‹ Orographie de la Sibérie, précédée d'une introduction et d'un aperçu de l'orographie de l'AsieChapitre 2 sur 8 · RUE DES MINIMES · texte numérisé non relu

RUE DES MINIMES

Nous rencontrâmes sur cette route, d abord, en suivant la Lena du sud au nord, les assises horizontales — probablement dévoniennes — des grès rouges, dans lesquels ce fleuve, longeant le versant nord-occidental des pays montagneux, s'est creusé un lit profond pour rouler ses eaux vers le nord-est. Plus loin il perce, dans une vallée rétrécie et d'autant plus pittoresque, les calcaires siluriens, pour entrer enfin, vers le 59* degré de latitude, dans les terrains de gneiss et de schistes d'âge inconnu, mais antérieurs aux terrains siluriens, et probablement laurentiens et cambriens, dirai-je aujourd'hui après comparaison avec les terrains du Canada.

C'est ici, à une vingtaine de kilomètres au delà des bouches du Vitim, que nous débarquâmes sur la rive droite de la Lena, pour nous rendre d'abord aux mines d'or de Tikhono-Zadonsk (59*» lat. nord et 115*' long. E.) (1) où l'expédition fut organisée. De là nous nous dirigeâmes vers le sud pour trouver un passage vers la Transbaikalie, notamment pour atteindre la capitale de cette province, Tchità. Le Vitim fut traversé à 300 kilomètres environ en amont de son embouchure. Ensuite, croisant toujours une bande de montagnes de 200 kilomètres de largeur, dont Tâpreté et la nature sauvage vont toujours en augmentant, pour culminer dans la dernière chaîne de cette série, nous atteignîmes une large vallée, couverte de campagnes alluviales riantes et, partant, de bosquets, de petits lacs, de marais et de pâturages, — la vallée de la Mouya, affluent gauche du Vitim.

] Ainsi, entre la Lena et cette rivière Mouya, nous avions ' traversé, sur une longueur d'à peu près 600 kilomètres, j une immense bande de terrain, couverte entièrement de j

(1) Les degrés de longitude sont tous comptés dans ce mémoire d'après le méridien de Greenwich.

montagnes du type alpin. Etroites vallées sauvages se terminant par des gorges resserrées ; crêtes des chaînes d e montagnes et de leurs chaînons secondaires, — le tout couvert d'une masse de débris et d'une forêt vierge. Le type plateau ne s'était rencontré que dans la partie septentrionale de cet espace, sur une largeur d'une trentaine de kilomètres tout au plus, aux alentours d'une des plus hautes cimes de la région des mines d'or que je nommai le Patomskiy Goletz; partout ailleurs c'était le paysage typique alpin.

Je pus distinguer quatre chaînes parallèles que nous avions croisées ; la première, composée surtout de schistes argileux (aurifères) et autres; la suivante — surtout de schistes dioritiques et de gneiss — au nord du Vitim. Puis entre cette rivière et la Mouya, deux chaînes encore, composées surtout de gneiss, de granités et de syénites.

En portant nos regards de la vallée de la Mouya vers le nord, sur la dernière chaîne de ces montagnes, nous apercevions un mur de rochers d'un aspect terrible, labouré de précipices, avec courts contreforts rocheux. On com-

' prend que les membres de l'expédition de Sibérie (1859-

1861), — approchant du sud au pied de cette chaîne dont l'aspect est si terrible, et apprenant par les Toungouses qu'au delà de cette chaîne, vers le nord, des montagnes aussi sauvages occupent tout l'espace jusqu'à la Lena, — ne se soient pas hasardés dans ce labyrinthe alpin et qu'ils aient préféré rebrousser chemin, soit en longeant la vallée de la Mouya vers le sud-ouest, soit en suivant vers le nord-est une continuation de cette vallée, occupée par

^ la rivière Tchara.

La vallée de la Mouya, on le verra plus loin, offre un point de repère important. Elle se prolonge vers l'est-nordest, dans la vallée de la Tchara, et vers l'ouest-sud -ouest.

OÙ, en remontant la Mouya, on passe dans une vallée (Bargouzin) qui continue la précédente et qui, bordée par le plateau et sa chaîne bordière d un côté (S.-E.) et les pays alpins de l'autre côté (N.-O.), possède absolument le même type que celle de la Mouya.

De la Mouya nous devions continuer notre route vers le 1 sud. Une chaîne massive de montagnes nous barrait le \ chemin ; mais les contours plus mous de ses cimes laissaient deviner des coupoles granitiques. * Et. une fois que 1 vous aurez atteint le faîte de cette chaîne, » — nous i disaient les chasseurs Toungouses, — « vous descendrez \ une pente très douce et vous aurez devant vous un terrain iplat ». C'est ce qui arriva en effet. Lorsque nous eûmes gravi le faîte de cette grande chaîne, nous eûmes devant nous un immense plateau de i,ooo à 1,200 mètres environ d'altitude, — le plateau, évidemment, que Georgi, au siècle passé, et Lopatin, deux ans avant nous, avaient , visité en sortant de la vallée de Bargouzin et que Georgi \ avait nommé plateau du Vitim, — nom que je lui ai conservé pour rappeler la mémoire de Georgi. En se basant \ sur les observations du célèbre voyageur, le grand Ritter avait deviné la structure générale de cette partie de la Sibérie avec une justesse de conceptions qu'on ne retrouve chez aucun de ses continuateurs. Nous continuâmes notre route sur ce plateau et, après avoir croisé quelques chaînes parallèles (relativement peu élevées puisque leurs bases reposent sur la surface du plateau), nous arrivâmes après une marche de 450 kilomètres, jusqu'au rebord sud-oriental du plateau. A une vingtaine de kilomètres avant d'atteindre Tchità, nous nous trouvions au pied d'une seconde I chaîne bordière, le Stanovoï ou Yablonovoï. Une pente I très douce et courte nous permit d'atteindre le faîte de ce j bourrelet, qui ne s élève guère de plus de 200 mètres ' au-dessus du niveau général du plateau; et, une fois

descendus sur l'autre pente, Irè&jcapide, tournée vers le sud-est, nous étions déjà dans le bassin de l'Amour.

Deux ans auparavant, j'avais fait un autre voyage qui était, à proprement parler, une continuation géographique du précédent.

Partant de Tchità, j'avais traversé les plaines de la seconde terrasse du plateau, celles de Nertchinsk, ayant 800 mètres environ d'altitude, couvertes de belles prairies et peuplées de Cosaques et de Bouriates. J'arrivai ainsi jusqu'au coin sud-oriental de la Transbaikalie, Tsouroukhaitou, qui a servi de point de départ pour la route trans-mandchourienne. De là, déguisé en marchand, avec une dizaine de Cosaques- marchands, qui n'avaient d'autre arme qu'un fusil à mèche, avec lequel un Toungouse de notre caravane nous abattait des chevreuils, en gardant soigneusement les fourrures pour acheter sa fiancée, je traversai la partie septentrionale de la Mandchourie jusqu'à Merghen, et de là à Blagovestchensk. Mcrghen, on le sait, fut la limite septentrionale atteinte par les jésuites du temps de l'empereur Kang-hi.

Ici encore nous traversâmes sur une largeur de 200 kilomètres enviroa un plateau, plus bas que celui du Vitim, et que j'appelle la terrasse inférieure. Partis à l'aventure vers l'est, nous rencontrâmes enfin une route qui, nous nous en doutions, devait nous mener vers Merghen. Un petit employé chinois, qui se dirigeait aussi vers l'est, voyageait avec nous. La route montait toujours en pente très douce et enfin nous vîmes des coupoles arrondies de montagnes surpassant de quelques centaines de mètres la surface du plateau. D'après la pauvreté de la végétation arborifère, on

pouvait estimer que nous étions à une altitude de i , 200 à 1,500 mètres. A un moment donné, l'employé s'arrêta auprès d'un tas de pierres et de branches sèches, auquel il se mit à attacher de petits paquets de crins de ses chevaux et quelques petites lanières d étoffe.

— Qu'est-ce que c est? lui demandâmes-nous.

— C'est ÏObo, qui marque le partage des eaux. Ces ruisseaux devant nous coulent déjà vers l'Amour.

Un cri d'étonnement partit de nos poitrines, tellement nous nous attendions peu à avoir atteint déjà le versant de l'Amour avec tant de facilité. « Où sont les montagnes? Où est le Grand Khingan? » me demandai-je. Ici encore nous croisions donc une « chaîne » bordière, — le Grand Khingan, en effet, — qui limite au sud-est la terrasse inférieure du grand plateau de TAsie. Une pente très rapide nous mena ensuite vers un ruisseau, Gan, qui coule vers la Nonni, tributaire du Soungari, et, en quelques minutes, le paysage changeait à vue d'œil. Voilà le chêne, que l'on ne trouve pas en Sibérie, à Test des monts Oural, voilà le noyer, voilà enfin toute la flore de la Mandchourie !

Ensuite nous traversâmes, sur une largeur de 100 kilomètres environ, quelques chaînes parallèles, toujours en suivant la vallée étroite du Gan qui perce ces chaînes. Puis nous croisâmes le chaînon de collines de Tllkhouri- Alinet la région volcanique d'Ouyoun Kholdonghi, et nous parvînmes enfin dans les plaines de l'Amour, qui s'étendent aux environs de la ville chinoise Aïgoun et de sa rivale russe, Blagovestchensk.

Pour compléter le tableau, je peux ajouter que ces dernières plaines, que je visitai quelques mois plus tard en remontant le Soungari jusqu'à Ghirin, s'étendent à Test jusqu'à la chaîne du Petit Khingan ou Dooussé-alin, après quoi commencent les dépressions du bas Soungari et de l'Amour (le plus grand obstacle au chemin de fer le

long de l'Amour), où les deux grandes rivières n'ayant encore que des lits jeunes, insuffisamment creusés, débordent pendant la saison des pluies, apportées par les moussons en juillet et août, enlevant les îlots, creusant de nouveaux lits pour leurs bras, et se déversant dans d'immenses lacs qui accompagnent le cours de TAmour. On comprend combien il eût été coûteux de construire le

chemin de fer le long de TAmour entre le Dooussd-alin et Khabarovsk.

Vient enfin la série de chaînes littorales, le Sikhota- Alin et les chaînes partiellement submergées encore, qui font Tarchipel japonais et sont encore en voie de formation pour agrandir un jour, dans les périodes géologiques futures, le continent asiatique vers Test.

Les voyages que je fis en Asie me donnèrent ainsi une coupe complète du N.-O. au S.-E. de la Haute Asie orientale. D'autres voyages, de moindre importance, me permirent de me rendre compte de la structure locale de certaines parties typiques des hautes terres de la Sibérie méridionale.

Cependant, ces voyages, à eux seuls, n'auraient pas suffi pour établir les grandes lignes de structure. Un voyageur, qui a croisé un certain territoire, si porté qu'il soit à faire des généralisations et si préparé qu'il soit pour les faire, peut rarement arriver à des généralisations correctes, s'il ne se base que sur ses propres observations. Un travail d'ensemble peut seul donner la clef.

En effet, lorsqu'un voyageur croise une chaîne de montagnes, il est toujours porté à se représenter la direction de la chaîne qu'il vient de croiser, comme étant perpendicu-

laire à la direction générale de sa route, ce qui, très souvent, est faux (i).

Il m'est arrivé à moi-même, comme à d'autres voyageurs en Sibérie, de commettre cette faute.

Ce fut donc par une étude d'ensemble que je cherchai à découvrir les grandes lignes de structure de l'Asie nordorientale.

