I-.e Couvent
II existe à Paris, au faubourg Saint-Germain une modeste maison, peu connue, peu bruyante, où les jeunes filles qui ont embrassé l’ingrate profession d’institutrice viennent se reposer, se recueillir, et qui leur offre comme une douce image de la maison 'paternelle, que ,1a plupart d’entre elles ont quittée à toujours. Elles partent de là comme un essaim d’hirondelles à l’approche des vents d’hiver, pour aller suspendre leur nid sous des deux lointains, et recevoir, chez des inconnus, le pain de chaque jour, en échange de l’instruction qu’ elles donnent à des enfants qui leur sont étrangers ; de temps en temps, elles reviennent s’asseoir un instant dans la demeure que la religion et la charité leur ont ouverte ; elles .se délassent de leurs fatigues, .
elles se consolent de leurs ennuis, et elles boivent à longs tfaits, dansT^eurs ptières et leurs méditations, de cette eau qui rafraîchit et fortifie tout à la fois. Cette maison se nomme le Couvent de la Retraite, et c’était là que Laurence Porthoys avait trouvé un asile ; c’était de là quelle devait, sous peu de jours, partir pour l’ Amérique.
Elle était seule dans sa chambre, après la messe matinale, et aux premières clartés du jour d’hiver, elle mettait la dernière main à*une robe de deuil, une robe neuve, la plus belle . ‘ pièce de son mince trousseau ; son aiguille courait, ses pensées aussi, et elles étaient tristes, car des larmes lui venaient aux yeux, elle les essuyait vite, car sa besogne était pressée. Elle ne porterait jamais en France cette robe quelle achevait ; elle la porterait, elle l’userait chez . des étrangers, après avoir traversé la grande mer, dont l’idée seule l’effrayait; que lui arriverait-il là-bas? que serait pour elle, orpheline, cette famille inconnue, ces enfants qui, à travers la distance, lui paraissaient redoutables ? Et le climat? et les habitudes nouvelles? et l’isolement de toute personne aimée? C’étaient là les idées qui passaient dans le cœur et la tète de la
pauvre petite, et qui provoquaient ses larmes.
Elle n’était, le véridique M. Mesnil l’avait dit, ni jôlie, ni laide ; sa figure pâle, délicate, ses traits eflacés, n’auraient jamais attiré l’at- . tention dans un salon, mais ses beaux yeux et sa physionomie douce et franche auraient toujom’S excité la sympathie de ceux qui la voyaient de près ; il en était de son esprit comme de sa fi^fe : rien d’ éclatant, ni mots vifs, ni saillies plaisantes, ni rapprochements ingénieux ne pouvaient attirer sur elle l’attention des esprits délicats ; mais le tact dont elle était douée lui • faisait éviter bien des écueils où tombent souvent les esprits plus brillants ; et la franchise, la douceur de son caractère rendaient sa conversation agréable et son intimité précieuse.
Autour d’elle, tout annonçait -le départ prochain f sa caisse de vo^^age était ouverte et remplie à moitié de livres et de vêtements ; un petit ballot de livres gisait par terre, des livres, amis fidèles quelle voulait emporter dans son exil ; deux portrafits au crayon, celui de son père . et de sa mère, posés sur une chaise, allaient être emballés ; Laurence ne pouvait se résoudre à laisser derrière elle ces figures chéries, ornement du foyer où elle avait grandi, de ce foyer
dont la tempête avait dispersé les pierres... il lui semblait que ces portraits, ces images du passé, ces souvenirs d’une aiïection que'la mort . n’avait pas éteinte, la consoleraient au loin et qu’elle ne pourrait regarder la gracieuse figure de sa jeune mère, le Visage sérieux de son père, sans qu’il en découlât une vertu fortifiante... Près des portraits se trouvait le pupitre qui avait appartenu à sa jeune sœur, sur lequel'elle écrivait ses devoirs... autre vestige du passé... c’étaient là les seules richesses de Laurence ; sa pacotille^ pour aller tenter fortune dan» un autre hémisphère, ne se composait que de sou- ' venirs de tendresse.
Elle venait de terminer les dernières coutures de sa robe -lorsqu’ on frappa à la porte, et une sœur converse lui remit une lettre, avec le
timbre de Saint-Pol.
« C’est de M. Mesnil, se dit-elle ; des souhaits pour mon voyage. »
Elle lut :
Saint-Pol; 31 octobre 18...
tt Ma chère demorseile,
(f Ma lettre, je l’espère, vous trouvera encore en France, et, si vous daignez suivre mon avis.
VOUS arrêterez vos préparatifs de départ et voiis nous resterez, ce qui me fera grand plaisir, à moi, le vieil ami de votre père. Voici ce dont il s’agit :
« Votre coiftine, M‘‘® Porthoys, avance en âge ; elle a besoin de quelqu’un qui veille sur la maison, "gouverne les domestiques et lai rende à elle-m^me quelques soins. Elle ne peut pas demeurer livrée à des étranger, et j’ai pensé que cette position de gouvernante ou de demoi- . selle de comp'agnie, dans la maison d’une parente, vous conviendrait mioux que ce lointain voyage avec une école de petites filles au bout.
« M"’ Porthoys vous invite donc à venir chez elle ; elle vous offre le vivre et le couvert, plus . âOO* francs par an. J’aurais voulu, ma chère demoiselle, d,3s conditions plus larges, mais votre cousine tient à ses vieilles habitudes et à ses vieux écus, et je pense que, si mince que soit le salaire, vous accepterez. Je ne vous promets pas beaucoup de jouissances dans la société d’une personne âgée et un peu morose, je ne dois pas vous le cacher, mais votre situation sera honorable, et qui sait ce que l’avenir pourra vous r^Serve^ ?... *
« Je VOUS attends donc et vous envoie sous
pli la somme qu’il faut à votre voyage. Croyezmoi toujours, ma chère demoiselle,
« Votre très-humble serviteur et ami,
« A. JHesnil. »
Laurence lut la lettre, la relut d’un coup d’œil, et, impatiente de communiquer son émotion, elle courut vers la supérieure de la*maison , et lui dit : * :
« Voyez, lisez ! »
La religieuse lut à deux reprises ces lignes qui allaient décider de l’avenir jle sa pupille, et levant ses yeux calmes et bienveillants, elle dit î
• « Voilà la bonne Providence qui se montre !
