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L.e beau-père

C’est avec un sentiment recueilli que Laurence salua les nombreux paysages du Boulonnais, et qu’elle distingua enfin, au milieu des peupliers et des ormes, les quatre tourelles et la masse rougeâtre du donjon. C’était sa maison à elle, si longtemps sans asile sur la terre; elle y arrivait non-seulement délivrée des soucis qui avaient assombri ses premières - années, mais heureuse par l’affection, par les promesses de l’avenir. Elle n’était plus la pauvre orpheline sans famille : un mari, aimé, choisi^ était à côté d’elle, un second père l’attendait, et peut-être, avant que le printemps vînt semer des violettes dans ces bois et des pâquerettes •dans ces prés, un enfant chéri à l’avance, reposerait dans ses bras. Tendrement émue.

elle leva les yeux et vit la petite flèche de l’église. Dieu était là, et i| recevait comme un digne hommage à sa bonté, le soupir de reconnaissance qui montait du cœur de sa servante.

Elle entra dans la maison : la merveilleuse lampe d’Aladin avait fait son office, et il semblait qu’évoqués par un ordre puissant, des sylphes fussent venus et eussent fait du vieux donjon féodal, transformé en métairie grossière, le plus élégant des châteaux. Laurence fut introduite dans un délicieux salon, qui ouvrait sur une seiTe élevée, plantée, comme u*i bosquet indien, de palmiers et de bananiers; un ruisseau s’échappait d’un rocher, et courait parmi les mousses et les lobélias, des buissons de fleurs bordaient les allées et montaient par un escalier de marbre, jusque dans le salon.

« Que c’est joli! dit-elle, éblouie et en se tournant vers son mari qui regardait avec joie CÆ tableau, dont il avait lui-même ordonné les Tôrmes et les contours.

— Vraiment, ils ont bien réussi! dit-il; il est vrai que mon père a tout surveillé et il s’y entend. Où est-il donc? J’ai hâte de le voir et de le remercier. »

M. Adrien Debrande entra au même instant ;

— ijy —

il serra la main de son Hls, et salua Laurence en lui baisant la main ; elle lui sauta au -cou, l’embrassa et lui dit avec effusion :

« Mon père, que je suis heureuse de vous voir, et que«je vous remercie de toutes les peines que vous avez bien voulu prendre.

• — Ai-je réussi?

— Cela me paraît magnifique, je n’ai jamais rien vu ^e si beau.

— Oh ! ce n’est rien encore, ce sont seule-

• ment les bagatelles de la porte; vous verrez, ma chère, le grand salon et la salle à manger ! Quant à votre chambie, j’ai suivi scrupuleusement tes indications, Paul.

— Ah ! mon père, je sais qu’on peut se fier à vous en fait de' traditions élégantes,. vous êtes de l’école des fermiers généraux.

— Tout à fait, dit-il avec un rire sec, mais la ressemblance s’arrête en ce qui regarde la • bouree. 11 est vrai que si je ne suis pas riche, je ne suis pas voleur. Vous connaissez la bonne histoire de Voltaire, à qui on demandait un conte de voleurs? il s’assit, et dit : « Il ÿ ayait une fois un fermier général... » On rit, et l’histoire en resta là... J’aurais bien pu employer les trésors d’un la Popelinière ou d’un Bouret, mais la for-

tune, comme une femme qu’elle est, tn’a tenu rigueur.

— Nous en avons iini avec elle, mon père, grâce à cette chère petite femme-ci, notre passé est bien passé, et je ne me souvient pas plus de notre baraque d’Arfas et de la direction des forêts, que je ne me souviens de mes dents dé lait.

— Nous vivrons heureux, j’espère^ dit Laurence en souriant à son mari, et en seirant la main de son beau-père, w

La première journée se passa à admirer : les tapissiers avaient fait merveille dans l’intérieur de la maison ; des terrassiers et des jardiniers bouleversaient ce qui jadis était uh vergèr plein de pommiers, des prairies splendides et des champs où ondoyait le blé. Ils traçaient le parc futur; ils faisaient des mouvements de terrain qui devaient se creuser eii vallons et s’élever en coteaux; ils Ouvraient Un nOuveàu cours à la petite rivière, et sauf quelques beaux arbres respectés par la hache, les anciens possesseurs, les gentilshommes qui avaient bâti le Donjon, ni les laboureurs qui' avaient técondé ces champs et ces prés, n’auraient pu reconnaître leur douiaine. Laurence se laissa con-

duire par son beau-père : elle louâ ce qu’il avait fait, proposa quelques idées nouvelles, les retira obligeamment lorsqu’elles ne plaisaient pas à son mari, et bientôt fatiguée de ce bruit, coups de marteau, coups dé cognée, discussions à propos du marbré d’une cheminée ou de la direction d’un sentier, elle se retira chez elle, et chercha dans le silence à regarder ses nou^ veaux devoirs, et à arranger sa vie de façon à contenter Dieu et les hommes.

En ce qui regardait son mari, rien n’était ou ne semblait plus facile : elle l’aimait, elle l’aimait avec la pleine foi de son âme noble et loyale ; lui-même avait conçu une sincère affection pour cette créature si bonne et si confiante, et il la lui témoignait par une humeur constamment aimable, des manières caressantes, des paroles tendres qui allaient droit à l’âme de Laurence, et elle ne songea pas à se plaindre qu’il usât largement de la fortune qu’elle lui avait donnée, puisqu’elle le voulait heureux et qu’il ne comprenait pas le bonheur sans luxe et sans plaisir. A ses modestes désirs, de moindres biens eussent suffi, mais elle bénissait presque l’héritage de Porthoys, lorsqu’elle voyait Paul hemeux de cette opulence, fier de ses nou-

velles et brillantes relations, et jouissant avec délices ou du repos doré ou des plaisirs fastueux que la richesse peut donner. Elle faisait de la joie de son mari sa joie; pour elle, la douce Vie de la campagne, la lecture, le travail, le soui des pauvres avaient des charmes profonds que Paul ne pouvait comprendre, mais dont il respectait dans T âme de sa femme la douce et puissanté action.

Leur union, fondée sur une sympathie ardente d’une part, et sur une estime rçconnaissanUî de l’autre, était douce et promettait d'être durable ; des enfants en seraient le lien, et avec les années, les goûts et les habitudes des époux tendraient à se rapprocher et à se réunir ; mais si l'heure présente était aimable, si l’avenir semblait plein de promesses, un coin de ce tableau jetait souvent dans le cœur de Laurence une tristesse et une inquiétude’ quelle ne pouvait dominer.

En épousant Paul, elle avait adopté, de toute la chaleur de son âme, le père de Paul, et elle avait édifié à son sujet beaucoup de rêves pieux Pt charmants. Posséder sous son toit, à coté de son jeune mari, un vieillard, un père qui n’avait [)as été heureux, qu’elle pourrait respectei’ et

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gâter, dont elle serait l’appui et qui serait sa lumière, rien n’était plus en harmonie avec les aspirations de son âme ; aussi, fut-ce avec une

touchante effusion quelle accueillit M. De-

brande ; elle s’empressa autour de lui, elle le combla d’attentions liliales, auxquelles le père de Paul répondit, les premiers jours, par une politesse empressée et presque exagérée, traditions du beau monde et du bel âge qu’il aimait à rappeler, mais peu à peu le rocher perça le sol fleuri, le véritable caractère déchira le voile flatteur qui l’enveloppait.

Adrien Debj’ande avait passé par des fortunes diverses qui, en aboutissant à un désastre complet, fui avaient laissé un fond incurable de mécontentement, de fiel et d’aigreur. La pauvreté, cette école des âmes généreuses, ne lui avait pas appris le désintéressement et le courage; la richesse ne* lui avait pas fait l’humeur facile et le bon caractère; l’une ne lui inspirait qu’un mépris amer, l'autre que d’inutiles regrets, de ces regrets qui abaissent l’âme, car il s’y mêle une sourde haine contre de plus favorisés. Quand son fils se maria et lui annonça les dispositions toutes filiales de Laurence, il se réjouit; la perspective d’une vie opulente ne le

laissait nullement in sensible, mais il se dit aussitôt :

(( Si cette vieille folle de* Clémentine avait été juste, elle in aurait légué cette fortune, èt je ne dépendrais pas, à mon âge, de ma bru! >> Dans une âme aussi* sèche, aucun bienfait ne pouvait germer. Il n’aimait pas sa belle-fille ; il la ménageait, mais lorsqu’il fut bien convaincu que la bonté, l’indUlgence, le sentiment du respect étaient la dominante de l’âme de Laurence, il s’échappa alors ; ses goûts, ses dispositions, son humeur se dévoilèrent dans les occasions . les plus diverses. Porté à la critique, il blâmait tout : l’ordonnance du dîner, le service des gens, les arrangements domestiques, les heures, les modes, les façons de faire exerçaient tour à tour son blâme et ses rires. Comblé de soins, il • devint plus exigeant encore; on agrandit son appartement, il eut un domestique pour son service spécial ; le menu devint plus recherché et la cave plus excellente ; il s’enhardit encore ; la piété de Laurence devint le but de ses plai- . sauteries, il la poursuivit, l’atteignit dans tout

ce quelle respectait; les âcres ricanements dé Voltaire, les blasphèmes du curé Meslier, les tirades de. Paul-Louis Courier, les refrains de

Béranger vinrent à son aide. Mais Laurence, si.douce, si compatissante pour toutas les infirmités, même celles de l’esprit, l’arrêta avec froideur lorsqu’il osa rire de l’Evangile, de la messe et de la croix. 11 ne hasarda plus de traits directs, mais à chaque instant, un sourire ironique, un haussement d’épaules, une citation interrompue ne permettaient pas d’oublier que cet homme, ce vieillard, ne croyait pas en Dieu et s’en vantait. • ' *

Laurence supporta avec patience ce vieil eiv fant esprit fort, mais son affection froissée, méconnue, s’ éteignit comme une flamme sans * aliment, et elle se dit souvent que la morose tristesse de M“® Porthoys, qui n’aimait, plus parce quelle avait trop aimé, était plus digne de sympathie et de pitié que l’égoïsme froid et gouailleur d’Adrien Debrande. Elle pria pour lui et ne s’en plaignit à personne, pas même à son fils ; seul, M. Mesnil devina que le beaupère pouvait être, à un moment donné, un grand souci. 11 était venu, à la fin de l’année, rendre à M“® Debrande le compte de ses rèvenus ; elle lui communiqua, à son tour, avec toute la confiance qu’elle devait à son amitié, ses vues, ses plans d’avenir et même sa situation présente.

•i Ainsi donc, chère dame, lui dit-il eu riant, les revenus de cette année ont suffi tout juste ?

— Hé oui ! répondit-elle ; mais songez aux droits de l’État, aux (rais d’installation, aux ■ voyages, à l’acquisition des chevaux et des voitures... ce que nou§ avons dépensé est énorme, mais s’explique,

— (iertes ! certes! mais l’an jirochain, l’installation à Paris ne sera pas moins coûteuse.

— Il est vrai, dît-elle. Me blâmez- vous, cher monsieur ?

— Grand Dieu, non! repartit M. Mesnil, pourvu que vous soyez conten\e.

— Je le suis, et je le serai davantage quand j’aurai mon cher petit enfant. 11 faudra que M“® Mesnil m’apprenne à l’élever.

— Son expérience sera tout à votre service.

Mais, dit-il en se levant et en s’approchant de la fenêtre, je ne vous connaissais pas cette américaine et ce charmant cheval gris. »

Elle sourit et rougit.

« C’est, dit-elle, la voiture de mon beaupère.

— Ah! vraiment, il lui a fallu un équipage à lui? Très-bien, ma chère enfant, très-bien, pourvu qu’il paye par un peu d’affection tout

ce que votre bon cœur vous inspirera pour lui !

— Il n’est pas méchant.

— Méchant? il n’y^pas beaucoup d’hommes absolument méchants sur la terre; il est seulement personnel, sensuel, moqueur et sans foi.

— Vous êtes sévère.

— Sévère, mais juste, comme un vieux maître d’école. Voyons : l'impiété affichée de M. Debrande vous a-t-elle échappé?

— Hélas ! non, et j’en ai du chagrin.

— Et Paul I

— Je n’ose rien lui dire; jugez donc : s’il tlonnait raison à son père, j’en serais mortellement peinée, et s’il lui donnait tort et qu’ils se brouillassent, je ne m’en consolerais pas. »

M. Mesnil se mit à rire.

« Vous êtes trop bonne mille fois pour ce vi^x nSIcréant ; ne le gâtez pas... Je crois q/ie je prêche dans le désert, continua-t-il en la regardant par-dessus ses lunettes, vous auriez trop de peine à ne pas être bonne. . . revenons à nos chiffres. . . »

Le soir, en partant, M. Mesnil dit à Laurence tout bas et d’ un ton sérieux :

« Si vous pouvez vous débarrasser du vieux

Debrande et l’empêcher d’être mêlé à votre vie, faites-le. »

Laurence écouta ce c^seil, sans avoir envie de le suivre; il lui seihblait qu’elle entrait mieux dans les desseins de Dieu en acceptant cette épine cachée, cette épreuve secrète mêlée h tant d’apparentes prospérités ; d’ailleurs un lien nouveau, un lien sacré, allait la rattacher à ce vieillard, l’aïeul de ses enfants : elle ne pouvait, elle ne voulait pas le bannir de sa maison, où un nouvel hôte allait venir... et bientôt ces pensées, ces peines, ces débats, se perdirent dans une joie immense : dans les premiers jours d’avril, Laurence mit au monde son premierné.

Un gprand dîner.

