‹ Ornithologie du PérouChapitre 16 sur 288 · EE · texte numérisé non relu

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sommet en avant et en arrière; un repli cutané de quelques millimètres de hauteur s'étend du milieu de la gorge jusqu’au haut du devant du cou ; une suite de papilles cutanées forme de chaque côté une rangée courbe, commençant sur les côtés de la nuque et s'approchant vers l’extrémité du repli gulaire, sans l’atteindre; une papille cylindrique au bas du devant du cou, vis-à-vis de la collerette blanche, complète ces parures cutanées. Une collerette blanche duveteuse, de cinq centimètres de largeur, entoure les côtés et le derrière du cou, précédant le plumage noir; les grandes tectrices alaires, les moyennes, la barbe externe des rémigés secondaires et les tertiaires en

entier sont d'une belle couleur blanche perlée à éclat soyeux formant un grand espace occupant la plus grande moitié de l’aile pliée, traversée d’une raie noire peu large, composée de la partie découverte de la moitié basale des grandes tectrices; toutes les rémiges secondaires terminées par une bordure noire; plusieurs rémiges secondaires externes, ainsi que les grandes et moyennes tectrices correspondantes n’ont que la bordure blanche. Bec jaunâtre à l'extrémité, et noirâtre dans sa moitié basale.

Q Semblable en tout au mâle et n’en est distincte que par le manque complet de crête frontale et des replis cutanés gulaire et collaire.

G' Longueur de l'aile, 845; queue, 374; bec, 72; tarse, 118; doigt médian, 115; ongle, 39 millimètres.

Q Longueur de l’aile, 818; queue, 400; bec, 67%: tarse, 112; doigt médian, 112; ongle, 36 millimètres. |

« Les.jeunes, au sortir de l’œuf, sont couverts d’un duvet long et frisé que M. de Humboldt compare avec raison à celui des jeunes chouettes. Ce duvet, qui couvre également les jeunes de toutes les espèces des sarcorhamphes et des cathartes, se maintient quelques mois. Il est gris blanc dans le condor et bientôt recouvert de plumes d’un brun noirâtre qui conservent deux ans cette teinte, d’ailleurs plus ou moins foncée. La seconde année, à l’époque de la mue, qui précède l’époque des amours, les plumes repoussent un peu plus noires sans montrer encore la tache blanche des rémiges. La collerette blanche commence à paraître dès cette époque, et non pas comme on l’a dit à M. de Humboldt, seulement à la troisième année. Il est vrai qu’elle est alors étroite. Le mâle n’a pas encore de crête charnue et ne commence à la prendre qu’à la troisième année, époque à laquelle la collerette devient touffue et aussi belle qu’elle doit être tout le temps de la vie de l’animal. C’est à cette époque que les plumes, d’abord d’une couleur partout uniforme, commencent à blanchir aux rémiges; nous disons commencent, parce qu’au dire des habitants, les condors ont d’autant plus de blanc qu'ils sont plus vieux. C’est cette tache blanche qui a fait dire à Garcilaso de la Vega qu'ils étaient noir et blanc, par pièces, comme les pies.

» Ceux que nous avons mesurés dans le pays n'avaient pas 3 mètres d’envergure. Nous en avons mesuré dans les Andes et sur la côte de Patagonie, et tous approchaïent plus ou moins de cette taille. Leur longueur ordinaire est de 1m25 à 1M30. Parmi ceux que nous avons mesurés sur les Andes et dans les régions australes, nous n’avons observé aucune différence de taille notable, quoique MM. Temminck et de Humboldt disent, d’après les voyageurs, que ceux du Chili doivent être plus grands. La femelle du condor est un peu plus grande que le mâle, ce qui est vrai pour presque tous les oiseaux de proie ; mais nous avons cru remarquer que la différence est moins sensible dans cette espèce que dans toutes les autres.

» Le condor exhale comme tous les vautours une forte odeur de chair en putréfaction qu'il faut sans doute attribuer à son genre de nourriture. Aucun des auteurs qui ont parlé de cet oiseau si célèbre n’a signalé cette particularité que nous croyons

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nécessaire de citer, parce que toutes ces espèces n’exhalent pas au même degré cette odeur nauséabonde. |

» Le condor habite spécialement soit les montagnes sèches ou seulement peu boisées, soit les côtes maritimes où les falaises escarpées remplacent les montagnes. On ne doit cependant pas croire qu'il habite toutes les montagnes ou tous les lieux élevés dépourvus de verdure. Il faut qu’il y soit attiré par de paisibles troupeaux appartenant à l’homme, comme ceux de brebis, de Ilamas ou d’alpacas, ou par beaucoup d'animaux sauvages réunis en troupes. De là le grand nombre de condors qui suivent les côtes où se réunissent habituellement beaucoup de loups marins, comme celles du Pérou et même celles de la Patagonie, toujours couvertes d’otaries et de phoques. Où il n’y a pas de loups marins il n’y a plus de condors, ou bien on les voit, comme au Pérou, planant sur les détours des Andes ou les parcourant d’un vol rapide afin d’y chercher les petites troupes isolées, seuls restes de la destruction générale des vicuñas et des guanacos, dont la disparition graduelle entraîne celle des condors qui, pour cette raison, se tiennent de préférence aux environs des lieux habités et sur les routes.

» A la différence des cathartes qu’on voit en tous lieux par centaines, le condor s’isole tout le temps qu’il chasse et ne se réunit guère à d’autres oiseaux que pour prendre sa part d’une pâture commune. On en voit cependant quelquefois deux ensemble se reposer dans le même creux de rocher.