— N’est-ce pas? ma mère, je suis pénétrée de reconnaissance! j’avais si peur d’aller en Amérique !
— Et le bon Dieu a vu les répugnances de son enfant, et il a agi invisiblenient dans les cœurs et les volontés des autres, pour' vous
conduire en Artois et dans votre famille en-
core ! Quel bon père nous avons au ciel !
— Oh ! oui !
— Vous ne connaissez pas du tout votre parente ?
Digiltzed 1
— Non, ma mère; j’en ai entendu parler, et je pense quelle n’est pas très-aimable ; pourtant, je ferai de mon mieux pour lui plaire.
— Oui, ma chère enfant, faites-Ie pour Dieu, et alors, vous sere/ sure de votre récompense. Ne vous étonnez pas des contrariétés que vous pourrez rencontrer là-bas : \ Imitation ne ditelle pas : La croix est toujours dressée, elle vous attend partout. Soyez calme et patiente, et souvenez-vous, quoi qu’il arrive, que cette maison-ci* vous sera toujours ouverte. »
Laurence se jeta à son cou, et lui dit d’une^ voix étouffée : .
c( Et il faut vous quitter ! Que je parte pour la Martinique ou pour Saint-Pol, nous serons également séparées ! Si je pouvais espérer que M“®^orthoys eûî votre bonté, votre indulgence !
— Ce que vous avez reçu ici, là-bas vous le donnerez, ma chère Laurence. Dieu vous a préparé, auprès de votre parente, des devoirs et des mérites ; soyez fidèle et tout ira bien, n
E<e voyage.
Les diligences sont, pour la plupart d’entre nous, un véhicule inconnu ; pour d’autres, plus avancés dans la vie, elles demeurent un lointain souvenir; on les confond volontiers avec les coches à rideaux de cuir, la* galiote que remorquait un cheval, les horribles pataches, les vulgaires coucous ; et pourtant, lorsqu’elle courait ap trot de trois ou cinq chevaux robustes, dont les grelots sonnaient gaiement, la diligence avait une tournure assez imposaq/;e. Les flancs de ce mastodonte voyageur étaient divisés en trois : à l’aristocratie, le coupé, d’où la vue plongeait sur le paysage ; aux fortunes modestes, l’intérieur, qui voyait Six personnes installées et obligées, dans le cours d’un long voyage, de se faire quelques concessions réciproques ; aux pauvres, aux ouvriers, aux paysans, l’in-
commode, l’étoullante rotonde. De deux lieues en deux lieues, ce monument s’arrêtait, les.chevaux souillaient, le postillon et le conducteur buvaient, et les plus lestes parmi les yoya^eurs sautaient à 'terre et, selon leur expression, se . dérouillaient les jambes. On reprenait avec un nouvel entrain ; on> arrivait à la d^née, on mangeait en hâte; l’imposant conducteur pressait son monde, et jamais empereur, roi ou. président ne fut mieux obéi. En voilure^ messieurs! faisait accourir tous les retardataires, on repartait, et d’étape en étape, de fatigue en fatigue, on arrivait auprès du lieu de la destination. On ’ mettait à peu près viogt-quatre heures de Paris à Arras, et Laurence, embarquée la veille, à midi, n’arriva qu’à la fin de la matinée dans la capitale de l’Artois. Elle pouvait dire avec le poète :
« vu fuii’ tant de villes !
L’Ile-de-France et ses côteaux riants, la verdoyante Picardie, Amiens et sa flèche sans rivale, les champs féconds et les nombreux villages qui annoncent le Nord avaient passé tour à tour sous ses yeux; elle était lasse du voyage, plus lasse encore du poids de ses pensées, car.
à mesure qu elle se rapprochait du terme, de l’inconnu, elle se sentait plus craintive.
11 fallait, à Arras, quitter la grande diligence de iaffitte et Gaillard, et prendre l’omnibus de Saint-Pol. Laurence rassembla son bagage, fit ses adieux et ses remerciements à une dame qui l’avait chaperonnée, et, seule désormais, livrée à elle-même, elle monta dans la voiture où se trouvaient déjà trois voyageurs, un vieux prêtre, dont les cheveux blancs la rassurèrent, un fermier en sarrau bleu, et une jeune femme avec un petit enfant sur les genoux. Après une longue attente, la voiture s’ébranla; chacun fit ses petits préparatifs d’installation : le prêtre ôta , son chapeau, fit le signe de croix, et ouvrit son bréviaire ; lé fermier tira un carnet de a* poche et. le consulta ; la jeune mère s’efforça de calmer le petit garçon qui pleurait et voulait qu’on le mît à terre ; bientôt l’enfant absorba l’attention de tous ; le curé, sans interrompre sa prière, lui donna une belle image, Laurçnce se souvint qu’elleavaif du sucre d’orge dans son sac, le fermier, il y avait sans doute à la ferme * quelque gros garçon, le prit dans ses bras et le fit sauter, et, peu à peu, la conversation et la confiance s’établirent.
« Vous allez loin, comme ça? demanda le paysan à la mère du petit Louis.
— Je retourne chez moi, à Pernes, » dit^ellé.
Le fermier répondit par un dicton :
— Pernes, Saint-Pd, Arleux,
Trois fosses à leux,
disait feu mon père; je ne sais trop pourquoi, car il n’y a mie de loups dans ce pays-là. Et vous, mam’zelle, vous allez aussi à Pernes?
— Non, dit Laurence, je vais à Saint-Pol.
— Ah! ah! Saint-Pol, j’y vais tous les ans, car je tiens ma ferme d’une vieille demoiselle de Saint-Pol, qui ne badine pas sur l’heure de l’échéance. Si je ne suis pas rendu «chez elle le lendemain des Rois, avec mon sac d’écus, ja- , jjpais de billets ! mes gaufres et mes poulets*de rendage, je reçois le 8 ou le 9 janvier une lettre, mais, là, raide! elle" n’est pas commode, Porthoys, et toute vieille quelle soit, il n’y en a pas pour mieux se connaître en affaires.
