussite de la couvée, et beaucoup d'œufs ne sont pas fécondés : aussi convient-il, dans une chasse bien administrée, de détruire les mâles, toujours trop nombreux. Jamais une poule ne restera abandonnée; les coqs du voisinage répondront de suite à son premier appel.
Les coqs qui n’ont point trouvé de femelles et les couples dont les pontes n'ont pu réussir, se joignent , dans le courant de juillet,
à une compagnie , et comme la saison des jalousies est passée, ils sont reçus sans difficulté et. font partie de la famille. Quelquefois ils forment une société à part : aussi trouve-t-on parfois des compagnies de vieilles perdrix beaucoup plus sauvages que celles composées de jeunes de l’année.
Buffon en parlant de la bartavelle, dit, d’après Aristote et le témoignage des observateurs modernes, dont il confirme l’opinion : «1° que les couvées de ces perdrix, de même que celles des espèces rouges, ne sont pas toujours nombreuses, parce que les femelles sont quelquefois si pressées de pondre, qu’elles déposent çà et là des œufs qu'elles perdent loin du lieu où elles ont établi leur nid. Il ajoute qu’elles ont soin de cacher ce nid pour le garantir de la pétulance du mâle, qui songe plus à ses plaisirs qu’à l’incubation; 2° que l’ardente impatience des mâles ne s’arrête pas aux femelles et qu’ils violentent même les petits. Cet excès ne doit pas surprendre, car ces oiseaux, sisauvages et si prudents, sont tellement lascifs, que le cri d’une femelle les agite, jusqu’à l’enivrement et jusqu'à l'audace et l'oubli du danger. Ce besoin impérieux est augmenté encore par l’ardeur du soleil, dans ün climat aussi chaud que celui de la Grèce et lorsque les mâles ont été privés longtemps de femelles , comme cela arrive pendant l’incubation. « D’après ces faits, qui s'appliquent à toutes les espèces, il est aisé de concevoir que, quelque passion qu'ait la perdrix pour couver, elle en a quelquefois encore plus pour l'amour, et que dans certaines circonstances, elle préfère le plaisir de rejoindre son mâle au devoir de faire éclore ses petits. Buffon tempère, il est vrai, la sévérité de son jugement sur les légèretés de la perdrix en prétendant qu'il peut même arriver qu’elle quitte la couvée par amour pour la couvée même; ce sera lorsque, voyant son mâle attentif à la voix d’une autre perdrix qui rappelle et prêt à l'aller trouver, elle vient s'offrir à lui, pour prévenir une inconstance qui serait nuisible à sa famille et tâche de le rendre fidèle en le rendant heureux.
L’incubation dure de dix-huit à vingt et un jours, pendant lesquels le mâle plus jaloux encore que volage s'éloigne peu du nid, quoiqu'il ne couve jamais, et suit pas à pas sa femelle lorsqu'elle quitte pendant un instant ses œufs pour chercher quelque nourriture; mais il prend soin des petits, les reçoit sous ses ailes pour les protéger contre le froid, et partage avec la femelle tous les soins que réclame la jeune famille.
Dès que les petits sont éclos, ils obéissent instinctivement aux diverses inflexions de la voix de leurs parents, courent sous leur conduite à la recherche de leur nourriture, qui consiste, dans les premiers jours, en œufs de fourmis, petits vers et larves d’insectes. Mais c’est surtout tant que les petits perdreaux ne peuvent voler qu'ils sont de la part du père et de la mère l’objet des soins les plus tendres et les plus dévoués. Ne pouvant, à cet âge, se soustraire à leurs nombreux ennemis que par une marche difficile au milieu de mille obstacles que leur faiblesse ne saurait surmonter longtemps, le coq et la poule emploient la ruse la plus ingémeuse pour sauver leurs petits. En effet, sont-ils attaqués , même lorsque déjà ils peuvent voler, le père et la mère les laissent sous le premier abri qu'ils rencontrent et cherchent à attirer sur eux seuls l’attention qu'ils veulent détourner de leurs petits ; ils se mettent en vue, s’éloignent lentement en trainant l’aile ou la patte, comme pour donner l'espoir d’une proie facile, proportionnent la rapidité ou la lenteur de leur fuite à la violence de la poursuite et ne se dérobent réellement par un vol rapide que lorsqu'ils ont éloigné le danger des jeunes perdreaux. Ils partent alors dans des directions opposées, font un grand détour et reviennent furtivement vers le lieu où ils ont laissé leurs petits blottis et instinctivement immobiles sous une touffe ou dans une verdure épaisse que ceux-ci ne quittent que lorsqu'un cri de rappel leur apprend le retour de leurs parents. |
Les perdreaux ne commencent guère à voler que vers la fin de
juin, mais quelquefois plus tôt, quand l’année a été sèche et chaude; de là le proverbe des chasseurs : À la Saint-Jean, perdreaux volants. Ce qui est loin de vouloir dire qu'ils sont assez forts pour être dignes d’un chasseur ; en effet, ce n’est que deux mois après, vers la fin.d’août, qu’ils sont maillés, c’est-à-dire qu'ils ont subi la première mue, et que les plumes de la poitrme, de blanchâtres qu'elles étaient, sont grises et couvertes de petites taches noires en zigzag et formant une sorte de réseau très-fin. Peu de temps après, le rouge de l’œil commence à paraitre, et successivement apparaissent les plumes brunes qui formeront sur la poitrine la plaque en fer à cheval. Bientôt alors, et dès les premiers jours d'octobre, les jeunes de l’année sont aussi gros que les vieux, ce qui fait dire : À la Saint-Remy, tous perdreaux sont perdrix. On distingue cependant encore les jeunes à la couleur jaune de leurs pattes et à la forme aiguë de la première plume de l’aile.