Un an s’était écoulé, M. et M“* Paul Debrande, installés dans leur hôtel, à Paris, avenue Montaigne, offraient ce jour-là à leurs amis un grand dîner ; ils pendiient la crémaillière ; les invitations étaient lancées depuis huit jdiirs; la maison parée attendait les convives ; à la cuisine, le chef, enflammé comme un général avant le combat, préparât les sauces, sm’veillait les entrées, avait l’œil aux rôtis et stimulait les inférieurs ; au salon flambait un feu royal, et les bougies des candélabres se reflétaient dans les immenses glaces ; la salle à manger était éblouissante, le japon rivalisait d’éclat avec les fleurs de serre; des fruits admirables se groupaient dans des corbeilles d’argent et entouraient un surtout, chefd’œuvre artistique de la Renaissance; les bou-

gies jetaient dans les cristaux des éclairs joyeux. Tout était prêt, excepté les thaîtres de la maison ; Paul Debraude n’inspectait pas ces magnificences qui lui étaient si chères ; Laurence ne donnait ni à sa table ni à sa maison ce dernier coup d’œil , cette dernière grâce dont toute femme possède le secret.

Ils étaient réunis dans la chambre de Laurence et penchés tous les deux sur le berceau de leur fils. Cet enfant, f orgueil de son père, la vie de sa mère, semblait depuis quelques heures affaissé sous le coup d’une grave maladie, et chaque minute augmentait, avec l’effroi de ses parents, la stupeur daim laquelle il était plongé : se^ yeux, si beaux encore au matin , n’avaient plus qu’un regard fixe et atone; ses traits délicats étaient contractés par une vive souffrance; il gémissait faiblement, et cette voix plaintive déchirait le sein de sa mère. Deux fois déjà le médecin était venu, et quoique ses paroles fussent rassurantes, sa physionomie trahissait l’inquiétude; ni Laurence ni Paul ne s’y étaient trompés, et, uniquement occupés de leur enfant, leur idole hier, leur souci aujourd’hui, ils n’avaient presque plus songé à leur grand dîner, qui se préparait sans eux, ni à leurs

vingt invités qui se mettaient sous les armes. M. Debrande, le père, vint les rappeler «à la réalité et à l’heure présente; il entra vivement ;

« A quoi pensez-vous donc? s’écria-t-il. Vous n’ètes pas habillée, Laurence? et toi, te voilà encore en redingote! et la pendule qui dit six heures trois quarts !

— Plus bas, cher père ! plus bas! au nom du ciel? Roger allait s’endormir..

— Il*va donc mieux? »

Laurence secoua la tète en attachant sur son enfant un regard plein de tristesse.

.« Aucun mieux depuis ce matin , dit Paul à demi-voix. Le docteur craint des accidents au cerveau.

— C’est déplorable ! déplorable ! dit M. Debrande, qui ne s’était jamais piqué d’éprouver pour son petit fils cet amour tendre qu’il se réservait à lui-même ; pourtant, mes amis, il est des devoirs qu’ on ne peut négliger ; tout à l’ heure, vos convives seront ici, et vous devez être prêts à les recevoir. »

Sa belle-fille le regarda d’un air surpris.

« Mon père, dit-elle, vous voyez bien qu’il n’est pas possible que Je quitte un instant mon

pauvre Roger? Paul m’excusera; vous et lui fere:i*les honneurs de ce malheureux dîner.

— Vous plaisantez, sans doute? répondit M. Debrande avec aigreur; cela ne se serait jamais vu. Vous invitez des gens du meilleur monde, des dames en grand nombre, et vous • voulez leur fausser compagnie parce que le baby a mal à la tête! Ce serait d’une impolitesse inouïe.

. » • — Dès que Roger sera mieux, dit Laurence,

j’irai faire visite à toutes ces dames; jeieur offrirai mes excuses, elles me comprendront.

— C’est impossible, tout à fait impossible! Il faut que vous paraissiez au dîner, et vous n’avez que le temps de vous habiller. »

Jusqu’ alors Paul Debrande était resté irrésolu;

, le refus de sa femme ne lui avait pas paru blâmable, il le comprenait jusqd’à un certain point, puisqu’il naissait d’un chagrin qu’ils portaient en commun ; mais quand son père se prononça si nettement, son opinion changea. Adrien Debrande avait beaucoup vécu dans le monde, il

en possédait le code et les coutumes et, dans toutes les circonstances où le savoir-vivre était en jeu, son fils le consultait et suivait ses conseils. !

« Il me sêmble, dit-il à Laurence, que tu ne peux pas faire autrement, chère amie. Il faut t’habiller : la bonne anglaise et la femme de chambre veilleront auprès de Roger.

— Tu veux que je le quitte? que je le laisse à des domestiques? 6 Paul, n’exige pas cela !

— Soyez donc raisonnalde, ma bru; votre présence ne peut rien ici : la maladie suivra son cours, le médecin la combattra et l’enfant ne saura pas si vous êtes à son côté ou non.

• — Mais moi , je ne vivrai pas, loin de lui !

— Allons donc ! quel enfantillage ! une absence de quelques heures, à deux pas, sous le même toit ! ’ •

— Cela est juste, Laurence ; il n’y a pas péril en la demeure, heureusement.

— Qu’en savons-nous? dit-elle avec désolation.

— Un peu de courage, Laurence', le temps passe ; il est près de sept heures.

— Tu le veux donc !

— Il serait inouï qu’il ne le voulût pas ! Vraiment , Laurence, je ne vous croyais pas si enfant. »

Elle céda cette idiscussion à côté du berceau

OÙ l’enfant se débattait contre la maladie, contre la mort peut-être, lui parut à la fois plus pénible que le sacrifice même qu’on lui imposait; elle embrassa Roger, en cachant sur son oreiller les larmes qu’elle ne pouvait s’empêcher de verser, et après l’avoir confié et recommandé à Sarah , elle passa clans son cabinet de toilette. Sa femme de chambre lacoilTa, l’habilla sans quelle jetât même un regard sur le miroir. La robe de velours noir était à peine agrafée, la coiffure de dentelle et de rose-thé à peine posée, lorsque le roulement de la première voiture ébranla le vestibule de l’hôtel. Elle fixa précipitamment un bracelet et une broche de saphirs, retourna dans la chambre de fenfant, l’embi^ssa de nouveau , en disant aux deux domestiques :

« Veillez bien sur lui ! V ous m’appelleriez si. . . — S’il y avait du changement; oui, madame, répondit la femme de chambre, w laurence sortit à reg.’'et de cette chambre où du moins, de minute en minute, elle pouvait s’assurer ^ue sou enfant vivait ; elle descendit l’escalier, Sarah courut après elle pour lui apporter ses gants et son éventail quelle avait oubliés ; elle prit en soupirant ce sceptre mondain, si peu en harmonie wec ses pensées, et

■' triste, mais iésiguée à l’acte d’ctbéissaiice qu’un lui imposait, elle entra au saloiL Il ne s’y trouvait encore que deux dames, femmes de deux maris appartenant à l’administration forestière, dont les Debrainle, père et fils avaient fait partie, et quelques hommes. Laurence s’excusa avec simplicité, et quoiqu’elle fût cruellement préoccupée, elle n’eut pas grand’ peilTe à remplir le rôle peu compliqué d’une maîtresse de maison dans un dîner moderne. 11 est très-loin de nous le temps où les hôtes s’empressaient auprès de leurs convives, les prévenaient, les servaient et ne ressemblaient pas eux-mêmes, sous leur propre toit, à des étrangers et à des invités ! Elle prit place au milieu de la table, elle eut avec ses voisins la conversation peu suivie et peu agréable des grands dîners; les ailes du temps se traînaient pour elle, son cœur battait d'impatience, et lorsque la conversation devint générale, lorsque les interpellations se croisèrent d’un bout de la table à l’autre, lorsque les voix, les rires, les discussions remplirent la salle tie bruit comme elle était déjà inondée de lumière, elle se sentit oppressée par ce contraste, si cruel toujours, de la joied’au-

trui et de ses propres angoisses, et elle eut peine à retenir ses larmes.

On rentra au salon, et, comme de coutume, l’entrain, le bniit même redoublèrent; on se groupait dans les coins, on causait sous l’influence exhilarante du café, et Laurence saisit ce moment pour s’échapper. Elle tremblait en ouvrant la porte de sa chambre, et ce fut d’une main plus tremblante encore quelle leva le rideau du berceau : Roger ne dormait pas, ses yeux noirs, dilatés, sans regard, et la pâleur de son petit visage n’annonçaient rien de favorable.

« A-t-il pleuré en mon absence? demanda Laurence.

— Beaucoup, madame, et une fois, il a dit :

Maman I maman! »

Ces mots déchirèrent le cœur de Laurence ; son enfant l’avait appelée et elle.n’ était pas là, et jamais plus, peut-être, elle n’entendrait cette parole ^u’ elle lui avait apprise, qu’il balbutiait à peine et qu’il ne répéterait jamais ; l’espérance s’enfuyait de son âme...

Elle s’assit près du berceau et ne bougea plus, excepté pour exécuter les ordres que le médecin avait laissés par écrit.

— in

Une heure s’écoula ainsi ; la porte s’ouvrit et Paul entra, l’air mécontent :

U Tu t’oublies, chère amie , dit-il , d’une voix contenue, mais fâchée. Il serait temps d’arranger les parties ; tu ne peux pas laisser ainsi nos invités.

— Je ne puis pas laisser mon enfant, ditelle ; je ne le quitterai plus, Paul ; il m’a nommée, et je n’étais pas là !

— Tu exagères I tu es trop sensible !

— J’exagère I regarde, Paul, et dis si la mort n’est pas là ! »

Elle prit son mari par la main et l’amena près de l’enfant.

« Il paraît bien soulVrant, j’en conviens.

— Il va mourir, dit Laurence; ô mon ami, ne m’arrache pas d’auprès de lui ! y>

Paul céda à son tour, et il eut un soupir pour son fds malade et pour sa femme désolée.

< Reste, dit-il ; je prierai notre vieille amie, madame de Gault, de te remplacer, et je reviendrai ici le plus vite possible. »

11 revint, le médecin revint aussi, toutes les inventions de la science, tous les soins de l’amour furent prodigués au pauvre petit Roger, et le soutinrent quelques jours encore ; mais

l’ange des saints innocents voulait le réunir à ces petites âmes heureuses, qui ont échappé aux dangers et aux tentations de la vie. Laurence chercha en vain à le retenir ici-bas : elle sut ce que c’est que de perdre un premier-né! Elle vit le berceau vide, le cercueil rempli, et connut la douleur la moins motivée s*elon la foi, ïaplus amère selon la nature," qui puisse broyer le cœur humain.

Avec ce petit enfant disparu, enlevé au ciel, disparurent aussi bien des illusions que Laurence avait chèrement nourries. Le chagrin de Paul fut vif, mais qu’il fut court ! et avec quel empressement il retourna à ses amis, ses promenades, son club, et bientôt, les premiers mois passés, à ses spectacles et à ses fêtes ! Son père, d’ailleurs, devenait son complice ; il l'entraînait au dehors, il le poussait vers le tumulte de Paris, vers le monde, vers les plaisirs ; durant ses longues années de pauvreté et d’isolement, ce vieillard avait senti se creuser en lui un vide que ni Dieu ni les affections n’étaient venu combler ; il avait faim de jouissances, il avait soif de luxe, il voulait accumuler, dans ce qui lui restait de vie, tous ces plaisirs dont l’image avait hanté sa détresse, et le deuil, la

tristesse de Laurence, deuil qu’il ne partageait pas, tristesse qiii le laissait indifférent, lui rendaient la maison ennuyeuse. La richesse y habitait encore, mais la gaieté avait fui : il s’en éloigna, il entraîna son fils, et jamais le funeste ascendant qu’il exerçait sur lui ne parut mieux accentué que dans cette circonstance.

U vie d’un mari et celle de .sa femme ne peuvent pas aller constamment en ligne parallèle, lui disait-il. La femme garde le logis, et le mari n’y fait que des apparitions.

— Laurence est triste ; je me reproche de la laisser seule si souvent.

— Que veux-tu , mon cher ? ta femme est d’une humeur mélancolique ; elle se complaît dans son chagrin quelle ne sait ni ne veut secouer. C’est une excellente petite femme, mais un vrai bonnet de nuit. Tu ne peux pas lui sacrifier tes relations et tes amitiés, ni t’enterrer tout vif avec elle : autant vaudrait redevenir agent forestier à deux mille francs !

— A Dieu ne plaise !

— Oui, à Dieu ne plaise, car c’était diant rement ennuyeux. Aussi, je pense que noifs avons assez pâti, toi et moi, et que nous avons le droit de nous amuser un ' peu. Voilà, par

— i;îo —

exemple, une invitcation à déjeuner du vicomte de Jozon, demain, à Armainvilliers, et tir aux pigeons après. Rofuserons-nous cela ?

— Dillicile. ‘

— Impossible. Tiens, sonne, fais atteler, nous ferons un tour au bois de Boulogne, nous dînerons au cabaret, et nous finirons la soirée chez mon viQÜ ami de Gault. 11 y a toujours bonne compagnie chez lui. n

Et Laurence restait seule une fois de plus.

Elle ne se plaignait pas à Paul ; son âme délicate et fière craignait de froisser celle de son mari, et de lui rappeler l’origine de ces loisirs, de ces plaisirs auxquels il la sacrifiait. Elle se taisait, mais ses larmes mêmes semblaient importunes au vieux Debrande, dont l’égoïste légèreté ne pouvait supporter le sérieux d’autrui ; il la surprit un jour, lisant à Paul, qui l’écoutait, ces admirables prières que l’Eglise verse sur la tombe des petits enfants; elle lisait, avec des- larmes presque joyeuses, ce fragment de la messe des Anges :

(( O Dieu, qui vous êtes hâté de retirer à « vüus'l’âme de cet enfant qui vous est agréait ble, accordez â ceux qui voyagent loin de « vous, et qui marchent cependant à la lu-

« miêre de la foi, la grâce de recevoir cet ali- • « ment céleste dont il se nouirit, afin que ni la t( malice de ce monde ne puisse nous détour- « ner de notre route, ni les illusions nous faire . « tomber dans l’erreur (1).... »

H Et cela vous suffit? dit-il, cela vous console ? vous vous nourrissez de ce jargon mystique ?

— Ce que vous appelez jargon est pour moi la parole de la vérité, et, je l’avoue, je suis consolée en pensant que mon enfant est dans la société des anges, qu’il est à jamais heureux !

