‹ Ornithologie du PérouChapitre 6 sur 288 · L. TACZANOWSKT · texte numérisé non relu

L. TACZANOWSKT

Le territoire actuel de la République Péruvienne occupe une surface trois fois plus vaste que celle de la France et renfermée entre les 3 et 93e degrés de latitude Sud. Comme la question des frontières de cette République n’est pas encore définitivemert réglée avec les États voisins, je me crois obligé d'indiquer les territoires réclamés, mais qui sont de fait dans la possession du Pérou ou non; d’autant plus que les frontières «ctuelles ne sont pas exactement indiquées sur les cartes de l’Amérique Méridionale. J’aborde donc ces questions, car comme ces territoires ont été explorés par plusieurs naturalistes, on pourrait contester les espèces y recueillies comme n’appartenant pas au territoire péruvien.

La question est des plus embrouillées sous ce rapport avec la République de l’Ecuador. Ce pays, se basant sur la division antérieure, du temps de la domination espagnole, en vice-royautés (vireynatos), étend ses prétentions à une partie de la province de Tumbez, renfermée au nord et au sud entre les rivières Zurumilla et Tumbez, et à l’est et à l’ouest entre la chaine des Cordillères et l'Océan; on voudrait donc pousser la frontière jusqu’à la dernière de ces rivières, tandis que les Péruviens considèrent la Zurumilla comme leur frontière naturelle et légale. Comme la ville de Tumbez, chef-lieu de la province, située dans la partie réclamée, est purement péruvienne et possède les autorités nommées par le Gouvernement de Lima, on doit considérer comme péruvien tout ce territoire, Jusqu'à ce que la question des frontières soit définitivement réglée. — En réalité, c’est une très petite portion du terrain, relativement à la surface des deux pays.

Beaucoup plus importante est la question de frontière, dans la partie

orientale des deux Républiques. Tandis que l’'Ecuador veut avoir l’'Amazone pour ligne de démarcation, le Pérou s’est emparé d’une petite bourgade, Andoas, située au nord sur la rivière Pastaza; et de là, il dirige sa frontière en ligne presque parallèle au fleuve, jusqu’à sa jonction avec Ja rivière Putumayo, qui coule du nord-ouest vers le sud-est et joignant sa frontière au Brésil. Il s’agit donc d’un territoire vaste, fournissant une quantité considérable de caoutchouc, de salsepareille et autres produits forestiers. Il est difficile de décider sur la légalité des prétentions des deux pays; Villavicentio prétend dans sa Géographie de l’Ecuador, qu’Andoas a toujours été une colonie de l’Ecuador. Ce n’est cependant que quand la paroisse étant devenue vacante dans cette ville et l'autorité spirituelle ayant négligé d’y établir un curé, l’évêque de Moyobamba y envoya un prêtre, et que de ce moment date la domination péruvienne. On m'a dit aussi à Moyobamba, que dans les derniers temps on a trouvé dans les archives de cette ville des documents importants qui prouvent que cette localité est légalement péruvienne. Sans préjuger‘la justesse des prétentions de ces deux pays, je considère Andoas comme péruvien; car 1l est gouverné actuellement par le Pérou.

La question avec le Brésil est bornée à un petit triangle, renfermé entre la rivière Putumayo d’un côté, Amazone de l’autre, et une ligne entre le nord de Tabatinga et la rivière de Putumayo du côté du nord: Ce territoire, sur les cartes péruviennes, porte le nom de territortio ocupado por el Imperio de Brazil (territoire occupé par le Brésil). Tabatinga est une colonie purement brésilienne.

Enfin dans la question avec la Bolivie, il s’agit d’un petit district du littoral, Quillagua, où les autorités sont tour à tour péruviennes et boliviennes. Sur les cartes péruviennes celte partie est indiquée sous Île nom de ferritorio pretendido por la Bolivia (territoire réclamé par la Bolivie).

Le vaste territoire péruvien est traversé dans toute sa longueur, depuis le sud jusqu’au nord, par la chaîne gigantesque des Cordillères, portant aussi le nom des Andes (1). Qui n’a pas voyagé pendant des mois entiers

(1) Cordillera signifie tout simplement chaîne et est employé au Pérou dans ce sens. On croit qu'Andes doit provenir du nom quichua anta (cuivre), car ces montagnes sont riches en ce métal,

dans ces montagnes, traversées par des ravins profonds, qui n'a pas vu le labyrinthe de ces cimes et de ces crêtes, de ces ravins et de ces vallées, ne peut avoir aucune idée de l’immensité de cette chaîne qui n’a pas de pareille au monde, ni de la difficulté du voyage au Pérou et dans les pays voisins. Pour donner une idée approximative du colosse des Andes, j'indique que pour traverser cette chaîne dans une largeur de 6 degrés, plus ou moins, il faut employer au moins 20 jours, sans un repos d’une seule journée; mais ce voyage dans les circonstances ordinaires ne s’effectue qu’en un mois et la longueur de cette distance en ligne droite ne dépasse pas 3 degrés 1/2 géographiques.