Si toutes les années ne sont pas également abondantes en perdreaux, cela dépend beaucoup de la température pendant le temps de la ponte et jusqu’au tiers du développement des petits. En général, lorsque la saison a été sèche, sans excès, 1l y a abondance de perdreaux ; Mais quand, au contraire, les pluies ont été fortes et continues, la perdrix, et surtout la perdrix grise, faisant de préférence son nid dans les lieux bas, ses œufs se trouvent souvent mouillés, refroidis et même entraînés par les eaux, ce qui ne serait pas arrivé si les pluies avaient commencé avant la ponte. En effet, dans ce cas, trouvant les plaines et les lieux bas trop humides, la mère aurait fait son nid dans un lieu plus élevé et mieux abrité. Enfin, si une forte pluie surprend les petits pendant les quelques jours qui suivent leur naissance, ils périssent en grand nombre ou souffrent assez pour que leur développement soit très-retardé. Une saison trop sèche leur ménage d’autres dangers : la terre se fend, et les petits ne peuvent pas toujours se tirer des crevasses dans lesquelles
ils tombent souvent ; la terre trop dure résiste à leurs pattes et à leurs coups de bec; les petits vers, qui avec les œufs de fourmis et les petites limaces constituent presque exclusivement leur nourriture, ne sortent pas, et les jeunes perdreaux, réduits à becqueter la verdure, languissent, deviennent foireux et meurent promptement. Ce n’était point assez de ces dangers, contre lesquels les soins et la vigilance des gardes sont impuissants : la ponte et la couvée ayant parfaitement réussi, on sera fort heureux si les oiseaux de proie, les pies, les belettes et les faucheurs n’interviennent pas; mais il y à les chercheurs d’œufs qui sont encore bien plus à redouter.
En effet, à cette époque, il se fait un grand commerce d'œufs de perdrix et de faisans : les chasseurs veulent repeupler leurs terres en faisant couver ces œufs par des poules ; mais cela donne souvent lieu à des déceptions, et 1l serait à désirer que ce commerce ne fût pas encouragé par les chasseurs; c’est un braconnage qui entraîne la perte d'un grand nombre de perdreaux par suite de la difficulté de les élever, et qui nuit cent fois plus au chasseur qu’on a dépouillé, qu'il ne profite à celui qui se rend le complice des braconniers et devient aussi souvent leur victime.
Quoi qu'il en soit, on ne soigne généralement pas assez le transport des œufs, qui ne doivent pas être ballottés si l’on veut qu’ils réussissent. Souvent aussi ces œufs, dénichés dans la campagne, ont déjà été couvés pendant quelques jours, et par conséquent refroidis lorsqu'on les met sous la nouvelle couveuse. On vend aussi comme bons des œufs obtenus de perdrix conservées en volière.
