‹ Ornithologie du PérouChapitre 78 sur 288 · NAN · texte numérisé non relu

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Les anciens Péruviens ont fait moins d'attention à ces petits bijoux ornithologiques que les autres peuples. Tandis que les Mexicains ont eu leurs légendes, prétendant que les âmes des guerriers passaient après la mort en ces petits oiseaux, je n’a rien entendu de pareil au Pérou. Tout le monde les connaît sous le nom ancien de quinde, ou en espagnol, pica-flor, ou chupa-flor, qui veut dire pique-fleur ou suce-fleur, mais personne ne s’en intéresse plus que de chaque autre oiseau. Aux plumes des trogons et du pyrocéphale rubiné on attache une certaine qualité de sorcellerie; je suppose donc qu’on ignore la beauté des colibris ou qu’on ne sait pas l’apprécier.

Une ignorance pareille est facile à expliquer. La structure particulière de leurs plumes brillantes est cause que les couleurs splendides ne se laissent voir que dans certaines directions favorables, et surtout quand l'observateur se trouve dans une position intermédiaire entre l’oiseau et la source de la lumière, ou dans certains cas dans une position intermédiaire de l'oiseau. Cette circonstance, combinée avec la mobilité extraordinaire des oiseaux-mouches et leur petitesse font que l’observateur ordinaire peut rarement remarquer les couleurs splendides. Il n’est donc pas étonnant que l’Indien apathique n’ait pas fait d'attention à ces belles créatures; au contraire, il faut s’étonner que l’Indien mexicain, beaucoup moins civilisé que celui du Pérou, en fût charmé.

Généralement on prétendait que les forêts chaudes des plaines de l'Amérique Méridionale sont la patrie principale des oïiseaux-mouches. Cette erreur a certainement sa source dans l’opinion que la végétation la plus riche de cette région abonde en fleurs où se nourrissent les colibris,

Les forêts chaudes du système de lAmazone possèdent un nombre considérable de leurs espèces, mais la vraie patrie des oiseaux-mouches est dans les montagnes, où la variabilité infinie des conditions climatériques facilite à ces oiseaux la recherche de la nourriture convenable, dans des migrations tout au plus de quelques kilomètres. Pendant mes voyages Je rencontrais le plus de colibris dans la région du passage des forêts humides en pâturages, c’est-à-dire entre les limites de 8,000 à 15,000 pieds au-dessus de la mer. Cette région est connue au Pérou sous le nom de la ceja de la montaña, couverte souvent d’un épais brouillard blanc et remplie de fleurs, surtout dans la saison humide, depuis décembre jusqu’en avril; la verdure sombre de la forêt et des broussalles est alors parsemée de nombreux bouquets des différentes couleurs. C’est le paradis de l’ornithologiste.

L’abondance des oïseaux-mouches dans la région des forêts n’exclut pas leur présence dans les autres localités péruviennes, quoique en nombre moins considérable, et on peut accepter pour règle qu’on trouve les colibris partout où une végétation même pauvre couvre le terrain. Outre les déserts sablonneux et rocheux de la côte et la région des neiges éternelles (au-dessus de 15,000 pieds), on peut les chercher partout et partout on les trouve pour sûr, au moins quelques espèces. Même la puna ou la partie élevée des pâturages alpestres, possède ses oiseaux-mouches.

Les oiseaux-mouches, par leur moyen particulier de se nourrir, ont occupé dans l’économie naturelle une position pour laquelle aucun des animaux inférieurs ailés ne peut rivaliser. Cette position, occupée dans Ancien Monde par les insectes apiformes et les papillons, est envahie dans l'Amérique Méridionale par les colibris, aux dépens de ces insectes. Quelles myriades d’abeilles et de bourdons pourrait nourrir l'Amérique Méridionale, sans les oiseaux-mouches, et quel est le profit pour l’Europe qu'il n’y ait pas de ces oiseaux! Personne n’a pas encore fait attention à cette circonstance ; cependant il est évident que l'abondance des oiseauxmouches, visitant sans cesse les calices des fleurs, serait en état de réduire au minimum la présence des abeilles. Les papillons de PAmérique Méridionale ne pouvant pas supporter la concurrence avec leurs rivaux plus forts, ont développé leurs habitudes dans une autre direction. Tandis que ceux de l’Ancien Monde puisent en grande partie le nectar des fleurs, les papillons de l'Amérique Méridionale se rassemblent au bord des ruisseaux, sur les fruits en décomposition, sur les excréments