Sur les cartes que l'on possédait alors, on voyait toute la région couverte de chaînes de montagnes tracées très soigneusement par les topographes entre toutes les rivières de la région, lesquelles avaient été dessinées sur d'immenses espaces d'après des renseignements verbaux, recueillis des indigènes. Le noir des chenilles que l'on faisait ainsi ramper sur les cartes entre toutes les rivières grandissait là où les lignes de partage des eaux avaient plus d'importance. Enfin, une chaîne de montagnes très fortement ombrées, le Stanovoï, « l'Arête Principale », s'élevait tout le long de la ligne qui partage les eaux s'ëcoulant vers Tocéan Glacial et l'océan Pacifique. Eh bien, cette chaîne, ainsi que Ludwig Schwartz, le chef de Texpédition de Sibérie, compagnon de voyage du \ colonel Akté en 1 85 1 et auteur de la grande carte de la l Sibérie orientale, l'avait déjà remarqué, n'existe pas en \ réalité. Elle est née, non pas dans llmagination des explorateurs, mais exclusivement dans les bureaux cartographiques, où les topographes européens dont l'éducation s'est faite en parlant de chaînes alpines ou idéales (u un prisme d'une certaine longueur couché sur une de ses facettes latérales », comme on disait dans les cours de géographie) ont tracé les plus hautes chaînes là où se trouvait le principal partage des eaux. Or, en réalité, dans le '^ Stanovoï, par exemple, près de Tchità, il n'y a qu'une

(1) Voir, à la fin du volume, la figure I.

chaîne bordière sur le partage des eaux de TAmour et du Selenga (affluent du lac Baikal) et les plus hautes montagnes se trouvent ailleurs que le long de la ligne de partage, comme on le voit par exemple dans la coupe (figure 2, à la fin du volume). Ou bien encore la ligne de partage des eaux, comme l'avait fait ressortir L. Schwartz, se trouve, dans d'autres endroits sur le plateau même, en des marais communs aux deux versants.

Mais les topographes européens, ignorant le type même des plateaux , n'admettaient pas ce fait , et lorsque L. Schwartz, après avoir publié les travaux de lexpédition sibérienne, voulut reproduire le type du plateau sur sa grande carte (40 verstes au pouce), les topographes n'indiquèrent, contrairement à ses croquis et à ses indications, que des chaînes de montagnes.

Alors, — c est lui qui me Ta raconté — il dessina luimême l'orographie de la Sibérie, comme il la comprenait, sur une petite carte, réduite de la grande, — 160 verstes au pouce. — Mais le dessinateur sur pierre répéta encore ce qu'avaient fait les topographes pour la grande carte, si bien que Schwartz, complètement désolé, me dit : ^ Ne tenez aucun compte du tracé des montagnes sur ces cartes. »

Il fallait donc, laissant entièrement de côté la représentation orographique imaginaire sur les cartes d'ensemble, retourner aux itinéraires mêmes des voyageurs. Schwartz me donna tous les journaux de ses voyages, y compris celui de son expédition avec Akté en 1851 (inédit jusqu'à ce jour), ainsi que les journaux d'observations météorologiques des voyageurs qui avaient fait partie de l'expédition, et je me mis d'abord à calculer les hauteurs barométriques que l'on pouvait déduire de ces journaux. Ce travail me prit plus d une année, et le résultat en fut publié en Russie, dans le vol. III des Mémoires et par

Petermann dans ses Mittheilungen sous forme de catalogue de hauteurs.

Avec ces hauteurs je traçai un grand nombre de coupes transversales le long des routes des voyageurs (Schwartz, Ousoltzeff, Kryjin, etc.) dont une partie fut publiée avec laperçu de TOrographie de la Sibérie. Et utilisant, autant que possible, les journaux originaux des voyageurs, je marquai sur la grande carte de Schwartz tous les détails orographiques et pétrographiques que je trouvai dans les travaux de chaque voyageur.

Ensuite lorsque je voyais que tel voyageur avait traversé en tel endroit telle chaîne, ayant tel caractère orographique et géologique, je cherchais à retrouver chez le voyageur ayant traversé la même région cent ou cent cinquante kiL plus à l'est ou plus à Touest, la même structure orographique et géologique.

C'est ainsi, par la méthode inductive, que je procédai. Cependant comme, dans toute induction, on est toujours guidé par quelque hypothèse déductive, je fus très longtemps retardé dans mon travail par les hypothèses faites précédemment, surtout, par les hypothèses de Humboldt. Dans son superbe ouvrage, Asie Centrale, le grand auteur du Cosmos, se laissant influencer par les travaux chinois qu'il avait longuement étudiés,voulait voir, dans les chaînes de l'Asie, un réseau de montagnes se dirigeant les unes selon les parallèles et les autres selon les méridiens. Et, inconsciemment, je cherchai à faire rentrer les systèmes de plateaux et de montagnes de la région que j'étudiais dans ce système de Humboldt. Ce ne fut qu'après de longues hésitations que je pus me convaincre que cette hypothèse, quels que soient les services qu'elle ait rendus pour stimuler les recherches, ne répond pourtant pas à la réalité des faits.

Par degrés seulement j'arrivai à la conclusion que les

grandes lignes de structure de la Sibérie se dirigent non pas selon les méridiens ou les parallèles, mais, en général, du sud -ouest au nord-est, et que les chaînes alpines sont entièrement subordonnées aux plateaux. Ceci une fois trouvé, les plateaux avec leurs chaînes bordières, et les systèmes de montagnes se rangèrent parfaitement et je pus dresser une carte qui représente schématiquement les grandes lignes de structure de cette partie de l'Asie (i).

Lorsque ce travail parut en Russie, Petermann était en train de préparer sa carte de l'Asie pour latlas de Stieler. 11 connaissait mes travaux préliminaires et il accepta d'emblée le schéma que je venais de publier. Il fit la carte bien connue de Tatlas Stieler, sur laquelle le système que je proposais pour la Sibérie orientale, la Mongolie et la Mandchourie s'accorde si bien avec les résultats des levés beaucoup plus précis qui venaient d'être faits au Turkestan et dans T Asie centrale. Cette représentation de lorographie de TAsie se reproduit maintenant sur un grand nombre de cartes. Dans le Taschen- Atlas de Gotha on voit d'un seul coup d*œil la structure orographique du continent asiatique.

Les traits distinct ifs de ce système se présentent comme suit :

Les grands plateaux de TAsie Centrale font un avec les plateaux de la Sibérie et celui du Vitim. On distingue cependant deux terrasses dans ce plateau, dans sa partie nord-orientale et, vers le sud, plusieurs terrasses beaucoup plus hautes, dont les limites ne sont pas encore bien arrêtées du côté du Tibet.

Les chaînes de montagnes s'alignent, en général, vers le

(i) Voir à la fin du volume.

nord-est, et il y a quelques chaînes secondaires qui se dirigent vers le nord-ouest.

/ Le Stanovoï, cette chaîne de montagnes que Ton traçait au nord de l'Amour, de l'ouest à l'est, a disparu.

Par contre, le Grand Khingan, que Ton traçait jadis du nord au sud, mais que jusqu'à présent personne n'a visité au nord du 50* de latitude (où je l'ai croisé en allant à Merghen), s'incline vers le nord-est et va rejoindre la chaîne littorale pour « Stanovoï » qui longe la mer d'Okhotsk. On verra dans le texte de l'Aperçu pourquoi je lui ai donné cette direction.

Ceci se voit bien sur les cartes du géographe de Gotha. Quant aux autres cartographes, sans se demander pour quelles raisons, par exemple, le Stanovoï ou le Khingan furent tracés autrefois de telle façon ou de telle autre sur les cartes (hypothétiquement, bien entendu, puisqu'il n'y avait pas, et qu'il n'y a pas jusqu'à présent de levés), ils ne font que combiner d'une façon absolument arbitraire les vieux tracés des topographes (les plus hautes chaînes le long des partages des eaux principaux) avec celui de Petermann. Le levé d'une partie du Stanovoï en Transbaikalie, qui fut fait vers la fin de 1850, n'a jamais été utilisé (je l'ai vu à Irkoutsk) et il a disparu dans l'incendie de cette ville. Pour la partie orientale du Stanovoï, il n'y a qu'un seul itinéraire de Schwartz, qui a croisé cette région en 1 85 1 aux sources du Konam. Ce levé, d'ailleurs, n'a jamais été publié non plus et il n'existe pour le retracer que le journal de Schwartz (ce journal, que Schwartz m'avait donné, était resté après mon évasion aux archives de la police d'Etat, et ne fut retrouvé qu'en 1895; lorsqu'il me fut expédié avec mes papiers à Londres, je me suis empressé de renvoyer ce document précieux à la société de géographie de Pétersbourg). Tout l'espace vers l'ouest de cette route jusqu'à TOlekma (250 kilomètres environ)

et tout lespace vers l'est jusqu'au Djoukjour (environ 500 kilomètres) restent absolument inconnus.

Le travail du professeur Mouchketoff sur le Turkestan fit faire un pas sérieux en avant au tableau orographique de l'Asie. Mouchketoff montra que les faisceaux de montagnes de l'Asie Centrale appartiennent à deux systèmes : le système sud-ouest-nord-est, qui est le plus ancien, puisqu'il appartient aux âges pré-siluriens, siluriens et dévoniens, et le système nord-ouest-sud-est, qui est d'origine plus récente, et appartient aux terrains secondaires.

Ces deux systèmes doivent se retrouver probablement aussi dans la Sibérie Orientale, et si j'avais à refaire le travail que j'ai fait il y a un quart de siècle, j'éviterais peut-être certaines difficultés en recherchant dans les montagnes de la Sibérie Orientale — surtout dans le bassin du Yenisei — les traces de soulèvements plus récents dans cette direction.

Je me permettrai aussi de poser cette question : — Ne retrouvera-t-on pas dans les systèmes de montagnes de l'Eur-Asie des traces de soulèvements plus modernes encore, se continuant jusqu'à nos jours et dont l'axe serait dirigé du nord au sud? Ainsi, TOural est composé de plusieurs chaînes de montagnes se dirigeant du sud-ouest au nord-ouest et d'escarpements de plateaux locaux dirigés du nord -est au sud-est (voyez mon article Ural dans l'Encyclopédie Britannique). Mais, il y a aussi des traces bien nettes d'un plissement de Técorce terrestre qui se dirige du nord au sud, et je me demande si nous n'avons pas ici un plissement récent, qui entraîne les chaînes préexistantes et qui fait que les plus grandes hauteurs d'une région se disposent aujourd'hui de préférence le long de lignes se dirigeant du nord au sud.

Les idées exposées dans V Aperçu de V Orographie ont été souvent confirmées depuis. Ainsi, j'avoue que j'avais beaucoup hésité à tracer le Petit Khingan, ou Dooussé-alin, tel qu'il est sur ma carte, percé deux fois par le Soungari et allant rejoindre les îles Chantar. Si je me décidai à le faire, ce ne fut que parce que je ne pouvais m'expliquer d'aucune autre façon les caractères physiques des bords du Soungari et de l'Oussouri que je connaissais assez bien depuis mes voyages de 1864 et de 1866, J'aurais préféré accepter alors toute autre hypothèse si celle-ci ne s'était pas imposée par les faits, tels qu'on les connaissait à cette époque. Cependant les recherches de Bogdanovitch ont confirmé ce dernier point.

Dans les îles Chantar il reconnaît en effet, d'après leur structure géologique, une continuation du Petit Khingan. D'autre part, les dernières explorations de l'expédition Mandchourienne confirment les directions qui sont données sur ma carte aux chaînes du Petit Khingan en Mandchourie, dans les bassins du Soungari et de l'Oussouri.