» Le condor est assez paresseux. Après avoir passé la nuit dans une crevasse de rocher ou de falaise escarpée, la tête enfoncée dans les épaules, ce qui lui donne un air sournois, il s’éveille à l’aube du jour, secoue deux ou trois fois la tête, attendant souvent le lever du soleil pour quitter son gîte, surtout s’il n’est pas pressé par la faim ; il s'incline au bord du rocher en agitant ses vastes aïles comme s’il balançaïit à partir, les déploie enfin et s’élance dans l’espace. Il ne prend que difficilement son essor et ne s'envole pas horizontalement comme beaucoup d’autres oiseaux. On le croirait d’abord peu sûr de sa marche aérienne, car il commence par décrire un arc de cercle en cédant à son propre poids, mais reprenant de suite son majestueux élan, les aïles arrondies, les rémiges écartées les unes des autres, il se joue dans les airs avec aisance sans paraître éprouver la moindre fatigue. Par ses mouvements oscillatoires peu sensibles il impose à son vol toutes les directions imaginables ; il suit gracieusement toutes les sinuosités du terrain qu'il parcourt; il monte et descend toujours rapide ; tout à l’heure abaïissé jusqu’à raser le sol; perdu maintenant dans les nues; mais que du haut des airs une proie vienne frapper sa vue perçante, alors il se précipite ou plutôt se laisse tomber sur elle, égal en promptitude à la flèche, avec une circonstance que signalent soigneusement les anciens auteurs. Quand il descend, dit Garcilaso de la Vega, il fait un si grand bruit qu’il étonne, circonstance en effet des plus vraies, car nous avons nous-même plus d’une fois éprouvé cet étonnement dont parle cet auteur; maïs dans cette circonstance on ne pouvait pourtant voir, sans risquer d’être démenti par les voyageurs ainsi que l'ont fait plusieurs écrivains, un des caractères généraux du vol du condor. En tout autre cas, le vol du condor est peu bruyant.

» Le condor parcourt seul successivement les côtes, afin d’y chercher les animaux de tout genre que la mer rejette ou bien les environs des lieux habités et les détours des chemins pour y recueillir les restes d’animaux jetés par l’homme, et quand il n’a rien trouvé il se pose sur un pic ou sur une pointe de rocher voisine des troupeaux, attendant là qu’une brebis ou une Ilama s'éloigne de la troupe pour mettre bas son petit. Alors, si les bergers ne sont pas en mesure de défendre le jeune animal, le condor prend son vol, et tournoyant à une grande hauteur au-dessus de la pauvre bête, il attend qu’elle ait mis bas, fond sur elle, non pour l’attaquer elle-même, mais pour s’acharner sur son placenta et tuer ensuite son jeune animal en le déchirant par son cordon ombilical; enfin, si le berger n’accourt pas promptement pour lui faire lâcher sa proie, l’avide oiseau a dans un instant, malgré les efforts de la pauvre mère, dévoré les entrailles du petit.

» Nous avons remarqué que s’il se trouve quelque animal déjà attaqué par le condor,

dans un lieu où l’on n’en aperçoit aucun autre, il s'en présente plusieurs sur-le-champ sans qu'on puisse imaginer d’où ils viennent. Nous avons été témoin d’une de ces scènes sanglantes dans un voyage d’Arica à Tacna, sur la côte du Pérou. C’est un trajet de onze lieues, sans eau, au milieu d’un désert de sable brûlant que la pluie ne rafraîchit jamais et dont la poussière salée fait encore plus sentir la sécheresse. Des troupes de mules et d’ânes pesamment chargés parcourent incessamment le pays ; les ânes, qui là plus que partout aïlleurs sont les souffre-douleurs des habitants, le traversent en aller et retour sans qu’on les ménage le moins du monde, le plus souvent sans qu'on leur donne à manger; aussi en meurt-il un grand nombre dont on voit les cadavres desséchés disséminés sur la route. Quand dans une de ces caravanes un âne vient à tomber de fatigue on l’abandonne, sauf à lui à regagner son habitation ordinaire si avant il ne meurt de soif,

» Un de ces animaux aïnsi abandonné, n’en pouvant plus, se coucha sur la route prêt à rendre le dernier soupir. Des urubus s’en approchèrent de suite et vinrent lui donner quelques coups de bec peu redoutables pour le mourant; mais bientôt un condor qui avait aperçu cette lutte du haut des airs fondit sur cette proie que lui abandonnèrent de suite les urubus restés à quelques pas en arrière, attendant sans doute avec impatience la fin du repas du condor, dont ils n’osaient approcher. Ce premier condor ne tarda pas à se voir suivi de deux d’abord, et bientôt de sept à huit autres qui s’acharnèrent à l’envi sur leur victime, lui déchiquetèrent de leur bec, ceux-ci les yeux, ceux-là les parties génitales, le délivrant ainsi promptement d’un reste de vie que tant de douleurs devaient lui rendre bien pénible.

» Nous nous approchâmes de l’âne, et alors les condors se retirèrent à une certaine

distance, sur les petites collines des environs, ou bien planant au-dessus de nous, puis dès que nous feignîmes de nous retirer, ils revinrent à la charge. Une fois repus, ils s'envolèrent, mais non sans beaucoup de peine, ne pouvant prendre leur essor qu'après avoir longtemps couru en battant des ailes. Lorsqu'ils sont poursuivis, ils cherchent à se rendre plus légers, en dégorgeant une partie de ce qu’ils ont mangé. S'ils ne sont pas inquiétés, ils s’envolent et vont se poser dans les crevasses de quelque rocher, leur séjour habituel, et là, comme on l’a vu plus haut, font tranquillement la digestion, la tête enfoncée entre les deux épaules. Quand un condor n’a pas trouvé de proie, il chasse jusqu’à la nuit tombante, et ce n'est qu'au commencement du crépuscule qu’il regagne son repaire. Il supporte patiemment la faim durant plusieurs jours, mais se dédommage amplement de ses privations lorsqu'il trouve une proie facile. |

» Le condor a, il est vrai, les ongles longs; mais ces ongles qu’il n’emploie qu’à soutenir son Corps sont généralement usés, parce qu'il ne se pose que sur les rochers, et comme l’a judicieusement remarqué M. Temminck, ne peuvent lui servir à saisir une proie quelconque. Nous ajoutons qu'il ne pourrait pas même s’en aider pour manger. Il ne fait véritablement usage à cet effet que de son terrible bec, avec lequel il la déchire et la dépèce, en tirant fortement sur la portion saisie. Nous ne croyons pas non plus que le condor puisse attaquer des brebis, des cerfs, des Ilamas et moins encore des génisses. Les habitants américains, amis du merveilleux pour tout ce qui concerne leur pays, inclinent toujours à exagérer les choses. Nous sommes certain que le condor n’attaque jamais un animal adulte, ne fût-il que de la taille du mouton, à moins que cet animal ne soit expirant; mais attiré par l’appât du cordon ombilical, il attaque toujours les animaux qui naissent dans les champs. Nous pouvons certifier aussi que le condor ne chasse jamais Les oiseaux, et nous n’oserions assurer qu'il chasse même les plus faibles mammifères.