des animaux, et sucent l’humidité et les différentes ordures. Pendant les six années de mon séjour en Amérique je ne me souviens pas d’avoir vu un papillon sur une fleur. Le fait est excessivement curieux de l’exclusion par les colibris d’un groupe tout entier d'insectes de sa position naturelle et de l’accommodement de ces derniers à une vie tout à fait différente.

Les colibris doivent remplir un rôle important dans la fécondation des fleurs. J’ai vu beaucoup d'individus à front jauni de pollen, et ce sont des agents agissant d’une manière plus active et plus puissante que les insectes. L’oiseau-mouche, personnification de la mobilité, pouvant en une minute enfoncer son bec dans une dizaine de calices, occupé de cette besogne toute la journée, agit beaucoup plus rapidement que les hyménoptères restant longtemps sur une fleur et perdant beaucoup de temps à la construction de leurs gâteaux et l’approvisionnement de leur progéniture. Il y a des fleurs que les oiseaux-mouches ne touchent Jamais, les orchidées paraissent y appartenir sans exception.

J'ai peu de données pour pouvoir estimer les qualités intellectuelles des oiseaux-mouches; je ne peux pas cependant être en accord avec l’opinion de quelques-uns des voyageurs qui leur attribuent ces qualités très peu développées. Ces observateurs s'appuient sur les mouvements automatiques des colibris pendant la visite des fleurs, semblables à ceux de certains insectes, et sur le manque de l’expression dans l’œil. La première raison ne prouve rien et peut être attribuée à leur vivacité naturelle, pour laquelle les mouvements brusques sont une nécessité physiologique. Quant au manque de lexpression dans l’œil, les colibris ne l’ont pas moins que beaucoup d’autres oiseaux. L'expression des yeux ne dépend pas de l’œil même, mais de son entourage, et surtout de la peau, qui se plissant de différentes manières donne à l’œil une expression de la colère, de la joie ou du chagrin. Si on peut voir dans le regard de certains oiseaux de proie une expression de cruauté et de l’audace, on ne peut l’attribuer qu’à la proéminence et le voisinage du bec du sourcil, ce qui imite le sourcil plissé de l’homme. Mais comment chercher l’expression dans l’œil d’un petit oiseau dont l’entourage est couvert de plumes et dépourvu de muscles destinés à changer la physionomie? |

La structure des oïseaux-mouches correspond parfaitement à leurs habitudes. Les systèmes osseux et musculaire du vol sont surtout aussi fortement développés que dans peu d’autres oiseaux. Le sternum est si volumineux qu’il couvre la plus grande partie de la cavité abdominale,

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à crête très élevée servant de point d'appui aux muscles pectoraux très forts. Les os du bras et de lavant-bras sont très courts, facilitant les vibrations alaires très vives. En revanche les pattes très petites et faibles ont perdu la qualité de locomotion et ne peuvent servir qu'à se percher. L’oiseau-mouche n’est pas en état de faire un pas à l’aide des pattes, ce que j'ai pu constater sur les individus à aïle cassée; en se tournant sur une branche ils sont obligés de se servir des ailes. La structure du crâne rappelle un peu celle des pics : les os hyoïdaux également allongés servent, de concert avec les muscles correspondants, à prolonger leur langue longue et cylindrique pour sucer le nectar des fleurs. Le bec mince, plus ou moins long, droit ou plus ou moins courbe, est appliqué ordinairement à la forme du calice des fleurs visitées par l’oiseau. Les rémiges semblables à celles des martinets, les primaires fort développées, les secondaires courtes, toutes rigides, sont tout à fait en rapport avec les conditions du vol de ces oiseaux. La queue composée de plumes rigides facilite à se suspendre sur place pendant la visite des fleurs et sert aux détours brusques qu’ils sont obligés d'exécuter pendant leur vol rapide, afin d'éviter les différents obstacles.