Enfin il y a un autre point qui pendant ces dernières vingt années, a soulevé chez moi bien des doutes. C'est le Saïlughem dans TAltaï. A mon avis, cette chaîne doit être une chaîne bordièresur le rebord nord-occidental du Haut Plateau, et autant qu'on en peut juger par diverses explorations faites pendant ce dernier quart de siècle, elle semble avoir en effet ce caractère. Une bonne exploration de cette région, qui ne serait pas bien difficile à faire, serait du plus haut intérêt.

En représentant en outre le lac Baïkal, non pas "comme une vallée longitudinale, mais comme une succession de deux ou trois lacs longitudinaux réunis par des coupures transversales (ce qui ferait que les montagnes de la rive nord-occidentale du lac devraient avoir leurs prolongements sur la rive opposée), j'émettais une hypothèse assez

hasardée, basée seulement sur les recherches de Meglitzky ainsi que sur la structure générale de la région. La carte géologique des côtes du Baïkal faite depuis avec beaucoup de soin par Tchersky est venue cependant confirmer cette hypothèse. La partie septentrionale du Baïkal est en effet une fente transversale : les montagnes de la côte occidentale sont prolongées sur la côte opposée. L'érosion qui s'est faite sur une immense échelle (aidée probablement par des effondrements locaux) est venue s'ajouter aux lignes de structure primitives en effaçant par ci par là leur netteté primordiale.

En général, nous devons à Tchersky d'avoir montré par des observations faites dans les montagnes du bassin de rirkout, combien puissante fut l'érosion et combien elle a contribué à modeler les traits primordiaux du plateau. Ainsi les tranchées qui mènent du Baïkal sur la surface du plateau (voy. V Aperçu) sont évidemment des résultats de Térosion. Mais Tchersky a aussi démontré le caractère érosif de cette *^ vallée longitudinale » que Ton voit sur ma carte sur une si grande longueur entre le plateau et les pays alpins (tout comme la vallée de la Koura entre le plateau arménien et le Caucase proprement dit). Très probablement c'est aussi à Térosion, aidée peut-être par des effondrements, que nous devons demander lexplication des tranchées qui mènent de la Dzoungarie sur la surface du Haut Plateau, ainsi que les dépressions profondes locales, celle de Loukchoun par exemple (fond de lac desséché) et celle du Baïkal. Je remarquerai seulement que, d'accord avec la théorie de Dana sur l'origine des montagnes, les plus profondes dépressions doivent se trouvera côté des plus hautes montagnes, notamment le long du rebord ou de la chaîne bordière nord-occidentale du plateau, qui est la chaîne la plus haute de ces régions. C'est au pied septentrional de cette chaîne que les plus basses dépressions se rencontrent

en efiEet; et c*est aussi le long de ce rebord que Ton rencontre la plus grande activité volcanique datant de Fépoque tertiaire.

Si Ton accepte les conclusions de ce travail, de même que la carte de Petermann et le travail de MouchketofiF, voici sous quel aspect se présente Torographie de TAsie. Cet exposé est emprunté à mon article Asie^ dans l'Encyclopédie de Chambers :

Orographie de TAsie

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'»' elles, dans Thistoire, suivi des lignes indépendantes de développe-

ment (i). Les basses terres du sud, divisées elles-mêmes en trois parties, ont aussi formé dans Thistoire trois centres bien distincts de civilisation qui n'eurent pas, comme les divers centres de la civilisation en Europe, l'avantage de pouvoir s'entremêler entre eux (2).

I. — Le plateau de l'Asie orientale. — Le haut plateau de l'Asie orientale s'étend sur une longueur d'environ 7,000 kilomètres, des monts Himalaya au détroit de Bering. Il occupe plus d'un cinquième de la superficie totale de l'Asie; mai$ ce serait une grave erreur de croire que sa surface fût horizontale et nivelée, ainsi que le terme assez impropre de plateau semblerait l'indiquer (3). Il a ses dépressions locales : ainsi, le long de son bord nord-occidental on trouve plusieurs tranchées creusées dans sa masse, assez semblables à des tranchées gigantesques de chemin de fer. Ce sont elles qui permettent de gravir les terres basses et de parvenir aux terres hautes du plateau par une pente à peine perceptible. 11 est probable que, pendant plusieurs périodes géologiques, ces tranchées ont dû servir aux eaux de vallées d'écoulement, ou peut-être aux glaces qui s'accumulaient sur le plateau; peut-être aussi représentent-elles les golfes avancés des mers environnantes.

Voilà pourquoi les talus de ces tranchées, sculptés et ravinés par les eaux et les glaces, se présentent aujourd'hui devant le voyageur qui suit le fond de la tranchée comme deux chaînes de montagnes se dressant des deux côtés de sa route. Cependant, dès qu'on franchit ces montagnes, on s'aperçoit bien vite, par la hauteur des terres en deçà de leurs crêtes, qu'elles ne sont, en réalité, que des talus forte^ ment ravinés.

(ij Assertion qui semble trop absolue. D'une part, les recherches de Terrien de la Couperie nous prouvent que la civilisation de la Chaldée eut une grande influence sur celle de la Chine, et d'autre part, les invasions des « Scythes **, celles des « Mongols» dans l'Inde, montrent qu'il y eut des rapports directs très importants entre les deux versants du nord et du sud. {N, de Véd,)

(a) Nous faisons également nos réserves à cet égard. 11 est évident que les influences mutuelles furent grandes de la Babylonie à Tlnde et de Tlnde à la Chine. Qu'on en juge par les migrations aryennes et l'extension du bouddhisme.

{N. de Véd.)

(3) Le mot peneplain^ proposé par les géologues américains, prêterait aussi à un malentendu. Peut-être le terme russe nagôrié (hautes terres) serait-il préférable, mais Tusage Ta déjà fait appliquer comme terme génétique aux pays de montagnes de type alpin ainsi qu'aux plateaux. {N. de Vaut.)

Le plateau possède également ses chaînes de montagnes, se dressant de quelques centaines et quelquefois d'un millier et plus de mètres au-dessus de la surface générale (Angehàufte Gebirge de Ritter) (i). Il a aussi ses chaînes bordières, s'élevant comme un haut ourlet sur sa lisière, et ses dépressions. Mais celles-ci ne descendent pas, généralement, jusqu*au bas niveau des plaines qui Tenvironnent et les fonds de ses vallées, à l'exception des tranchées dont nous avons parlé plus haut, ont encore un millier ou plus de mètres d'altitude. Quant aux chaînes de montagnes éparses sur les plateaux, alors même qu'elles atteignent une grande altitude absolue, elles n*en sont pas moins, relativement, peu élevées, puisque leur base repose sur le niveau du plateau à des altitudes de i,ooo, 2,000 mètres et plus. Elles n'offrent pas non plus cette variété de caractère et de végétation qu'on observe dans les chaînes alpines, coupées par des vallées basses et fertiles. La monotonie de la structure orographique, du climat, de la flore et de la faune reste donc le trait distinctif du plateau.

Sur une étendue de plusieursmilliers de kilomètres, le voyageur rencontre constamment les mêmes vallées larges, aux pentesdouces, le même climat âpre et rude, les mômes variétés de plantes, les mêmes espèces d'animauxi et, enfin, toujours les mêmes obstacles i l'agriculture.

Les parties les plus élevées de l'Asie orientale se trouvent dans le Tibet, où nous rencontrons, sur un espace de 2,400 kilomètres de l'ouest à Test, des altitudes de 5,400 mètres environ. Dans cette région, le fond même des vallées dépasse en hauteur le sommet du mont Blanc. L'élevage du bétail est seul possible dans ces hautes vallées, froides et sèches. Ce plateau, le plus haut du monde, est également bordé, au sud, par la plus haute chaîne de montagnes du globe, l'Himalaya, qui constitue une chaîne bordière typique : elle a, en effet, son pied septentrional au niveau du haut plateau, tandis que ton autre pied repose sur les terres basses — pays des palmiers et de la vigne — à 3,ooo mètres' plus bas. Cette immense chaîne de pics couverts de neige, qui représenterait, en Europe, l'espace compris entre Gibraltar et la Grèce, élève ses sommets à plus de 8,000 mètres au-dessus du niveau de la mer; ses cols les moins élevés atteignent encore 5, 000 mètres et plus, tandis que le Gaurisankar ou mont Everest s'élève à 8,810 mètres.

Une série de chaînes parallèles, ayant leur base sur le plateau et séparées de la chaîne bordière par de hautes vallées longitudinales,

( 1) Voir la figure 3 à la fin du volume.

est disposée au nord des monts Himalaya. De ces chaînes^ les montagnes du Karakorum ont leurs cimes bien au-dessus de la limite des neiges perpétuelles, et leur pic principal, le Dapsang, atteint 8,85o mètres de hauteur.

A Test, le haut plateau du Tibet est limité par des chaînes de montagnes élevées et couvertes de neige, percées par les grandes rivières de la Chine, de la Barmanie et du Siam, qui se frayent un passage à travers les chaînes bordières, assez peu connues jusqu'à présent, pour descendre vers les terres basses du littoral.

Vers le nord, le plateau du Tibet joint un autre plateau, de bien moindres dimensions, mais aussi très élevé, celui des Pamir, qui couvre une surface d'environ 92,000 kilomètres carrés. Plusieurs chaînes de montagnes, dirigées du sud-ouest au nord-est, diversifient sa surface; mais malgré cela, le voyageur qui traverse les Pamir du sud au nord ne descend pas au-dessous du niveau de 3,ooo à 3,3oo mètres jusqu'à ce qu'il ait croisé la chaîne bordière septentrionale du plateau, les monts Alaï, dont le pic Kaufmann (6,750 mètres) a deux fois la hauteur du plus haut pic des Pyrénées. La cime du Tagarma, dans la partie orientale des Pamir, atteint 7,740 mètres.

En deçà de la chaîne bordière des Pamir — les monts Alaï — une région alpine, composée d'un réseau compliqué de chaînes se dirigeant de l'ouest-sud-ouest à Test-nord-est, et croisées par quelques chaînes dirigées vers le nord-ouest, couvre une superficie aussi vaste que celle de l'Allemagne. Ces montagnes sont connues sous le nom générique de Tian chan. Leurs arêtes s'élèvent au-dessus de la limite des neiges, et leur pic principal, le Khan Tengri, atteint une altitude de 7,200 mètres. Même les chaînes secondaires extérieures de ce système atteignent 4,5oo à 4,800 mètres de hauteur, c'est-à-dire s'élèvent au-dessus de la limite des forêts, tandis que certaines de leurs profondes et fertiles vallées ont été transformées par l'irrigation en vrais jardins, où l'on cultive le cotonnier et le mûrier.

Enfin, une région de très hauts plateaux, plus vastes que toute l'Europe centrale, excessivement arides et presque inhabités, disposés, à ce qu*il paraît, en terrasses bordées de hautes chaînes bordières et ayant un vaste pays alpin, le Nan chafi, planté sur la surface du plateau, s'étend à l'est et au sud-est du plateau du Tibet. Cette immense région de hautes terres est encore loin d'être bien connue et ses relations avec le prolongement méridional du Grand Khing an (percé probablement parla rivière Jaune en amont de Si-Ngan) ne sont pas encore établies.