Je sais par expérience que ceux qui n’ont jamais vu de pareilles montagnes s’en font souvent une idée fausse, se représentant une chaine régulière, à direction constante, avec un système de branches latérales, traversées de ravins et de vallées. En réalité, c’est un système des plus embrouillés, où 1l est difficile souvent de reconnaître la ligne de séparation des deux systèmes importants des eaux ; car les sommets des chaines latérales s'élèvent souvent au-dessus de ceux de la chaîne principale, prenant la direction de cette dernière, tandis que la chaine principale s’écarte de côté, comme si c'était une branche de deuxième ordre. Un voyageur sans expérience tombe souvent en erreur, prenant les points culminants de la route pour la crête de la chaîne principale, tandis qu'il ne traverse qu'un des embranchements latéraux. Si nous pouvions transporter sur le papier, avec une exactitude précise, une chaine pareille, elle se présenterait aussi sinueuse que l’est une rivière traversant une plaine.

J'ai fait cette remarque pour prévenir le lecteur qu'il ne faut pas s’'imaginer que cette chaîne soit un prisme triangulaire régulier, couché Sur une de ses parois sur une plaine. Si on rencontre par exemple une pareille expression « sur le versant oriental de cette chaîne, » il ne s’ensuit pas que cette pente soit tournée absolument vers l’Orient, car dans certains cas cette pente peut avoir une direction locale tout à fait opposée. Une semblable expression n’indiquerait alors que la direction orientale des eaux.

Comme je lai dit plus haut, la direction des Cordillères est du Sud au Nord, ou plutôt du Sud-Est au Nord-Ouest, plus ou moins parallèlement au bord de l’Océan Pacifique. Vers 10° de latitude Sud,

12 GÉNÉRALITES

la chaîne se divise en deux branches, d’une importance égale; entre ces deux chaînes coule le Marañon (1) le long d’une vallée très étroite, dans la direction des deux chaînes, jusqu’à sa jonction avec la rivière Chinchipe, ce qui a lieu au voisinage de la colonie Bellavista; d’où il se courbe vers l’Est, et après avoir traversé la chaîne orientale, y formant une chute nommée Pongo de Manserriche, le fleuve entre dans la plaine de Maynas (2).

Ainsi donc la chaine des Cordillères occupe une grande partie du territoire péruvien, 20° dans la longueur, et de 2 à 4° géographiques dans la largeur; ce qui fait à peu près 24,000 lieues carrées pour les Andes péruviennes, qui ne sont qu’une petite portion de l'énorme chaîne, dont une extrémité se baigne dans le détroit de Magellan, tandis que autre va se perdre dans les plaines giaciales de l'Alaska.

À l’ouest de la chaîne, du côté du Pacifique, il n’y a point de plaines proprement dites; elles y sont réduites à des bandes côtières étroites, ou plus souvent encore à des vallées triangulaires aux embouchures des rivières. En revanche, après avoir dépassé la chaine à l'Est, on y aperçoit des surfaces infinies, parfaitement planes, comme une mer couverte de forêts, où l’on n’aperçoit aucun îlot, aucun rocher isolé. Il n'y a pas de ces pentes légères, ni de ces transitions insensibles des montagnes en plaines : d’un côté il y a une paroi de rochers inaccessibles, de l’autre une plaine sans fin, et les deux aussi nettement tranchées qu’un rocher au milieu de la surface de l'Océan. — En quittant les montagnes et en se dirigeant vers Orient on ne voit plus de montagnes jusqu’à l’embouchure de l’Amazone et ce n’est qu’aux environs d’Obidos qu'il y a quelques collines peu élevées. En quittant la plaine pour se rendre vers l'Occident, on ne voit plus de plaine, si ce n’est la surface du Pacifique, qu’on peut atteindre après un mois de voyage pémible.

(1) Le peuple du Pérou septentrional, parlant principalement l’idiome quichua emploie le nom de m«œrañon pour exprimer un grand fleuve. Il est donc possible que les conquérants espagnols aient appliqué une expression générale à ce fleuve, ou que le peuple actuel donne par ignorance le nom de son fleuve à toutes les grandes rivières, comme il m'est arrivé quelquefois de rencontrer des ignorants qui donnaient le nom de la Vistule aux autres fleuves étrangers. La première de ces opinions me paraît être vraisemblable.