— Heureux ! il est mort, anéanti, rentré dans la matière, voilà tout.

— Non, mon père, dit-elle avec fermeté, je le sens au fond de mon âme : Dieu est,* et mon enfant vit en lui. »

Il haussa les épaules, son fils lui toucha le bras pour l’exhorter au silence.

« Vas-tu devenir bigot? lui dit-il. Je croirai à Dieu quand je le verrai, et à l’immortalité de l’âme, quand un mort sera sorti du cimetière pour m’en assurer. Jusque-là, serviteur, je crois à ce que je vois et à ce que je sens !

(i) Post-Communion.

— Oh! mon Roger, dit la pauvre Laurence, lorsqu’ils furent sortis, il me force à bénir Dieu qui t’a éloigné d’ici, et qui t’a enlevé dans ta . pureté première ! Béni soyez-vous, 6 Jésus, qui avez mis mon enfant dans la société de vos an • ges ! Il aurait couru trop de dangers ici-bas ! »

l^«^cr^?che.

Au milieu de l’été, Laurence retourna au Donjon. Sa santé affaiblie demandait l’air de la campagne et un parfait repos, et, quoiqu’elle fût tristement émue à l’aspect delà chambre où était né Roger, des pelouses où il avait fait ses premiers pas, son chagrin s’adoucit dans ce solennel silence des champs, où Dieu parle de si près à Tâme, et pendant que son mari et son père reprenaient leurs/)ccupations habituelles, cour-

* ses en voitures, visites aux voisins, parties de

pêche, et bientôt parties de chasse, elle reprit sa vie paisible et ses œuvres charitables.

Elle ne cherchait pas ù se faire une existence en dehors de celle de Paul ; les circonstances la créèrent pour elle, et, tout en jouissant de cette

Jiberté, de ce calme qui lui faisaient plus de bien* que les paroles banales et li3S vaines distractions du monde, elle comprenait que son devoir était auprès de son mari. Un jour, il faudrait recommencer leur vie habituelle, renouer les relations et reprendre cette chaîne, bronze et or, quelle trouvait aussi lourde que brillante; en attendant, elle voyait ses voisins les paysans, ses amis les pauvres ; elle allait, quoique souffrante, à l’église, elle s’arrêtait dans le cimetière paisible et vert, elle cherchait des yeux les petits monticules et les petites croix, et elle regrettait qu’au lieu d’un cippe de marbre blanc, Roger n’eût pas sur sa tête cette couverture de gazon, émaillé de pâquerettes, et ces arbres où les oiseaux chantaient des cantiques. Souvent au retour, elle s’arrêtait dans quelques maisons où elle était connue ; elle appelait ses enfants et les caressait; ils se pressaient autour d’elle et regardaient ses poches, avec lâ naïve avidité de l’enfance, et personne ne les réprimandait : leur père était aux champs, leur mère travaillait aussi au dehors, et plus d’une fois, il arriva que Debrande passa une heure à bercer le nouveau-né qui ne voulait pas dormir, ou à faire jouer sous ses yeux d§ux ou trois terribles lu-

tins qui, livrés à eux-mêmes, se seraient battus ou auraient mis le feu au logis.

Un jour qu elle s’était oubliée ainsi et qu'elle arrivait toute haletante pour le déjeuner, son mari lui demanda en riant ce qui l’avait retenue.

. « Je suis entrée, dit-elle, chez Ambroise Hattu,

l’ouvrier de ferme, et "je n’ai pas pu m’en aller.

— La conversation de Hattu avait bien du charme ? demanda M. Debrande.

— Non, mon père, c’est 'précisément parce que M"® Hattu faisait la lessive chez une fermière que je suis restée. Les enfants étaient seuls.

— Et vous leur avez fait le catéchisme.

— Je. l’aurais bien voulu, mais cela n’était pas possible. Acceptez- vous une tasse de thé, mon père?

— Non, merci, depuis que j’ai bu du thé de caravane, celui-ci me déplaît : il sent le jasmin. •

— Nous tâcherons d’avoir du thé de caravane.

Le déjeuner continua; Paul et son père causaient ensemble, les chevaux et le sport fournissaient comme de coutume à l’entretien ; Laurence réfléchissait et souriait à une idée qui s’offrait à son esprit, et dès que son beau-père

eut quitté la table pour aller fumer claus la serre, elle attira Paul auprès d’elle :

« J’ai un projet, dit-elle.

— Dites, ma chère.

— Je suis préoccupée de ces petits enfants que je vois tous les jours, seuls, abandonnés,, pendant que le père et la mère travaillent pour leur gagner du pain ; les plus grands se querellent et se battent, les petits sont exposés h être brûlés, noyés, estropiés : ils s’ennuient, et Pennui est un méchant conseiller.

— Eh bien ! demanda Paul d’une voix un peu aigre ; qu’y faire?

— Ce qu’a fait M“* de Pastoret, mon cher ami ; ce qu’a fait à Paris le bon M. Marbeau : ouvrir aux enfants les plus âgés une école, aux petits, un asile, aux innocents dans les langes, ’ une crèche ; cela ne serait pas très-difficile,

, — Et tu voudrais prendre l’entreprise de cette œuvre ?

— Certainement; ne sommes-nous pas les seigneurs du village ? Nous avons une grande maison qui nous appartient, sur la place, nous la ferions approprier : en bas l’asile et la classe d’école, et en haut les berceaux; quatre ou cinq bonnes sœurs, et ce serait chose faite.

— Quel chemin fait ta petite imagination, Laurence! mais tu ne vois donc pas que c’est une grosse affaire ?

— Oh ! pour nous ! les héritiers de M"' Porthoys 1

— La fortune de notre cousine paraissait énorme à Saint-Pol, mais à Paris, nos revenus suffisent tout juste. Remarque, ma femme, que l’héritage est en biens-fonds, que le contrat, prudemment rédigé par maître Mesnil, m’empêche de vendre et de convertir les terres en biens-meubles qui ftipporteraient le double; notre revenu n’est pas en proportion de notre capital... fâché de devoir te faire remarquer cela.

— Mais cette bonne, excellente œuvre coûterait si peu !

— Tu crois cela ! tu es une vraie femme toujours brouillée avec les chiffres ! Je parie que l’installation de la maison coûterait à elle seule huit à dix mille francs.

— Qu’est-ce cela?

— Beaucoup trop pour nous. Je n’ai pas voulu te le dire, mais j’ai perdu quelques paris aux courses de C.aen, et tu sais que je fais venir d’Angleterre un équipage de chasse.

— Ce sont tes plaisirs, mon ami, je ne les gêne pas ; accorde-moi donc les miens !

— Mais quel plaisir aurais-tu à rassembler une armée de marmots, les uns vagissant, les autres ànonnant? Tu vas avoir un enfant à toi !

— C’est pour lui, dit-elle avec un accent ému, pour lui et en mémoire de mon Roger !

— Eh bien ! ma chère, moi aussi je pense à notre enfant futur, et je ne veux surcharger sa fortune d’œuvres pesantes. J’entends ne m’en gager en rien, et je te supplie de renopcer à, cette idée. »

Laurence ne répondit pas : trop de paroles se pressaient sur ses lèvres, elle avait peur de laisser échapper la parole irréparable, la flèche blessante quelle n’aurait pu retirer ; elle craignait de rappeler à cet homme que l’argent qu’il jetait îiux paris, qu’il employait en chevaux et en chiens venait d’elle : elle fit un effort et se tut.

« Tu es convaincue? dit-il ; fais des aumônes, qui t’en empêche? mais pas d’œuvres obligatoires qui pèseraient sur les années à venir, cela n’est pas d’une bonne administration. »

11 s en alla, satisfait dè sa sagesse; Laurence

retourna dans sa chambre; elle avait le cœur oppressé, et, en levant les yeux, elle vit le portrait de sa belle-mère, de Adrien Debrande, qu’un rayon de soleil mettait en lumière. La rivale de Portho ys avait eu une figure délicate

et charmante, mais lorsqu’elle avait posé devant le peintre, sa beauté n’était plus qu’un songe ; un voile de mélancolie l’enveloppait, sa bouche, déshabituée du rire, n’avait pu prendre ce sourire de convention que les portraits réclament ; le désenchantement semblait gravé sur son front soucieux,- et Laurence, en s’arrêtant devant la mère de Paul, se prit à dire tout haut :

U Toi aussi, tu n’as pas été heureuse 1 »

Elle ne revint plus avec Paul sur ce sujet dont elle n’aurait pu parler sans émotions; pendant qu’il installait ses chevaux dans leurs box, "les chiens dans un beau chenil bâti pour eux, elle s’occupa, en silence, des tout petits enfants, les plus à plaindre parmi tous ces abandonnés, et que le souvenir de Roger lui rendait plus chers. Elle trouva une honnête veuve, qui, pour un modique salaire, laissa installer dans sa maison six berceaux, que bientôt six petites créatures habitèrent ; le jour où Laurence vit, sur l’oreiller, ces six petits visages, où elle put vêtir ces

innocents des robes et des langes travaillés do ses mains, elle eut une émotion heureuse, la première depuis la mort de Roger ; elle présenta à Dieu l’olTrande de sa pauvreté, car elle était pauvre au milieu de ses richesses, l’ofirande de son isolement, car elle se sentait seule quoiqu’elle eût un époux et un père, l'offrande de sa douleur et de son espérance maternelle, car elle pleurait son premier-né, et elle attendait le nouveau don que le ciel allait lui envoyer.

Antoinette.

Que la nuit était belle sur ces coteaux charmants que la Mürg arrose et aux pieds desquels Raden, la nymphe allemande, la dangereuse fée des fontaines, est couchée.

Des milliers de ruisseaux, distillés par les neiges d’hiver, descendaient des roches et couraient vers la vallée ; on voyait, dans les ombres, briller un rayon de lune égaré sur ces eaux frémissantes, ou étinceler le feu rouge d’ime forge au milieu du feuillage ; on distinguait, dans l’azur clair du ciel, la fumée d’une charbonnière ; les rafales du vent apportaient de sauvages parfums ; on entendait, dans le silence profond, de faibles gazouillements d’oiseaux blottis dans leurs nids ; à de longs intervalles. la fanfare éclatante du coq de bruyère

l ésonnait comme un appel et le braiement mélancolique d’un chevreuil timide y répondait. Quelle nuit ! que d’ombres sous ces bois ! que de clartés splendides au ciel ! quelles senteurs enivrantes! quels concerts ravissants ! que la création était belle et pure I que Dieu semblait proche et que les humains devaient l’adorer !

Mais où étaient-ils, les ■humains ? Sur ces rochers, dans ces bois de sapins, aux bords de ces eaux murmurantes, personne. Le bûcheron, dans sa cabane, dort du profond sommeil que ses labeurs ont mérité ; le charbonnier lutte contre les rêves ; auprès de son feu, le verrier travaille ; nul n’admire l’œuvre céleste. A Baden, on veille pourtant ; les fenêtres de l’élégant et magnifique Kursaal sont brillamment éclairées, et, dans les salles dorées, sous la clarté des lustres, autour des tables de jeu, la foule se tient silencieuse, debout. Toute l’Europe est représentée là, et pourtant presque toutes ces figures, depuis l’Anglais blond et roide, passionné au dedans, flegmatique au dehors, jusqu’au bruyant Italien, portent le cachet que le jeu, heureux ou fatal, imprime à ses habitués ; l’air blasé domine ; c’est du même fcil froid et terne que les gagnants amoncèlent

or et billets devant eux, ou que les perdants suivent le rateau qui enlève d’un coup bref leur dernière mise. N’atiendant ni sympathie ni pitié, ils sont habitués à refouler en eux leurs sensations, et tel qui a souri de ses lèvres blêmes en voyant fuir son dernier enjeu, se brûle la cervelle sous le vestibule. Les femmes, et il s’en trouvé beaucoup, de tous les mondes, ont aussi sur le visage ce masque froid et railleur; seul, leur geste est plus nerveux, leur main qui pointe les coups tremble parfois ; c’est l’unique concession qu’elles fassent à la faiblesse humaine. Des paysans, des bûcherons de la Forêt-Noire, debout derrière les familiers de la maison, jetaient des pièces d’or et d’argent sur le tapis, et tressaillaient lorsque ces pièces de monnaie, achetées par tant de labeur, allaient grossir la masse du banquier. Ils pen- .saient sans doute à la femme, aux enfants restés au logis, au fermage prochain qu’ils ne pourraient acquitter.

Au bout de la longue table, bien installé à côté d’une jeune femme en chapeau mauve, se trouvait un vieillard, vert encore, et qui portait à la roulette le plus tendre intérêt ; et la roulette, divinité capricieuse s’il en fût, le payait

(le retour. Les pièces d’or et les billets s’amoncelaient, mais il n’avait nulle envie de faire Charlemagne, de s’en aller, comme le grand empereur, avant d’avoir perdu une seule de ses conquêtes. Le vieillard, qui n’était autre qu’ Adrien Debrande, professait la maxime des vrais joueurs : Après le plaisir de gagner, il ny a pas de plus grand plaisir que celui de perdre. Il jouissait, en ramassant et en comptant les billets satinés et les louis brillants ; il jouirait encore, mais d’une âcre jouissance, en les voyant engloutis à jamais ; ce serait une sensation nouvelle, plus poignante et qui ferait sentir la vie dans les profondeiu’s de l’être. Il jouait donc, et en face de lui son fils, Paul Debrande, jouait aussi, avec moins de bonhem*, mais avec la même insouciance superbe. Vingtsix billets de mille francs avaient passé de son portefeuille sur le tapis vert; un vingt-septième, le dernier, glissa à son tour sous l’inflexible rateau ; Paul se leva tranquillement, céda la place à une vieille femme qui passait des écus de cinq francs par-dessus son épaule, et il s’approcha de son père.

'< Viens-tu? lui dit-il.

— ^on, non, je suis en veine.

— Et moi, je suis décavé ; je vais me coucher. »

11 retourna à son hôtel en fredonnant ; son valet de chambre l’attendait à moitié endormi, et il lui remit d’un air d’humeur une lettre chargée de timbres et de renvois.