2. — La dépression de F Asie centrale. — Le long de son rebord

septentrional, le plateau du Tibet et ses continuations orientales

(Tsaidam, etc.) sont bordés d'un formidable ourlet de hautes chaînes

■ bordières s'élevant à plus de 6,600 mètres au-dessus du niveau de la

* mer — le Kuenlun, l'Altyn tagh, la chaîne la plus méridionale du

groupe du Nan chaii. Ces chaînes bordières séparent la haute terrasse du plateau tibétain de la grande dépression centrale, occupée par le Turkestan chinois dans sa partie occidentale et le désert du Gobi dans sa partie orientale. Cependant cette a dépression » — y inclus le Han-Hai ou « mer desséchée » du bassin du Tarim, — n'est que relative, et dans une vue d'ensemble elle doit être considérée comme une terrasse inférieure du haut plateau de l'Asie. Sa surface, en effet, est encore à des altitudes de 1,000 à i,3oo mètres dans sa partie occidentale, même sa partie la plus enfoncée, — la dépression du Lob-Nor — à une altitude de 730 mètres. On sait aussi aujourd'hui que dans la dépression de Louktchoun, au pied du Tian chaîî oriental, le niveau du sol est à peu près au niveau de la mer, ou d'une quarantaine de mètres au-dessous de ce niveau. Mais cette dépression locale — très petite en comparaison de son étendue — se trouve sur la périphérie du plateau. C'est le fond d'un bras de mer ou d'un fjord qui pénétrait jadis dans la masse des hautes terres. Ce n'est qu'un trait de détail qui n'affecte pas plus la conception du plateau que la profonde dépression du lac Baikal au pied du Khamar-Daban, ou les gouffres de la mer Caspienne, au pied de l'Elbours, n'affectenl l'existence du haut plateau du Sayan ou du plateau de l'Iran.

La grande dépression relative de l'Asie centrale n'a aujourd'hui aucune issue vers l'Océan, ni même vers les mers intérieures de l'Aral et de la Caspienne. Les vents qui pourraient bien apporter l'humidité des océans se sont desséchés avant d*y arriver, pendant qu'ils balaient les hauts plateaux et les chaînes bordières qui l'entourent, et cet immense fond d'une mer disparue (un bras, probablement, venant du nord-ouest) s'évapore rapidement. Il n'a cessé de se dessécher durant toute la période historique et post-tertiaire, et en ce moment il n'y a que des lacs séparés pour marquer l'emplacement d'immenses bassins qui existaient autrefois. Le Lob-Nor de Przewalsti devient de plus en plus un marais de médiocre profondeur, et ce lac, ainsi que ceux découverts plus au nord par Sven Hedin, ne sont plus que des . survivances d'un grand lac ou plutôt d'une mer qui existait encore au

crépuscule de notre histoire et dont la dessication rapide a dû être une des causes qui poussèrent les Huns et les Mongols vers l'Occident.

L*homnie occupe dans cette dépression seulement des dasid au pîfcd des montagnes où la vie est apportée par les rivières descendant des chaînes neigeuses, et qui, visitées seulement par de rares caravanes, restent isolées du reste du continent. Autrefois, cependant, une vie bien plus animée régnait dans ces parages, ainsi que le témoignent de nombreuses ruines de cités disparues. On découvre même dans ces ruines, notamment à Louktchoun (d'après Klements) des civilisations entières disparues, qui restaient inconnues jusqu'à ces dernières années.

Dans le Gobi oriental, les moussons soufflant en été du sud-est^ ainsi que les vents venant du nord-ouest en hiver, apportent déjà rhumîdité de Tocéan Pacifique et de la Sibérie. Aussi le sol graveleux dont la surface du plateau est couverte se revêt d*herbages pour quelques mois. Mais dans la partie occidentale du désert, l'homme a à lutter contre les sables et la poussière soulevés par les vénis, et ces tempêtes de sable lui inspirent encore plus de terreur que les tétapétes de neige du nord. Dans les déserts de la Dzoungarie et ceux de TAlâchan et de Tîn-chan, le cheval sauvage et le chameau sauvage -^ ancêtres de ndS animaux domestic^ues — trouve ht encore tih refuge là où l'homme ose à peine pénétrer.

Ùrte chaîne bordière typique — le Grand Khirtgari — Séparé lil terrasse inférieure du haut plateau, c'est-à-dire le Gobi oriental oU mongolien, des hautes plaines de la Mandchourié et des terres bas^ëe du littoral chitlois. Elle atteint dans ses cimes principales de i,ood à 2,700 mètres de hauteur et, selon toute probabilité, percée par l'Amour aux environs de la Kumara, elle rejoint la chaîne d'Okhotsk (Stanovoi Khrebet) et se continue dans la même direction vers le détroit dé Bering. (Voy. V Aperçu.)

3. — Partie septentrionale du haut plateau > — La chaîne aride qui porte le nom de Tian-ChafL oriental, ainsi qUe deux autres chaînes dirigées vers le nord-ouest, séparent les dépressions du Hali- Hai et du Turkestan oriental des deux grarides tranchées de l'Ouroumtsi et d'Ôuroungou, qui descendent vers les lacs Balkhach et Zaisan et les terres basses de la Sibérie. Ces deux colossales tranchées d'érosion ont dû servir, dans les périodeis géologiques précédentes, de vallées d'écoulement pour les eaUx du plateau et aussi probablement pour les glaces qui devaient eil couvrit d'imménseè parties pendant la période glaciaire.

Mais au delà de ces deux tranchées, en marchailt vers le nord, on voit le plateau s'élever de nouveau et atteindiiè des altitudes de ï,îoo

à i,5oo mètres dans lés bassins du haut Yenisei (les Kheiûs) et de ta haute Selenga. Même dans la dépression de rOubsa-Nor (reste seulement d'un bien p\u% grand lac), l'altitude des plaines est encore de 720 mètres {i,i5o mètres pour le lac Kara-Ousou, près de Kobdo).

L'Ek-tagh ou Grand Altaï dans l'ouest, le Khanghai et puis le Yablonovoï à l'est séparent cette haute terrasse du plateau de la terrasse inférieure (Turkestan oriental et Gobi). Il est fort probable que le Yablonovoï se continue beaucoup plus vers le sud-ouest qu'il rie le semble d'après nos cartes.

Cette chaîne, qui est, en Transbaïkalie, la chaîne bordière de la terrasse du plateau, passe immédiatement au sud-est d'Ourga, gardant ce même caractère de chaîne bordière sur la route de Peking, et il est par conséquent fort probable qu'elle rejoint le Tian-Ghaô Pelou (Tian- Chaô oriental).

Au nord-ouest le haut plateau est bordé par la chaîne Sailughem de l'Altaï (2,400 à 3,000 mètres) dans lequel on ne peut se refuser de voir u ne continuation du Tian-chaii et de TAlatau (percée par les deux tranchées susmentionnées), tandis que sa continuation, toujours vers le nord-est, se voit dans le Sayan occidental (percé par le Yenisei).

Cependant une profonde indentation taillée dans le plateau par les parties les plus profondes du lac fiaikal (semblable à l'indentation taillée par la mer Caspienne dans le plateau de l'Iran), rompt la continuité de cette chaîne bordière. Là où le Sayan, qui suivait jusque là une direction vers le nord-est, est marqué sur nos cartes comme changeant subitement de direction vers le sud-est (sous le 54* degré de latitude), nous ne savons plus s'il existe une chaîne bordière longeant le bord du plateau. Il se peut que le plateau, profondément sculpté et raviné, n'ait pas d'ourlet et qu'il se termine par des chaînes d'érosion dirigées vers le nôrd-est pour se perdre dans les hautes plaines que la grande route et le chemin de fer parcourent entre Nijne-Oudinsk et Irkutsk. Cette régioii attend encore un explorateur qui nous en révèle un jour la véritable structure orographique. Par contre, la chaîne bordière reparaît avec ses traits typiques au sud de la vallée du haut Irkout (vallée de Tounka). Elle maintient le caractère d'un épais ourlet du haut plateau au sud du lac Baïkal, où elle porte le notn de Khamar-Daban. Percée plus loin par la tranchée de la Selenga, elle se continue vers le nord-est sous la forme de chaînés bordières typiques : celles de Bargouzin, de la Mouya du Sud et de la Tchara, qui bordent la lisière nord-occidentale du plateau du Vitim. Cette haute muraille est percée seulement par les vallées-tranchées de la

Selenga et de son tributaire l'Ouda, que deux grandes routes de FAmour et de Péking suivent aujourd'hui pour monter du lac Baïkal sur les hauteurs du plateau vers Ourga et près de Tchità.

Une ZONE Alpine, large de 200 à 25o kilomètres, et ayant une longueur de plus de 3, 000 kilomètres, longe le plateau sur tout son bord nord-occidental, depuis le lac Zaïsan jusqu'aux extrémités nord-orientales de la Sibérie. Cette zone Alpine porte des noms différents : TAltal, l'Alataou de Kouznetsk, les Monts Baïkal, ceux de la Lena, de l'Olekma, du Vitim. Elle consiste en une série de chaînes assez courtes (100, 200, 3oo kilomètres) se dirigeant toutes vers le N.-E., ou, pour mieux dire, parallèles à la chaîne bordière du plateau, lançant de nombreux rameaux, coupées par de profondes et étroites vallées, et couvertes d'épaisses forêts. Très souvent elles contiennent, dans leurs vallées, des gisements aurifères. Jusqu'à quel point ces chaînes sont-elles dues à des plissements du a type Appalachien » (Dana), et jusqu'à quel point une érosion, aussi gigantesque que celle des Montagnes-Rocheuses et dont on trouve des traces nombreuses, ainsi que des glissements en bloc, ont-ils contribué à façonner les montagnes de cette immense zone Alpine ? Il est impossible de le dire aujourd'hui, mais un vaste champ de recherches sur l'origine des montagnes s'ouvre ici au géologue.

Une zone Alpine semblable longe le rebord oriental du haut plateau et même (montagnes de Nertchinsk) le rebord Yablonovoï de la haute terrasse, là où elle touche à la terrasse inférieure. On la rencontre aussi le long des escarpements des terrasses encore plus hautes du Tibet.

Quant au plateau lui-même, la surface en est certainement diversifiée par les tranchées sus-mentionnées ainsi que par un certain nombre de chaînes et de chaînons. Ses larges vallées ouvertes, aux contours mous, sont beaucoup moins arides que celles du Tibet, mais elles sont trop hautes et trop froides pour que l'agriculture puisse s'y établir. Les vallées, couvertes de riches pâturages, sont occupées par des peuples pasteurs, et les montagnes, peuplées d'animaux, constituent de riches domaines de chasse.

Plus loin, au nord-est, le plateau du Vitim, celui del'Outchour, etc., ont des surfaces marécageuses, et leur végétation est encore plus pauvre. L'altitude du plateau décroît, en général, et rarement il s'élève à plus de 1,000 mètres. Sa largeur va aussi en décroissant. Sa pointe nord-orientale, dans le pays des Tchoukchi, n'est que très imparfaitement connue.

4- — Le plateau de PAsie occidentale. — Plusieurs chaînes de montagnes, qui atteignent 7,200 mètres de hauteur et se dirigent du S.-O. au N.-E. — le Hindoukouch et ses chaînes parallèles secondaires — unissent le grand plateau de l'Asie orientale à celui de l'Asie occidentale, qui peut être subdivisé en trois parties : l'Iran, l'Arménie et l' Asie-Mineure.