» Ces renseignements nous dispensent de démentir les fables écrites sur l’attaque des enfants par des condors, et nous ne croyons pas qu’on en puisse citer un seul exemple dans le pays. Il y a plus. Les Indiens chargent ordinairement leurs enfants dès l’âge le plus tendre de la garde dé leurs troupeaux que ceux-ci savent très bien préserver des condors, en prenant les mères à côté d'eux, ou en emportant les nouveau-nés dans leurs bras. Bien plus, on voit fréquemment des bambins de six à huit ans poursuivre ces énormes oiseaux qui fuient timidement à leur approche,

alors que moitié plus gros qu'eux, ils pourraient les renverser d’un coup d’aile et les tuer d’un seul coup de bec. l

» Il n’est pas moins inutile de réfuter les exagérations qu’on trouve dans Acosta et dans Garcilaso de la Vega lui-même, ordinairement si exact, relativement à la force du bec du condor qu’ils prétendent pouvoir entamer la peau d’un bœuf, Nulle part les condors, du moins ceux d’aujourd’hui, ne nous ont paru aussi vigoureux; et il n’est aucun voyageur à la côte du Pérou ou sur le sommet des Cordillères qui n'ait vu les mules et les ânes morts sur les chemins et dont les condors avaient mangé tout ce qu'ils en pouvaient saisir, entamés seulement au ventre, autour de l’anus et de la bouche, tandis que le reste de la peau avait séché sur les chairs sans avoir pu être dépecé par les condors.

» Comme le roi des vautours et les cathartes, le condor mange de tout ce qui est animal. Nous l’avons vu se nourrir de mollusques, bien que ce soit là son dernier aliment. Il mange tous les animaux morts, sans exception, les mammifères, les oiseaux, les reptiles et les poissons, ne manifestant quelque prédilection que pour la chair des mammifères. Quand la faim le presse il mange jusqu’à des excréments.

» Les condors ne sont rien moins que familiers; ils fuient de très loin l’approche de l’homme, si ce n’est en Patagonie, où voyant des hommes peut-être pour la première fois, ils nous laissaient passer à 150 ou 200 mètres au-dessous de leur habitation. Nous n’avons jamais pu approcher un condor d'assez près pour le tirer, sans nous cacher dans le voisinage d’une proie présentée à son avidité, afin de le surprendre, différant beaucoup en cela des autres vulturidés d'Amérique, des urubus surtout, qui vivent pour ainsi dire avec les habitants.

» Il serait difficile d'apprécier au juste la véritable durée de la vie d’un condor, mais si nous en croyons les indigènes, sa longévité surpasserait de beaucoup celle de tous les autres oiseaux. Les Indiens nous ont assuré en revoir encore de temps à autre quelques-uns marqués par leurs pères, il y avait plus de cinquante ans, de certains signes particuliers. Le lecteur sent avec nous que le fait même et sa preuve auraient ici besoin l’un et l’autre d’une vérification plus désirable qu’aisée à se procurer; mais ce qu'il y a de certain, c'est que les condors multiplient peu, et que comparés aux Cathartes ils sont toujours en petit nombre.

» Les condors ne font point de nids; ils se contentent de choisir dans les rochers, ainsi que nous avons pu le reconnaître, en parcourant les falaises de la Patagonie, des concavités assez larges pour recevoir leurs œufs, préférant toujours pour faire leur ponte, les points inaccessibles moins par l'élévation que par l’âpreté de leur pente.

» Le condor femelle pond deux œufs, de 10 à 12 cent. Les naturels nous les ont dits blancs; mais un fragment que nous en avons vu nous ferait croire que comme pour l’œuf de l’aura et de l’urubu, le blanc est couvert de taches espacées d’un brun rougeâtre. C'est surtout de novembre en février qu’a lieu la couvée. Les couples s'éloignent alors encore davantage des lieux habités pour chercher un emplacement propice. Les habitants nous ont assuré que la femelle couve seule, ce qui nous paraît difficile à croire, puisque dans les régions quelquefois froides et sans arbres le petit aurait le temps de périr dans la coquille, En tout cas, le mâle et la femelle s'occupent de concert du soin de nourrir les jeunes condors, en dégorgeant dans leur bec les aliments qu'ils ont pris eux-mêmes. Les jeunes grandissent assez lentement et peuvent à peine voler au bout d’un mois et demi,

» Ils suivent encore longtemps le couple qui les guide dans leurs premières chasses, mais le plus long terme de leur éducation ne passe jamais quelques mois, et dès ce moment on voit les jeunes condors s’isoler de leurs parents et chercher euxmêmes à pourvoir à leur nourriture. Plus voraces alors que les vieux, mais moins prévoyants et moins défiants parce qu’ils ont moins d’expérience, ils tombent plus facilement dans les embâûches des chasseurs; aussi tue-t-on souvent de jeunes condors et rarement des condors adultes. ‘

>» Les condors nuisent beaucoup aux troupeaux, en tuant des animaux nouveaunés. C’est pourquoi les habitants actuels leur font une guerre d’extermination et

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mettent en jeu pour les détruire beaucoup de ruses différentes. La plupart du temps ils les guettent cachés près d’un lieu garni par eux d’un appât propre à les attirer, et les tuent à coups de fusil; ou bien, attendant qu'ils soient repus, ils les poursuivent à cheval, les enveloppant le plus souvent de leur terrible lazz0 ; d’autres fois enfin, ils les surprennent, gorgés de nourriture, dans un cercle étroit de palissades formées d'avance autour de la proie tentatrice, et les assomment à coups de bâton sans qu’ils puissent s’enfuir faute d’espace, ni s'envoler par suite de la gloutonnerie qui vient appesantir leurs ailes en surchargeant leur estomac. Nous n’avons pas entendu parler de la chasse décrite par Molina. Selon cet auteur, un homme se couche sur le dos, affublé de la peau d’un bœuf, fraîchement écorché ; le condor trompé par l’aspect de cette peau qu'il prend pour un animal mort s’en approche afin de le manger. L'homme, dont les mains sont armées de gants, saisit alors l’oiseau par les pattes, et d’autres chasseurs viennent promptement l’assommer.