Porthoys ! dit Laurence.
— Vous la connaissez ?
— C’est ma cousine, je vais chez elle. » .
Le fermier se prit à rire, et dit :
« J’ai parlé trop vite ; feu mon père me disait souvent que "ma langue ferait tort à ma tête.
Prenons que je n’ai rien dit, n’esjt-il pas vrai, mamz’elle ?
— Je vous promets, dit-elle en souriant, que je ne dirai pas à ma cousine qu’un de ses fermiers s’est plaint d’elle..
— Vous avez l’air d’une bonne enfant, et si, à l’occasion, vous pouvez dire un mot pour moi, pour Gaspard Leroux, et lui faire entendre qu’elle divrait bien rebâtir mon pignon, vous n^obligerez pas un ingrat, et vous aurez des gaufres à la cannelle! »
A cette promesse, tout le monde se prit à rire, même le bon curé, qui suspendit un instant ses vêpres ; le fermier, encouragé par son succès; reprit la parole, qu*il n’abandonnait guère, et parla longuement de sa ferifte, de ses champs, ^e son bétail, de sa culture de betteraves, mêlant toujours M“* Porthoys à ses propos; et Laurence, qui écoutait silencieusement, put conclm-e que sa cousine n’était ni facile ni généreuse.
Sia crainte augmenta, et lorsque, après bien . des heures, elle entrevit dans la brume d’un soir d’hiver J les petites lumières tremblottantes qui annonçaient l’entrée des rues de Saint-Pol, son cœur se serra, et elle se demanda si le
voyage d’Amérique n aurait pas mieux valu. La diligence monta au pas une rue bordée de boutiques d’un autre âge, dont les devantures, ouvertes à tous les vents, laissaient entrevoir, dans '
la pénombre, les pauvres marchandises ; puis elle tourna dans une cour d’auberge, et le curé dit :
« Grâce à Dieu, nous sommes arrivés !
— M“* Laurence Porthoys est-elR là? demanda une voix d’homme. r
— Je suis ici, c’est moi.
— C’est bon alors, dit l’homme; M. Mesnil m’a envoyé pour prendre votre bagage sur ma brouette et vous conduire ; il n’a pas pu venir lui-même, 4*apport à une vente d’arbres qui l’a fait aller à la campagne. » ' '
Laurence salua ses compagnons de voyage, fit une caresse au petit Louis, et se mit en route à la suite de la brouette qui portait ses malles. ’ Il lui sembla qu’on la menait loin, à travers des rues sombres et tortueuses ; elle se sentait fatiguée à l’excès et triste à mourir, lorsque enlin son conducteur dit d’un ton de triomphe :
« Voici ! )'
11 sonna à une porte cochère ; une servante, armée d’une lanterne, vint ouvrir : Laurence
traversa une longue cour, montai deux degrés, deux portes s’ouvrirent encore, et elle se trouva’ dans la salle à manger, en présence de celle quelle redoutait, de Clémentine Porthoys.
L’arrivée de la pauvre Laurence ne fut. pas célébrée par ces joyeuses exclamations ni par des embrassements où le sang aurait pu se reconnaître ; M‘‘* Porthoys, qui faisait un jeu de patience, déposa tranquillement ses cartes et ses lunettes, jeta un regard sur la jeune fille, regard perçant quelle ne put soutenir, et lui dit enfin d’un ton assez doux :
« Soyez la bienvenue, mon enfant. Avez-vous fait un bon voyagé?
— Oui, ma cousine ; merci.
— Mais bien long, n’est-ce pas?
■ — jOh l oui.
— Vous devez être fatiguée!
— Extrêmement. *
— Vous allez îjouper et vous coucher. Nous causerons un peu demain. »
Elle sonna, et la nouvelle cuisinière, remplaçante de Victoire', apporta le souper qui fut succinct, un repas d’ermite : — des œufs, des légumes, du fromage, en faisaient les frais. Laurence mangea peu, quoique M“* Porthoys l’y
engageât avec, une certaine bienveillance ; glle .
■ ne put même accepter le petit verre de vin qui faisait la clôture du repas ; sa fatigue était vi- * sible, et'M“* Porthoys lui dit enfin avec le petit rire .bref qui lui était particulier :
(( Vous tombez de sommeil, ma petite; il est plus que temps d’aller vous couchei-. Bonsoir.
— Bonsoir ma cousine, et pardon ! je.siiis.si lasse... ».
Catherine conduisit Laurence, h travei’s de longs escaliers et d’interminables corridors, jusqu’à la porte de sa chambre ; elle lui laissa la lanterne qui les avait éclairées et redescendit à tâtons, Laurence ne visita pas ce soir-là la cellule qui lui était destinée ; elle se déshabilla à la hâte, se mi], à genoux, fit sa prière; et 'sa pensée dominante, le cri de son cœur vers Dieu errait encore sur ses lèvres lorsque, la tête sur le chevet, elle s’endormit profondément. *
Lia vie à deux
Le soleil d’hiver était levé et se jouait dans la cliarabrette, lorsqu’elle s’éveilla ; elle eut quelque peine à ressaisir le fil de la réalité, après ce long séjour au pays des songes î elle passa un instant à regarder autour d’elle. Sa chambre ne ressemblait pas à l’étroite cellule du couvent, quittée l’ avant-veille ; elle*" était grande, fort éclairée et meublée d’une manière disparate : une vieille chiffonnière de bois de rose faisant pendant à un ‘lavabo en bois peint ; les chaises droites et raides avaient pris naissance sous l’Empire, le lit de fer était une 'conquête de l’industrie moderne ; les gravures appendues aux murs, quoique jaunies et fanées, n’étaient pas sans mérite ; elles représentaient des marines, d’iq)rès (’-arle Vernet ; sur la cheminée, on
voyait des coquillages, des flambeaux et une pelote. Le regard de Laurence chercha vainement les objets de piété, le Christ, l’image de Marie, quelle avait coutume de saluer dès le matin, et elle soupira, lorsque, pour faire sa prière, elle ne trouva rieijjqui pût soutenir sou attention et stimuler sa foi. Ün dédommagement l’attendait pourtant : en levant le rideau, elle vit un charmant et vaste paysage : un ciel clair laissait découvrir, de ce lieu élevé, des champs, des bois, des clochers, un horizon à pei-te de vue, que terminait une ligne blanche et mouvante ; cette ligne, c’était la mer, Laurence le devina et bénit Dieu, qui donnait à ses yeux cette innocente joie. Elle acheva de s’habiller, et descendit promptement.