Un de mes amis, locataire d’une chasse fort giboyeuse, mais désireux de multiplier ses plaisirs et ceux de ses invités, donna l’ordre à son garde d’avoir à se procurer un certain nombre de poules couveuses et commanda à un oiselier de Paris cinq cents œufs de perdrix, pour être rendus chez son garde dans un temps qui fut fixé à quelques jours. L'oiselier vend les œufs, mais il ne les
cherche pas; il donne cette mission à des braconniers de profession ; et c’est ce qui arriva cette fois. Trois cents œufs seulement purent être fournis ; mais le braconnier qui en fut chargé ne trouva rien de mieux que d'exercer son industrie sur place. Il partit donc pour la terre qu’il devait peupler et commença par la dépeupler. En effet, on sut, mais trop tard, que les trois cents œufs avaient été pris dans la chasse même et dans les environs. Mon ami en fut donc pour ses frais et ses perdreaux, et de plus, beaucoup d'œufs ne réussirent pas. Il est probable qu'on pourrait enregistrer plus d’un fait du même genre. Il faut donc se méfier des marchands d’œufs ou de gibier qui veulent savoir à l’avance où la fourniture devra se faire.
Les observations qui suivent et qui sont dues à M. Jarjavay, paraissent prouver que les oiseaux à l’état sauvage, comme les oiseaux domestiques, s’attachent d'autant plus à leurs œufs que l’incubation est plus avancée, et que si, dans les premiers jours après la ponte, le moindre dérangement suffit quelquefois pour éloigner sans retour une femelle de son nid, il n’en est plus de même vers le terme de l’éclosion; la femelle alors n’abandonne que très-difficilement sa couvée :
«En 1858, un cultivateur de Morangis, près Paris, fauchait un champ de seigle, quand le bruit de sa faux fit envoler une perdrix. Le cultivateur trouva un nid, prit les œufs dans la main pour les examiner , et remarqua que deux ou trois étaient déjà percés par le bec du perdreau. Le paysan replaça ces œufs dans le nid , les couvrit d’une javelle de manière à les protéger et continua son travail. Quelque temps après, la perdrix était revenue, et le soir vers sept heures la mère et les perdreaux étaient partis ; le faucheur ne trouva que les plus fragments des coquilles.
«Dans le courant de l'été de 1836, je trouvai, à quinze pas environ d’un chemin de communication entre deux bourgs du département de la Dordogne, un nid de perdrix rouge, sous un buis-
ORNITHOLOGIE DU CHASSEUR. À pal
son de chêne. La perdrix s'étant envolée, je comptai quatorze œufs, auxquels je ne touchai point. Huit jours après, comme je suivais le même chemin, je m'approchai avec précaution du lieu où couvait l'oiseau ; je me baissai doucement et je m’emparai de la perdrix, j'emportai avec elle les œufs, que je plaçai, chez moi, dans un nid de paille. Je posai la mère par dessus ; elle y resta sans bouger, il était quatre heures de l’après-midi. Le lendemain matin, quatorze petits perdreaux étaient nés : la mère les conduisait sans effroi dans l’appartement. Le surlendemain, je transportai les petits dans un champ de blé et je laissai aussitôt la mere libre; celle-ci, loin de s'envoler, appela les perdreaux et disparut avec eux. » (Jarjavay.)
Les perdrix se trouvent en grand nombre dans certaines localités où les compagnies s'élèvent sans avoir à supporter d’autres pertes que celles exigées par la nature, car l'oiseau de proie et les bêtes fauves ne les déciment que dans des proportions prévues. Le plus grand danger qu'elles aient à courir à leur état d’œuf et pendant leur jeune âge, résulte de la culture des prairies artificielles. En effet, les luzernes et les trèfles, par leur développement hâtif, fournissent à ces oiseaux un abri séduisant pour le dépôt de leurs œufs, que le faucheur indifférent ou quelquefois même malveillant détruit ou laisse à découvert ; souvent même il arrive que la mère est fauchée sur ses œufs.
Quand la couvée seule est perdue, la pariade ne se désunit pas et cherche un lieu plus sûr pour établir un nouveau nid; mais cette seconde ponte, désignée sous le nom de recoquée, est toujours moins nombreuse , et les petits perdreaux qu’elle donne n’ont pas le temps de se développer pour l’époque de l'ouverture de la chasse ; ils sont presque tous détruits par les moissonneurs , les chats de maraude, et ceux qui échappent à ces dangers deviennent la proie facile des chiens et des chasseurs pouillards, car ce nom est aussi applicable au jeune perdreau sans défense qu'au
chassereau, qui se trouve heureux de le faire prendre par son chien, ou de le faire mourir de peur à son coup de fusil. Un chasseur ne tire jamais un pouillard, ou du moins, lorsque cela lui arrive, il s’en excuse comme d'une maladresse en réclamant l’indulgence des témoins, et il épuise en vain toute la série des circonstances atténuantes : c’est peine perdue : il a tué un pouillard ; poliment on semble l’absoudre, on le juge in petto.