Le vol des oiseaux d’une pareille structure peut rivaliser avec les meilleurs voiliers du monde ailé. On ne peut observer leur vol qu’à découvert; dans la forêt il nous échappe pendant ses traversées de la vitesse d’une flèche et ce n’est que lorsque l’oiseau arrive droit vers nous ou s'éloigne de nous qu’on peut remarquer comme il grossit ou s’amincit en un clin d'œil. J’en ai vus voler dans les fourrés les plus épais aussi vite comme si c’eût été à découvert. La précision du vol est presque inconcevable dans ces petits oiseaux, qui allant avec une vitesse d’une flèche sont obligés à changer de direction plusieurs fois dans une seconde. Le colibri est un chef-d'œuvre sous ce rapport.

Outre cette rapidité du vol et l’étonnante qualité du changement de la direction, la mobilité infatigable est remarquable. Il est vrai que la persistance du vol n’est pas égale dans les oïseaux-mouches, il y en a des espèces qui ont besoin de se reposer souvent; la pluralité cependant passe la plus grande partie de la journée au vol et ne se perchant que momentanément. L’imagination la plus exagérée n’est pas même en état de s’expliquer combien de fois un oïseau-mouche est obligé de remuer ses ailes, et je ne doute pas que parmi tous les oiseaux c’est lui qui est parvenu au maximum sous ce rapport.

Dans le vol des oiseaux-mouches on peut distinguer deux types prin-

cipaux. L’un a pour but le changement de place, l’autre le maintien de l'oiseau dans l’air pendant qu'il visite les fleurs. Jai dit quelques mots sur le premier type et il n’y a presque rien à ajouter, tant le vol étant rapide l'oiseau échappe presque en entier à l’œil de l’observateur. Il est beaucoup plus facile de l’ohserver lorsqu'il s'arrête aux fleurs. Son vol prend alors une direction verticale, ou plus ou moins horizontale, selon la position de l’ouverture du calice, latérale, au sommet ou en bas. Les mouvements sont alors si rapides que l’œil de l’observateur n’est en état de saisir que les amplitudes dessinées par les ailes qu’on ne peut comparer qu’au mouvement vibratoire des mouches, des hannetons et des autres insectes. Ce n’est que dans les gros colibris, comme la Patagona gigas, qu'on peut avec difficulté distinguer les mouvements détaillés des ailes. L’oiseau-mouche s’aide de la queue, en la balançant de temps en temps de haut en bas, étant alors étalée, et la pliant pendant le mouvement opposé de bas en haut, pour éviter l'obstacle de l’air et diminuer l’impulsion que prend le corps pendant ce mouvement. C’est ainsi que l’oiseau-mouche s'arrête pendant quelques secondes à chaque fleur en y enfonçant son bec pour sucer le nectar, puis se jette sur une autre fleur, souvent non voisine, et après s’être arrêté de cette manière pendant un temps assez court près du buisson, il passe dans un autre endroit. La nourriture des oiseaux-mouches présentait pendant longtemps une question douteuse. Tandis que les uns prétendaient que ces oiseaux se nourrissent exclusivement du nectar, les autres prouvaient que les petits insectes pris au vol ou puisés dans les fleurs constituent leur unique aliment. Actuellement on sait que l’oiseau-mouche a besoin de ces deux aliments. Il est vrai que souvent leur canal digestif est rempli du nectar à tel point qu’il faut l’en débarrasser avant la préparation pour ne pas salir les plumes; dans d’autres cas l’œsophage est rempli de petits insectes et surtout de mouches. Je suis donc très étonné que Burmeister, aussi bon observateur, puisse commettre une erreur aussi grave en refusant aux oiseaux-mouches la possibilité de la chasse aux insectes au vol. Ce savant basait son opinion sur la conformation de leur bec allongé et aminci, tandis qu'il faut pour une pareille opération un bec large et garni de grosses soies comme celui des gobe-mouches. Pour combattre cette opinion Je cite cet exemple que deux baguettes fines sont un mauvais équivalent d’une fourchette et malgré cela les Chinois s’en servent avec une égale adresse que nous de notre instrument fourchu. Quoique le bec des oiseaux-mouches ne soit pas aussi bien organisé pour prendre

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