Le plateau de riran (1,100,000 kilomètres carrés) est longé sur son bord nord-oriental par les chaînes du Paropamise et du Kopetdagh, dont les pentes rapides et rocheuses tombent vers les basses steppes desTurcomans, et de l'Elbours (pic Demavend, 6,000 mètres), dont le pied est baigné par les eaux delà mer Caspienne, tandis que, du côté du sudrouest, ces trois chaînes bordières ont leurs bases posées sur les hauteurs du plateau. Vers Test, le plateau de l'Iran est ourlé par plusieurs chaînes, dépassant la limite des neiges, qui séparent les plateaux pierreux de l'Afghanistan et du Beloutchistan des bas-fonds fertiles de l'Indus. Enfin ce plateau tombe, vers le sud-ouest, par des escarpements rocheux qui s'enfoncent sous les eaux du golfe Persique ou sous les alluvions qui le continuent, la vallée du Tigre et de l'Euphrate. Deux terrasses, séparées l'une de l'autre par la chaîne (bordière?) du Hokh-Roud, se dessinent aujourd'hui nettement sur nos cartes du plateau de l'Iran : la terrasse supérieure, de 1200 mètres de hauteur moyenne, au sud-ouest, et la terrasse inférieure au nordest, de 600 mètres d'altitude moyenne (le Gobi de l'Asie occidentale), avec ses deux dépressions — déserts de Decht-i-Nebir et de Lout (fonds d'une Han-ha'i desséchée ?).

Par l'Azebeidjan, il se soude au plateau de l'Arménie qui est limité t au N.-E., par l' Anti-Caucase, au N.-O. par la chaîne Pontique, et au sud par les montagnes du Kourdistan. Les grands lacs salés de Van et d'Ourmia sont à des altitudes de plus de i,5oo mètres, et le volcan éteint du Mont Ararat s'élève en cône isolé à une hauteur de 5,100 mètres.

Plus loin encore, vers l'ouest, le plateau de l'Arménie se soude à celui de l'Asie-Mineure, qui est ourlé par le Taurus sur sa côte méditerranéenne, et par la chaîne Pontique du côté de la mer Noire.

Ces trois plateaux constituent, dans leur ensemble, une immense succession de hautes terres du type plateau, sur une longueur de plus de4,ooo kilomètres et d'une largeur variant de 240 à 1,000 kilomètres. Le Caucase, chaîne grandiose de montagnes, ou plutôt zone alpine de 1,200 kilomètres de longueur, se dresse en face de l'escarpement du plateau Arménien^ dont il est séparé par une large vallée longitu-

-- îo —

dinale occupée par le Rioiil à l'ouest^ et la Koura à Test. Cette vallée est semblable, au point de vue orographique, aux vallées longitudinales (vallées d'érosion ?| que l'on trotlve au pied des escarpement^ nord-occidentaux du haut Plateau de l'Asie orientale (Irkout, Bargouzin, Mouya. Tchara, etc.)*

5. — Chaînes de montagnes séparées, — Outre les chaînes de montagnes qui représentent, soit des chaînes bordières des plateaux et de leurs terrasses, soit des zones Alpines de plissements, parallèles aux chaînes bordières et subordonnées ainsi aux plateaux, on trouve en Asie plusieurs systèmes de montagnes indépendants.

Les monts Oural, de 600 à t,20o mètres d'altitude, qui séparent l'Europe de l'Asie, représentent une série très complexe de hautes terres (chaînons parallèles se dirigeant du SO. au NE., combinés avec des escarpements de plateaux de hauteur moyenne dirigés du NO. au SE.) (i). alignées dans leur ensemble du sud au nord.

Plus loin vers l'est, le Kara-taou et le Tarbagataï, ainsi que les monts Verkhoyansk dans le nord de la Sibérie, sont des chaînes qui partent des zones Alpines entourant le haut Plateau pour se diriger presque perpendiculairement à celles-ci. On sait, d'après Mouchkétofif, que ces chaînes dirigées vers le NO. sont d'origine plus récente (^ériodfe secondaire) que les soulèvements dirigés vers le NE.

Les monts Byrranga rompent la monotonie de la surface des toundras du Taïmyr, et les montagnes de leniseisk, riches en mines d'or, représentent une série de plissements dans la direction SO. au NE.

Plusieurs chaînes dont l'orographie e3t encore très ihicertaine, remplissent la péninsule du Kamtchatka, qui représente, il me semble, plutôt une série de deux ou trois chaînes dirigées du SO. au NE., qu'une chaîne unique dirigée dans Taxe de la péninsule.

Une autre série de chaînes parallèles atteignant des hauteurs de i^Sob à 2|ioo mètres, — les monts Boureya (aussi Dôôussé-Alin, ou Petit Khingan), ainsi que les chaînes Pribrezhnaya (côtière) et Tatarskaya du Sikhota-Alin, se dirigent du goUe de Pe-tchi-li à la mer d'Okhotsk. Ces deux dernières chaînes semblent avoir leurs proIongeiUents dans l'île de Sakhalin, qui, pas plus que la péninsule du Kamtchatka, ne me semble être traversée dans sa longueur par une chaîne unique suivant l'axe de l'île.

D'autres chaînes enfin, qui décrivent des courbes alignées dans la même direction du SO. au NE., forment des eirconvallations exté-

( 1) Voir r$nicl« Urais de TËncyclopédie Britannique, 9* édition.

rieures du continent — des étapes de soii accroissement ultérieur -r dans la Corée, l'archipel du Japon et les îles Kouriles.

Le Nang-ling, le Tayou-ling et d'autres chaînes ayant encore la même direction vêts le NE., parcourent la Chine méridionale; et des chaînes sous-marines appartenant au même système de plissements des roches superficielles se voient dans les îles de Formose et de Liou- Kiou.

La chaîne de Saravak, dans l'île de Bornéo, continuée vers le NE. dans les îles Palawan, ainsi que les montagnes de Célébes^ ont la même direction, tandis que celles de Sumatta et de la péninsule de Malacca ont la direction perpendiculaire, NO. au SE., qui est caractéristique pour l'Asie sud-occidentale.

L'intérieur de la péninsule de l'Hindoustan est occupé par le haut plateau du Deccan (450 à 900 mètres de hauteur), bordé par les Ghats Occidentaux (2,363 mètres dans le pic Nila Ghiri) et les monts Cardaman^ ainsi que par les Ghats Orientaux^ beaucoup plus bas que les précédents, du côté de l'Est. Le mont Pedrotallagalla^ dans Tîle de Ceylan atteint une hauteur de 2,5oo mètres.

Les vastes plateaux de l'Arabie, couverts de déserts de sables entrecoupés de quelques dépressions fertiles, atteignent des altitudes de 1,000 à t,35o mètres et sont traversés par plusieurs chaînes, peu connues jusqu'à présent. La chaîne bordière sud-orientale des plateaux de l'Arabie, le Hadramaout, atteint 2,100 mètres dails ses plus hauts sommets, tandis que les chaînes bordières nord-occidentales, le Liban et TAnti-LibaH, ont des sommets de 3,ooo mètres d'altitude.

Enfin dans la profonde dépression du Jourdain, la mer Morte a son niveau à 355 mètres au-dessous du niveau de l'Océan.

6. — Les Terres Basses, les Plaines. — Toute TAsie nord-occidentale est occupée par une très vaste région de basses terres — la Sibérie occidentale — qui rejoint au sud les basses terres de la dépression aralo-caspienne. Cependant ces terres basses, dont le niveau ne dépasse pas i5o à 300 mètres au-dessus de celui de la mer, ne se soudent pas directement aux zones Alpines qui bordent le plateau de l'Asie orientale. Elles en sont séparées par une zone de hautes plaines ondulées ou prairies, ayant un niveau moyen de 3oo à 450 mètres et dont l'escarpement qui les sépare des terres basses .de Tobolsk et aral-caspiennes est une ligne qui peut être tracée grosso modo de Merv à Tomsk, et de Tomsk à Verkhoyansk.

Les hautes plaines, qui prennent vers le sud le caractère de steppes

assez arides et vers le nord celui de riches prairies, et qui pénétrent sous forme de lagunes dans les vallées de la zone Alpine, sont en général excellentes pour l'agriculture et l'élevage du bétail. On ne peut cependant pas en dire autant des terres basses qui portent des traces certaines de submersion post-pliocène. Dans la région aralo-caspienne les basses terres ont souvent le caractère de déserts sablonneux ou pierreux et ne sont cultivées que là où Ton trouve une ceinture de loess au pied des montagnes, et où les rivières et ruisseaux coulant des montagnes donnent Teau nécessaire à l'irrigation . Près des côtes de la mer Caspienne^ les basses terres descendent même au-dessous du niveau de FOcéan (le plateau de TOust-Ourt s'élevant au-dessus d'elles comme une grande île de 3oo mètres environ d'altitude) et se dessèchent de plus en plus durant notre période actuelle. D'autre part, les basses terres de Tomsk et de Tobolsk sont le grenier d'abondance de la Sibérie et se peuplent rapidement. Mais, plus loin, vers le Nord et le Nord-Est, ces Basses Terres deviennent des marais ou des forêts marécageuses que le chasseur seul peut visiter, tandis que, plus loin encore, vers l'océan Arctique, elles deviennent des toundras.

Une zone analogue de hautes plaines se rencontre également sur le versant sud-oriental ou Pacifique du plateau, entre la zone Alpine et les basses terres du littoral. Le • petit Khingan sépare celles-ci des hautes plaines dans la région de FAmour et en Mandchourie. A l'ouest de cette chaîne nous trouvons les prairies fertiles à 3oo et 5oo mètres d'altitude, tandis qu'à l'est nous avons les basses terres, inondées par le bas Amour et le Soungari.

Dans rindo-Chine, les basses terres sont limitées au Tonkin, au Cambodge, au bas Menam et à l'Irrawaddi inférieur, où elles sont très fertiles, mais souvent marécageuses.

L'espace entre les plateaux de l'Iran et du Tibet, d'une part, et celui du Deccan, d'autre part, est encore occupé par des basses terres d'une vaste étendue. Arrosées par l'Inde et le Gange, et couvrant une superficie de près de 400,000 kilomètres carrés, elles fournissent leurs moyens d'existence à plus de i25 millions d'habitants. Les parties occidentales souffrent cependant du manque d'eau.

Une autre grande région de basses terres, la Mésopotamie, ou la vallée du Tigre et de l'Euphrate, fut un berceau de civilisation dès les époques les plus reculées.

Enfin, les basses terres situées au nord du Caucase sont rapidement colonisées par les paysans russes. »

Il serait, sans doute, d'un grand intérêt de voir comment la conception orographique de l'Asie, développée dans les pages précédentes, s'accorde avec ce que nous connaissons de la géologie de l'Asie, de ses climats, de la distribution géographique de ses différentes régions botaniques et zoologiques, et les destinées historiques du grand continent. Ce qui serait le plus utile, ce serait de posséder une étude géologique détaillée pour compléter notre conception générale sur les grandes lignes de structure, pour les reviser en ce qu'elles peuvent contenir d erroné et pour nous donner une histoire géologique de l'Asie en rapport avec sa structure orographique actuelle.

Ce travail est encore entièrement à faire. Je me permettrai cependant de reproduire ici en abrégé les chapitres Géologie et Flore que j'écrivis, il y a quelques années, également dans l'article Asie de l'Encyclopédie Chambers.

Les quelques idées qu'ils suggèrent seront peut-être utiles aux voyageurs, explorateurs et géographes de l'Asie :

a Le temps n'est pas encore venu d'écrire l'histoire géologique de l'Asie. Cependant, on peut dire déjà que les hauts plateaux, composés de roches cristallines non stratifiées (granits, syénites, diorites), ainsi que de gneiss, de schistes talqueux, de micaschistes, de quartzites, de schistes argileux et de calcaires appartenant tous à la formation archéenne (huronien, laurentien, silurien et, en partie, dévonien) sont restés des continents depuis l'époque dévonienne.