« D’où, Jules?

— Du Donjon, Monsieur ; elle a été à Paris, on l’a fait suivre. »

,Paul commença par ôter sa cravate, jeta sur la table son portefeuflfe Vide et son "ftoftecigares plèfti ; il passa le peigne tjans ses cheveux, car il se sentait un peu nerveux, puis, rasséréné, il prit la lettre :

«.C’ait de cette pauvre Laurence, sans doute. Eh non ! ce n’est pas son écriture. »

11 lut :

« Monsieur,

,! « Vous êtes père d'une petite fille; elle se

* « porte bien, mais M“® Debrande est bien souf- « frante, et je crois que votre présence lui ferait « un sensible plaisir, quoi([u’elle ne se plaigne . a pas de votre absence. Le médecin ne la « trouve pas en danger, pourtant sa maladie «t es't de celles qui peuvent avoir des retours

« prompts et mortels. Vous deviez èUe averti.

(I Croyez, Monsieur, à mes meilleurs senti- « ments,

• n Fanny Mesnil.

(( Au Donjon, juin 18... »

« Diable I diable ! *se dit Paul après avoir relu deux fois ces quelques lignes. Pauvre petite femme ! »

Il sonna : le valet de chambre parut.

« Nous partons, Jules ; nous prendrons la voi^jKfS de huit heures* Faites mes malles, et dès qu’il fera. jour,- -allez retenir k -.coupé. A Strasbourg, nous prendrons une chaise de poste. »

Il se coucha et dormit quelques heuies. ^Son père entra au moment où il finissait de s’habiller. ,

«Tu pars? Tu as reçu de mauvaises nouvelles de France ? »

Paul lui communiqua la lettre de M“* Mesnil ;t; il la lut, secoua la tête et dit ;

(♦Ta femme est fort délicate, fort mièvre.,,

11 faut s’attendre à tout.

— J’espère que M“® Mesnil exagère ; quoi qu’il en soit, il faut partir. Viens-tu avec moi?

Non, je suis fort heureux depuis quelqup

temps ; je Veux épuiser la veine. Nous nous retrouverons au Donjon en septembre.

— Bien. Au revoir, mon père.

— Adieu, Paul. Mes amitiés à ta femme, v Ils se séparèrent. Adrien Debrande alla dormir jusqu’à l’heure du déjeuner ; Paul se mit en route, et, tout en voyageant avec toute la rapidité possible, il lui fallut trois jouis pour arriver au Donjon.

Mesnil le reçut et lui dit, avec un accent affectueux que justifiait l’empressement de Paul :

« Elle est mieux, mais excessivement faible.

Je vais lui annoncer votre arrivée. Et voici votre chère petite fille, votre Antoinette. »

La nourrice entrait, tenant sur ses bras un gros poupon , vêtu de broderies et de dentelles : ‘ ^

« Elle est superbe ! dit M“* Mesnil avec un accent tout maternel. Voyez cette petite figure ! et ces cheveux qui frisent dans le cou ! et cette peau de satin ! Je n’ai jamais vu plus belle enfant. »

Paul se baissa et embrassa la petite face rouge et les yeux encore clos de l’innocente créature : il rentrait dans sa maison, il voyait son enfant, il allait retrouver sa femme, quel-

ques sentiments tendres s’émouvaient en lui, et refoulaient en arrièi e les souvenirs de Baden, et l’influence sceptique et funeste de son père ; il s’attendrit presque en embrassant Laurence, en la retrouvant si faible et si joyeuse, si près de mourir et si empressée de vivre pour lui.

Quoiqu’il l’eût bien négligée, quoiqu’il eût eu envers elle bien des torts, quoiqu’il l’eût délaissée à l’heure de la soulïrance et de la maladie, elle ne lui fit aucun reproche ; elle le reçut avec une joie profonde et il n’eut pas à demander de pardon, puisqu’elle ne l’accusait pas. Elle lui présenta à son tour son enfant, en lui disant :

(( Dieu nous la conservera, celle-ci ! Nous vivrons pour elle, n’est-ce pas, mon ami !... Ne nous quitte pas, je t’en prie : je mef sens l’evivre près de toi. » ^ *

11 se fît, en effet, un grand apaisement dans son âme et dans sa santé ; la sourde inquiétude que l’éloignement de son mari entretenait en elle et qui usait ses forces et sa vie, n’avait plus l aison d’ètre; il était là, elle entendait son pas rapide,. sa voix gaie et claire qui donnait des oi dres ; il venait auprès d’elle, il admirait Antoinette, il consentait à voir toutes ces beautés

que les mères et les nourrices découvrent dans leur enfant, et puis, enfin, bien suprême dont elle ne se rendait pas compte, Adrien Debrande n’était pas là. Son sourire railleur, sa parole froide et moqueuse, ses contradictions permanentes, ses exigences sans fm, n’attristaient pas ces heures précieuses où elle reprenait à la fois possession de la vie et de la maternité. Dans l’état de faiblesse où elle était encore, les illusions devenaient plus faciles ; il lui semblait qu’ Antoinette, par sa grâce innocente, combattrait l’influence funeste d« son aïeul, et quelle saurait mieux que sa mère retenir son père loin des entraînements d’un monde" ennemi des affections domestiques. Elle exprimait ces espérances à M*”' Mesnil qui l’écoutait, peu crédule par n'ature et par expérience, peu empressé* aussi de détruire les illusions de cette âme qui avait eu si peu de joie :

« Vous voudriez donc, chère madame, que M. Debrande pas.sâl l’hiver à la campagne?

— Ce serait tout mon désir ; voyez, je suis bien peu valide, je ne bouge pas de ma chaise longue ; qu’irais-je faire à Paris ! et Antoinette (pii se trou\ e si bien de la tranquillité et de l’air

pur des bois, j’irais renfermer dans la grande ville et la laisser s’étioler dans cet hôtel si bien clos, si bien chauffé, où l’on dirait qu’on ne respire que par des procédés chimiques ! J’espère que M. Debrande restera ici.

— Il ne demanderait pas mieux sans doute,

■ mais son père ?

— Eh bien ! son père doit désii er le bien et le mieux pour sa petite-enfant ; il sait bien que j’ai attribué à notre vie de Pai’is la mort de mon pauvre Roger.

— Sera-ce une raison suffisante pour lui ?

11 aime Paris.

— Il pouiTa y aller tout seul ; l’ hôtel est à sa disposition.

— Chère dame, mon mari craint l’influence de M. Debrande sur son fils.

— Moi aussi, je l’ai orainte, mais depuis que j’ai Antoinette, il me semble que je ne dois plus craindre. Elle me défend. »

Que dire à cela? (Comment ébranler cette croyance à laquelle Laurence s’attachait avec une douce et forte obstination ? Comment inquiéter cette âme tremblante, à qui ou n’avait pas laissé le temps de s’établir dans son bonheur ? La réalité ne viendrait que trop vite ;

elle est au bout de toutes les chimères, comme la mort au bout de la vie.

Elle vint sous la forme froide et résolue de M. Adrien. Il arriva au Donjon d’assez mauvaise humeur, car la veine avait tourné ; il revenîlit léger d’argent, maussade, eiinuyé, et il lui fallut beaucoup de bruit, de grands dîners au château et de grands soupers de chasse au dehors pour égayer iin^eu ses noires pensées. •• Paul lui-même ne demandait pas mieux que de sortir de sa vie paisible, et Laurence assista de loin à ces fêtes que sa faible santé ne lui permettait pas de présider. Elle se résigna ; elle commanda avec soin les menus ; de son lit de repos, elle s’occupa de ses hôtes, elle sourit h son mari , lorsque le matin , l’air animé, il venait lui dire adieu pour la journée ; à peine fronçait-elle le sourcil lorsque les aboiements de la’meute, les cris des piqueurs : « A bas, Fanfare ! Tout beau , Brusquet ! Ici , Sonnante ! » réveillaient la petite Antoinette et la faisaient pleurer. Elle espérait que les plaisirs champêtres attacheraient son mari à la campagne, si aimable, môme en hiver, pour qui sait eu comprendre le charme.

T.a saint Hubert passa, et puis la saint Mar-

tin ; les Ijelles joiiniées d’automne disparurent sous les crêpes gris de l’hiver : une pluie continuelle rendait les routes impraticables, les soirées étaient longues et les journaux de Paris annonçaient les pièces nouvelles qui amuseraient la mauvaise saison ; on préparait *les concerts, les salons allaient s’ouvrir, et Adrien Debrande ne tarda pas à trouver la campagne .•horriblement monotone, .et lôs châtelains terriblement ennuyeux. La chasse qu’il avait aimée ' autrefois n’était plus son plaisir préféré ; ses jambes se trouvaient mieux sous une table de whist que dans les chemins ravinés et inondés de pluie, et il préférait à tout, après les cartes, le babillage superficiel des salons.

Il annonça donc son départ, mais en disant à son fils :

« Je pars en fourrier, je vais préparer les logis, car je présume que tu ne vas pas passer l’hiver dans les bois.

— Ma femme ne peut pas partir : le mouvement lui est interdit.

— Eh bien, mon cher, il faut se faire une raison. Elle restera à dodeliner sa petite fille, mais elle ne peut pas exiger que tu en fasses autant.

— *Je ne serai pas fâché de ])rem1rc un air .de Paris.

— Je le savais bienl Au revoir donc, avant la Noël. »

Il partit le lendemain, et Laurence n’en fut pas fâchée; elle pensa que son mari allait revenir vers elle, et que l’avenir lui appartenait encore une fois, Antoinette avait six mois; ses yeux, comme ceux d’un portrait de Van DycJi, suivaient ceux qui s’éloignaient d’elle ; elle souj riait à leur approche... qui pourrait résister *â' ses séductions ? * *

Elle sourit en vain, la pauvre petite; qlle tendit en vain les bras à son père, il s’éloigna vers la fin de l’année, il fit de gais adieux à sa femm^, s’étonnant qu’elle parût triste, disant : •

« Je ne pars pas pour la croisade, ma chère ! trois mois à Paris, le temps de ne pas me rouiller, et je reviens. Je verrai les courses du .• printemps, et je rachèterai quelques chevaux ; je viens de vendre les miens, je ne ramène que les deux carrossiers. .

— Vous avez vendu ?

— Oui, oui ; à. quoi bon gai’der cette écurie et vous en donner le souci ? L’an prochai^j, je

compte vous emmener, ma chère Laurence, et

alors nous aurons nôtre train de maison au complet.

— Il m’importe peu ; ce qui me fâche, c’est que vous partiez.

, — Trop bonne ! je vous écrirai. Vous verrez

que j’ai l’absence agréable; je veux vous retrouver tout à fait bien .portante, songez-y! y)

,^11 embrassa la mère et la fille ; la voiture attendait, il y monta lestement, leva les* yeux . vers la fenêtre d’où sa femme le regardait, et lui faisait un signg d’adieu, la petite Antoinette lui jetaifdes baisers, il partit, et Laurence de- ' meura seule.

Les premiers moments furent affreux, les • premiers jours d’une mélancolie profonde; AntoinéUe seule parvenait à distraire sa pauvre mère, qui,^grâce à elle, échappait au sentiment

le plus amer de tous, celui de ne se sentir né-

cessaire à personne ici-bas»

Elle a besoin de moi^ elle* se disait Lau^ rence en regardant l’enfant ; pour elle, il faut vivre! »

Mesnil vint pàsàer le jour dé l’an auprès de ^fi àttilè; Paul avait envoyé à sa fillè des jouêtë magrtiflqüèë, ét une peliàSè de foùri‘ürés

' à sa femme ; un billet aimable et enjoué accompagnait ces étrennes :

« 11 pense à vous, dit M“* Mesnil; voilà une jolie attention. »

Laurence ne dit rien ; elle attachait peü de prix à des amabilités qui s’achètent chez le marchand, mais elle aurait payé de son sang un mot venu de l’âme, et elle se disait que cette âme de Paul, ce sanctuaire intime dont l’amour a la clef, elle ne la connaissait pas, elle n’y avait jamais pénétré... quelle lui avait tout révélé, elle, le fond de sa pensée, le secret de ses affections, le passé avec toutes ses confidences, et qu’elle ne connaissait de lui que la surface. .. *Ces pensées lui venaient en lisant ce billet si gai et si peu intime, si gracieux et si peu tendre ; mais ce quelle ne savait pas encore, c’est que Paul n’avait pas de replis profonds dans l’âme, que tout était surface, plaisir, vanité, égoïsme, indifférence pour autrui ; elle ne savait pas encore cela : la science du cœur humain ne s’apprend que par instinct ou par une duré expérience ; M“' de Staël a dit avec raison : Pour connaître quelqu’un, il faut une minute ou dix ans.

Au Tnilieu de ces peines, la santé de Laurence

’ se rétablissait, giâce au merveilleux élixir de la' jeunesse; elle pouvait se lever de ce canapé où elle avait passé tant de longues heures, et, le matin de l’Épiphanie, voyant le ciel éclairci par une petite gelée, elle eut uii vif désir d’aUer à la messe ; la cloche sonnait au loin et appelait les fidèles,

fl Faites atteler, dit-elle à la femme de chambre, et donnez-moi ma pelisse; j’irai à l’église.

— Mais, madame, répondit la femme de chambre d’un air consterné, vous dites d’atteler... il n’y a plus un cheval à l’écurie ; monsieur a tout vendu.

— Comment! même le poney qu’on attelait à mon petit coupé ! *

— Oh ! oui, madame, il a été vendu le premier à un Anglais, qui en avait une fameuse envie.

— Ah !... oui... j’avais oublié... C’est bien, Joséphine, je ne sortirai pas. »

Ce trait d’égoïsme de Paul lui arracha des larmes.

« Je ne compte plus pour lui ! se drt-elle ; je n’entre en rien dans ses pensées ; 6 ma petite Antoinette, si je ne t’avais pas !... ><

Ijutte.