(2) Dans le département de Loreto on appelle maynas les plaines boisées situées sur le haut Amazone, et sur les rives de l’Huallaga et de l’Ucayali. En outre, la partie renfermée entre les deux dernières rivières est connue sous le nom de pampas del Sacramento,

On voit donc qu'on peut partager la surface totale en deux parties tout à fait différentes, dont l’une occidentale est élevée, sillonnée, inésale, centre de l’ancienne civilisation, siège de la tribu puissante des Incas, inépuisable dépôt des trésors minéraux, patrie des tremblements de terre, source d'innombrables courants d’eau se réunissant entre eux et descendant sur les deux côtés de la chaîne en y emportant le limon, le sable et souvent l’or; l’autre partie orientale plate, couverte d’une seule masse de forêts vierges impénétrables, arrosée par les fleuves les plus grands du monde, chaude et humide, sièce de l’ignorance et du cannibalisme, patrie des oiseaux les plus splendides et des moustiques les plus cruels, paradis du naturaliste, enfer pour l’homme. Le lama sera le symbole de la première, le jaguar de la seconde.

Ayant maintenant une idée générale sur la répartition des montagnes et des plaines du territoire péruvien, passons à la question importante de la distribution des forêts dans cette région riche sous tous les rapports. On peut accepter comme règle générale que les forêts couvrent en masse non interrompue la pente orientale jusqu’à la hauteur de 11,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, c’est-à-dire jusqu’à la région nommée puna, où à cause des conditions climatériques la forêt ne peut pas se développer. Depuis cette altitude jusqu’à la frontière du Brésil la forêt est continuelle avec des interruptions très peu importantes, arrosée par les fleuves Ucayali, Huallaga, Amazone, Napo, Pastaza, Morona, Javari. Au contraire le versant occidental des Andes méridionales, compris entre la frontière de la Bolivie et le point de la division de la chaîne en deux branches, est complètement dépourvu de forêts. Sur la chaîne occidentale des Cordillères péruviennes la disposition des forêts présente un phénomène des plus singuliers. Elles paraissent manquer en en entier jusqu’à 6° de latitude Sud, et ce n’est que depuis cette latitude que les forêts commencent à apparaitre çà et là sur les deux versants de la chaine, ne s’abaissant nulle part au-dessous de 5,000 pieds d’altitude. La même loi s'applique aussi à la pente occidentale de la chaine orientale, d’où il suit que chaque vallée du Pérou septentrional, dont le fond est au-dessous de 5,000 pieds, est dépourvue de forêts proprement dites.

Pendant mes voyages dans cette partie du Pérou septentrional, j'ai visité toute une série des rivières traversant les vallées profondes, entre autres Chota, Malleta, Socota, Secuya, Utcubamba, effluents du Marañon, les ruisseaux Chancay et San Gregorio, du système du Paci-

fique (1), enfin le Marañon même dans deux points différents. Un vaste panorama me permettait souvent de constater la distribution des forèts dans des lieux que je n’ai pas abordés. Non satisfait de mes propres observations, j'interrogeai partout les habitants de la contrée, surtout les marchands, qui voyagent beaucoup. Tous m'ont assuré que les forèls ne descendent dans les vallées et les ravins chauds dans aucune localité du système du haut Marañoen, ni dans la partie septentrionale de la côte péruvienne.

On émet souvent l'opinion que les lieux non boisés actuellement étaient autrefois couverts de forêts, et que l’homme les a détruites pour obtenir les pâturages. Je ne doute pas que des faits pareils n’aient pu avoir lieu autrefois et n'aient encore lieu actuellement, comme J'en ai été témoin dans une localité nommée Guarimarca. Je ne peux pas cependant accepter l’opinion que l’homme puisse être cause du manque complet des forêts dans les parties chaudes du Pérou nord occidental. Pour le prouver J'ai plusieurs raisons. Les lieux pareils ont loujours leur flore spéciale, dans laquelle les acacias et les cactus sont dominants ; tandis que dans les lieux où la forêt a été coupée, les mêmes espèces d’arbres qui croissent dans la forêt voisine sont les premières à se développer. La rapidité avec laquelle les forêts se développent dans les endroits pareils est étonnante. Jai vu à Huayabamba une forêt de dix ans, qui avait l’aspect d’une de nos forêts de quarante ans. À Maynas, les fermiers sont obligés de nettoyer leurs pâturages trois fois par an, autrement ils seraient complètement envahis par la végétation forestière. La généralité de la loi citée plus haut peut aussi servir de preuve sous ce rapport. En général la partie supérieure des plateaux péruviens, dans les limites entre 7,000 et 9,000 pieds, est beaucoup plus peuplée que la partie chaude entre 0 et 5,000 pieds. Il serait done étonnant que dans de pareïlles conditions les grandes surfaces des forêts restassent dans les lieux élevés, tandis qu’elles seraient détruites dans les parties chaudes. Je ne peux pas citer un seul cas où il y aurait une forêt au-dessous de 5,009 pieds !