» Comme tous les oiseaux de proie, en général, le condor a la vie très dure; mais les habitants tombent quelquefois à cet égard dans une exagération pareille à celle d’Ulloa qui prétend que le tissu des plumes du condor est si serré que la balle n’y pénètre pas, et qui ajoute même qu'on lui a tiré de huit à dix coups de fusil de suite sans lui faire du mal, les balles renvoyées par les plumes rebroussant vers le chasseur.

» Ce fait n’a pas besoin de réfutation. Nous avons tué des condors de très loin, non seulement avec des balles ordinaires, maïs encore avec de petites balles du plomb n° 0 des chasseurs. Néanmoins le condor, étant plus grand et plus fort qu'aucun autre oiseau de proie, doit nécessairement être plus difficile à tuer ; aussi vole-t-il longtemps encore avant de tomber, même après avoir été grièvement blessé. Nous avons acquis la certitude que le condor est difficile à mettre à mort par toute autre voie, celle par exemple de la strangulation. Oserons-nous avouer qu'après en avoir blessé un d’une balle sur la côte de la Patagonie, nous voulûmes l’achever de cette manière et ne pûmes y parvenir qu'après une heure des plus pénibles efforts? Cette observation est applicable plus directement encore aux oiseaux de mer comme les albatros » (D'ORBIGNY).

« On rencontre partout le condor, sur la côte, dans la sierra et dans les Cordillères, mais il nous paraît que la sierra élevée est son domaïne de prédilection ; les vastes pâturages de ces régions sont peuplés de nombreux troupeaux de bétail, et les rochers inaccessibles présentent à l'oiseau des endroits commodes et sûrs pour la nidification. 11 y fait de grands dommages parmi les animaux nouveau-nés, et je connais des localités où il est impossible de garder le bétail à cause du condor et de l’ours. Généralement il est connu sous le nom de buitri.

» Autant qu'il paraît être laid de près, autant il est majestueux au vol, surtout lorsqu'il plane à une grande hauteur sans qu’on puisse distinguer le moindre mouvement des ailes, dont les extrémités des rémiges primaires sont séparées entre elles et courbées en haut. En se penchant sur les côtés, il fait voir la partie blanche des ailes qui éclairée par le soleil rend un effet des plus gracieux. Il tourne continuellement la tête sur les côtés en remuant sa crête. Quelquefois en planant ainsi, il fait entendre une sorte de bourdonnement, semblable à celui que produit le paon en remuant ses ailes. Ce bruit doit être très fort, car on l’entend encore à une grande distance » (STOLZMANN).

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DU PÉROU el

+ 2. — Sarcorhamphus papa

Vultur papa, L., S. N.,I, p. 122.

Cathartes papa, ILL., Prodr.,.p. 236 — Spix, Av. Brasil., p. 1,

tb. I — Wirep., Beitr., TI, p. 56 — SnarPe, Cat. B. Brit. Mus., I, p.222:

Gypagus papa, Vieiz., Gal, Oùs., I, p. 11, tb. II. Sarcorhamphus papa, Gr, Gen. B., I, p. 4 — Buru., Th.

PBrasil., I, p. 28 — Tscu., Faun. Peru., pp. 14 et 69 — Perz., Orn. Brasil., p. 1.

Gyparchus papa, Sc. et SaLv., P. S. Z., 1867, p. 793; 1873, p. 301 — Nomencl. Av. Neotr., p. 123.

S. supra isabellinus, subius albus; annulo collari cinereo; remigibus teclricibusque alaruim majoribus nigris, cinereo limbatis; cauda nigra; capite calvo, nigro piloso; collo supero nudo, rosiro carunculaque narium aurantiacis.

Fem. supra nigra.

g' Tête couverte d’une peau d'un rouge de sang, parsemée au sommet de poils noirs rares; un espace subcarré parfaitement dénudé sur les côtés avant la naissance du bec n'atteignant pas le bord antérieur de l’œil; la partie des joues au-dessous des yeux couverte de poils épais noirs couvrant en entier la peau, prolongée d’un côté en une bande jusqu'à la naissance de la mandibule inférieure, et de l’autre en une autre bande dirigée vers la nuque sur laquelle, en se courbant vers le bas, elle touche sa congénère et descend sur le cou postérieur; la peau au-dessous de cette bande noire, parsemée de rares poils noirs, est bordée de poils plus denses au bord même du repli, séparant le capuchon cutané couvrant la tête de la peau nue du devant du cou; le côté postérieur du cou est traversé dans toute sa longueur par une large bande cutanée, élevée au-dessus de la surface du cou, jaune, parsemée de rares poils noirs. La peau nue du cou et de la gorge est orangée, la partie inférieure du cou entourée d’une espèce de fraise dont les plumes cendrées sont dirigées en avant et les inférieures en dessous; cette fraise est assez ample pour que l'oiseau puisse, en se resserrant, y Cacher son cou et une partie de sa tête. Tout le dos, les scapulaires et les tectrices alaires sont d’une belle couleur isabelle; les grandes scapulaires postérieures noires en entier; toutes les rémiges et les srandes tectrices alaires noires bordées de cendré, excepté les rémiges primaires; tout le dessous du corps et les sous-alaires sont blancs; queue noire. Cire et bec d’un orangé avec une bande noire assez large devant la cire; au-dessus des narines se trouve une espèce de crête qui tombe

indifféremment d’un côté ou de l’autre, composée d'une substance cutanée

molle, avec un groupe de verrues à son bord; paupières rouges, pattes noirâtres, iris blanc perlé.