La terrasse supérieure du haut plateau, le Pamir et les plateaux de la Selenga et du Vitim, sont composés de préférence de schistes huroniens et lauren tiens. Même les dépôts siluriens,si répandus sur les hautes plaines, sont douteux sur la haute terrasse des plateaux, et on est porté à croire que le soulèvement de cette terrasse s'était accompli avant ou pendant l'époque silurienne.

On peut dire, en tout cas, avec certitude que ces continents s'élevaient au-dessus de la mer dévonienne, et que quelques parties seulement de la terrasse inférieure du haut plateau pouvaient être submergées pendant cette époque. Des dépôts dévoniens d'une grande étendue, et restés horizontaux jusqu'à présent, s'étalent en effet sur les hautes plaines, au pied de la zone Alpine, notamment dans le bassin de la Lena. L'escarpement nord-occidental du haut plateau était donc bien marqué à cette époque et il constituait les falaises d'un continent qui se dressait des profondeurs de l'océan dévonien. Des terrains de l'époque carbonifère sont connus dans le Turkestan,

riode et dans TAsie occidentale ; mais les dépôts contenant de la houille en Mandchourie, en Chine, dans les Archipels et en Transbaikalie appartiennent à Tépoque jurassique. De vastes bassins d'eau douce couvraient-ils à cette époque les plateaux (leur terrasse inférieure)? ou bien seulement les hautes plaines?

Il est certain, en outre, que, pendant les périodes crétacée et tertiaire, une mer intérieure d'une très grande étendue pénétrant de Touest par la tranchée dzungarienne, couvrait la terrasse inférieure du plateau (Kachgarie, Tarim, Gobi).

Cette mer intérieure, le Han-hal, semble avoir persisté jusqu'aux premiers âges de l'époque tertiaire, lorsque de nouveaux soulèvements rompirent sa connexion avec les mers tertiaires qui continuaient à couvrir les hautes plaines et les basses terres. Des dépôts tertiaires d'une assez grande épaisseur, mais surtout littoraux (conglomérats) se rencontrent i de grandes hauteurs dans certaines taUées de la zone Alpine en Sibérie.

Les chaînes de la zone Alpine doivent avoir une origine très ancienne. Elles s'élevaient déjà en partie au-dessus des mers carbonifère, triassique, crétacée et jurassique. Mais leur soulèvement s'est continué pendant ces époques, si bien que dans les chaînes extérieures de l'Asie, aussi bien que dans THimalaya, nous trouvons des dépôts carbonifères et postérieurs, jusqu'aux dépôts tertiaires, soulevés à de grandes hauteurs.

Il paraît cependant que, tandis que les soulèvements de la période azotque et silurienne avaient formé des chaînes de montagnes dirigées du S.-O. au N.-E», et qu'ils avaient été occasionnés ou accompagnés par des intrusions de granités, de granitites et de syénites, — les soulèvements des époques suivantes, secondaire et tertiaire, donnaient origine à des montagnes orientées du N.-O. au S.-E (ou plutôt O.-N.-O et E.-S.-E.) et qu'ils étaient accompagnés de déversements de roches augitiques, mélaphyres, diorites, etc. Ces soulèvements ont certainement modifié considérablement le relief de l'Asie ; ils ajoutèrent de vastes étendues émergées à son arête continentale primitive et ils soulevèrent les dépôts tertiaires à de très grandes altitudes, surtout dans l'Himalaya.

Ce qui se présente aujourd'hui comme les terres basses de l'Asie a dû être couvert en majeure partie par la mer tertiaire et aussi par la mer quaternaire ou post-pliocène. La mer tertiaire de l'Asie orientale se divisa par des chaînes de montagnes en bassins séparés, détroits et lagunes, tandis que celle de l'Asie occidentale Be retira peu à peu vers ce qui est aujourd'hui la Russie méridionale.

Quant k la mer quateirnaire dés périodes glaciaire et post-glaciaire, elle n'arrivait plus jusqu'aux plaines de l'Asie centrale, et ne couvrait pas non plus les hautes plaines. Elle s'étendait seulement sur les basses terres de la Sibérie occidentale, jusqu'au 5o« degré de latitude, et dans le Nord de la Sibérie orientale elle couvrait seulement la partie inoccupée par les hautes plaines du Viloui. Un golfe allongé /QU plutôt un détroit) maintenait, selon toute probabilité, la connection entre l'océan glacial et la mer aralo-caspienne. Mais on ne trouve aucune trace de cette mer sur les hautes plaines de la Sibérie qui n'étaient qu'entrecoupées çà et là par des bras de cette mer.

L'humidité qui en résultait, permettait aux glaces de s'accumuler dans les parties de la Sibérie orientale et de la Mongolie où l'on ne trouve plus aujourd'hui de glaciers, et (à en juger par l'extension des glaciers dans le TianChaii, l'Himalaya, le Sayan et le plateau du Vitim), il est fort probable que tout le haut plateau, ainsi qu6 ses gigantesques chaînes bordières, étaient enterrés sous les neiges et les glaces, comme l'est aujourd'hui le Grc^nland. De formidables glaciers, semblables i ceux qui comblaient la vallée entre les Alpes et le Jura, devaient aussi remplir les vallées de la zone Alpine. Quelle était l'extension des glaces sur le plateau du Tibet et dans les montagne s de la Chine? Cela reste jusqu'à présent complètement inconnu. Nous remarquons seulement qu'en Turkestan, en Sibérie et en Chine, on trouve d'immenses accumulations de loess — formation, soit aqueuse, soit éolienne, soit d'origine mixte — qui se rencontre en Europe toujours comme une frange sur les rebords extérieurs des formations incontestablement glaciaires. Là où nous la connaissons, elle représente les parties les plus fines des boues et des moraines glaciaires, enlevées de ces dépôts par les eaux superficielles et les vents, et déposées sur le pourtour des dépôts morainiques.

Beaucoup de changements importants dans la distribution des terres et des eaux, se sont produits en Asie depuis la période glaciaire et même durant la période historique. Depuis que la mer aralocaspienne fut isolée de l'Océan, sa dessication, ainsi que celle des lacs sans nombre qui couvraient la surface de l'Asie pendant la période post-glaciaire (elle devrait former une division spéciale, la période lacustre), a marché avec une rapidité croissante, dont on peut se faire une idée par la rapidité avec laquelle les lacs du groupe Tchany, en Sibérie, se sont desséchés pendant ces dernières cent années (d'après ladrintsefF;. Toute l'Asie porte les traces des lacs innombrables, grands et petits, qui la couvraient et qui ont disparu, non

pas par suite de l'influence de Thomme, mais en vertu des causes générales qui agissent sur la surface terrestre depuis la fin de la période glaciaire.

Ce procès est encore accéléré par l'élévation assez rapide du continent — les côtes de l'océan Arctique, de l'océan Pacifique, de la Méditerranée, de la mer Rouge et, en partie, de l'Océan Indien se trouvant dans un état de lent soulèvement, tandis que les surfaces où des traces de submersion furent observées jusqu'à ce jour sont comparativement très petites.

L'influence de la dessication de l'Asie a dû se faire sentir durant répoque historique même, et les migrations des Oural-Alta'iens, des Turcs et des Mongols trouveront probablement leur meilleure explication dans ce changement qui se produisit sur une grande échelle dans l'Asie centrale. D'autre part, cette dessication explique l'état de déserts desséchés dans lequel se trouvent aujourd'hui des régions, qui furent le berceau de la civilisation européenne ou le centre de civilisations disparues (Louktchoun).

Les volcans et les formations volcaniques ont joué un rôle important dans la géologie de l'Asie. On connaît plus de 120 volcans actifs en Asie, principalement dans les îles sud-orientales, les Philippines, le Japon, les Kouriles et le Kamtchatka, ainsi que dans quelques îles de mer du Bengale et dans l'Asie occidentale.

Des traces nombreuses d'éruptions volcaniques, selon toute probabilité de la fin de Tépoque tertiaire (datant peut être aussi de l'époque glaciaire), se rencontrent, sous forme de nappes de lave, et même de cônes d'éruption ayant encore conservé leurs formes ; on les trouve tout le long de la chaîne bordière nord-occidentale du haut plateau, ainsi que sur le haut plateau même au pied de cette chaîne; notamment dans les monts Sayan, le Khamar-daban, la chaîne de Bargouzin et Sud-Mouya (ptateauxde laSelenga et du Vitim); et on en trouve aussi dans le Tian-Chan oriental, dans la chaîne de l'Ilkhouri-alin (Ouyoun-Kholdontzi). Dans la chaîne bordière du plateau de l'Arménie, ainsi que dans le Caucase, plusieurs des cimes les plus hautes (Ararat, Elbrous, Kazbek, etc,) sont des volcans éteints.

Les tremblements de terre sont fréquents en Arménie, dans le Turkestan et autour du lac Baïkal. »

Le passage suivant, emprunté au même article Asie^ contient quelques indications concernant les relations entre le relief de l'Asie, compris selon les conceptions indiquées plus haut, et la distribution des plantes. Il n'est reproduit ici qu'à titre d'indication d'un travail à

faire. Aujourd'hui même il serait déjà possible d'étudier ces rapports, que j'ai à peine esquissés dans l'espace restreint d'un court article de Y Encyclopédie Britannique.

On pourrait, profitant des riches matériaux botaniques que nous possédons, faire un tableau très intéressant de la distribution des flores sur les hauts plateaux, leurs terrasses inférieures, les chaînes bordières, les zones alpines, les hautes plaines et les basses terres de l'Asie ; et l'on verrait alors combien ces divisions orographiques aident à se reconnaître dans la distribution des flores que Ton a trop cherché jusqu'à présent à faire rentrer dans des zones tracées, soit entre tels degrés de latitude, soit selon les bassins de diverses rivières, sans tenir compte des grandes divisions orographiques et des différences d'altitude. Ainsi, la chaîne bordière du Grand Khingan est une frontière de démarcation botanique, la plus frappante que l'on rencontre dans toute la Sibérie et la Mandchourie. Lorsqu'on descend du plateau, sur sa pente rapide vers l'Orient, on voit en une heure ou une demiheure toute une flore nouvelle mandchourienne (Pacifique) remplacer la flore sibérienne et l'on reconnait une dizaine d'espèces arborescentes nouvelles, qui frappent même l'ignorant en botanique, et que l'on n'avait pas vues auparavant, après avoir traversé la Sibérie sur un parcours de plusieurs milliers de kilomètres. On voit aussi comment la vallée du haut Amour et celle de l'Argoun servent en ce moment pour l'extension de la flore mandchourienne vers l'occident.

La chaîne bordière du lablonovoï, qui sépare la terrasse supérieure du haut plateau de sa terrasse inférieure, est encore une frontière botanique de grande importance. Elle sépare la flore daourienne de la flore sibérienne proprement dite.

Le Petit Khingan, à son tour, apparaîtra, il me semble, comme une frontière botanique intéressante entre la flore mandchourienne et celle du littoral Pacifique.

Il est presque certain que dans l'Asie centrale, dans le Gobi, dans les Indes et dans TAsie occidentale, on pourrait arriver à des généralisations du plus haut intérêt, en établissant la liaison entre les données orographiques et les données botaniques. Il suffira d'indiquer, par exemple, la délimitation des régions botaniques dans le Caucase, où la chaîne Pontique (chaîne bordière du plateau arménien) sert de ligne très importante de démarcation botanique.