Lorsque après les mois solitaires du printemps et de l’été, après ces mois plus bruyants, mais aussi solitaires de l’automne, Laurence revint enfin à Paris avec son mari, elle trouva bien des changements autour d’elle. Elle avait arrangé l’hôtel avec beaucoup d’élégance et de simplicité, se souvenant de la maxime pleine de justesse : Tout ornement qui n’est qu' ornement est superflti, aussi applicable aux décors des maisons qu’aux recherches oratoires : elle retrouvait sa demeure dorée et surdorée, brochée et rebrochée, et remplie de ce luxe que les parvenus, embarrassés de leur fortune, ont mis à 1a mode. Une* galerie de tableaux modernes avait remplacé la serre, dont elle aimait 1^ massifs de fleurs et de verdure; le petit salon

où Roger avait joué sur le tapis, où elle se plaisait à lire ou à travailler, était devenu un trèsélégant vestiaire, annexe du salon destiné aux fêtes; dans tous les coins de l’appartement, même dans le vestibule, elle trouva des bronzes, des peintures, des réductions de statues que son goût chaste n’eût jamais acceptées. D’autres métamorphoses, dans l’ordre moral, se firent remarquer aussi. Paulavaitabandonné les relations • honorables et sérieuses qu’il s’était créées au début de son mariage ; il ne voyait que des jeunes gens, les uns appartenant à sou ancignne administration, les autres du monde plus brillant du sport. 11 passait ses soirées au club, il y donnait h dîner à ses amis ; il les ramenait chez lui terminer la soirée par un lansquenet et un souper ; il s’était créé enfin une existence de garçon dont ' la présence de sa femme ne le fit pas sortir. Son père, aux allures toujours juvéniles, menait une existence toute pareille ; il était l’oisif le plus occupé de Paris. Laurence ne le voyait qu’aux repas, les jours où il daignait dîner chez elle ; et Paul lui-même échappait toujours par quelque prétexte à la société de sa femme ; toujours ÿ avait une partie projetée, un voyage, un dîner d’hommes; il semblait redouter les conversa-

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lions intimes, et craindre ce regard affectueux et pénétrant qui voulait chercher, non les petits mystères de sa vie mondaine, mais le secret de son cœur, si ce cœur avait un secret.

Il fit cependant avec sa femme une tournée de visites chez les lemm'es auxquelles Laurence voulait signaler sa rentrée à Paris, et elle prit un jour pour les recevoir à son tour. Son premier jeudi fut très-suivi, et le soir approchait déjà, lorsque l’avant-dernière visiteuse prit congé et la laissa tête à tête avec M“* de Gault. M“® d* Gault était une dame âgée, experte et aimable, qui avait toujours témoigné de l’intérêt à Laurence, dont elle avait connu le père et la mère. Elle lit une jolie révérence à la jeune dame qui s'en allait, s’assit plus carrément dans son fauteuil, interrogea la pendule et dit à M“* Debrande :

« Sortez- vous ce soir? Et d’abord dlnez-vous chez vous ?

— Oui, madame, et toute seule; mon mari dîne au club, et mon beau-père chez un de ses vieux amis.

— A merveille ! Faites fermer votre porte, ma chère; je voudrais vous parler un peu entre quatre yeux. »

Laurence alla dans l’antichambre donner un ordre, puis elle s’assit près de sa vieille amie.

« Ma chère madame, lui dit celle-ci, si je ne vous avais pas vue toute enfant, sur les genoux de votre mère, je ne me permettrais pas de me mêler de vos alïhires ; mais je vous retrouve jeune encore, seule, ignorante du monde, et il me semble que j’ai des droits de tante sur vous, et que je puis vous dire ceci : Votre mari est peu chez vous ; il vit au cercle, c’est dangereux pour le bonheur et pour la fortune.

— Je le sais, dit Laurence, mais qu’jifaire?

— Peu de chose, mais encore faut-il essayer quelque chose. Je ne vous apporte pas de remède infaillible : eu existe-t-il pour les peines de ménage? Je vous apporte seulement un peu de lumière ; bien ou mal, heur ou malheur, en- ■ core faut-il savoir ce qui se passe. Or, votre mari joue au cercle et il perd de grosses sommes ; votre cher beau-père en fait autant, non au club, mais dans des tripots mille fois plus dangereux. »

Laurence fit un geste d’insouciance.

. « Cela vous est égal? demanda de Gault.

— Ce. n’est qu’une allai re d’argent !

— Eh I ma chère, cela n’en est pas moins

grave. Vous êtes bien magnifique! Savez-vous ce qui se passe ?*’disposez-vous de vos revenus? «

Laurence sourit et rougit :

'( J’ai laissé à M. Debrande la disposition de notre fortune; je crois cependant qu’il ne peut pas aliéner nos biens,

— C’est fort heureux, dit M“*de Gault; il pourra seulement manger vos revenus, vous gêner, vous appauvi’ir et [>eser sur l’avenir de votre enfant. »

Ce mot rendit Laurence plus attentive :

■ « Et ils sont deux pour ce bel ouvrage !

ajouta M"*® de Gault. Je pardonne, à la rigueur, à votre mari ; on pardonne bien des choses à la jeunesse, et j’espère que vous le dégoûterez enfin de ces cercles, de ces sociétés de jeunes gens où un homme marié ne devrait pas se voir ; vous êtes bonne et gentille, vous ramènerez votre mari près de vous, près de votre fille ; mais ce vieux Debrande, joueur en cheveux blancs, AÎveur usé, étourdi avec un pied dans la tombe, je ne lui pardonne pas ! il devrait se trouver si heureux du sort que le bon Dieu lui a fait ! Ruiné, vous l’associez à votre richesse ; délaissé, vous le comblez de soins ; abandonné

de ses anciens amis, vous lui donnez une famille; et il n’est pas content il faut qu’il joue avec des filous, avec des grecs, dans des antres sans nom; il finira par y mener votre mari, et alors tout sera perdu, vous veirez !

— Je lui parlerai, dit Laurence avec fermeté ; je le supplierai de se respecter davantage, de respecter mon bonheur et l’avenir d’Antoinette!

— Faites mieux, menacez-le : dites .que vous vous séparerez de lui en lui faisant une pension : il deviendra souple.

— Je n’oserais pas, répondit Laurence. Un père ! songez, madame, un père I — Ma chère enfant, est-ce un père comme un autre ?

— -N’importe! nous lui devons le respect; mais je lui parlerai, vous pouvez en être sûre... » M““ de Gault leva doucement les épaules ;

M Trop bonne, dit-elle, tempérament de victime... Enfin, je vous ai avertie, vous n’agirez pas dans les ténèbres, et si vous n’arrêtez pas le mal par amour de vous-même, faites-le par commisération pour cette jolie créature... »

Elle prit sur ses genoux Antoinette, qui venait d’entrer; elle baisa ses cheveux bouclés, et dit :

'< Voulez-vous qu on la ruinjs? savez-vous ce

que c est que la pauvreté pour une femme?

— Si je le sais !

— Eh bien! alors?..*

* — Je parlerai, madame, et je vous remercie! »

Elle attendit Toccasion pendant bien des jours . sans la rencontrer ; peut-être ne la cherchaitelle guère. Enfin, pressée par un nouvel aver-. tissement, elle osa, un soir quelle se trouvait seule avec Adrien Debrande, lui parler ouvertement ; mais avec quelles restrictions, quelle timidité ! Sa vieille amie en aurait perdu patience!

U Mon père, dit-elle, je suis bien heureuse que votre léger accès de goutte vous fasse garder la maison ; je désirais vous parler.

— Vraiment? ' .

— Oui, VOUS êtes mon ami, if est-ce pas?

— Assurément.

— Eh bien, il faut que je vous dise un gros chagrin: Paul s’éloigne beaucoup de moi; il passe sa vie dehors, et l’on m’assure qu’il joue beaucoup, qu’il a perdu une somme énorme dans une maison où vous l’auriez présenté... h

'7; Elle avait parlé vite et le cœur palpitant ; le

vfeux Debi ande ne fut pas attendripar ce trouble; il pâlit de fureur et dit d’un ton bref :

« Je vous félicite, Laurence; vous mettez, paraît-il , la police dans vos intérêts.- Combien vous a coûté ce beau renseignement?

— C’est le bruit du monde qui est arrivé jusqu’à moi... Ne vous fâchez pas, je vous en supplie, je ne veux pas vous faire de chagrin, écoutez-moi avec bonté. Vous savez combien j’aime Paul et combien j’aime notre enfant ; eh bien ! je vous demande uniquement de ne pas détourner Paul de son intérieur de famille, de ne pas l’introduire dans des sociétés dangereuses...

— Vous m’insinuez poliment que je vois inoimême des gens suspects , n’est-<ie pas?

— Mon père, je ne veux pas vous manquer de respect, à Dieu ne plaise ! vous êtes libre d’ailleurs I

— Oui, et mon premier principe, c’est de ne pas attenter à la liberté d’autrui , autrui fût-il mon fils. Que Paul aille au cerclé, ou chez M“* Daston (car c’est là ce que vous voulez dire) , peu m’importe ; il est majeur, *et je ne contrôlerai pas ses actions.

. — Mon père, si pourtant il s’agissait de notre bonheur, de notre fortune...

— Son bonheui’ ! chaque homme a son objectif en fait de bonheur, et Paul a pour objectif la liberté- et le plaisir, et il a bien raison! sa fortune, il en est le maître... Étudiez le Code civil, et vous verrez que le mari est l’administrateur des biens de la communauté.

— Mais... dit-elle avec timidité.

— Votre fortune! reprit-il violemment, ear c’est là le fin mot de tous ces gémissements, eh bien ! votre fortune, la fortune de M“' Porthoys, est- ce que nous n’y avions pas plus de droits que vous ? Pourquoi vous et non pas nous !

Tenez, ne me parlez pas de votre odieux argent, il me rappelle toutes les amertumes de-' ma vie. »

Il voulut se lever, mais la goutte le rappela à l’ordre, et le soupir de douleur qui lui échappa . toucha aussitôt Laurence. Elle ne vit qu’un homme souffrant dans ce vieillard irritable et haineux, et elle voulut le soulager.

« Laissez-moi, dit-il,* je n’ai pas besoin de vos potions et de vos remèdes; sonnez, qu’on me ramène dans ma chambre... et tenez, Laurence, croyez-moi, ne me parlez plus de vos soucis d’argent... ne me rappelez pas des’ choses que je veux oublier. Le testament de M“* Por-

thoys est de ces affronts san^ants qui ne s’effacent pas. » •

Le valet de chambre entra en ce moment, et soutint Adrien Debrande jusque dans son appartement. Il était tremblant de colère : l’opposition d’agneau que la pauvre Laurence lui avait faite excitait son sang et ses nerfs, et dans la nuit il eut une violente attaque de goutte qui mit toute la maison en rumeur.

<' Guérira-t-il ? demanda Laurence au médecin.

— Oui, madame, je l’espère; seulement, il ne lui faut pas d’émotions violentes; il. faut le faire vivre dans du coton, et je me fie bien à vous pour cela. .>

Laurence se tint pour avertie.

Une rechute.

La maladie est à la fois une épreuve et un avertissemeift ; la nature, mue pai* le doigt divin, nous l’envoie pour couronner notre patience ou gourmander notre légèreté; c’est une des grâces de cette vie mortelle ; elle dit à l’âme forte: «Mérite!» à l’âme frivole: «Arrête-toi!» Quoique Adrien Debrande eût, depuis longtemps, laissé en arrière l’âge des frivolités, la souffrance lui fut dispensée, mais elle ne le changea point ; il s’irrita contre elle, contrarié de ce qu’elle coupait court à sa vie de plaisirs ; épouvanté à l’aspect de la sombre vision que la maladie mène après elle, il n’eut plus qu’une pensée, recouvrer la santé perdue et jouir plus qu’il ne l’avait fait encore. La science ne suflit pas, il eut recours à l’empirisme; des remèdes

violents dissipèrent les maux dont il souffrait, et lui rendii'ent une appaience de vigueur.

« Mon père a trouvé quelque part une fontaine de Jouvence, disait Paul en le voyant monter en voiture d’un pied leste ; il est vraiment rajeuni.

— J’ai peur qu’il ne se fatigue, dit Laurence; il a l’air très-jeune, en effet,, et il conserve sa jolie tournure, mais les années sont toujours là.

— Bah 1 je suppose que le bon Dieu retranche de son addition toutes les années où il n’a pas vécu, c’est-à-dire où il ne s’est pa^ amusé.

— Ah ! cher ami, ce sont ces années-là qui comptent et qui sont les meilleures.

— A vos yeux, ma chère, parce que vous avez pris le parti de ne vivre ici- bas que pour l’autre vie, celle qu’on ne voit pas ; mais je vous jure que pour mon père et pour moi, le temps jadis ntf nous a pas laissé de bons souvenirs. Avonsnous assez maugréé contre la fortune ennemie ! Pendant ce temps-là, vous, Laurence, comme une petite sainte, vous étiez soumise et contente.

— J’ai souvent pleuré.

— Eh bien , tant mieux ! Au moins vous apprécierez votre position présente. Je vous jure

• qu elle ne me laisse pas indUFérent ; je compare souvent ce qui fut à ce qui est ; je suis heureux de vivre, et je comprends à merveille mon père, qui n’a pas envie de quitter un monde où il est si bien. »

Paul ne demandait pas si sa femme partageait ces joies, et l’ eût-il demandé, eût-elle répondu, il ne l’aurait p5s compris encore. Elle ne dit rien, elle ne troubla pas cette satisfaction, naïve dans son profond égoïsme; mais les retours qu’elle faisait sur elle- même, sur son sort brillant et triste, sur la solitude de son cœur, lui eussent laissé une extrême amertume, si la maternité n’avait mêlé de l’espérance à ses regrets, et changé cet horizon noir en un riant mirage, où apparaissait Antoinette, — Antoinette à cinq ans, gaie et caressante, — Antoinette ù douze ans, ingénue et sérieuse, — Antoinette à vingt ans, charmante et parée pour toutes les fêtes de l’avenir. Là étaient le dédommagement et la consolation; ni le mariage ni le mari n’avaient tenu ce qu’ils avaient promis ; mais l’enfant acquitterait les dettes du père et posséderait, elle, ce bonheur complet que sa mère n’avait fait qu’entrevoir; comme Moïse, nous apercevons de loin la terre promise, nous n’y entrons pas,

nous mourons sur Je seuil, mais lès plus éprouvés mêmes ont la ferme conviction que leurs enfants, leurs Josués, atteindront cette terre heureuse, ces jours tramés de soie et d*or, qui leur furent destinés. C’est là une chimère maternelle» qui ne périra qu’avec le dernier cœur de mère qui battra sur la terre.