« Eh bien ! petite*, êtes-vous reposée? lui dit M"' Porthoys. Déjeûnez ; voilà le café et les tartines. » . *
Lorsque le repas fut fini, Laurence, sur un signe de sa cousine, vint s’asseoir auprès du feu, et M“* Poi’thoys reprit la parole.
. «• M. Mesnil vous a-t-il mise au courant de ce que vous ferez cliez moi ?
— Oui... ma cousine..., à peu près. Mais si \üiis vouliez bien m’expliquer...
— C’est ce que je vais faire. J’ai toute ma tête, mais je n’afplus mes jambes d’autrefois : vous me suppléerez pour bien des choses ; vous veillerez à la cuisine, à la cave, au bûcher ; je . n’aime pas le gaspillage, et toutes les domestiques y sont fort enclines ; elles font si bon marché de l’argent des maîtres ! parfois vous écrirez une lettre pour moi, et comme tout cela ne vous occupera gu^re, vous pourrez, je l’espère, travailler à l’aiguille ! Savez- vous faire des reprises? ^
— Oui, ma cousine, répondit Laurence avec soumission.
— Très-bien ; je vous ai préparé, là, des serviettes qui sont fort élimées ; c’est un dessin fort ordinaire, l’ œil-de-perdrix ; vous saurez le suivre ?
— Je le pense.
— Eh bien 1 ma chère, nos grand’ mères disaient : Parler et ouvrer se peut ; travaillons, et parlons un peu ; contez-moi donc ce que vous avez fait depuis la mort de votre père ? »
Laurence ne pou\ ait qu’obéir ; elle rapprocha la corbeille pleine de linge, prépara son ouvrage, et raconta simplement ce qui lui étmt arrivé depuis la mort de son unique ami ; elle dit en peu de mots son chagrin, son isolement, sa
détresse, Tappui qu’elle avait trouvé chez les religieuses de la rue du Regard et ses projets d’expatriation. Elle .contenait ses larmes en achevant son récit.
M"* Porthoys l’avait écoutée avec attention, . mais on n’aurait*pu dire si son air concentré cachait une sympathie réelle ou une incurable indifférence.
« Oui, dit-elle, la vie n’est pas commode, je le sais, pour les femmes sans fortune, tous, les chemins semblent barrés devant ell^s ; on ne peut arriver à rien sans argent ; l’argent est, comme on le dit dans l’argot du jour, le grand moteur ; malheur à qui n’en a pas I »
Elle secoua la tête et resta quelque temps en silence ; puis reprenant :
« Vous paraissez n’avoir pas été gâtée, petite ; aussi je pense que vous vous plairez avec moi. Ne vous attendez pas à de grands plaisirs au moins ! Ma vie est très-réglée, très-monotone... Je ne suis pas bien riche et ne puis pas me .permettre de luxe... Nous vivrons tranquilles dans notre coin, et il ne tiendra qu’à vous d’y^demeurer jusqu’à ma mort ; je n’aime pas le changement. . . . » .
Peut-être Laurence aurait-elle dû placer ici
quelques protestations d’amitié et de reconnaissance, mais elle était, avant tout, sincère, et l’extrême froideur de M"® Porthoys glaçait toute expression vive, tout sentiment dévoué. Il résultait si évidemment de cet entretien que Laurence n’était, dans la pensée de sa cousine, qu’un accident utile, un être dont on pouvait tirer parti ; qu aucune chaleur d’âme ne l’accueillait, qu’aucun intérêt tendre ne la suivrait, et qu’une personne n’ayant nulle foi en autrui, considérerait comme un mensonge et un leurre cette affection qu’elle ne quêtait pas! Devant sa froideur défiante, Laurence se tut et se dit en elle-même : — Je ne l’aimerai pas, mais je ferai mon devoir auprès d’elle. ,
Elles travaillèrent en silence ; Porthoys tricotait, et Laurence reprisait ses serviettes. Vers midi’, la vieille demoiselle lui dit :
« Petite, allez donc à la cuisine, et dites à Catherine qu’il ne faut pas mettre d’œufs dans sa üaison. Les œufs sont hors de prix ! pas de citron surtout ! un filet de vinaigre suffit. »
Laurence s’acquitta timidement de sa commission, et elle se vit fort mal reçue.
(t Pas d’œuf! pas de citron ! et avec quoi ferai-je ma sauce blanche.? avec de la farine et
de l’eau, n’est-ce pas? Écoutez, mam’zelle,
VOUS pouvez le dire si vous voulez, je quitterai cette gargote, si je ne suis pas libre de mettre dans mes sauces tous les articles qu’il faut ! Ah bien ! oui ! gâter la tarte pour un œuf ! »
Laurence revint et ne transmit pas cet orageux message ; à l’heure du dîner, l’attention de M"“ Porthoys fut heureusement captivée par une visite de M. Mesnil ; il s’échappait entre deux affaires pour venir embrasser la fdle de son vieil ami ; il sembla à la pauvre Laurence qu’une bouffée d’air printanier passait sur elle, lorsqu’elle vit ce visage amical et souriant, lorsqu’elle sentit l’étreinte de cette main loyale, et que le bon noUiire lui dit avec effusion « Je vous amènerai dimanche ma femme et mes petites fdles ; elles meurent d’envie de vous connaître. y>
Il apportait en même temps de l’argent pour M"“ Porthoys, et au moment où Laurence allait chercher, dans une pièce voisine, du papier et une écritoire, il dit à sa cliente, avec une certaine indignation :
U Et vous n’avez plus qu’une seule domestique? cette chère enfant vous tiendra lieu de l'emme de chambre? ah ! mademoiselle !