Les perdrix doivent souvent leur salut au bruit qu’elles font avec leurs ailes en s’élevant brusquement de terre, et beaucoup de jeunes chasseurs, sous le coup d’une vive émotion, restent surpris, indécis, le fusil entre les mains, jusqu’au moment où la rapidité du départ a mis la compagnie hors de la portée du plomb. Cette surprise est d'autant plus grande que les perdrix partent de plus près, dans un couvert épais, et que l’arrêt d’un chien n’indiquait pas leur présence. Les chasseurs novices s’habituent lentement à ce bruit, et souvent les plus habiles ne peuvent se défendre d’un moment d’hésitation, sans grand inconvénient, il est vrai, pour le coup, qui ne doit être tiré que lorsque la volée est au moins à vingt-cinq pas.
Le jeune chasseur jette son coup de fusil sur la volée, et si le hasard le sert quelquefois, il faut le dire, cette chance est rare, parce qu'il tire généralement trop tôt, trop bas et le plus souvent sans viser ; ses deux yeux largement ouverts ne lui suffisant pas pour suivre la compagnie qu’il croit déjà dans son sac. S'il réussit à faire une victime, il ne ramasse que des plumes couvrant des chairs déchirées et en lambeaux. Le chasseur exercé, au contraire, se dispose seulement à tirer lorsque déjà son trop ardent voisin à fait feu; il ajuste d’abord une perdrix dans la bande, la suit pour l’abattre à bonne distance, et la tire assez à temps pour pouvoir doubler le coup et ramasser deux pièces.
Le précepte est bon, dira-t-on, mais l'exécution en est FT j'en conviens, et l'habitude seule peut donner le calme nécessaire
en pareille circonstance. Un tireur habile, mais ambitieux, s’expose souvent aussi au même résultat que le chasseur novice; quand il chasse en ligne , 1l veut tout tuer, se presse pour tirer avant ses voisins , et oublie qu'il est de règle et de bon goût de ne pas tirer une pièce partant ou passant devant un voisin, qui l’a plus à portée et attend qu'elle soit à distance pour faire feu.
Les perdrix rouges et les espèces qui s’en rapprochent le plus, comme les bartavelles et les gambras, ont le vol plus bruyant encore et beaucoup plus long que les perdrix grises, qui se fatiguent promptement lorsqu'elles sont forcées de lutter contre le vent, de franchir un obstacle, et surtout lorsqu'une ligne d’arbres hauts, touffus et serrés, comme ceux qui bordent certaines routes, les oblige à s'élever presque verticalement pour passer au-dessus des branches. Les efforts que cette ascension exige les forcent à s’abattre bientôt après par un vol oblique jusqu’à terre, où elles profitent du premier couvert qui se présente pour se remiser.
Dans les pays accidentés , le vol des perdrix rouges semble suivre toutes les inégalités du terrain, mais toujours en se rapprochant des points les plus bas, où elles se posent sans s'arrêter, et dont elles s’éloignent bientôt en courant à pattes pour gagner les parties plus élevées ; c’est là qu’un chasseur exercé va de suite les relever, en dirigeant son chien de manière à l’amener à bon vent par le travers de la piste.
Les perdrix grises partent en compagnie devant le chasseur; il semblerait qu’un signal leur fait prendre le vol; ce n’est que dans les couverts épais et lorsque la compagnie a perdu ses chefs ou n’est pas réunie dans un petit espace que quelques perdreaux n’obéissent pas à l’ordre de départ et se font tuer les uns après les autres à l'arrêt du chien. Le vol des perdrix grises est horizontal et direct ; cependant, lorsqu'elles sont gênées par le vent ou bien poussées aux limites du canton qu'elles habitent, il arrive quelquefois qu'avant d’être hors de la portée du fusil elles changent subitement de
direction et tournent à droite ou à gauche, pour regagner au plus vite le lieu de leur séjour habituel.
Les perdrix rouges, au contraire, et cela s'applique à toutes les espèces à pattes rouges, partent le plus souvent isolément ou par deux, et leur vol est accidenté ; elles piquent en l’air ou plongent et suivent les inégalités du terrain , qu’elles rasent en volant.
Les mâles, dans chaque couvée, sont toujours plus nombreux que les femelles : aussi doit-on, comme nous l’avons déjà dit, chercher à détruire quelques mâles, même au moment de la pariade.