La région généralement désignée sur les cartes géo-botaniques sous le nom de région européo-asiatique boréale, et qui a pour frontière,

au sud, une ligne tracée de la mer Noire au lac Baïkal et de là au haut Amour et la mer d'Okhotsk, n'a cependant pas l'uniformité que Ton pourrait lui attribuer en consultant seulement la carte. Tandis que les espèces végétales se répandent facilement de l'ouest à Test, de la Russie aux terres basses de la Sibérie occidentale, elles se propagent tout aussi facilement du S.-O. au N.-E., le long des hautes plaines, de la zone alpine, des chaînes bordiéres et du plateau même. Conséquemment, déjà la flore de la Sibérie se subdivise naturellement en plusieurs régions distinctes. Ainsi, nous voyons le cèdre (Pinus cembra) se propager le long des plus hautes parties de la chaîne bordière nord-occidentale du plateau, de l'Altàî à la Lena. Nous trouvons la même végétation sur le haut plateau autour du lac Kossogol et sur le haut Vitim. La végétation des hautes plaines de l'Altaï offre beaucoup d'analogie avec celle des hautes plaines à l'ouest du lac Ba'ikal, et la flore transbaïkalienne, à l'est du lablonovo'i, a beaucoup de traits communs avec celle du Gobi.

Dès que l'Amour commence à sortir du haut plateau, dans lequel il a creusé sa profonde vallée, nous trouvons sur ses bords des représentants des flores chinoise et japonaise sous les mêmes latitudes ; la flore sibérienne règne plus à l'ouest. Et il résulte des explorations récentes que, même autour du lac Balkhach et au pied du Tian-chan, on trouve des vestiges de la flore européenne-sibérienne, qui se sont conservés sur les pentes mieux arrosées. Les lignes de propagation le long des degrés de latitude se complètent ainsi par des lignes de propagation dirigées obliquement, du S.-O. au N.-E.

La zone suivante, marquée sur les cartes géo-botaniques, est la zone des steppes, qui s'étend des steppes de la Russie méridionale à travers la dépression aralo-caspienne et les parties moyennes des hauts plateaux de l'Asie occidentale et orientale, y compris diverses régions de désert séparées (le Han-haï, le Gobi, les parties sèches de l'intérieur de l'Arabie, de la Perse et de l'Inde nord-occidentale). Cette immense région devrait être cependant divisée, pour l'Asie centrale, en quatre régions distinctes au moins : les flores aralo-caspienne, du Tian-chaô, du Tibet et de la Mongolie.

La flore des espaces situés à l'est du haut plateau, comprenant la Chine, la Mandchourie et le Japon, doit être considérée comme un équivalent oriental de la flore méditerranéenne. Le chêne reparaît dès que l'on a croisé la chaîne bordière orientale du plateau, le grand Khingan ; de même le noisetier, le tilleul, l'érable, tandis qu'une

quantité de nouvelles espèces de peupliers, de saules, d'acacias, etc., font leur apparition. Cette région, si Ton tient compte des proportions diverses qu'ofifrent les espèces boréales et les espèces méridionales, se subdivise encore en deux parties : la flore chinoise et mandchourienne et celle du littoral de la mer d'Okhotsk.

Dans le Caucase, la riche végétation des parties humides comprises entre la chaîne principale du Caucase et la chaîne Pontique appartient entièrement à la flore méditerranéenne de l'Europe occidentale. Quant à la flore de l'Âsie-Mineure, elle combine déjà les espèces de l'Europe méridionale avec celle de l'Afrique du Nord, grâce à ses chênes toujours verts, ses lauriers-oliviers, ses myrtes, ses oléandres, ses pistachiers, et grâce à la grande variété de ses plantes bulbeuses. /

Ces quelques passages indiquent déjà vaguement combien la tâche du géo-botaniste, pour la classification de ces régions, pourrait être facilitée, s'il prenait en considération les grands traits de la plastique de l'Asie et leur orientation.

Il en est de même pour la faune de l'Asie, qu'il serait impossible de comprendre dans sa distribution géographique, si l'on ne prenait en considération (Syévertsofif) l'extension de certaines espèces du S.-O. au N.-E., le long des plateaux et des plaines. Ainsi Ton peut dire que le haut plateau de l'Asie a sa faune à lui ; de même sa terrasse inférieure, et de même les basses terres des déserts et celles couvertes de prairies.

analogies de structure orographique entre l'asie

et l'amérique du nord.

Remarques concernant la formation des montagnes.

Rentrant dans un autre ordre d'idées, il serait utile d'étudier les analogies de structure orographique que Ton trouve entre les deux grands continents de l'Asie et de l'Amérique du Nord.

Voici comment ces analogies se présentèrent à mes yeux pendant un voyage que je fis à travers le Canada, du golfe Saint- Laurent à Vancouver, en 1897, avec l'Association Britannique pour l'avancement des sciences. Cet exposé est emprunté à un article publié dans la Nineteenth Century en mars 1898.

(( Lorsque je traversai le Canada, de l'est à l'ouest, en passant suc-

cessivement, d'abord, par les régions boisées du Québec occidental et de rOntario oriental, puis par la région rocheuse et montagneuse des mines, située au nord des grands lacs, puis à travers les immenses prairies, et enfin en croisant les montagnes et les plateaux de la région littorale du Pacifique, je fus vivement frappé par la ressemblance entre les traits géographiques de ces différentes régions avec les traits, jadis familiers pour moi, que Ton rencontre dans le vieux monde en le traversant de l'ouest à Test, à peu près sous le même degré de latitude. Le voyageur qui débarquerait en Russie sur les côtes de la mer Baltique et voyagerait vers Test à travers la partie septentrionale de la Russie centrale, les régions montagneuses des mines de TOural, les prairies et les plaines de la Sibérie méridionale et enfin les régions alpines et le plateau de Transbaïkalie — ce voyageur trouverait absolument les mêmes types géographiques, dans le même ordre, que ceux qu'il rencontre en Amérique du Nord sous le So^ degré de latitude, en voyageant dans une direction opposée.

» Dans les Etats orientaux de l'Amérique qui, à ce point de vue, correspondraient à l'Europe occidentale, appartenant tous deux au littoral Atlantique et représentant le siège principal de notre civilisation actuelle, l'analogie est, peut-être, moins apparente. Mais les régions boisées du Canada oriental (qui furent déjà plus d'une fois comparées aux régions boisées de la partie septentrionale de la Russie centrale) sont vraiment la contre-partie de cette partie de l'Europe. Puis viennent les collines rocheuses et boisées qui s élèvent au nord du lac Supérieur, et qui, sous plus d'un rapport, rappellent les monts Oural. Ceux-ci, il faut le dire, ne sont évidemment pas la chaîne étroite, tracée sur les cartes à petite échelle sous forme d'un ver noir rampant vers le nord, mais se composent, en réalité, d'une zone assez large de plateaux de hauteur modeste, très ravinés, et de chaînons parallèles. Cette zone de soulèvements touche aussi, vers le sud, sa mer intérieure, la Caspienne, correspondant ainsi aux grands lacs de l'Amérique,

» En continuant notre voyage en Canada vers l'ouest, nous entrevîmes soudain, à Winnipeg, les immenses basses prairies de Manitoba, et ici l'illusion était complète. Je pouvais me croire à l'entrée des basses terres, couvertes de « terre noire », dans la partie sud du gouvernement de Tobolsk, au pied de l'Oural. Même aspect général, même sol, mêmes lacs en voie de dessèchement, même position à l'égard des hautes terres et très probablement même origine lacustre.

» Et, comme le train marchait toujours vers Touest et, après avoir gravi un escarpement, entrait dans des prairies onduleuses (rolling prairies), plus élevées et sub-arides — nous les aurions nommées steppes en Sibérie — je pouvais m'imaginer à tous les points de vue passer par les hautes plaines que le Transsibérien traverse à l'est de Tomsk. L'altitude de ces hautes plaines dans les deux continents, les escarpements qui les séparent des basses prairies, Taspect général de la surface et de la végétation sont d'une ressemblance frappante; même les petites villes dô la Sibérie orientale, Kaïnsk, Atchinsk et Krasnoyarsk. pourraient être représentées comme des sœurs de Medicine Hat, de Calgary et de Regina, n'était l'aspect américanisé des villes canadiennes. Les « barren lands » du Canada septentrional, qui ressemblent sous tous les rapports aux toundras de la Sibérie, et s'étalent au nord des prairies, ainsi que les déserts du plateau américain, situés vers le sud et correspondant aux déserts de la Mongolie, complètent l'analogie.

«Vient enfin la série de chaînes de montagnes parallèles — les Rocky Mountains, les Selkirk, le Golden Range et le Coast Range, avec les hauts plateaux intercalés entre ces chaînes, et encore une fois l'analogie entre ces hautes terres de l'Amérique et le haut plateau de l'Asie orientale avec ses chaînes bordières ou superposées, est complète. Les hautes terres de la Sibérie ont certainement une plus grande largeur sous la même latitude, et les espaces occupés par le haut plateau entre les chaînes ont des dimensions beaucoup plus considérables que dans le Canada, mais la ressemblance d'aspect est si grande que, par exemple, à Okanagan, j'avais le sentiment de me trouver au milieu des steppes de la Transbaïkalie (terrasse inférieure du haut plateau), bien que les montagnes de l'Amérique du Nord, notamment les montagnes Rocheuses, soient d'origine plus récente que celles qui bordent les plateaux de la Sibérie orientale. Même altitude du plateau, même climat sec, mêmes paysages, même structure de la surface et même caractère de l'érosion dans des périodes géologiquement récentes.

» Une coïncidence accidentelle ne pourrait certainement pas expliquer cette similitude de structure. On avait dès longtemps signalé certaines analogies dans les formes générales et les contours des deux grandes masses continentales de l'hémisphère boréal. Il apparaît maintenant que la ressemblance de la structure orographique de l'Amérique du Nord et de l'Eurasie est encore plus frappante que celle des contours et de l'orientation. En effet, le trait dominant de

l'orographie de TAmérique du Nord est une zone allongée de hautes terres — plateaux et chaînes de montagnes parallèles — qui, partant du Mexique vers le NO. se prolonge jusqu'à l'Alaska, en diminuant de hauteur et de largeur à mesure qu'elle entre dans de plus hautes latitudes. Les montagnes Rocheuses se dressent le long du rebord oriental de ces hautes terres, et au pied extérieur de ces montagnes s'étale une immense plaine continentale, divisée en deux, ou plutôt trois terrasses dictinctes, qui remplit l'espace entre le grand plateau et le système appalachien de chaînes parallèles.

» La même structure orographique se trouve en Asie. Seulement, l'Asie et l'Amérique sont, pour ainsi dire, le positif et le négatif Tune de l'autre — la main droite et la main gauche. En Asie aussi, un soulèvement massif de hautes terres, composées de plateaux et de zones alpines, diminuant de hauteur et de largeur à mesure qu'il entre 'Jans de plus hautes latitudes, s'étend des Himalayas à la péninsule des Tchouktchi, où sa pointe rencontre la pointe du plateau américain. Cependant, il n'y a pas similitude complète. L'épine dorsale de l'Asie occupe la partie orientale du continent au lieu de sa partie occidentale, et elle se dirige vers le NE, au lieu de se diriger vers le NO. Elle en présente ainsi le négatif.