Les oiseaux moins adultes ont le plumage du dessus des ailes et de la frise collaire d’un noir tirant un peu au gris brunâtre sur les ailes; rémiges bordées de blanchâtre ou de gris brunâtre; sous-alaires variées souvent de noir. Peau nue de la tête d’un rouge obscur, parsemée de rares poils noirs sur toute la surface et denses seulement sur la nuque. La bande foncée du bec plus large que chez l’adulte et tirant au brunâtre; l'orangé du bec moins pur.

G' Longueur de l’aile, 525 ; queue, 225; bec, 48 ; tarse, 84; doigt médian, 85; ongle, 32? millimètres.

Q Longueur de l’aile, 530 ; queue, 240; bec, 54; tarse, 95; doigt médian, 83; ongle, 28 millimètres.

« On ne le rencontre jamais sur les hautes montagnes ; à peine à 15° de latitude Sud atteint-il la hauteur de 5,000 pieds au-dessus du niveau de la mer et ne se trouve-t-il que rarement sur quelques pointes voisines des plaines, sans jamais s'étendre jusqu'aux régions tempérées; d’où nous concluons que circonserit pour l'Amérique Méridionale aux pays situés à l’est des Andes ou leurs contreforts, nous croyons pouvoir garantir qu'on ne le voit jamais à l’ouest de ces montagnes, vivant aussi dans les lieux où le condor ne paraît pas; remarque de statistique ornithologique qui pourra n’être pas sans utilité pour la science (1).

» Le genre de vie du sarcorhamphe dont nous nous occupons est tout à fait différent de celui du condor. Celui-ci par exemple aime les lieux découverts et dégarnis d’arbres, le sarcorhamphe papa ne vit que sur les montagnes et les collines basses couvertes de bois ou plus particulièrement dans les plaines boisées, préférant à toutes autres localités le terrain coupé de bois et de marais. Bien loin de montrer cette familiarité caractéristique des cathartes, il se cache toujours, ne paraît qu'à la dérobée et fuit l'approche de l’homme.

» Nous l’avons rencontré presque toujours par couples, maïs si rarement qu’on peut dire avec raison que son espèce est la plus rare de toutes. À peine en effet dans les pays qu’il fréquente le plus en pourrait-on comparer le nombre à la moitié de celui des condors, au quinzième de celui des auras et au centième au moins de celui des urubus; aussi n’est-il pas étonnant qu'on n’en voie jamais plus de quatre à cinq ensemble, encore faut-il que l’appât d’une proie commune les tente depuis quelques jours. Nous les croyons aussi moins voyageurs et plus casaniers que les autres espèces, fait dont la campagne de San Carlos, près de Santa Cruz de la Sierra, nous à offert un exemple frappant. Depuis la fondation de Santa Cruz, moins soigneux peut-être que les Indiens des Andes, placés d’ailleurs au milieu des bouquets des bois où la surveillance exacte des troupeaux devient impossible, les fermiers des environs de cette ville ont beaucoup de peine à élever leur bétail et perdent tous les ans un grand nombre de veaux, malgré la guerre à mort qu’ils ne cessent de faire aux rois des vautours, alors que leurs confrères n’éprouvent jamais les mêmes pertes en des lieux à peine éloignés de 10 ou 12 lieues et qu’en d’autres localités de la même province non moins favorables à la vie de l'oiseau dévastateur, les habitants n’en ont jamais Vus. | » Ce sarcorhamphe aime la lisière des bois. Il passe ordinairement la nuit sur les branches basses des arbres, assez souvent en société, et semble en chaque endroit

(1) Le témoignage de Stolzmann cité plus bas démontre que l’oiseau se trouve aussi sur la côte du Pérou.

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adopter une place à laquelle il revient tous les soirs, à quelque distance que ses courses de la journée l’en aient porté. Il est plus matinal que le condor. Chaque matin, soit seul, soit avec sa compagne, dès que l’aurore éclaire l’horizon, il prend son essor comme l’urubu et, planant surtout à la lisière des boïs, il parcourt les environs en cherchant à s’assurer par la vue ou par l’odorat si des jaguars ne lui ont pas laissé une proie facile et de la pâture pour la journée.

» Nous l’avons vu volant au-dessus des bois s’abattre tout d’un coup sur un cadavre qu'il ne voyait assurément pas. S'il n’aperçoit rien, il plane encore d’un vol léger, peu différent de celui du condor, sans jamais se laisser tomber sur sa proie et sans tourner dans les airs comme le condor et les cathartes, et après avoir ainsi parcouru la campagne il va, de même que le condor, au sommet d’un pic, se percher sur le faîte d’un arbre mort, voisin des troupeaux, pour attendre là que quelque vache ou quelque brebis mette bas; puis descendant avec rapidité, il parvient souvent malgré la mère à saisir le petit par le cordon ombilical et le tue. Nous avons vu une pauvre vache nouvellement délivrée prendre son veau entre ses pattes avec une sollicitude toute maternelle et le défendre contre deux ou trois sarcorhamphes qui n’attendaient que le moment favorable pour s’en emparer.

» Les urubus, si nombreux, sont la plupart du temps les premiers à se réunir autour du cadavre d’un animal dont ils se disputent entre eux la jouissance. Mais un sarcorhamphe papa vient-il s’abattre auprès, de suite les urubus se retirent à quelques pas dans la crainte de recevoir de lui des coups de bec, plutôt que par respect comme le croient les Américains ; ce qui, ainsi que nous le verrons plus tard, lui à valu dans plusieurs langues indiennes le nom de roi, de chef ou de capitaine des cathartes. Son bec est au moins aussi tranchant que celui du condor, ce qui fait qu’il déchire la peau des animaux avec la même facilité. Ses pieds ne lui servent pas plus qu’au condor pour saisir sa proie. Nous ne croyons pas, en conséquence, et nous n’avons jamais entendu dire aux habitants qu’il attaque d’autres oiseaux ni même des mammifères. Le vautour papa est peut-être de tous les vautours le moins familier et le plus difficile à tuer par surprise, parce que perchant au sommet des arbres il aperçoit facilement les chasseurs et s’envole au plus tôt.