Les traités sur la chasse nous apprennent qu’au commencement de la pariade le coq part toujours le dernier, tandis que vers la fin c’est la poule qui part après le coq, et cela se comprend facilement. Cette indication est importante si l’on veuf détruire les mâles. Il convient d'ajouter aussi que si l’on veut tirer les mâles avant le départ, on les distinguera facilement à la hardiesse de leur démarche , à leur tête relevée et toujours aux aguets, tandis que les poules sont timides , s’effacent à terre en se rasant et vont presque toujours tête basse.
On détruit ces mâles en trop, soit au fusil, soit au filet. Dans ce dernier cas , il est toujours aisé d’épargner les poules. Dans le premier, on emploie une chanterelle, c'est-à-dire une femelle apprivoisée et habituée à la cage, ou une vieille femelle nouvellement prise. Cette chasse réussit toujours, si l’on a le soin de se bien cacher à portée. La cage de chasse d’une chanterelle doit être très-portative; on emploie avec succès un chapeau de feutre cloué par ses bords sur une planchette ayant une porte assez large pour introduire la perdrix ; la planchette est fixée à son centre sur un piquet qui s'enfonce dans le sol et retient la cage. Au milieu de la calotte on perce un trou par lequel la chanterelle passe la tête pour chanter. Cette chasse se fait après le coucher et avant le lever du soleil, et, dès que la femelle chante, un ou plusieurs mâles accourent et s’avancent jusque sur elle. On peut aussi entourer la
cage d’un hallier où les mâles viennent s’empêtrer : ce dernier moyen permet de prendre plusieurs mâles dans le même moment.
On le voit, les moyens de destruction des perdrix l’emporteraient sur les moyens de conservation, si la difficulté d'approcher ces animaux à l’arrière-saison, lorsqu'il n’y a plus de couverts, ne rétablissait pas l'équilibre. Dès le mois d’octobre , en effet, les perdrix sont beaucoup plus sauvages; on ne les peut guère tirer qu'en battue , et la rapidité de leur vol en sauve un assez grand nombre pour assurer la reproduction.
Les perdrix grises-recherchent les pays plats et ceux où l’on cultive le blé et l’avoine ; les perdrix rouges préferent les montagnes, les lieux accidentés où elles trouvent de la vigne et de jeunes taillis ; tandis qu’on ne rencontre généralement de bartavelles que sur les montagnes , au milieu des rochers arides, qu’elles ne quittent guère que pendant l'hiver, et qu’elles se hâtent de revoir dès que leurs petits sont en état de les suivre. Il en est de même de la rochassière et de la gambra. La roquette ou perdrix de passage se rapproche plus des habitudes de la perdrix grise, dont elle se dis- tingue surtout par les longs voyages qu’elle entreprend par bandes nombreuses.
Il est à remarquer que toutes les perdrix, sauf la roquette, ne quittent guère le canton où elles ont été élevées ou ne s’en éloignent qu'accidentellement : si quelque ennemi , homme ou bête de proie, les a contraintes à s’en éloigner, au coucher du soleil elles rappellent celles de leurs compagnes qui sont dispersées , elles se rassemblent et reviennent à tire-d’aile au champ natal. Le besoin de vivre en communauté est chez elles si puissant, que lorsque le chasseur ou le braconnier ont fait des vides trop nombreux dans
leurs rangs, les compagnies décimées se rassemblent, s’adoptent et, de tous ces débris, forment une compagnie parfois très-nombreuse.