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— Eh quoi ? eh quoi ? je ne lui imposerai rien de servile ; mais ne faut-il pas enfin quelle gagne son pain ? Réfléchissez donc, mon cher Mesnil ! »
Le cher Mesnil serra ses lèvres ; Lauience rentrait, et toute ravie de voir un ami, elle paraissait transfigurée ; le notaire pensa :
« Ne la troublons pas ; cela vaut mieux toujours que l’Amérique ; et qui peut prévoir entre quelles mains tombera enfin tout l’argent que j’apporte ici ? »
Il prit congé; Catherine leva la nappe, et l’après-dînée passa comme avait passé le matin ; M“® Porthoys examinait ses livres de recette. Laurence passait et repassait l’aiguille dans le tissu que trois générations peut-être avaient usé ; le soir vint, on alluma la lampe, le travail reprit; un sobre souper coupa la soirée, et avant de se retirer, la jeune fille prit son courage à deux mains, et dit à sa parente :
« Ma cousine, voudriez-vous me permettre d’aller à la messe tous les matins ? »
M“° Porthoys leva la tête, fixa sur Laurence ses yeux perçants et lui dit :
« Vous êtes dévote ?
■ — Je n’ oserais pas prétendre à un si beau
nom, ma cousine, puisqu’on dit que dévot veut dire dévoué, mais j’ai l’habitude d’assister au saint sacrifice, et ce me serait une grande privation que de devoir y renoncer.
— Très-bien parlé 1 Eh bien, ma chère, vous irez ; cela ne’ me gêne en rien, et quand cela me gênera, je vous le dirai. Catherine vous conduira demain en allant au marché. »
Laurence remercia et souhaita le bonsoir.
Seule dans sa chambre que la lune éclairait, ' elle se laissa tomber sur une chaise ; quelques larmes, longtemps retenues, coulèrent et elle se dit :
« PouiTai-je jamais m'habituer à vivre ainsi ? sans amitié ? sans confiance ?, . . O mon cher père, où êtes-vous ? où êtes-vous ? >;
Le lendemain , les jours suivants ressemblèrent tous à ce premier jour ; mômes occupations mesquines, même cercle de devoirs étroits; chez la vieille parente, mêmes préoccupations avares, et chez Laurence, même soumission et même silence. Les pensées de M'*" Porthoys tendaient évidemment à un seul but : conserver et * acci’oître sa fortune, cette fortune qu’elle possédait sans en jouir, et dont elle aurait regardé la perte comme le plus grand malLeur qui pût la
frapper. Ce souci des biens terrestras avait fait dominer en elle une' grande méfiance contre le genre humain ; un bon conseil , une démonstration polie, une attention aimable la trouvaient par instinct la lance en arrêt et le bouclier sur la poitrine ; toujours elle croyait lire au fond de la pensée d’autrui une intention secrète et peu avouable, et ce sentiment de défiance, d’autres causes encore cachées au fond de son cœur, donnaient à ses paroles et à ses actions une sécheresse extrême.
La compassion, la sympathie semblaient absentes de cette âme, et quoiqu’elle n’eût pas abjuré la. foi chrétienne, quoiqu’elle en conservât les pratiques extérieures, on ne pouvait pas s’empêcher de penser, en la voyant toujours glacée, toujours indifférente, à ces paroles de saint Jean : Celui qui naime pas demeure dans la mort. Tout amour lui semblait à jamais étranger; l’amour de Dieu était trop surnaturel pour un cœur collé aux intérêts d’ ici-bas, et l’amour du prochain trop sublime pom’ une âihe aussi étroitement repliée sur elle-même.
Laurÿce se sentait oppressée et triste, et dans cgtte maison où se cachaient tant de trésors, elle pensait souvent à l’indigente demeure %
de son père, dont les pauvres connaissaient si bien la porte, à ces amis qui venaient le soir, attirés par une conversation intelligente, à la •• considération enfin qui entourait sa famille,
quoiqu’elle fût privée de ces biens, que M"“ Porthoys estimait si haut. Et si près de l’opulence, elle apprenait à la fois à la mépriser et à la craindre.
Le dimanche fut un jour riant, la grand’ messe au matin, la visite de M"® Mesnil et de ses petites fdles occupèrent doucement la journée, ce fut une petite oasis après les jours arides, et Laurence en goûta pleinement la douceur. Le soir, appuyée à sa fenêtre, devant cet oratoire naturel que le bon Dieu lui avait préparé, elle pria avec effusion et remercia Dieu.
Une Visite.
Elle était à Saint- Pol depuis -plusieurs mois, et quoique rien ne fût changé à son sort, elle commençait cependant à se plier à cette vie uniforme ; elle cherchait à s’amuser de son travail, elle jouissait en voyant dans le jardin les premières fleurs du printemps ; un beau jour lui faisait du bien. Elle s’eflbrçait de satisfaû’e Porthoys, non pour obtenir un sourire, une approbation qui ne venaient jamais, mais pour
contenter sa conscience ; aussi «a diligente ai-
guille volait entre ses doigts ; elle discutait pied à pied les dîners^vec la cuisinière, et son bon caractère mettait de la ouate entre la maîtresse et la servante, deux puissants dieux! les robes
et les chapeaux de M**® Porthoys, monuments
d’un autre âge, rajeunissaient sous ses mains
adroites, et» quelque aride que fût la besogne, M”® Porthoys y trouvait toujours disposée sa fidèle et silencieuse auxiliaire. Tout ceci occupait les heures, faisait passer les jours, remplissait même parfois la pensée, mais le cœur de Laurence demeurait vide et appelait en vain ces généreuses aflections qui soYit la vie; elle y jetait beaucoup de prières, beaucoup de travail, ce n’était pas assez encore : elle avait soif de donner et soif de recevoir, et la sécheresse de M“* Porthoys ne se prêtait ni à recevoir du- dévouement, ni à donner de la reconnaissance.
