Orpheline
C’était un instant solennel et redoutable que celui où‘ M“° Porthoys réglait ses comptes de ménage , et aussi ennuyeux que redoutable et solennel ; les servantes jeunes et timides sentaient battre leur coeur à l’approche de cette heure néfaste ; les filles emportées, hardies, sanguines, y trouvaient une espèce de plaisir^ et se complaisaient dans ces émotions, dans ces vives disputes à propos d’une botte d’asperçes ou d’une livre de beurre frais. M'“ Clémentine Porthoys , âgée de près de soixante-dix ans, ne comptait que
par sols et francs, livres et onces, aunes et demi-aunes, pintes et cannettes ; aucun système nouveau, décimal ou métrique, n’avait chez elle droit de cité ; elle vivait entourée d’un cordon sanitaire qui repoussait les idées et les» appellations mddernes ; tout se faisait
chez elle comme autrefois, et pourtant cet autrefois, si cher aux vieillards, cet orient de leurs jours, clair et radieux, ne paraissait pas lui avoir légué d’excellents souvenirs. Elle n’en parlait qu’avec une secrète amertume; elle traitait le temps actuSl avec un suprême dédain, et l’on était tenté de se demander pourquoi cette vieillesse chagrine surchargeait encore la terre, où elle semblait se trouver si mécontente et si mal à l’aise. Les jeûnes arbrisseaux sont coupés, les vieux buissons sans fleurs ni fruits demeurent : le divin Jardinier sait pourquoi...
Elle avait fini son souper, et se levant, non sans une certaine difficulté, elle avait regagné lé coin de l’àtre, où brûlait un petit feu, une bûche et deux rondins bien enterrés dans la cendre. Auprès de la cheminée était placée une vieille table solide, qui portait dans ses tiroirs et sur sa basane usée l’abrégé des occupations
f et des .plaisirs de la vieille demoiselle. Ofi y 1 t'oyait un encrier de faïence, en fonne de barque, î qui ferait les délices d’un antiquaire, un gros tricot, de petites cartes servant aux pMiences, deux ou trois registres, portant sur leur dos de l>archemin : Fermages, Ménage, un Paroissien , un almanach, et quelques numéros du journal de la localité , VÉcho de la Ternoise , car M”* Porthoys habitait l’antique et triste ville » de Saint-Pol, chef autrefois d’urt beau comté, où Charles le Téméraire offrit à Marguerite d’ Anjou des fêtes splendides, que Joseph Lebon a décimée aux jours de la Tej’reur, et qui,
' aujourd’hui, dépouillée de ses grandeurs féodales , mais enrichie par l’industrie , forme une des* quatre sous- préfectures du Pas-de- Calais.
M*“ Porthoys prit son registre de ménage, le leuilleta, écrivit en tète d’une page blanche la date du jour, et attendit, tout en parcourant de • l’œil les pages chargées d’écritures et de chiffres.
La cuisinière ne tarda pas à arriver ; c’était une grosse fille rofigeaude, qui, ferme dan*s sa petite .taille, les cheveux crépus, les yeux animés, le fronl bas et le nez courbé, avait un peu l’air agressif d’un coq dressé sur ses èrgots.
K Je vous ai remis hier cinq francs pour les dépenses de la maison, dit M”' Porthoys.
— Et il n’en reste pas un centime I répondit la cuisinière en secouant le sac de* toile qui lui servait de caisse.
— Voyons.
— Eli bien! mademoiselle, v’ià... Pain, 90 centimes.
— J’écris dix-huit sous.
. — Ehoux-fleurs, 50 centimes... ,
— Dix sous I un chou-fleur, c’est énorme !
— C’est comme ça : Rosalie, la servante à
M"” Dampierre l’a payé douze. * . .
— ‘Après, Victoire.
— Une livre de beurre, 1 franc 70 centimes. »
M“® Porthoys soupira, se souvenant de l’époque fortunée, où le beurre se vendait douze sols.
« Cela nous fait 3 francs 10 centimes, reprit Victoire en supputant sur ses doigts. Qu’ai-je bien eu encore ? Ah ! deux balais de bruyère, SOcentimes. . . nous disons 3 francs îlO centimes. . . du savon noir, 35 centimes. »
Elle ne put pas aller plus loin dans ses calculs, sa mémoire lui faisait défaut, et rouge.
impatiente, elle nouait et dénouait les cordons de son tablier.