» Nous n'avons jamais vu son nid, mais les Indiens nous ont assuré, comme ils l’ont fait à don Felix d’Azara, qu’il niche dans les boïs, dans les trous des gros arbres morts, et que ses œufs sont blancs. Les naturels nous ont appris aussi que le couple donne des soins assidus à ses petits qu’on voit ensuite accompagner leurs parents pendant quelques mois, à l'expiration desquels ils les abandonnent, et comme le plus souvent ces jeunes sont de sexe différent, ainsi que nous avons cru le remarquer pour les oiseaux qui ne pondent que deux œufs, ils se trouvent tout naturellement accouplés, de frère à sœur, finissant par former un mélange semblable à celui de leurs pères.

» Les habitants usent de tous les moyens pour les détruire. Souvent ils les tentent par une proie placée à une lisière d’un bois dans lequel ils se cachent, afin de les tuer à coups de fusil; maïs la chasse la plus singulière est celle qu’on leur fait aux environs de Santa Cruz de la Sierra, Comme ils ont l'habitude de revenir jucher . tous les soirs sur le même arbre, les habitants cherchent à découvrir cet arbre, et la nuit ils montent tout doùcement dessus, les mains garnies de gants épais, les saisissent endormis et puis les tuent. C’est ainsi qu’on nous à dit avoir réussi à en diminuer le nombre, Ils n’éprouvent point après leurs repas cette difficulté de voler qu’éprouve le condor à la suite des siens » (D’ORBIGNY).

« Beaucoup moins commun que le condor, je l'ai vu plusieurs fois planer entre Tumbez et Lechugal, et une fois seulement j’en ai vu un perché sur uni arbre de la forêt de Tambillo. Sur la côte on le connaît sous le nom de condor, dans la sierra sous le nom de buitri osteño (condor de la côte). Les habitants prétendent partout que sitôt qu’il se pose sur la charogne, tous les condors et les cathartes présents s’éloignent avec respect et attendent au loin jusqu’à ce que ce rapace soit rassasié » (STOLZMANN).

Xeveros, Santa Cruz (BARTLETT).

84 ORNITHOLOGTE

+3. — Catharistes atratus

Vultur atratus, Bartr., Trav. N.etS. Carolina, p.289 — Wrxs., Aimer. Orn., IX, p. 104, tb. LXXV, fig. 2.

Vultur aura, Daup., Trait., If, p. 19.

Vultur urubu, VieiL., Ois. Amér. Sept., tb. XI.

Catharista urubu, Vieir., N. D. 1. N., XIi, p. 401.

Cathartes fœtens. Licur., Doubl., p. 63 — Wrep., Beitr. Natg. Bras., KE, abth. I, p. 58 — Tscu., Faun. Peru., pp. 15 et 71 — Perz., OO S Te 0e

Cathartes aura, Spix, Av. Bras., I, p. 2.

Cathartes atratus, Sws. et Ricx., Faun. B. Amer. B., p. 6 — Cass., U. $. Astr. Exp., p. 173 — Sc. et Sazv., P. Z. $S.,1873, p. 301 — Nomencl. Av. Neotr., p. 1923.

Vultur iota, Jarp. et Wizs., Am. Orn., IT, p. 236.

Cathartes brasiliensis, BP., Consp. Av., I, p. 9.

Catharistes atratus, SHARPE, Cat. B. Brit. Mus., I, p. 24.

C. lolo nigro coruscante; trunco basi remigium albicantibus; capite, collo nudis, verrucosis, obscuro-nigris ; exlremo rostro albicante; cauda brevi, æquali (D'ORBIGNY).

Le plumage général de l'oiseau adulte est noir, lustré légèrement de verdâtre; les baguettes des rémiges primaires blanches jusque près de l'extrémité même; la page inférieure de ces rémiges blanchâtre, en grande partie basale. Tête avec la nuque et la moitié supérieure du cou antérieur dénudées, d’une couleur noirâtre, couvertes de nombreuses protubérances charnues, régulières, oblongues, présentant de longues lignes transversales sur le dessus de la tête et courtes au cou; il y en a plusieurs petites autour des yeux, surtout en avant, s’effacant à mesure de l'allongement du cou. Queue médiocre coupée carrément. Bec noir à l'extrémité blanche; pattes noirâtres ; iris brun.

Longueur de l'aile, 410; queue, 165; bec, 27; tarse, 81; doigt médian, 71 ; ongle, 21 millimètres.

Les petits sont couverts d’un duvet blanc, long et frisé, prenant graduellement une nuance roussâtre : tête noire.

Le premier plumage a une teinte brunâtre avec un peu de duvet sur le cou; les rides de l’oiseau adulte ne se dessinent qu’à la troisième année.

« Il est à remarquer que les familles d’urubus sont quelquefois dispersées à de grandes distances les unes des autres, comme nous l’avons reconnu dans toute la

partie sud de l'Amérique Méridionale, depuis le 32e de latitude, et dans toutes les régions élevées des montagnes, où les attire soit le voisinage d'habitations et des troupeaux, soit le voisinage de bois qui manquent en d’autres localités, tandis qu'il est des régions où l’on ne saurait faire un quart de lieue sans les trouver partout. Il nous est démontré que l’urubu ne fréquente point les déserts ni les grandes forêts dont il n'aime même les lisières que lorsqu'elles sont voisines des plaines; au contraire dans les campagnes habitées on le trouve à chaque pas, particulièrement autour des maisons, où il habite en troupes nombreuses. Rien de plus curieux que de le voir suivre les migrations des indigènes, s’arrêtant et se remettant en marche avec eux, fait qui peut expliquer la présence de quelques-unes de ses colonies isolées en des lieux qu’il n’habitait pas auparavant, comme le dit Azara (t. IIT, p. 20), au témoignage duquel il ne serait venu à Montevideo, que longtemps après la conquête, ce que nous croyons sans peine, car avant cette époque il n’aurait pu trouver en ces lieux ni arbres pour se percher, ni habitations entourées de bestiaux pour se nourrir.