Laurence possédait , avec son enfant , amie

des jours futurs, deux amies qui lui portaient

toutes deux, dans des situations diverses, un vif

et tendre intérêt. M“® de Gault représentait le monde dans ce qu’il a de plus parfait, avec la délicatesse des relations et des procédés, le tact,

. le savoir-vivre, l’amitié discrète et solide cependant ; elle ne parlait plus à Laurence des folies de Paul, de ses dépenses, de ses pertes ou de ses gains à la Bourse et au jeu ; quoique les rumeurs de son salon la tinssent bien au courant, elle s’abstenait désormais de toucher à un sujet qui contristait la jeune femme ; elle cherchait à lui offrir une affection consolante, un appui , et à lui garder, au besoin , un salutaire conseil. Elle avait quelque peine à ne pas s’échapper sur le compte d’Adrien Debrande, mais l’air suppliant de Laurence désarmait sa verve satirique ; elle se bornait à dire :

« Vous ne voulez donc pas ouïr les aventures • de votre vieux reître de beau-père? Soit, mais laissez-moi vous dire au moins qu’il ne mérite pas tant d’indulgence. . . Vous verrez, vous verrez plus tard...»

L’autre amie de Laurence ne connaissait le monde que par ouï-dire, et elle ne savait des fautes et des erreurs des hommes, que ce que les sermons et les bons livres lui en avaient appris; les fautes lui inspiraient de l’horreur, et les hommes de la pitié ; elle connaissait Laurence, elle devinait que le bonheur n’habitait pas dans son cœur, et elle lui montrait une tendre et silencieuse sympathie. Cette amie n’était autre que la supérieure du couvent, où Laurence avait trouvé un asile, avant de partir pour l’Amérique; aussitôt installée à Paris, elle l’avait recherchée, elle avait offert à la chapelle un présent, qui témoignait de son changement de fortune et de sa fidélité de souvenir, et elle se plaisait à revenir vers cette humble maison, où elle avait tant prié et tant pleuré. Durant les premières visites, elle y apporta un cœur satisfait, une âme remplie d’espoir; mais à dater de la mort de Roger, elle ' y vint plus souvent encore, et comme autrefois,

elle y pria et y pleura ; son amie la religieuse !

lui dit un jour : \

(( Vous n êtes donc pas tout à fait abandonnée à la volonté divine, que vous pleurez si amèrement ce cher innocent ? »

— Moi I s’écria-t-elle avec im mouvement i

involontaire, regretter que mon fils ne soit plus ! !

lui envier son bonheur ! oh ! non. Croyez bien, |

ma mère, que lorsque je réfléchis aux tentations de la fortune, aux séductions du milieu

où, nécessairement, il aurait vécu, lorsque je médite cette parole de l’Évangile : Il est difficile à un riche d'entrer au cief croyez que je me prends à remercier Dieu de tout mon cœur, de ce qu’il a donné à mon cher Roger un si heureux partage.

— Et vous pleurez pourtant ? |

— La nature trouve toujours des larmes, et enfin, ma mère, quelle est la destinée ici-bas qui n’ait ni épines, ni croix? Connaissez-vous des yeux qui ne pleurent jamais ?

— Je pourrais croire parfois que oui, si j’en croyais les yeux si calmes de quelques-unes de nos novices, ou ceux de nos vieilles sœurs, qui se reposent dans la paix après une labo-

rieuse journée ; mais le monde ne connaît pas ce bonheur, acheté par le courage et les sacrifices.

— Il ne le connaît pas, et pourtant il nie ce qu’il ne connaît pas. Pour moi, ma chère mère, j’ai parfois du plaisir à pleurer devant le bon Dieu, mais je ne me plains de personne, croyezle bien.

— Et surtout, mon enfant, tâchons que personne n’ait à se plaindre de nous ; soyons enclume plutôt que marteau, comme disait 1& ; cher saint François de Sales. Il sera si doux, au moment de la mort, de pouvoir se dire :

« Je n’ai jamais fait ni tort ni peine à qui que ce soit ! »

Ces conseils, parfums d’une âme aussi douce que forte, faisaient plus de bien à Laurence que les réflexions mondaines de M”‘ de Gault ; elle était dans une de ces situations d’âme, où la raison ne suffit pas, où il faut un vigoureux coup d’aile pour s’élever au-dessus de soimême, voir de haut ses peines et ses soucis, et chercher, au lieu de ce bonheur dont elle avait eu soif. Dieu dans son expression la plus pure, dans l’abnégation et la vertu. La sœur Marie- • Anne, qui ignorait absolument la vie domes-

tique de Laurence, les torts de son mari et de son père, comprit, par une intuition secrète, ce dont cette âme éprouvée avait besoin, et semblable à ces anges gardiens des vieux tableaux, elle lui montra toujours et la croix et le ciel.

Un soir, en revenant du couvent où elle avait entendu le salut, Laurence trouva sa maison en émoi.

•*« Qu’y a-t-il donc? s’écria-t-elle avec in- • quiétude, en voyant les domestiques effarés, groupés dans le vestibule ; Antoinette ?

Mademoiselle dort bien tranquillement,

la bonne est auprès d’ elle, répondit la femme de chambre ; mais il ne faut pas vous inquiéter, madame ! on vient de rapporter M. Debrande dans un triste état 1

— Mon mari !

. — Non, non, madame, M. Debrande le père.

On l’a mis sur son lit,‘et le médecin vient d’arriver. »

Laurence courut à la chambre de son beaupère, toute frémissante de cette angoisse que donne l’inconnu, et qui augmenta, lorsqu’elle aperçût la figure d’Adrien Debrande, renversé sur son lit, sans connaissance, les yeux convulsés et la bouche contournée par un spasme affreux.

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Un médecin était auprès de lui, et le valet de chambre achevait de déshabiller son vieux maître.

« Qu’est-il donc arrivé ? dit Laurence à voix basse au médecin.

— Madame, répondit-il froidement, c’est un cas d’apoplexie, produit par un trop copieux repas. M. Debrande a dîné plus et mieux qu’on ne doit le faire à son âge.

— Est-il en danger, monsieur ?

— Oui, madame.

— Reprendra-t-il connaissance ?

— Je le pense, mais le cerveau est fortement engagé, et la paralysie persistera, alors même qu’il échapperait au péril imminent où je le vois.

— Que faire ?

— Nous allons essayer plusieurs moyens, la saignée nous étant interdite. Il faudrait une religieuse ; ce jeune homme-là n’a jamais vù de malades, il ne saurait mettre un sinapisme.

Je ne suis pas entré pour cela’ au service de monsieur! dit le valet de chambre en se rengorgeant. »

Laurence s’était assise, et avait écrit rapidement un billet.

« Vous allez porler ceci rue Notre-Dame-des- Champs, chez les sœurs de Bon-Secours. Prenez une voiture, elle ramènera la sœur. En attendant qu’elle arrive, monsieur, ajouta-telle en s’adressant au médecin, dites-moi ce que je dois faire, je vous aiderai bien volontiers.-»

Lorsque Paul Debrande revint, le lendemain, <à midi, de Saint-Germain où il avait assisté aux courses, il trouva sa femme dans la chambre de son père, et auprès d’elle une de ces sœurs, dont le voile et la cornette blanche n’apparaissent que dans les réels dangers. 11 fut ému ; la vue de son père, quitté la veille plein de vie et rayonnant d’une apparente jeunesse, le troubla un instant ; mais lorsque Laurence lui eut affirmé que le péril imminent était éloigné, que la science et la promptitude des secours avaient triomphé de la mort, il se rasséréna, secoua soudain toute inquiétude et dit à sa femme :

« Ce lui sera un avertissement ; à son âge, il ne faut pas abuser du foie gras et du homard à l’américaine. Vous restez ici, chère amie?

— Oui, Paul ; je n’ai pas envie de sortir.

— Très-bien ; je vais faire un bout de toi-

lette, et je promènerai Antoinette au bois. Dites qu’on l’habille. »

Laurence, assez contente de son mari, reprit son poste et continua à veiller sur Adrien Debrande ; il était mieux, il dormait d’un sommeil tranquille, il buvait docilement les tisanes et les bouillons qu’on lui présentait, mais l’intelligence n’avait pas repris sji lucidité, et comme le petit^enfant au berceau :

Des fils de sa pensée L’échevelet n’était pas débrouillé.

Le visage aussi gardait l’ affligeant cachet de la paralysie. La charité de la sœur et la tendresse de cœur de Laurence supportaient ce spectacle, qui rebutait les autres, qui ennuyait les gens salariés et contristait tant le fils du malade, qu’il ne faisait dans sa chambre que de courtes apparitions. Laurence compâtissait : ses griefs contre Adrien Debrande étaient nonseulement pardonnés, mais oubliés ; elle se faisait sur lui de généreuses illusions e"t ne se souvenait que de deux choses : qu’il était son père, et qu’il n’était pas bon chrétien. Elle épiait le premier réveil de son esprit ; il lui semblait que, sorti du tombeau, il devrait adorer la main, divine qui l’avait conservé, et consacrer à son

Dieu, pauvre ouvrier de la onzième heure, les derniers restes de vie et d’amour qui ginimaient son cœur.

Il vint ce réveil ! Adrien Debrande, qui, depuis plusieurs jours, semblait observer en silence et d’un air sombre ce qui se passait autour de lui, essaya tout à coup de parler, et d’une voix entsecoupée, balbutiante, qui faisait peine et peur à la fois, il dit ;

« Qu’est-ce que c’est que cette nonne ! qui l’a amenée ici ? que me veut-elle ?

— Mon père, dit Laurence en prenant sa main inerte, mon père, c’est pour nous aider à vous soigner ; ma sœur saint Prosper est si adroite et si bonne...

— Je n’en veux pas! je n’entends pas cela...

elle pue le catafalque.^. Je n’ai pas besoin d’elle... quelle s’en aille !

— Mais mon père, dit Laurence, c’est impossible ! elle ne veut que vous servir et vous être utile... .

— Je n’en ai pas besoin, je vous dis ; quelle s’en aille!... Je déteste ces voiles noirs et ces airs bigots... Louis... Louis me servira... D’ailleurs, je vais mieux... Il ne me faut ni nonne ni prêtre ; l’un amène l’autre ordinairement. »

- Laurence voulut insigter ; le vieillard devint jiivide et une colère, à la fois impuissante et furieuse, fit trembler tout son corps ; la parole se heurtait contre ses lèvres et n’en sortait pas, et de son bras à demi-paralysé, il essayait de repousser la religieuse. Celle-ci se leva, les larmes aux yeux, et elle dit à son malheûreux malade : « Je me retire, monsieur ; à Dieu ne plaise que je vous impose ma présence. »

Laurence la suivit dans la chambre voisine.

« Vous ne nous quittez pas, ma sœur ?

— Que voulez-vous que je fasse, chère dame? Ma vue irrite le malade ; dois-je rester si je lui fais du mal, moi qui ne veux que son bien I — Attendez encore ; ne partez pas encore, je vous en supplie ; il sera plus raisonnable demain. »

Il ne fut pas plus raisonnable. La présence de la sœur, qui lui rendait de ces bons offices qu’on ne rend au prochain que pour l’amour de Dieu, l’exaspéra de nouveau, et des injures grossières sortirent de cette bouche infirme à l’adresse de la pauvre fille qui priait pour lui. Sœur saint Prosper retourna à son couvent et ne fut ‘ pas remplacée ; Laurence soigna son beau-père, et le valet de chambre, Louis, cou-

cha auprès de lui. Ce service payé à prix d’or, le rebuta bientôt, et un matin il dit à Laurence :

« Madame me pai’dotinera si je la prie de chercher un autre domestique pour monsieur ; je ne suis pas infirmier, et je ne puis rester dans une condition, où l’on n’a pas autre chose à faire, qu’à asseoir monsieur dans son fauteuil et à lui donner de la tisane.

— C’est bien, mon ami, je vais vous payer vos gages, et vous pouvez nous quitter. »

* A dater de ce jour, l’infirmité d’Adrien Debrande pesa sur Laurence de tout son poids.^ Il épuisa le cortège des gardes et des domestiques ; rebutés par ses exigences et ses violences, ils le quittèrent; il n’y eut que la patience dévouée de sa belle-fille qui ne se lassa point. Elle le soigna, aidée par la lingère de la maison, vieille fille d’humeur paisible, qui ne laissait pas' troubler sa sérénité par les emportements ou les caprices de son malade ; elle le vieillait la nuit, et Laurence le quittait peu durant le jour. Elle échappait à cette captivité volontaire pour satisfaire à ses devoirs de piété, besoins impérieux de son cœur, et pour obéir à quelques devoirs du monde ; mais ces courtes absences lui étaient reprochées.

Adrien Debrande ne la ménageait guère plus qu’il ne ménageait ses serviteurs, et la seule marque de reconnaissance qu’il lui donnait pour des soins si assidus, c’est qu’il ne pouvait se passer d’elle. Il l’appelait, la léclamait lorsqu’elle était absente, et ne cessait de la gronder et de la contrarier, lorsqu’elle était auprès de lui.

Paul fit à sa femme quelques observations, affectueuses cette fois, sur la servitude à laquelle elle se soumettait :

« Mon père peut vivre longtemps, et vous vous faites son esclave.

— Me blâmez-vous?

— Moil Vous me jugez glus mauvais que je ne suis, car enfin je dois vous être très-reconnaissant de tout ce que vous faites pour lui.* Non , non , je vous remercie, ma chère Laurence, de vos mille bontés ; mais je crains que voire santé et votre bonheur ne soient compromis dans une existence aussi murée.