Les plus heureux mpments que Laurence connût, c’était lorsque, par une belle soirée de dimanche, elle jouait au jardin avec les enfants de M. Mesnil , et que leurs rires innocents lui caressaient l’oreille, ou lorsqu’au détour d’une rue elle donnait une aumône à quelque pauvre créature, et quelle faisait briller un rayon de joie dans ces yeux qui, d’ordinaire, n’exprimaient que la supplication et le chagrin.
U Que de joie pourrait avoir ma cousine, se disait-elle alors ; est- il possible que, comme la fourmi, on passe sa vie à entasser des provisions, et que jamais on n’en fasse part aux autres !... »
M*'® Porthoys, semblable en cela à tous les avares, vivait fort isolée; elle n’avait besoin de personne, elle ne comprenait pas qu’on pût se plaire à voir des amis ; une visite était un événement : les jours, les soirs se passaient sans qu’une main agitât la sonnette de sa maison, et d’avance on savait quel était l’individu et ce qu’il voulait ; les nécessités du ménage ou des affaires amenaient seules à cette porte close
fournisseurs, notaire et fermiers. Aussi, un soir
d’avril, à l’heure où l’on n’attendait plus personne, le bruit de la sonnette fit-il lever la tête aux deux cousines, assises en face l’une de l’autre. On entendit un pas, une voix d’homme qui disait :
« Oui, oui, je connais le chemin. » 4
Et puis la porte s’ouvrit, et un grand jeune homme entra résolûment.
« Bonsoir, chère cousine, dit-il -en s’avançant; je passais près de Saint-Pol, et je n’ai pas voulu manquer l'occasion de vous présenter mes hommages.
— C’est vous, Paul? Certes, je ne vous attendais pas.
— Ni moi, dit-il sans se déconcerter ; c’est
un ordre de mon inspecteur qui m*a amené ici ; je repars demain, à l’aurore.
— Ah ! fort bien ! Et vous ôtes toujours dans les Forêts?
— ^Toujours, et toujours au même grade, ce dont j’enrage. »
Pendant qu’il parlait, Laurence regardait M»e Porthoys, et se disait que jamais elle ne lui avait trouvé une expression plus hauthine et plus froide; ses yeux bleus pénétrants, sa petite bouche discrète ne trouvaient pas un aimable regard, un sourire bienveillant pour ce j.eune homme, son parent, qui s’était détourné de la route pou|i la voir. Lui, à son tour, jeta un regard sur Laurence-; ce regard valait un point d’interrogation, cai* M"® Porthoys y répondit aussitôt :
(t Une de mes parentes, Laurence Porlliovs. »
Il salua d’un air respectueux et reprit ;
U Je suis charmé, ma cousine, que vous ayiez partagé votre solitude avec mademoiselle. Vous viviez trop isolée; je serai content, en partant, de vous laisser en si aimable compagnie.
— Bonté divine I* qu’est-ce que cela' peut
vous faire, .que je sois seule ou entourée de monde ?
— Les sentiments de famille qui m’attachent à vous...
— Laissez-donc ! vous me faites rire ! je n’ai pas assez de fatuité, mon cher Paul, pour croire que l’image d’une vieille fille comme moi, vous occupe beaucoup dans vos pérégrinations.
— Vous pourriez vous tromper, dit-il résolument,
— Brisons-là ; donnez-moi des nouvelles de la récolte? s’annonce-t-elle bien?
— Superbe. Les blés de mars lèvent à ravir.
Si vous renouvelez des baux cette année-ci, vous pourrez les augmenter en conscience , car l’exportation des blés, des œufs et des bestiaux fait la fortune des fermiers.
— Qui vous dit que j’ai des baux à renouveler?
— Pardonnez à une supposition. Vous .savez que je n’ai pas l’habitude de me mêler de v,os affaires ; vous les dirigez trop bien pour cela.
— Qu^en savez-vous? w dit-elle d’un air rogue.
Un froid silence régna ; Laurence en était un peu embarrassée, car elle avait uiTe de ces
bonnes âmes, qui ne sauraient voir «accabler les faibles, et tous lui paraissaient faibles devant M"' Porthoys.
H Voici l’heure de votre souper, ma cousine, je vais prendre congé, dit M. Paul en se levant.
— Bonsoir, Paul, et bon voyage.
— J’avais tué trois sarcelles ; je les ai déposées dans votre antichambre.
— Reprenez-les, mon cher, je ne mange pas de gibier de marais. Merci cependant, et bonsoir.
— Adieu, ma cousine ; adieu, mademoiselle. »
11 sortit, l’air plus sérieux qu’à son entrée.
« Nous voilà enfin débarrassés de ce personnage, dit M““ Porthoys; il s’en va avec ses sarcelles et son tendre intérêt pour ma personhe.
— Qui est-ce donc, ma cousine ?
— Un de mes cousins, issu de germains : il se nomme Paul Dêbrande.
•— Vous ne l’avez pas bien'reçu.
— J’ai peut-être mes raisons pour cela. »
Glace et feu.
Quelques jours après, Laurence parla à M“® Mesnil de cette visite et des surprises quelle lui avait apportées.
« 11 ne faut jamais s’étonner de rien avec M'*® Porthoys, dit Mesnil.
. — Pourtant, chère madame, ce jeune homme,
en passant, qui se dérange de sa route, qui vient la voir; qui lui apporte un présent et quelle met, pour ainsi dire, à la porte, vous me permettrez de m’étonner.
— Non ; elle n’aime pas les Debrande, père et fils.
— Il y a un père ?
— Oui, un vieux Debrande, un ex-beaû, un ex-riche, qui vit, qui vivote chez son fils, et très-maigrement, du produit de quelque petite
rente et des minces appointements d^ M. Paul.
— Ils ne sont pas heureux ? demanda Laurence, à qui cette esquisse rappela immédiatement sa jeunesse passée auprès de son père et dans la. pauvreté, et qui s’attendrit à cette pensée. Je les plains ! Ils sont seuls, et pauvres?