» L’urubu est sans contredit, le plus commun de tous les oiseaux de proie, pour ne «pas dire de tous les oiseaux américains. Il n’est pas rare d’en voir des centaines réunies sur un seul cadavre. Sa familiarité et les services qu’il rend aux villes l’y font regarder en quelque sorte comme partie intégrante de la population, et comme d’ailleurs sa chaïr infecte n’est pas mangeable, comme il est dégoûtant au point de faire craindre de la toucher, ce qui fait qu’on ne peut tirer aucun parti ni de sa peau, ni de ses plumes, il est rare de voir les habitants, même dans les villes, où les lois ne le protègent pas, chercher à lui faire de mal ; aussi multiplie-t-il à l’infini partout, tandis que le condor et le roi des vautours deviennent de plus en plus rares.

» Pour faire mieux connaître la vie privée de l’urubu, nous allons tenter de le suivre dans l’emploi de ses journées.

» L’urubu passe la nuit soit sur les branches inférieures des gros arbres, soit sur les assises des rochers ou des falaises des côtes, ou bien sur le faîte des maisons, ou même sur les buissons, lorsqu'il ne trouve plus d'arbres. Comme il aime la société, il est rare de le voir seul. On le voit le plus souvent en nombre sur le même arbre ou sur le même toit. Il revient toujours au même gîte et les arbres sur lesquels il se perche se reconnaissent facilement à la fiente blanchâtre dont ils sont couverts, ce qui les fait promptement périr. À l'attitude du repos, on le voit la tête rentrée dans les épaules, le bec horizontal, les pattes verticales et les ailes légèrement pendantes, position qui lui donne un air stupide et disgracieux. L’urubu est de tous les oiseaux celui qui se couche le plus tard, car il vole encore au crépuscule ; c’est aussi le plus matinal de tous. En cas de mauvais temps et de pluie il reste au gîte quelques moments de plus, secouant la tête par intervalles, et si la faim ne le presse pas il y demeure toute la journée; mais quand il fait beau, c’est au crépuscule du matin qu'il prend son essor. A-t-il en réserve quelque part une proie entamée de la veille, il sy rend à l'instant et déjeune. N’a-t-il au contraire aucune provende assurée, il parcourt d’un vol circonspect les environs de sa demeure, s’élevant quelquefois très haut, comme pour s’assurer s’il n’apercevra pas au loin quelque réunion de ses congénères. S'il ne voit ou ne rencontre rien, il va de suite s’abattre sur une muraille, une barrière, un poteau ou sur l’arbre le plus voisin de quelque habitation; de là, la tête repliée entre les épaules, il regarde attentivement autour de lui, restant quelquefois ainsi des heures entières à ce poste pour ne s’envoler que lorsqu'un autre urubu plus fort vient l’en débusquer. S'il y a quelque proie aux environs, il passe toute la journée près des habitations et couche dans les bois du voisinage.

» L’urubu est incontestablement l’oiseau qui peut rester le plus longtemps sans manger; mais s’il arrive qu’à la portée de l’observatoire qu’il s’est choisi on tue un bœuf ou un mouton, il descendra soudain et viendra disputer aux chiens du logis les intestins de l’animal jetés au loin dans la campagne, bientôt suivi de quelques autres des siens et de quelques caracaras à la piste dans le voisinage; de sorte qu’en moins de rien il n’en restera plus aucun vestige. On le voit même souvent attendre que quelque besoin fasse sortir les habitants de la maison, les suivre à l’écart et se repaître

de leurs déjections. C’est ainsi, comme nous l’avons dit, que dans les villes du Pérou il remplace avantageusement pour les habitants le perenoptère des Égyptiens, en purgeant les rues des immondices de toute sorte que laissent s’y accumuler l’indolence et la paresse des citoyens, complices à cet égard de la négligence des autorités. Les Espagnols ont si bien senti la nécessité de protéger les urubus, que dans les villes de Lima et d’Arequipa, quiconque en tue un est passible d’une amende de 50 piastres (250 francs) ; aussi les y voit-on toute l’année descendre sans crainte des toits des maisons dans les cours et dans les rues.

» Comme les condors, ils suivent sur les côtes maritimes les troupes d’otaries ou de phoques, ou les innombrables volées d'oiseaux de mer qui couvrent quelquefois de grandes portions de la côte. Lors de la descente sur le Paraguay et sur le Parana jusqu'à Buenos Ayres de ces immenses radeaux (angadas) mis en mouvement par plus de trente rameurs et qui portent assez de bestiaux pour la nourriture de leurs équipages, l’urubu suit en troupes nombreuses ces caravanes fluviatiles et s’arrète avec elles dans l’espoir de saisir au passage quelques morceaux de chair ou les restes des repas de leurs conducteurs qui couchent habituellement à terre.

» Lorsqu'un urubu aperçoit en rase campagne le cadavre d’un animal, il se met de suite en devoir de l’entamer par les yeux, par la bouche ou par les autres orifices, mais il n’est pas longtemps seul à la besogne. Un grand nombre des siens se joignent à lui avec les caracaras, leurs fidèles compagnons de fortune. Une journée suffit pour en assembler des milliers. Alors acharnement égal entre tous et rixes de tous les côtés, les plus affamés poussant les autres et cherchant à les chasser à coups de bec. Leurs luttes présentent un spectacle assez singulier; ils sautent continuellement les uns contre les autres, et de loin on les croirait en danse. Quand ils sont parvenus à détacher un morceau trop gros pour être avalé, deux d’entre eux se mettent à le tirer chacun de son côté, espèce de joute à laquelle se joint quelquefois en tiers un caracara. Ils font alors entendre, maïs alors seulement, une espèce de croassement rauque assez semblable à celui du corbeau d'Europe. On les voit aussi, sans motifs apparents, s'élever tous à la fois de quelques pieds pour retomber de nouveau l'instant d’après sur leur proie. Quand ils sont très nombreux les plus avides s’acharnent sur l’animal, occupés à en arracher les lambeaux ; les autres, en bien plus grand nombre, se promènent à une certaine distance, perchent sur les arbres des environs ou tournoient au-dessus à diverses hauteurs dans les aïrs, ceux-ci digérant le repas déjà fait, ceux-là se préparant au repas à faire en attendant leur tour d'y être admis.