— Je me porte bien, je ne m’ennuie pas ; je me vois indispensable à notre pauvre père, et vous savez, cette idée flatte un *peu l’amourpropre et soutient les forces.

— Ah ! Laurence, je vous connais, ce n’est pas l’amour-propre qui vous rend forte. j>

Elle sourit.

« Une seule personne, reprit-elle après un court silence, une seule personne m’inquiéterait,

si vous ne vous en occupiez pas, c’est ma petite

Antoinette : je crains pour elle l’ennui et la monotonie. Si je quitte votre père pour la promener et la mener voir ses petites amies, il se plaindra et se fera mal ; si je reste et contrains l’enfant à rester, je manque évidemment à mon devoir ; mais vous m’avez promis. . .

, — Et je promets encore : tous les jours, je promènerai Antoinette : je la mènerai, s’il le faut, chez Séraphin ou chez Guignol, et nous donnerons toutes Ips semaines un lunch d’enfants, où l’on invitera un escadron de petites filles. Voilà pour les plaisirs.

— Pour les petites leçons, je m’en charge, et la bonne anglaise m’aidera : elle n’a pas cinq ans... pas de temps perdu. »

Laurence n’était pas gâtée; les attentions, les égards n’étaient pas pour elle ce pain quotidien, sur lequel bien des palais féminins finissent par se blâser; au^i, les paroles douces de son mari, la sympathie qu’il montrait pour ses idées, ses petits soins pour leur enfant la touchèrent-elle à l’excès, et elle reprit avec un nouveau zèle sa

tâche mélancolique et ingrate. Ingrate et mélancolique entre toutes ! elle passait à peu près sa journée entière enfermée dans cette chambre chaude et splendide, pendant qu’au .dehors régnaient la fraîcheur et les premières poésies du printemps. Elle cherchait h prévenir les désirs de son beau-père ; elle étudiait avec lui Je menu de ses repas ; elle faisait, défaisait et recommençait sa carte. Après cette occupation, la plus sérieuse de la journée aux yeux du malade, elle essayait de causer ; elle cherchait les sujets qui pouvaient lui être agréables ; elle l’interrogeait sur ses premières années, sur sa famille, sur sa mère. Elle espérait que dans ces réminiscences de jeunesse, dans ces souvenirs attendris du passé se retrouverait une étincelle de la foi du jeune âge ; mais le cœur quelle interrogeait était de marbre; il ne recélait rien, ni foi ni amour. Adrien Debrande répondait à peine, d’un air morose, et revenait toujours à parler de lui , de ses souffrances, de son insomnie passée, de son accablement présent; il pressait l’heure des repas et s’inquiétait du cru qu’on allait lui servir. Parfois, souvent même, il se plaignait de son fils. Les fréquentes absences de Paul, qu’il trouvait jadis si simples et si légitimes, devenaient des

crimes, et Laurence devait défendre les habitudes de son mari contre Celui qui les avait inspirées et approuvées. Elle avait voulu lui faire des lectures, mais la différence profonde des idées et des sentiments se fit jour sur le choix des livres. Elle offrait des voyages, des pages de Cih^eaubriand , de .Xavier de Maistre, de AV'alter Scott : il bâillait aux premières lignes et demandait tout haut Y Encyclopédie ou Pigault- Lebrun. Laurence se borna à lui lire les nouyelles du journal, en ayant soin de choisir celles qui ne pouvaient prêter à la controverse, et des journées se passaient dans ce travail de Sisyphe : amuser un homme inamusable, distraire un malade morose, faire éclore un sentiment de tendresse et de foi dans une âme ulcérée et blasée. Le joug qu’elle avait accepté lui paraissait sou-

vent bien lourd ; quelquefois elle avait envie de le rejeter, d’abandonner le vieillard à des soins mercenaires ; mais la pitié, si puissante sur elle, la ressaisissait, et elle revenait à son poste, plus fidèle et plus patiente que jamais.

Le soir d’une de ces monotones journées, elle écrivait à M“* Mesnil, avec qui elle avait une correspondance assidue :

« Non , chère madame, je n’avance pas dans

la tâche que je me suis donnée; je m*en accuse, car il me semble que si je m’y prenais mieux, je devrais faire voir, clair comme le jour, à ce pauvre vieillard infirme, qui n’a plus rien à attendre ici-bas, que le moment est venu de jeter son ancre dans le ciel. Si j’étais plus patiente, plus charitable, je lui ferais toucher Dieu en « quelque sorte ; le manque de vertu des chrétiens épaissit le nuage entre les incrédules et Dieu. N’est-ce pas saint Pacôme, encore idolâtre, qui fut converti à Jésus-Christ par les prévenances et la charité des chrétiens d’une ville où il ne faisait que passer ? 11 se dit sans doute que seule la vérité inspirait une telle bonté : il reçut ^e baptême et mourut au désert. . . Mais je suis bien loin de ces perfections-là. Pourtant , quoique le succès n’arrive pas, je ne quitte point mon poste et je frappe, par mes faibles prières, à la porte de la miséricorde. Vous auriez pitié de mon malheureux malade, si vous voyiez quelle tristesse se joint à son infirmité, quels regrets dévorants vers le passé, si mal employé, hélas 1 vers la santé, vers les plaisirs, à jamais disparus, et cette crainte affreuse de l’avenir, dont il détourne les yeux ; mais le fantôme est là impitoyable, ce fantôme de la mort, qui apparaît à

ceux qui ont bien vécu comme un messager tlivin.'Je me souviens de la mort de mon père ; il regrettait de me laisser seule, orpheline icibas ; mais avec quelle tranquillité il attendait la fm d’une vie si bien employée ! Ce contraste entre les deux aïeuls de ma fille me navre. Le grand événement de nos mornes journées, c’est le dîner : il me faut de l’habileté pour inventer des menus à la fois atti’ayants et inoffensifs, pour ménager le malade et satisfaire ce dernier désir du vieillard, qui ne tient à la vie que par le fil du goût. L’autre jour, une hure de sanglier m’a valu une scène ; elle faisait partie d’un dîner que nous offrions à quelques amis, et, malgré la défense du médecin, il voulait en goûter... Je fîfl emportée. Le lendemain, j’ai dû interdire du saumon en mayonnaise...

Ne trouvez-vous pas que je ressemble au docteur de Sancho Pança dans l’île de Barataria? Cette idée me fait rire, malgré mes tristesses.

« Quand cette importante affaire du dîner est . réglée, j’essaie le vert et le sec, comme disait M"“ Porthoys, pour l’amuser. Le choix des lectures, je vous l’ai dit, est un sujet de discussions pénibles ; je ne veux pas lui lire de sermons, ni de traités de morale, ni même cette

Vie des Saints, qui toucha Ignace de Loyola ; pour la nourriture de l’esprit comme celle du corps, je vise à celle qui est saine et ne peut nuire, tandis que lui veut les poisons. Nous lisons donc très-peu ; nous causons... Je cherche à glaner dans le passé quelque sujet qui lui soit doux et agréable ; rarement, je réussis. Et l’humeur morose l’emportant, il se plaint de tout et toujours, de sa maladie, de son âge, de son médecin, de nos sefvitem-s, et enfin, et surtout, de son fils... Les fautes, les torts de mon mari, ses dépenses, ses absences sont analysés, épluchés avec un soin jaloux, et moi, qui parfois ai pu me croire olîehséè, je suis obligée de défendre Paul contre celui qui l’a fait ce qu’il est. Je m’acquitte de ce devoir d’épouse avec d’autant plus de plaisir, que maintenant je n’ai qu’à me louer de mon mari ; il n’est pas assidu auprès de son père, mais il me sait gré de le remplacer. Il me remplace à mon tour auprès de notre Antoinette ; il la promène et il l’amuse ; il l’amuse tant même, que, si elle n’était si petite, je craindrais qu’il ne me la rendît inamusable.

Elle est trop gâtée, trop comblée : ces jouets ruineux, ces toilettes splendides lui apprennent trop tôt quelle sera riche; mais je compte lui

apprendre, en revanche, ce que c’est que les pauvres ; et plus la volonté de son père lui donnera de robes de velours et de poupées mécaniques et parlantes, plus je ferai d’aumônes par ces petites mains, qui doivent être aussi généreuses que pures. Je l’ai dit à mon mari, qui apportait l’autre jour à Antoinette un joujou qui ferait pousser des cris d’enthousiasme à nos enfants de l’asile : un éléphant qui marche tout seul sur une table, qui lève sa trompe, tourne sa tête au moindre signe du cornac indien assis sur son cou 1 Cette fantaisie asiatique coûte une somme folle. Antoinette l’a regardée, admirée, touchée, puis elle est retournée à ses chiffons, qui l’amusent bien davantage. Puisse-t-elle rester simple et détachée de ces biens avec lesquels on n’achète pas la joie... Je ne fais plus beaucoup de vœux pour moi, mais combien je prie pour cette enfant si chère, et que sa fortune même exposera tant, que tant de cupidités et de flatteries entoureront, et qui aura besoin d’une grâce spéciale pour être humble et bonne!

f( J’espère aller cette année au Donjon, mais je n’en suis pas sûre ; je dépens d’autrui. Quoi qu’il arrive, je pense à vous, chère madame, et à tous les vôtres, avec la plus sincère et la plus

reconnaissante affection. Croyez-moi toujours * « Toute à vous,

« Laubbncb Dbbbande.

« Paris, 20 mai 18.. »

L’été s’avançait ; enfermée dans le brûlant et bruyant Paris, Laurence désirait ardemment la campagne, son repos» ses ombrages et sa liberté, et ce fut avec un sentiment de joie, qu elle reçut enfin du médecin l’autorisation d’emmener son malade au Donjon.

< Je vous y rejoindrai plus tard, lui dit Paul, qui semblait avoir pour mission de jeter toujours un peu de fiel dans la coupe, où sa femme allait s’abreuver; je compte faire un petit voyage en Irlande et dans le pays de Galles. Il fait frais par là ; je me suis laissé tenter par Dalmas et par son frère, qui font cette partie.

— Et vous me quittez ?

— Eh ! ma chère, je vous tiens depuis plus d’un an fidèle compagnie; j’ai promené l’enfant depuis trois mois comme une vraie nourrice ; il est grand temps que je me dégourdisse les jambes et l’esprit. Nous nous reverrons à l’automne, pour l’ouverture.

— A l’automne donc, soit I... Et votre père, le sait-il ?

— Oui, et il m’a fait une scène affreuse. S’il croit que c’est le moyen de me retenir... il oublie trop le bon exemple qu’il m’a toujours donné.

Quel exemple, Paul ?

— Vous êtes bien curieuse, ma chère petite Laurenceé — Mais encore I

— Eh bien ! de prendre son plaisir où on le trouve, et de ne pas remettre à d’autre temps ce qui peut se faire aujourd’hui. »

Laurence se contenta de cette explication que quatre mots eussent résumés t se préférer à tout^ devise constante du père et du fils, et dont elle avait pris l’exact contre-pied : s’oublier en tout. Ces traits d’égoïsme avaient toujours le pouvoir de la surprendre, elle partit, un peu triste, pour le Donjon \ le voyage, en compagnie de M. Debrande, ne fut pas facile, mais un sentiment de douceur et de consolation remplit son âme, lorsqu’elle revit le paysage connu et aimé, et qu’elle trouva à sa descente de voiture M. et M“* Mesnil qui l’attendaient. Antoinette reconnut aussitôt la maison, le site, les visages des amis et dés serviteurs; elle sauta joyeusement hors de la voiture : un bel épa-

gneul, son ami d’autrefois, lui mit les pattes sur les épaules en frémissant de plaisir; la chèvre attachée à son piquet poussa un bêlement farouche, tout le monde parut heureux, et Adrien Debrande lui-même se détendit, et parut charmé de se voir au milieu des champs, dans cette paix et cette solitude qu’il avait autrefois abhoiTées.

I^e «oir et la nuit»

Le journée, journée de moisson, avait été brûlante, mais vers le soir, le vent s’éleva et balaya d’un souffle les nuées qui présageaient l’orage; le soleil se couchait dans de si belles teintes opale et vert-de-mer, les étoiles se levaient dans un si calme azur, les arbres se balançaient avec de si doux frissons, que, cédant aux instances de sa fille, Adrien Debrande con- • sentit à laisser rouler son fauteuil sous les catalpas qui terminaient si bien la pelouse et d’où l’on voyait, par des éclaircies ménagées avec art, un si bel horizon. Il parut satisfait, lorsqu’on l’eut bien installé sous ce frais couvert, et le calme délicieux d’un soir d’été dans les champs se répandit même sur ses traits; sa santé était meilleure, son humeur devenait

moins noire, et l’airection reconnaissante que peut-être, au fond de l’aine, il commençait à éprouver pour sa belle-fille, se manifestait par un certain intérêt témoigné à Antoinette. Jusqu’alors il n’avait guère paru s’apercevoir quelle existât; maintenant, ill’ appelait, il lui faisait, d’une main débile, une légère caresse, et en ce moment même, il la suivait des yeux : elle bondissait sm' le gazon ; elle s’enivrait de mouvements, de parfums, de cris de joie, et sa jolie tête se dessinait sur l’horizon lumineux comme si un nimbe l’eût entourée.

« Elle est charmante ! dit Laurence à demivoix. Voyez-la donc, mon père 1 »

Il inclina la tête :

« Vous en êtes folle, ma bru, répondit-il avec un laible sourire ; elle est très-gentille, en effet, tout à fmt mignonne, et Paul ferait mieux de s’amuser tranquillement ici, chez lui, que de courir les lieux de plaisir... »

La petite fille accourut vers eux, et se jetant, rouge, essoufflée, sur les genoux de sa mère, elle lui annonça :

« Monsieur le curé I »

Adrien Dehrande eut un mouvement de dépit, mais l'infirmité l’enchaînait .â son fauteuil.

et il ne pouvait éviter la visite du vieux prêtre, ami de Laurence.