« J’attends! lui dit M"' Porthoys.
— Ah ben ! vous avez beau attendre : je ne me rappelle plus.
— Il faut cependant que le compte, se retrouve; vous n’avez plfis d’argent, encore fautil savoir où il a passé.
— Par exemple, je l’ai dépensé pour votre ménage ; vous ne me prenez pas pour une voleuse, je suppose ?
— Non, mais pour une fille très-négligente. »
Le rougè monta au visage de Victoire.
«'Ah! négligente! je suis négligente; venez voir mes bidons à la cuisine, c’est à se mii er dedans ! voilà comme je suis négligente !
— Vous ne comprenez pas le sens des mots’ ; passons à autre chose : que r&ste-t-il au gardemanger?
— Rien , rien du tout.
— Rien du rôti de veau?
— Pas ça ! ^•ous croyez qu'on peut nourrir trois personnes pendant deux jours avec un carré de veau?
— Vous mangez plus qu’un soldat, dit M“* Por-
thoys en feuilletant son registre; l’intendance alloue à un soldat une livre de viande par jour, et vous et votre compagne en avez consommé quatre et au-delà.
— Ah! ça, ç’est trop fort! s’écria Victeire en fureur;, j’ai bien de la patience, il en faut avec les vieilles gens, mais régarder à la nourriture, je ne le souffrirai pas, et vous pouvez chercher une* autre cuisinière, mam’zelle ! je ne resterai jamais poui- m’entendre reprocher ce que* je mange. Je m’en vas, et, je vous en réponds, j Annette partha aussi.
— Vous ferez d’abord vos huit jours, répondit sèchement M"' Porthoys ; vous me rendrez compte dç ce que vous me devez, sinon je le I
retiendrai sur vos gages, et après , vous quit- • j ferez ma maison, je ne perdrai pas grand’ chose. * |
— C’est ce que je dis aussi, répondit la ser- j
vante d’un ton insolent ; ne me parlez pas de j
ces naaisons où il faut du nouveau à toutes les iunes. w
Elle sortit, en jetant la porte ; mademoiselle Porthoys suivit des yeux, aussi longtemps I qu’elle le put, cette vivante image de la révolte et de l’insolence ; puis, se trouvant seule, elle . j (lit tout haut : ■ |
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« Encore une ! encore une ingrate et une • impertinente 1 quel siècle ! il faudrait être folle pour s’attacher à une de ces créatures-là ; ne faut-il pas être fou pour aimer quoi que ce soit?... »
Monsieur Mesnil.
lendemain, à onze heures, le notaire Mesnil* entrait chez M"* Porthoys; il portait sous son paletot, avec des soins respectueux, une sacoche ventrue, et dans une poche du même paletot, se cachait un porte feuille gonflé • de* billets de ban (üfue. • •* . •• •
« Je vous apporte vos Aniche et vos chemins de fer, ma chère demoiselle, dit-il en entrant et en •Tgppprimant les prélimi/iai res' habituels de la conversation ; plus, le fermage du vieux Lagache, qui a fort bien vendu ses betteraves, ma foi! Voilà (et il comptait à mesure), dix mille francs d’ Aniche, deux mille cinq cents Ouest, dix-huit cents fermage... Voulez-vous voir ? »
jjiie Porthoys quitta son tricot, affermit ses
. lunettes, et compta rapidement les rangées d’écus et les liasses de billets de banque.
f( Vos comptes sont toujours justes, mon cher Mesnil, dit-elle ; je vais vous donner un reçu et mettre cela en lieu sûr.
— Vous ne préférez pas acheter de la rente?
— Non, je n’ai pas confiance; et, d’ailleurs, je n’achèterai plus que de la terre ; c’est le meilleur placement.
— Tout à fait mon avis, répondit le noi(jire.
— Pourtant, reprit la vieille demoisellb, c’est peut-être une imprudence que de garder cet argent chez moi ; bn assassine pour moins...*
— Vous avez de bonnes domestiques.