» Une ceinture de hautes montagnes, — le Tian-chan, l'Altaï, le Sayan, etc., — entrecoupée par des tranchées gigantesques, se dresse le long du bord continental du plateau, correspondant ainsi aux montagnes Rocheuses. Et une plaine continentale d'une vaste étendue, divisée aussi en deux ou trois terrasses, occupe l'immense espace angulaire entre ce plateau oriental et l'autre plateau occidental. A l'ouest, cette plaine est limitée par le système de l'Oural, ainsi que par les montagnes et les hautes plaines de l'Europe, qui correspondent aux montagnes du système des Appalaches. Sous ce rapport, donc, la ressemblance (toujours renversée dans le négatif) est complète.

«Les traits principaux de l'orographie sont ainsi presque identiques, quoique renversés, dans les deux continents. Des régions de même structure orographique se reproduisent dans le même ordre mais dans un sens opposé.

» Une différence, cependant, saute aux yeux. En Amérique, les hautes terres sont baignées par l'océan Pacifique, tandis qu'en Asie elles en sont séparées par la région de l'Amour, la Mandchourie et la basse Chine. Celles-ci nous offrent ainsi une expansion de hautes plaines et de basses terres (coupée par plusieurs chaînes de montagnes parallèles)

qui s'étend entre le rebord Pacifique du plateau et l'Océan, et qui n'existe pas en Amérique. Ce n'est que sous une plus haute latitude, sur les côtes de la mer d'Okhotsk, que le plateau et sa chaîne bordière touchent directement le Grand Océan, tout comme ils le touchent à Vancouver. L'activité constructive des volcans, à laquelle nous devons les chapelets d'îles longeant la côte pacifique de l'Amérique, ainsi que les chaînes littorales et sous-marines de l'Asie, a dû être bien plus grande dans l'Ancien que dans le Nouveau Monde; ou bien elle a commencé à une date bien plus reculée, pour avoir pu ajouter sur le versant pacifique du vieux monde les plaines et les bas-fonds de l'Amour, du Soungari et de la Chine, dont nous ne trouvons pas la contre-partie en Amérique. Il ne faut pas oublier, cependant, que la parfaite similitude ne se rencontre jamais dans la nature; des analogies, c'est tout ce que nous pouvons espérer y découvrir.

» L'océan Pacifique se présente ainsi encaissé de deux côtés par deux immenses massifs de plateaux qui ont, dans la forme de leurs contours, ainsi que dans le caractère de leurs versants extérieurs, le même caractère. Ces deux plateaux sont deux continents très anciens, datant dans leurs parties les plus vieilles de l'époque primaire. La croissance graduelle de ces deux continents s'est faite surtout sur leurs versants extérieurs, tournés vers l'Atlantique, de façon à produire dans les deux une répétition, dans le même ordre, des mêmes traits géographiques.

» Nous devons en conclure que notre globe n'est pas une masse incohérente de plateaux, de plaines et de montagnes, soudés les uns aux autres, au hasard. Une force quelconque, très générale dans son action, et conséquemment tellurique, sinon cosmique, -— une force qui agissait sous un angle aigu par rapport à la direction de l'axe actuel de rotation de la Terre, — a dû provoquer la croissance des masses continentales dans l'Ancien et le Nouveau Monde. Au cours des âges, pendant des siècles, elle aopéré symétriquement des deux côtés des deux plateaux principaux de l'hémisphère boréal, et malgré toutes les vicissitudes des contractions, des soulèvements et des dépressions locales, elle a fini par produire une structure remarquablement symétrique sur les deux côtés opposés des gouffres de l'Océan Pacifique (i). »

(i) Someofthe resources of Canada, dems la Nineteenth Century^ mari 1898, p. 495-498.

On comprendra aisément le désir du géographe de voir comment ses conceptions orographiques s'accordent avec les conceptions modernes sur l'origine des montagnes et des continents. C'est ce qui me décide à ajouter encore quelques mots sur ce sujet.

On sait que James Dana, dans les éditions successives de son Manual of Geologv (4* édit. 1896), a élaboré une théorie très complète de la formation des montagnes. Suivant cette théorie, les chaînes de montagnes se forment à la suite du refroidissement inégal des couches superficielles du globe dans la profondeur des océans et le long de leurs côtes.

Cette différence produit une « poussée oblique », de bas en haut, dirigée de l'Océan vers le continent, le long des côtes, et surtout là où rabaissement du fond océanique se produit le plus rapidement sous le poids des sédiments.

Les plus grandes oscillations du terrain doivent ainsi se produire dans une bande de 450 à i,5oo kilomètres environ, en partant des côtes. C'est là qu'auront lieu les plus grands soulèvements, fractures et plissements des roches, et comme ces déplacements des roches se transforment partiellement en chaleur, c'est aussi dans cette zone que les plus grands effets de métamorphisme se produiront. C'est pourquoi les rangées les plus importantes de volcans se trouvent situées le long des côtes océaniques et des chaînes bordières qui furent des rivages pendant les époques géologiques précédentes. Ce fait, nous le voyons confirmé par la distribution des volcans actuels, et il se retrouve également, ainsi que le montre Dana pour l'Amérique (et il se vérifie aussi pour l'Asie), dans les époques géologiques précédentes (tertiaire pour notre haut plateau). Comme conséquence de cette activité, de nouvelles rangées de plissements parallèles doivent surgir, sous forme de chaînes, le long des côtes d'un continent et graduellement l'augmenter aux dépens de rOcéan, tout en accroissant la profondeur des abîmes sous-marins.

Si la théorie de Dana est à peu près exacte, la formation du continent asiatique, ainsi que ses formes actuelles, s'expliquent assez bien.

Pendant Tépoque primaire, l'Asie était réduite au haut plateau, qui avait la forme d'une Amérique du Sud dont la pointe se dirigeait vers le détroit de Bering (le pôle Nord d'alors n'était-il pas dans cette direction ?). C'est sur la ligne de partage entre le continent d'alors et les océans qui le baignaient à cette époque que naquirent, à la suite de la poussée oblique dont parle Dana, les chaînes bordières du haut plateau.

Plus tard, lorsque la terrasse inférieure du plateau se dégagea des eaux, la formation des montagnes s'accomplit le long de ses rebords ; c'est alors probablement que s'élevèrent les chaînes bordières de la deuxième terrasse et la série de chaînes alpines qui longent l'ourlet de cette terrasse et forment aujourd'hui les pays alpins qui l'accompagnent au nord-ouest et au sud-est. Une formation semblable se retrouve sur les bords de la troisième terrasse — celle des hautes plaines. Mais l'arrêt de ce stade n'aura pas été assez long, ni la différence de niveau entre les hautes plaines et l'Océan assez grande pour former les hauts rebords que l'on trouve le long du haut plateau.

Enfin, pendant les périodes récentes, une série de chaînes littorales se sont formées et sont encore en train de se former le long des côtes actuelles de l'Océan Pacifique. Que ces chaînes ne se forment pas en lignes droites^ mais en croissants, ainsi que l'a montré Richthofen, cela est certain. Et il faut aussi remarquer que les chaînes bordières du plateau ne sont pas non plus en lignes droites. Celles-ci s'entremêlent avec des croissants, et quand je parle de chaînes se dirigeant du sud-ouest au nord-est, je n'entends exprimer que les directions générales des chaînes, sans nullement prétendre qu'elles suivent des lignes droites.

La théorie de Dana, complétée par l'étude des érosions accomplies sur une échelle formidable, et les généralisations concernant l'orographie de l'Asie, s'accordent donc assez pour se confirmer mutuellement.

Aperçu de l'Orographie DE LA SIBÉRIE ORIENTALE

Données fondamentales

lo La masse principale de la Haute Asie est représentée, en Sibérie, par un immense haut plateau qui s'étend, du sud-ouest au nord-est, du bassin du lénissei jusqu'à la mer d'Okhotsk, en se rétrécissant et en s*abaissant à mesure qu'il avance vers le nord-est.

2<ï Un second plateau non moins grand, de même orientation mais de moindre altitude, qui représente par conséquent la terrasse inférieure du haut plateau, vient s'adosser à celui-ci sur toute sa longueur du côté du sud-est.

3® Ces deux plateaux, considérés dans leur ensemble, ont sur leurs rebords nord-occidental et sud-oriental deux grandes chaînes bordiêres. La première, c'est-à-dire la chaîne nord-occidentale, est plus élevée que la seconde : c'est là que se trouvent les plus hautes altitudes de la Sibérie orientale. Les deux chaînes bordières s'abaissent aussi à mesure qu'elles avancent vers le nord-est.

40 Du côté du nord-ouest, le haut plateau est longé par une zone alpine qui forme un pays de montagnes d'une largeur de 200 à 35o kilomètres environ. Cette zone possède un caractère alpin nettement déterminé; elle se compose de hautes montagnes et de vallées profondes et, dans le labyrinthe des ramifications de ses chaînes, on peut distinguer un alignement général des chaînes du S.-O. au N.-E., parallèle à la chaîne bordière. Les chaînes de cette zone alpine sont

composées de schistes cristallins, ainsi que de soulèvements de granité, de syénite, etc. Sa hauteur s'abaisse aussi à mesure qu'elle s'avance vers le nord-est.

5® En deçà de la zone alpine, on trouve, sur le versant nordoccidental ou arctique du plateau, une vaste étendue de hautes plaines formées par des assises souvent horizontales, de roches sédimentaires plus récentes (dévoniennes, secondaires, tertiaires).

6* Aux hautes plaines succèdent, sur le même versant arctique, des basses plaines ou basses terres, élevées à peine d'une centaine de mètres au-dessus du niveau de la mer, qui descendent vers l'Océan glacial ou se perdent au pied des monts Oural. Dans les parties méridionales de la Sibérie, les basses terres sont séparées des hautes plaines par un escarpement; mais on ne sait pas encore si cet escarpement se retrouve sur toute la longueur de la ligne de séparation.

Des chaînes de montagnes isolées se dressent çà et là au-dessus des hautes plaines ainsi que des basses terres. Les premières sont orientées de préférence du S.-O. au N.-E.

70 Là où nous connaissons la ligne de démarcation entre le haut plateau et la terrasse inférieure du plateau, une chaîne bordière se dresse aussi le long de l'escarpement qui les sépare. Cependant, nous ne savons pas encore si cette chaîne bordière, séparant les deux terrasses, se continue en deçà du 55* degré de latitude;

8® Du côté du sud-est, le plateau est aussi ourlé d'une chaîne bordière, qui tombe par une pente abrupte vers les hautes plaines du versant Pacifique. Celles-ci sont aussi longées sur une grande étendue par des basses terres; mais les hautes plaines et les basses terres manquent là où la mer d'Okhotsk vient rouler ses fiots au pied même de la chaîne bordière sud-orientale du plateau ;

9® Sur une grande étendue, la chaîne bordière sud-orientale du plateau est aussi longée (comme sur le versant arctique) par une zone alpine, de 100 à 25o kilomètres de largeur, qui sépare le plateau des hautes plaines. En certains endroits on peut distinguer dans cette zone deux chaînes séparées, parallèles à la chaîne bordière sud-orientale ;

10® Au milieu des hautes plaines et des basses terres du versant pacifique, on trouve aussi plusieurs chaînes de montagnes distinctes, ainsi qu'une série de chaînes littorales dont les unes se dressent sur la côte mandchourienne de la Russie, tandis que les autres sont en partie submergées. En général, elles sont orientées dans la même direction que la chaîne bordière sud-orientale du plateau.

I. — LE HAUT PLATEAU DE LA PARTIE ORIENTALE DE LA HAUTE ASIE ET SON VERSANT NORD-OCCIDENTAL.

A. — Le haut plateau.

1. Un vaste plateau, déjà exploré au sud du Saïan et dans le bassin du Vitim, constitue la masse principale de la moitié orientale de la haute Asie.

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