— Oui, ma chère, dit M“* Mesnil, qui pénétra dans la pensée de sa jeune amie ; seuls, et sans être unis par cette étroite affection qui relève et console. Le père regrette sa jeunesse, ses plaisirs, sa fortune; le fils s’ennuie de sa médiocrité, et aspire à des biens, à une position qu’il ne possédera probablement jamais.
— Il ne pourra pas avoir d’avancement ?
— - Oh I si, mais graduellement, lentement ; il avancera par trois cents francs à la lois, et lorsqu’il se verra arrivé à un grade élevé, l’àge aussi sera venu, et il sera trop tard pour un beau mariage. Il est bien doué, du reste, ce jeune homme : une charmante tournure, un je ne sais quoi qui sent le gentleman, une belle humeur, de l’intelligence, mais tout cela enterré sous la carapace de la pauvreté.
— • (ibère madame, ce n’est pas un grand mal que la pauvreté, quand on n’est pas seul sur la terre.
• — Je suis de votre avis, répondit M”* Mes-
nil en lui serrant la main ; je ne suis guère riche que de mes six enfants, et je ne les troquerais pas contre tout l’or qui est dans les caves de la Banque. Mais tous ne pensent pas comme nous, et je crois que Paul Debrande, qui se trouve fait pour briller dans le monde, s’ennuie de n’être qu’un pauvre garde général.
— 11 vit avec son père, je ne le trouve pas à plaindre. Si j’avais mon père! quoiqu’il y eût alors des instants pénibles, que j’eusse ardemment souhaité pour lui, pour ma pauvre petite sœur,* un bien-être que nous n’avions pas , tous les souvenirs du temps où je les possédais me sont doux : j’avais chaud au cœur; ici, j’ai toujours froid.
— Pauvre enfant! M‘‘* Porthoys n’a donc aucun besoin d’inspirer et de ressentir de la bienveillance ?
— Je pense que non ; elle vit en elle-même ; je ne comprends cela, que lorsqu’on pense toujours au bon Dieu, et alors, lorsqu’on sort de soi, c’est pour être tendre et charitable envers les autres.
— Très-vrai. Pour vous, comment est-elle ?
— Froide, très-froide, mais jamais agressive.
Elle commande, j’obéis : je lis tout haut le jour- ' nal ; les ventes de biens la préoccupent toujours ; j’écris des lettres à ses fermiers en retard ; je couds, je porte les ordres à la cuisine ; je lui donne iei)ras pour faire quelques tours au jardin ; nous faisons de longues stations devant les poiriers et les pêchers, elle me fait compter les fruits ; quelquefois, le soir, je lis encore.
— Et qu^ lisez-vous ?
— Des voyages, elle n’aime que .cela : nous' ' venons de finir le Voyage de Jlœmskerk à la Nouvelle-Zemble; c'est un récit fort mélancolique ; ces pauvres marins sont comme moi, ils ont toujours froid... Nous allons entamer un Voyage de Mungo-Parck aux sources du Nil ; nous avons lu un vieux Pèlerinage à Jérusalem qui m’intéressait foij, et j’ai en perspective, je ne sais combien d’autres excursions dans tous les coins du monde.
— Où prenez-vous tous ces livres?
— Ma cousine les trouve dans sa bibliothèque. Il n’y a guère que cela et des livi’es latins.
— Ah ! oui, cela a fait partie de l’héritage, ce bel héritage qui irait si bien à Paul Debrande.
— Je le lui souhaite de grand cœur.
— Pourquoi ? il vous plaît donc ?
— Je ne l’ai pas regardé ; j’avais assez à ' faire de regarder ma" cousine; mais je le lui souhaite, parce qu’il en a envie.
— Eh bien ! je suis moins bonne que vous, et parce qu’il en a si grande envie, je désire qu’il ne l’ait pas, et que le trésor passe à une autre. » Laurence ne comprit pas ce mot que soulignait cependant le regard de son amie; elle était si loin de ces calculs, de ces prévisions, de ces espérances ! et pas plus que la petite alouette qui a son nid par terre, dans un sillon, ne s’ima- • gine devenir un jour un condor dont l’aile balaie les deux, elle ne s’imaginait quelle, simple et cachée, pourrait posséder ces biens enviés, cette puissance de la fortunerqui mettent une sorte d’auréole au front de ceux à qui le ciel . les octroie. Elle nelesdésiraitpas, un peud’ affection eût suffi à remplir sa vie ; elle était de ces âmes qui ont plaisir à s'immoler aux autres, et qu’un merci ï venant du cœur paierait des plus durs sacrifices. Dans sa position auprès de M“* Porthoys, ce qui l’affligeait, ce qui serrait son cœur, ce n’était pas la sombre uniformité des jours, ni le travail, ni les restrictions ^ares exercées sur la table, sur la toilette, sur toutes
les habitudes de la vie, c’était l’isolenient profond, éternel, le mur de glace qui s’élevait entre elle et cette femme en cheveux blancs, respectable par les années, intéressante par les inlirmitéa, quelle eût voulu soigner comme une mère, consoler comme une amie. Mais Porthoys n’éprouvait pas le besoin d’occuper, d’émouvoir, elle se suffisait. Pourtant, en regardant dans le passé, elle se serait vue jeune, pauvre, isolée ; elle se serait souvenue quelle aussi avait éprouvé ces aspirations vers les bîfens de l’àme, cette dilatation d’un cœur qui veut se donner, ces tristesses de la solitude, quelle avait versé des larmes, et qu’il avait fallu bien des années et bien des secousses, pour la guérir et l’am«ner à l’état froid et positif où nous la voyons aujourd’hui. Avant que d’arriver à la pénétration défiante ou à la sécheresse systématique, où elle se trouvait parvenue, elle avait passé par de grandes peir^s, silencieuses, inconsolées; des souffles glacés avaient fané ses illusions, obscurci sa foi en autrui, à jamais
éteint les flammes de son cœur; puis, l’heure
avait sonné où elle s’était vue, seule comme toujours, mais riche, riche à faire envie, riche à faire plier devant elle les genoux de ceux qui
'avaient dédaignée jadis; et alors, dans son âme aride, elle avait élevé un autel au Veau d’or, semblable aux Hébreux, lorsqu’au milieu 'des sables brûlants, ils adorèrent l’idole et ou- Iblièrent le \Tai Dieu.