* — Partons-êrfrlespluÿ indignes péronnelles! • Je voulais vous en toucher un mot : figurezvous que je vais me trouver seule, réduite à me servir moi-rnême,.à moins que M“° Mesi^l, qui est au courant de tout, ne me trouve deux servantes d’ici à huit jours.
— C’est un événement, ça 1 dit gravement le notaire. Et il n’y aurait pas moyen de s’arranger avec ces filles, avec Victoire et Annette?
— Fi donc ! cela ne se fait pas ! Elles sont insolentes, paresseuses, gourmandes ; je suis
affreusement mal servie. Je sonne, on ne vient pas... Mon dîner,* mon souper (et vous savez s’ils sont simples et- -brefs) sont ntigligés au possible ; mes œufs ne sont pas frais..., mes légumes ne sont pas cuits... Je ne bois que du vin de Grave, on me monte par erreur, par étourderie, du Châtegu-du-Pape ou du Volnay... Je suis trop vieille pour activer ma femme de chambre ; aussi le linge est-il indignement négligé... Enfin, mon cher Mesnil, je me trouverais malheureuse, si j’étais femme k m’arrêter à" ces détails, et quelque philosophie que j’y apporte, j’entrevois avec terreur les ann'ées futures et les futures infirmités. Que deviendraije, si je n’ai pas de fidèles domestiques ? »
Le notaire réfléchit, passa la main sur son front, tortilla une mèche de ses cheveux gris, ce qui était chez lui signe de perplexité, et répondit enfin :
<i Si je vous répétais. Mademoiselle, les doléances de ma femme et de ses bonnes amies sur le compte des domestiques, je vous ferais peur, n paraît que les servantes dévouées, probes, habiles, sont -une race perdue, comme les castors; on n’en fait plus, on n’en voit plus. A qui la faute ?Je n’en sais rien.
— Aux révolutions, tout le inal vient de là ; * dit M*'® Porthoys.
Possible, fort possible ; c’est une question à examiner.
Dans un autre moment. Revenons à nos moutons, je veux dire à mes servantes, ce qui n est pas la même chose. Il m’en faudrait deux, un peu honnêtes, un peu capables, un peu zélées... Je ne suis pas très-exigeante... Je sais ce qu on peut attench’e de l’espèce humaine : je me contenterai du passable, à défaut du parfait.
Mais ce passable, je ne sais pas où nous irons le chercher. Ceux qui ont de bonnes et anciennes domestiques les gardent, et les nouvelles ne valeijt pas le pain qu’elles mangent, à ce que dit ma femme.
— Vous êtes consolant! dit M"‘ Porthoys avec une certaine nuance d’inquiétude. Que ferai-je et .que deviendrai-je? car enfin, il ne faut pas se le dissimuler, je vieillis, je perds mon activité, ma vue s’en va, les rhumatismes me retiennent auprès du feu ; si je deviens infirme ou malade, qui me soignera? Qui aura soin de mes affaires intérieures ? Livrée ' ici à des servantes de rencontre, on viendra me voler, m’égorger peut-être. Les jpurnaux sont ‘
pleins (l’histoires tragiques..., je pourrais bien yfigurer un jour... »
M. Mesnil réfléchissait encore, et enfin, de
1 air d’un homme à qui apparaît une’idée, il s’écria :
^ '< J’ai trouvé ! Eurêka !
— Que voulez-vous dire ? répondit M"* Por-
thoj^, qui, d’ordinmre se glaçait à* mesure que son interlocuteur s’animait ; qu’est-ce ?
— ‘Vous souvenez-vous de votre cousin, Laurent Porthovs?
Laurent? le professeur de mathématiques?
certainement.
— Il est mort.
Sans nul doute : eh bien ?
— Il a laissé une fille.
Peut-être ; après ? Vous ne pensez pas que je prendrai Porthoys pour cuisinière ?
— Non, chère demoiselle, non, assurément ; ' mais pourquoi ne prendriez-vous pas chez vous’ dans votre maison, cette pauvre jeune ^t[e, qui vous ferait compagnie, vous soignerait, aurait œn sur vos domestiques, vous rendrait enfin*
mille services pour la protection que vous lui
accorderiez ?