(1) La plus grande partie des rivières et des ruisseaux péruviens n’a pas de noms constants et en change dans les différentes localités où ils passent. Aïnsi la rivière Chota, avant de se réunir avec le Marañon, est connue sous le nom de Æio Chamaya, sous lequel elle est mentionnée par Humboldt ; la rivière Chancay est connue à son embouchure sous le nom de Æio de Lambayeque, ete.

Le système d’eau occidental, très peu développé, est réduit à un petit nombre de ruisseaux coulant avec une grande rapidité des plateaux voisins. La rivière Santa est considérée comme la plus grande des rivières péruviennes de ce système, traversant le département Anchachs et se jetant dans l'Océan, auprès du port Santa. Il me paraît cependant que cette rivière n’a que le cours le plus long, et que c’est le Tumbez qui conduit la plus grande quantité d’eau; ses sources sont dans les plateaux de l’Ecuador et l'embouchure dans la baie du Guayaquil. — Toutes les autres rivières péruviennes du système occidental ne sont que des ruisseaux courts et alimentés par très peu d’eau dans la saison sèche. A l'exception du Tumbez et du Lathira qui sont navigables à une petite distance de leur embouchure, aucune des autres ne l’est.

Il n’y a sous ce rapport aucune comparaison avec le système de l'Océan Atlantique, arrosant la grande plaine orientale par une multitude d’artères de premier ordre, parmi lesquelles domine l’Amazone. — Ce magnifique fleuve, après avoir quitté les Cordillères, par le rapide de Manserriche, entre dans la plaine et conduit ses eaux sur une longueur de 3,000 milles anglais, accessibles aux bateaux de 250 tonnes depuis l'embouchure jusqu’à Manserriche. Sur le territoire péruvien, l’Amazone reçoit du côté gauche les eaux des rivières Pastaza, Morona et Napo ; du côté droit, celles de l'Huallaga et de l’Ucayali, sa puissante rivale, que l'ingénieur péruvien Werthemann considère comme mère de toutes les rivières péruviennes Je ne cite pas toutes les autres rivières navigables, mais plus petites, comme Tigre, Chambirayacu, Javari, et une quantité d’autres.

Ce système gigantesque, le plus riche du monde, touche d’un côté le centre de la Bolivie et de l’autre côté l’Ecuador et la Colombie méridionale.

C’est ainsi que se présenterait à notre vue le territoire péruvien, s’il nous était possible de le voir à la fois d’une grande hauteur, depuis le fleuve Tumbez jusqu’à la rivière Loa, et depuis les déserts sablonneux de la côte jusqu’à la frontière du Brésil. J’ai (âäché de présenter cette esquisse aussi courte que possible, sachant par expérience qu’une relation fort étendue empêche souvent une impression précise des tableaux dans notre imagination ; les contours bien tranchés et simples se fixent mieux dans notre mémoire que les tableaux remplis de détails.

16 GÉNÉRALITEÉS

rs = a

Il est évident qu’une quantité aussi considérable de plateaux, renfermés eutre le niveau de la mer jusqu’à plus de 20,000 pieds d'altitude, présente une grande variabilité de conditions climatériques et géognostiques qui sont en rapport avec une richesse inépuisable de formes végétales et animales. C’est au Pérou particulièrement, dans l’Ecuador, en Colombie et en Bolivie que cette variabilité atteint sa limite possible. Réellement il suffit souvent de traverser dans ces pays une crête des Cordillères, de passer d’une pente d’une vallée profonde à son côté opposé ou de s'élever à 1,000 pieds de plus pour trouver des formes nouvelles qu’on ne voyait pas précédemment. Comme la variabilité des faunes dépend du caractère des différentes localités, le naturaliste ne peut pas se passer d’une connaissance au moins approximative des types principaux du territoire de ce vaste pays.

Chaque voyageur distingue facilement au Pérou quatre régions différentes, dans lesquelles on peut renfermer toutes les contrées de ce pays, c'est-à-dire : la côte (costa), la sierra, les pâturages alpins (puna) et les forêts (montana). La connaissance plus détaillée du pays procure encore plusieurs subdivisions bien différentes entre elles. En partageant donc à l'exemple des autres voyageurs le territoire péruvien en quatre types principaux, j'ai cru utile d’y introduire plusieurs sous-types en les caractérisant brièvement. |

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