« Les naturalistes ne sont pas tous d’accord sur la durée de la vie
de la perdrix : Olina affirme qu’elle vit douze à quinze ans ; Buffon fixe à sept ans la durée de son existence ; même en se rangeant à l'opinion de l’illustre écrivain , on n’en a pas moins le droit de douter qu'il y ait dans notre pays aujourd’hui une seule paire de ces oiseaux qui ait vécu âge de perdrix. »
«La marche et la course, dit M. Gerbe, sont les moyens que les perdrix mettent ordinairement en usage pour se transporter d’un point à un autre. Elles n’emploient le vol que lorsque la nécessité l'exige ou lorsqu'elles sont éloignées de celles qui rappellent. Leur allure, grave comme celle de tous les gallinacés , lorsque rien ne les inquiète , devient légère et gracieuse lorsqu'elles sont forcées de précipiter le pas. Tantôt elles relèvent la tête avec fierté, tantôt elles l’abaissent de manière à la mettre, avec le corps, dans un plan tout à fait horizontal ; d’autres fois leur marche est pour ainsi dire rampante. C’est surtout lorsqu'elles sont chassées qu’elles agissent de la sorte; alors on les voit dans les petits sentiers battus, qu'elles parcourent de préférence, dans les terres labourées, dont elles suivent les sillons, dans les champs de chaume , piétiner avec une vélocité extraordinaire. Elles courent en rasant la terre, s’arrêtent pour épier tous les mouvements de l’objet qui cause leur effroi, puis courent encore, et ne se décident enfin à prendre leur essor qu'alors que le danger est imminent. Mais si les perdrix croient devoir éviter par la fuite l’approche de l’homme , leur instinct semble, au contraire, leur commander, lorsqu'elles aperçoivent un oiseau de proie, de se mettre le moins possible en évidence. Elles se condamnent alors à une inaction complète, se blottissent sous une touffe d'herbe, contre une pierre, dans une broussaille , ne reprennent confiance et ne se montrent qu'après que l'oiseau de proie, qu'elles suivent continuellement de l'œil, s’est éloigné d’elles. Il arrive trop souvent que celui-ci fond sur celles qui ne se sont point assez tôt dérobées à sa vue.» Cette crainte de l’oiseau de proie a donné lieu à un genre de chasse dont nous parlerons ailleurs.
La perdrix grise et la perdrix rouge peuvent se chasser en ligne ; mais la bartavelle, n’habitant que les montagnes et les rochers, ne se prête pas facilement à cette manière de chasser ; alors les tireurs doivent se diviser pour se placer à distance et se renvoyer le gibier.
« Lorsque huit ou dix personnes chassent ensemble dans un pays abondant en gibier, il n’est pas d'usage, après avoir fait partir une compagnie, d’aller aussitôt la relever à sa remise, parce qu’il est probable qu'on en fera lever d’autres avant d’y être arrivé. Mais dans les contrées peu giboyeuses, et quand on chasse seul ou deux ensemble dans un terrain peu couvert, il est essentiel de bien observer la remise des perdrix et d’y marcher à l'instant, parce que ne battant pas en même temps une grande étendue, il est néces- saire d’aller où l’on sait rencontrer du gibier; on a alors quelquefois l’avantage de séparer la compagnie et de pouvoir tuer une a une toutes les perdrix qui la composent » (Traité des chasses).
On parvient parfois à séparer complétement une compagnie, si tout d’abord on peut tuer le coq et la poule. Alors les perdreaux sans guide se divisent, et le chasseur les tue plus facilement les uns après les autres.
Les perdrix, surtout au commencement de la chasse, vont se remettre à deux ou trois cents pas. Il est donc important d’avoir un chien bien dressé ; car s'il poursuivait la compagnie, il l’effraierait, la forcerait à s'éloigner davantage, et elle ne se laisserait plus approcher aussi facilement.
A mesure que la saison s’avance , les perdrix partent de plus loin ; c’est alors qu'il ne faut pas se lasser de poursuivre celles que l’on a fait lever, afin de les fatiguer ou de les séparer ; malgré tout , il est souvent difficile de les atteindre. Aussi, dès la fin d’octobre, cette chasse devient plus pénible ; il faut alors surtout bien remarquer les remises pour s’y diriger aussitôt, et ne pas craindre de faire beaucoup de chemin , particulièrement lorsque l’on chasse dans une plaine découverte.
Pendant la neige, les perdrix se réunissent en compagnie trèsserrée ; on peut alors les apercevoir de fort loin ; elles se contractent en boules, et l’œil exercé les reconnaît promptement ; 1l est alors facile de les approcher, de les surprendre et d’en tuer plusieurs d’un coup de fusil. |
On peut les attirer à portée d’une embuscade, en balayant un petit espace, sur lequel on répandra du fumier et quelque menu grain. Je connais un fermier qui a tué, en employant ce moyen, seize perdrix dans une journée d'hiver, entre dix et trois heures.
Dans les traités de chasse, on conseille à ceux qui ne veulent pas se donner la peine de battre toute une plaine d'aller le soir reconnaître, au rappel, les lieux où les perdrix se rassemblent et passent la nuit, pour les rencontrer plus sûrement le lendemain. Ce moyen peut être bon, mais il ne réussit pas toujours, attendu qu'une compagnie dont on aura reconnu la place pourra très-souvent être dérangée dès le point du jour par un oiseau de proie, un chien , un attelage de culture etc. Il vaut mieux faire comme les
vrais chasseurs : chercher le gibier.