Voilà une singulière idée!, mon pauvre
Mesnil, vous n’êtgs plus notaire, vous êtes avocat, le défenseur de la veuve et de l’orphelin.
— Si.cela était,* Mademoiselle, je m’en ferais gloire, car je trouve qu’il n’y a rien de plus beau que de protéger les faibles, et rien de plus bas que de les mépriser.
— Allons! allons! ne vous montez pas. Vous connaissez donc cette petite»! •
— Son père était mon ami d’enfance, et je
vous assure que si je n’qvais pas six enfants et peu de fortune, j’aurais prié M‘'* Laurence d’accepter notre toit et notre protection, pour ce qu’ils valent. Je n’ai pu le faire, et j’ai dû abandonner l’enfant à sa triste destinée.
— Quelle destinée ? celle d’pne fille pauvre? ce n’est pas gai assurément. »
Ils se regardèrent comme des francs-maçons . qui ont échangé le signe mystérieux ; le notaire comprenait la pensée de la vieille fille, et il continua pins hardiment son plaidoyer.
« Eifir est sur le point de s’expatrier ; on lui .a offert et elle a dû l’accepter, une place, de sous- mai tresse à la Martinique, et la pauvre fille, le cœur bien gros, va partir pour les Indes occidentales, comme disaient nés grands-pères.
— La Martinique ! Joséphine Tascher en
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est partie pour venir trouver une couronne en France/
— Je ne souhaite pas même sort à M’*® Laurence ; je lui souhaite de ne pas apprendre TA B G à des négrillonnes et d’habiter simplement un petit coin de notre chère France.
— Comment est-elle, cette jeune fille*?#Vous l’avez vue? * ' . ^
— Oui, je suis allé faire visite à mon ami
Porthoys, lorsqu’il était professeur au collège de Provins ; elle tenait, quoique bien jeune encore, le petit ménage de son père ; elle paraissait très-soigneuse, très-active, bonne enfant tout à fait, i — Jolie?
— ?Jbn.
— Laide alors?*
— Non plus ; une bonne figure, de beaux
yeux, une jolie taillS, voilà tout.
— Et une intelligence vive? •
. — Rien d'extraordinaire, du sens, un jugement droit,: un parler agréable, rien de plus.
— Est-ce. un bas bleu?(ies petites institutri- . ces donr^^t souvent dans ce travers-là.
• — Daignez considérer quelle ne prend ce parti qu’à la dernière extrémité, comme un
gagne-pain ; son pauvre père, dans la prévision de ce qui est arrivé, lui a fait prendre le brevet, non le brevet supérieur, elle n’est pas assez savante pour cela, mais celui qui sufiit aux emplois de fous-maîtresse. Privée de sa mère, obligée d’élever une petite sœur et de soigner le ménage paternel, elle n’a pas eu le temps d’ apprendre l’histoire, la littérature, le dessin, tout ce qu’on exige aujourd’hui de ces demoiselles. * .
— Et la petite sœur, qu’est- elle devenue?
— Elle est morte, vous avez dû avdir un billet de pari ? •
— Possible. ‘
— Sa mort a été une cruelle doulqur pour cètte pauvre famille ; son père ne lui a guère survécu, et voilà M"“ Laurence Porthoys toute seule sur la terre, sans autre-asile qu’un pen-
.«sionnat so’us les tropiques, à m*eins que vous. . .
• — A moins que je ne l’accueiHe.
— Je crois que vous y trouveriez votre avantage. Elle serait ui^ aide-de-camp dévoùé ; elle s’attacherait à vous.
— Pour cela, je ne le pense pas ; je me rends justice, mon cher Mesnil ; pour être aimée, il
Digilized
faut Être aimable, et surtout il faut aimer ; ce temps est passé pour moi.
— Il pourra revenir. Maintenant, que pensezvous de mon idée ? -
— Je ne la rejette ni ne Tadmets : laissez-
moitié temps d’y réfléchir; seulement, s’il m’était possible de trouver deux bonnes domestiques de l’ancien régime, soyez sur que je ne m’embaiTa^serais^pas d’une demoiselle de com- • pagnie ! »
TIÏ