» Le tournoïiement dont nous venons de parler est pour l'habitant des campagnes un signe infaillible qu’il va trouver au-dessous le cheval ou la vache qui lui manque. I] ne saurait rendre un plus grand service aux urubus que de dépouiller de sa peau le cadavre de l’animal, car ces oiseaux ne peuvent en entamer les parties dures. Aussi les voit-on s’écarter de la bête dès que le propriétaire s’en approche pour l’écorcher ; mais l'opération terminée, ils se rassemblent de nouveau, toujours plus nombreux, autour des chairs dénudées et les réduisent en un jour ou deux à l’état de squelette parfait, ne laissant que les tendons les plus durs auxquels ils reviennent même bientôt s’ils ne trouvent pas de meilleure nourriture. Ces festins d’urubus les réunissent tant qu’il reste quelque chose à manger. Les mieux repus demeurent encore un jour aux environs, puis ils se dispersent et vont de nouveau ailleurs chercher fortune.

» Quand les urubus sont poursuivis immédiatement après leurs repas, ils ont srand’peine à s'envoler et dégorgent la nourriture qu’ils viennent de prendre, non pas tant peut-être pour accélérer leur fuite en allégeant le poids de leur corps que pour obéir à l'instinct qui les porte à vomir leur manger devant les caracaras qui les poursuivent, afin de leur échapper en retardant leur poursuite.

» L’urubu n’attaque jamais un animal vivant ; il se contente de ceux qu’il trouve morts dans la campagne. Nous avons vu en Patagonie des réunions d’urubus des plus nombreuses. On avait tué dans un seul établissement 12,000 têtes de bétail pour les saler, en vue d’une opération commerciale, Pendant cette boucherie de quelques

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mois, les os encore assez charnus avaient été entassés au bord du Rio Negro, ce qui ne cessa d’y attirer des urubus et des caracaras que devait séduire une si riche et si facile curée ; aussi les carcasses en étaient-elles incessamment couvertes, et nous ne croyons pas exagérer en évaluant à plus de 10,000 le nombre d’urubus réunis alors sur ce point.

» La familiarité des urubus est extrême. Dans la province de Mojos, lors des distributions de viandes faites aux Indiens, nous en avons vus leur en enlever des

. morceaux au moment même où ils venaient de les recevoir. À Conception de Mojos,

au moment d’une de ces distributions, un Indien nous prévint que nous allions voir un urubu des plus effrontés connu des habitants parce qu’il avait une patte de moins. Nous ne tardâmes pas en effet à le voir arriver et montrer toute l’effronterie annoncée.

>» On nous assura qu’il connaissait parfaitement l’époque de la distribution qui a lieu tous les quinze jours dans chaque mission, et la semaine suivante étant à la mission de Magdalena, distante de 25 lieues de celle de la Conception, à l’heure même d’une distribution semblable, nous entendîmes crier les Indiens et reconnûmes l’urubu boîteux qui venait d'arriver. Les curés des deux missions nous ont garanti que cet urubu ne manquait jamais de se trouver aux jours fixés dans l’une et dans l’autre, ce qui dénoterait dans l’urubu un instinct très élevé joint à une grande mémoire rare chez les oiseaux.

» Un autre fait, s’il faut l’admettre, prouverait que l’urubu n’est pas moins audacieux que familier. On nous a donné pour certain qu'il ne craint pas de disputer sa proie même au terrible jaguar.

» La marche de l’urubu est grave et lente; il allonge beaucoup les jambes pour faire de grands pas ; mais quand il est pressé d’arriver sur une proie ou de se sauver, il saute des deux pieds à la fois, surtout s’il veut s'envoler. En général il marche peu.

» Son vol est quelquefois élevé lorsqu'il cherche pâture ou qu'il sent l’approche de l’orage, maïs ordinairement il est bas et se fait entendre de loin. L’urubu diffère beaucoup de l’aura par son vol, car il plane rarement et ne peut parcourir un grand espace sans mouvoir ses ailes, tandis que l’aura plane tout à fait comme la buse. Lorsque le temps est à l’orage, l’urubu s’élève en tournoyant en troupes nombreuses à une grande hauteur et se perd alors au sein des nuages, d’où quelquefois il se laisse tomber avec bruit comme une flèche jusqu'au ras du sol, puis reprend tranquillement son vol ordinaire ou recommence à monter en tournoyant pour aller rejoindre ses compagnons qui l’attendent dans les aïrs. Il vole contre le vent avec une extrême facilité, mais s’il commence à pleuvoir, il se pose sur les branches inférieures des arbres et cherche à se préserver de la pluie. Les aïles basses, la tête enfoncée entre les épaules, il attend le retour du beau temps, va se percher alors au faîte d’un arbre ou sur le pignon d’une maison, se tourne du côté du vent et étend ses ailes qu'il tient des heures entières à demi ouvertes sans se fatiguer. Rien de plus singulier que de voir après un orage un grand nombre d’urubus rangés en ligne sur une maison, ayant tous leurs ailes ouvertes pour les faire sécher; quand au contraire il fait grand chaud, on les voit également ouvrir les ailes pour recueillir le peu de fraîcheur qui circule dans l’air.

» Au temps des amours qui ont lieu de novembre en février, l’urubu se réunit par couples. Il s'éloigne alors des lieux qu’il habite ordinairement et cherche un endroit écarté propre à recevoir ses œufs. Le plus souvent il les dépose dans un trou de rocher ou dans les anfractuosités des hautes falaises qui bordent dans beaucoup d’endroits les grandes rivières d'Amérique. On nous a garanti qu’au sud, dans les parties froides, il fait son nid sur les saules des bords des fleuves ou sur les buissons, et qu'il le compose alors d’épines et de petites branches; mais dans les parties chaudes nous pouvons assurer qu'il ne fait aucun nid, se contentant de déposer ses deux œufs sur la terre.

» Ces œufsont sur le grand diamètre 7 centimètres 1/2 et sur le petit 5 centimètres. Ils sont d’un blanc sale, légèrement verdâtre, semés de taches d’un brun violet, irrégulières, de grandeur variable, le plus souvent arrondies, en plus grand nombre sur le gros bout que sur l’autre. Le couple donne à sa nichée et aux jeunes des soins

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