Tout cela, elle l’avait oublié. Jamais elle n’éprouvait le besoin de dire à Laurence un mot » affectueux, delà satisfaire en quelque bagatelle; elle la traitait toujours avec la même autorité calme, et se croyait parfaitement en règle avec elle, en lui payant régulièrement ses honoraires, et en lui donnant place au feu, place à la table, un toit sur sa tête et une ombre de protection sur sa vie. N’était-ce pas assez? fallait-il davantage? N’était-il pas même d’une bonne parente . d’abattre toutes ces petites fleurs azurées, ces illusions qui poussaient encore dans cette âme
ignorante, de la rappeler au côté pratique de
l’existence, et de la disposer ainsi aux luttes que l’avenir lui gardait? Ce devoir, Porthoys n’y faisait faute : elle ne se moquait pas de la piété de Laurence, ceci, elle n’aurait pas osé, lesjdoctrines matérialistes n’ayant pas pénétré jusqu’à elle ; mais tout le reste passait sous les fourches caudines de sa sagacité malveillante.
« Vous aimez beaucoup ces petites Mesnil?
— Oh oui, ma cousine, elles sont si gentilles !
— C’est par amitié pure que vous vous fatiguez à jouer avec elles aux barres et à colin-’ maillard, et que vous vous êtes enrouée l’autre jour à leur chanter des rondes? Et vous oroyez ».qu’ elles vous aiment?
— Je l’espère.
— Allons donc ! elles profitent de voti’e complaisance, elles vous exploitent à leur manière. Les enfants, voyez-vous, ce sont ‘des hommes en raccourci : tout petits, ils calculent, ils voient de quel côté «e trouvera le plus grand avantage, le plus grand plaisir. Leurs caresses même sont intéressées. L’autre jour, le petit Marcel s’accrochait à votre robe, on ne pouvait le détacher . de vous ; il a obtenu ce qu’il voulait : vous lui avez fait une balle, et vous avez attaché les grelots de feu notre chat à son cerceau. Il vous a quittée alors, il a jeté sa balle, il a fait rouler son cerceau, et il ne vous a plus regardée. Vous l’avez appelé, et il vous a dit très-franchement :
« Laisse-moi donc ! je m’amuse ! »
— C’est mi enfant, répondit Laurence ; il est
tout à la distraction du moment.
— Et plus tard, il sera tout aux allaires, aux'
plaisirs, et il ne se souciera plus de vous. Vous croyez que ses sœurs, ces petites pour qui vous habillez tant de poupées, vous seront plus li- ^dèles? oh ! que non ! elles n’auront plus besoin de vous et vous oublieront parfaitement.
— Soit ! répondit Laurence avec un peu de tristesse, mais laissez-moi croire qu’ elles m’aiment un peu aujourd’hui.
— Je ne vous en empêche pas, vous verrez.
Vos croyances sont encore du blé vert, il mûrka et l’expérience le fauchera. Et vos aumônes!
Vous vous privez, vous ne faites pas les économies que vous pourriez faire, afin de payer le loyer de la veuve Marchand et de donner au vieux Thomas des chaussettes et des chemises ; croyezvous que vos dons soient bien placés?
— Oh! oui! ils sont si pauvres tous les deux !
— Que la veuve soit plus laborieuse et le vieux plus sobre, la pauvreté disparaîti-a. 11 ne faut pas tant pour- vivre enfin f
— Ma cousine, quand on n’a rien et qu’il faut amasser, sou par souj le strict nécessaire, cela semble bien difficile, et il y a toujours quelque déficit.
— Ta, ta, ta ! les pauvres ne diront j>as au-
treraent. Et leur reconnaissance ? Vous y croyez aussi ?
— Je ne sais pas, ma cousine, mais je croi^ en la promesse du bon Dieu : ce que nous faisons aux pauvres, nous le faisons à lui-même, et il saura bien le récompenser.
— A la bonne heure ! Si vous vous lancez dans le futur, le mystique, l’invisible, je n’ai plus rien à dire, et je ne voudrais troubler ni vos dévotions nr vos espérances. Cependant, souvenez-vous que, tant que nous vivons sur la terre, il faut de l’argent, et la bruyère, que j’ai lu dans ma jeunesse, dit que l’ affliction qui dure ici-bas, c’est celle de la perte des biens.
— Je n’ai rien à perdre, répondit Laurence en riant.
— Vous perdez tout ce que vous n’économisez pas, ma petite. »
Ces conversations, souvent renouvelées, pion- . geaient Laurence dans une langueur et une tristesse extrêmes ; rien en efle ne répondait à ces âpres façons d’envisager la vie, et lorsque Miio Porthoys avait essayé de lui démontrer, qu’on n’est ici-bas que pour compter des écus, qu’en avoir plus est le suprême plaisir, en avoir nwins Ig, suprême douleur; qu’il ne faut se fier
à l ien ni à personne, qu’aimer est folie, croire en autrui duperie, s’occuper d’autre chose que de ses intérêts sottise, que la suprême sagesse c’est de vivre replié sur soi, à côté d’un trésor inutile et stérile, quand elle avait entendu ces . adages, ces maximes, ces aphorismes (îébités avec la plus entière conviction, elle en venait à se demander, si l’expérience et la misanthropie de sa vieille parente n’étaient pas l’expression absolue de la vérité. Mais aussitôt une noble voix protestait au fond de son âme ; elle pensait à Dieu, elle lisait une page de l’Évangile; elle regardait les portraits de ses parents ; le Sursum c(frda se faisait sentir, elle s’élevait dans les régions sereines, et elle comprenait, mieux que jamais, que l’amour et le dévouement sont le véritable mot de l’énigme de la vie, comme ils sont le secret des immortelles récompenses.