« Je suis charmé de vous voir au jardin, monsieur, dit l’abbé en saluant avec bonhomie son paroissien, brebis peu fidèle ; c’est, je l’espère, un signe de meilleure santé?

— Vous êtes trop bon, monsieur, je suis un peu mieux, en effet.

— Qui ne serait mieux par ce beau temps que Dieu nous donne ? Peut-on voir un plus magnifique spectacle que cet occident en feu, la lune si calme, et les belles, les aimables étoiles ! Cœli enarrant gloriam Dei\ on adore Dieu devant la beauté, la bonté de ses œuvres. »

Le curé se tut, regardant le ciel avec une expression religieuse : lui aussi, déjà vieux, blanchi sous les fatigues du sacerdoce, incliné vers l’occident de la vie, représentait le soir d’un beau jour! Il sortit de son extase ou de sa prière et dit à Laurence ;

« Je viens, madame, de voir un de vos protégés, le vieux François Courtel, vous savez ?

— Il est malade, monsieur le curé?

— Il est épuisé de vie et de forces, le pauvre homme 1 il a tant travaillé I Ln journalier, ou-

vrier de ferme; qui a nourri de ses bras, père, mère , petites sœurs , femme et enfants , sept enfants! il a donné du pain à tout ce monde-là; il a fait de ses enfants de braves gens, sa tâche est finie, il a soixante-seize ans, il est fatigué comme le moissonneur qui, tout le jour, a sué sous le soleil, et il va se reposer au ciel. Quel honnête homme et quel bon chrétien !

— Et il h’a pas peur de mourir? demanda .

Adrien Debrande à voix basse.

— Peur ? oh ! non, monsieur ; il a toute confiance dans le bon Dieu, et il me disait tout à l’heure : Que je suis content d’aller voir le bon Jésus qui a été pauvre et qui a travaillé comme moi 1 II a une foi sublime, ce digne homme qui sait à peine lire. » .

Le curé attendit, se tut un moment, et il reprit avec une gréîVité imposante comme la foi elle-même :

« Dieu a caché ces choses aux grands et aux savants, et il les a révélées aux humbles ! »

Adrien Debrande' avait écouté ces paroles avec une attention qui ne lui était pas ordinaire, et Laurence remarqua que son regard n’avait • pas cette expression d’ironie, qui lui était si familière lorsqu’on parlait de Dieu, de ses mys-

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tères divins. Il soupira, et dit comme s’il se parlait à lui-même :

« Que ce pauvre homme est heureux ! »

Le curé ne releva pas ce mot qu il n’avait peut-être pas entendu, et il se mit à parler de choses diverses : la moisson, les pauvres, les nouvelles du village, avec simplicité et douceur; puis la nuit venant tout à coup, ainsi qu’il arrive dans les soii-s d’été, il se leva, disant : * ^

« J’ai encore matines et laudes* à dire... Bonsoii’, madame, bonsoir, chère petite... Adieu, monsieur. J’espère que vous me permettrez de revenir vous voir ? »

Il serra la main de M. Debrande, qui ne répondait ni *oui ni non, et ils se quittèrent. Le vieillard suifit d’un œil pensif le prêtre, dont on distinguait la haute silhouette noire sous les arbres et Laurence, qui interpréta ce regard, dit : U II est vraiment très-bon, il est tout à

tous... »

Adrien Debrande ne dit rien encore; il paraissait un peu fatigué, les domestiques le reportèrent dans sa chambre. Laurence l’embrassa en lui disant :

'( Bonsoir, bonne nuit, mon père.

— A demain, dit-il. >;

Le lendemain se leva. Le jour était aussi radieux que la soirée avait été belle, un calme profond planait sur les 'champs, mais quand Laurence entra dans la chambre de son beaupére pour le réveiller, ainsi qu elle le faisait tous les jours, elle poussa un cri de terreur. La' servante venait d’ouvrir les persiennes et les ri-' deau;^, la clarté entra à flots, tombant sur le lit et illuminant, la pâle tête d’Adrien Debrande, mort, tué par une seconde attaque d’apoplexie ; mort sans que Dieu vînt lui pardonner et ie\isiter ! L’expression de son visage était tranquille, et ses mains jointes et serrées comme s’il fût mort eu priant. Qui pourrait dire ce qui s’ était passé entre Dieu et'cette âme, au seuil de l’éternité? Et que d’eflroi troublait ce faible rayon d’espérance que la miséricorde divine autorise !

7.am-ence fondit en larmes, et sa première pensée fut pour son mari, absent du lit de mort de son père...

Pensée» intimes.

Douze ans se sont écoulés ; douze ans, long espace dans la vie humaine, longue galerie, dallée de noir et de blanc, de malheur et de joie, et qui pourtant a laissé Laurence dans la situation extérieure où nous l’avons quittée. Elle vit entre son mari et son enfant; elle a conservé sa fortune; elle habite tour à tour Paris et le Donjon; le public, indifférent, la croit très-heureuse; les témoins de sa vie, amis, connaissances, domestiques savent mieux ce qu’il faut déduire de ce brillant total; mais seule elle sait bfen ce qu’elle a pensé, ce quelle a souffert. Les peines domestiques ne sont pas de celles qui se racontent et se confient; les ' âmes délicates gardent leur secret, et ne croient pas que les torts d’une moitié du ménage déga-

geiit de ses devoirs l’autre moitié ; elles jettent un voile fidèle sur les erreurs qui les font souffrir, et c’est tout au plus au 'papier, ce muet ami, que ces âmes éprouvées disent leurs peines. Laurence avait pris cette habitude durant ses longs jours de solitude aux champs : elle priait* pour se consoler, elle écrivait pour se soulager; et nous ferons quelques emprunts à son journal, afin de savoir ce qui s’est passé pendant ces pouze ans écoulés. Elle écrivait le soir même de la mort de son beau-père :

« Au Donjon, 18 août 18...

« Tout est donc fini ici-bas pour mon pauvre père... cette belle soirée d’hier a été son • dernier soir ; ce mot : Que ce ‘pauvre homme est heureux! la dernière pensée qu’il ait exprimée sur la terre... La mort est venue* comme- ùn voleur, et elle a gardé le secret de ses craintes et de ses sentiments suprêmes... elle l’a emporté... comment? dans quel état? nul ne saurait le dire. Où? devant Dieu; Di<gl si pur, si juste et si redoutable pour ceux qui ne l’ont pas mmé... Mon sang se glace à ces pensées ; je me souviens d’avbir lu un jour : « On ne se perd que lorsqu’on le «et// bien. Parole dite pour

rassurer udq âme timorée, mais qui m’époiivante quand je me souviens de tant d’actes, de . tant de paroles, de tant de sentiments qui vou~* /aient la perte et non le salut. Mais le regard divin pénètre au fond du cœur ; plus rapide que la lumière, il a surpris le soupir, le dernier re- . gret, le'dernier élan de cette pauvre âme, et peut-être a-t-il pardonné f.. .

« J’ai écrit â Paul ; j’ai essayé de le consoler, car il sera na\ré de n’avoir pas revu son pauvre père... il va nous revenir... je sens à la compassion que son chagrin m’inspire, que je n’ai jamais cessé de l’aimer. Tant mieux! quand on a promis d’cümer, il faut aimer jusqu’à la fin.

« n n’est pas venu. La lettre que je lui écrivais pour lui annoncer la triste nouvelle s’est croisée avec un billet de lui : il quittait le pays de Galles pour l’Ecosse, pour les îles Feroë, ou Schetland, que sais-je? il ne me donnait pas son adresse, il m’écrirait plus tard. C’est tout. J’avais eu la folie de me créer de nouvelles illusions sur ce retour, sur ce chagrin ; Paul affligé, en deuil,. serait à nous ; nous allions le reconqué- .rir... Il s’agit bien de* sentiment ! 11 va chasser le daim rouge dans les montagnes et les oiseaux de mer sur les côtes... Qu’est-ce qu’une femme

et un enfant en comparaison, de ces jouissances ? On sonne les funérailles de son père...

•il faut prier, il faut prier^. pour les pauvres

morts et pour les vivantsi... pour lui qui s’amuse et pour moi qui souffre... J’avais donc beau- ^coup espéré, que je gouffre tant de cette déception? )i .

« Un an plus tard.

« Me voici au Donjon, après un hiver des plus tristes à Paris. Je n’ai à me louer ni de Paul ni de ma santé ; l’un exerce une influence sur l’autre peut-être : si j’étais contente, il me semble que je renaîtrais à la vie. Dans ma situation, le chagrin est plus poignant par cela même qu’il tient à peu de choses ; si Paul voulait, je serais parfaitement heureuse ; il est difficile de se soumettre à un malheur, qui dépend tout à fait de la bonne volonté d’un autre. Il semble chaque matin que cette volonté deviendra clémente et douce, que ce mot : Je désire que tu sois contente, ma pauvre femme ! » ce mot si naturel et si désiré, tombera enfin de ses lèvres, et chaque soir, je m’aperçois .que l’espérânce du matin était une illusion, et je ma couche avec la certitude que le lendemain ne vaudra pas mieux que la veille, sauf à- re-

prendre un vain espoir avec les riojites lueurs de l’aube ! Si Paul voulait, lui serait-il donc impossible de ne pas déserter sans cesse sa maison, de me ijiontrer de la confiance, de s’occuper avec moi de notre enfant, non pas seulement pour l’embrasser et lui donner des joujoux, de ne pas compromettre notre nom dans des sociétés mauvaises, et notre fortune sur des tables de jeu ? l^uis-je donc trop austère ? demandé-je l’impossible? Il me semble que non ne vois-je pas autour de nous des ménages tendrement unis, des existences confondues, des âmes liées, soudées l’une à l’autre ? Quelle plus étroite communauté d’aflections^ d’intérèf ef d’idées que ‘celle de M. et M'"® Mesnil? M. et M“® de Gault, quoique vivant dans le grand monde, ne se séparent jamais; ils n-’ont pas de secret l’un pour l’autre, leur entente est quelque chose de charm^yit et de respectable ; quelle belle Baucis en cheveux blancs, aimée de son mari, vénérée de ses- enfants ! Cette félicité, simple, naturelle, née de l’accord de deux âmes, portant en le bénissant le meme joug, marchant,

■ en se réglant l’une sur l’autre du mêm^ pas, m’est déniée, et j’ai bien de la peine à dire au Seigneur: Amen!- Fiat! Je me suis, il me

semble, résignée à la pâu\reté, à la dépendance, c’était le choix direct de Dieu pour moi, mais l’isolement ‘par la faute d’un autre, la solitude, le veuvage du cœur, pat la faute de ce cœur qui devrait tout à moi, j’ai de la peine à l’accepter...

« Et pourtant, n’est-ce pas aussi le choix de Dieu pour moi ? ne dit-il pas dans son Evangile qu’il émonde les branches de sa vigne, afin de se l’unir plus étroitement? Émondez, retranchez, Seigneur, ces branches qui voudraient se couronner de fleurs et de fruits terrestres, et, dépouillée de mes joies, unissez-moi plus que jamais à vous...

« Antoinette ne me reste-t-elle pas? elle est la fidèle compagne de ma solitude ; mais cette enfant a mon cœur, car lorsque son père nous fait une courte visite, elle court verê lui, elle est toute à lui, elle ne veut pas s’en séparer. Il est aimable pour elle... aimable comme le serait un étranger, qui n’a pa^ le droit de blâme, de . réprimande sur l’enfant qu’il gâte et qu’il caresse. Droit qui naît du devoir. Paul, qui ne passe avec Antoinette que des instants fugitifs, ne la connaît pas ; il admire sa jolie figure, sa grâce d’enfant, ses petites réparties; il la loue,

ilia choie et me la rend toujours un peu plus indocile, un peu moins raisonnable qu’il ne l’avait prise. Je gronde alors; je représente la prose dans sa vie, tandis que ce père charmant, enjoué, toujours jeune, les mains chai’gées de bonbons, de jouets, représente la poésie telle que les enfants la conçoivent. Il viendra un temps où elle me comprendra mieux... Déjà maintenant, même, elle entrevoit ; elle me disait l’autre jour:

« Pourquoi papa s’en va-t-il toujours ? Il dit qu’il m’aime tant, et il s’en va ! je ne comprends pas cela. Moi, je ne voudrais jamais quitter les personnes que j’aime, vous, maman, et lui... et Angèle Mesnil... Puis-je dire à papa qu’il doit rester avec nous?

« — Oui, ma fille, tu le peux; cela ne peut déplaire à ton père... «

« Elle l’a dit; il l’a embrassée en riant et en l’appelant : « Charmante perruche !

« — Pourquoi perruche, papa ?

* « — Parce que tu ne sais ce que tu dis. Papa a affaire au dehors, vois-tu : sans* cela, pourrait-il te rapporter un lévrier en*chocolat comme celui-ci? (et il le tira de sa poche), et une croix

‘de perles comme celle-ci? (elle sortit de l’autre poche) . »

(( Aiy;oinette fut convaincue de Futilité des absences, qui lui rapportaient tant de friandises ‘ et de bijoux. » .

. ■ « Six mois plus tard,

« Quoique je me mêle peu à la vie mondaine

de Paris, elle méprend encore. trop de temps; et visites, dîners, soirées, direction d’une grande maison, absorbent bien des heures et laissent souvent beaucoup de fatigue. Le temps est dévoré, les jours fuient, les semaines s’amoncèlent les unes sur les autres, et souvent, je n’ai pu saisir les moments que je voudrais consacrer à l’instruction de ma chère Antoinette. Elle sait lire, elle sait les premières leçons du catéchisme, elle ourle les mouchoirs* de sa poupée, et elle a près de sept ans ; il serait temps, Paul m’en a fait l’observation, d’activer un peu ses petites études ; et après y avoir beaucoup réfléchi, je vois qu il faut renoncer à l’élever toute seule, et que je devrai réclamer le secours d’une institutrice.

Ce parti me coûte extrêmement; il -m’oblige à abandonner un doux rêve, celui d’éloigner de mon enfant touteînfluence étrangère ; mais pour.

•être totite^ à elle, pour l’élever, l’instruire, la surveiller et la garder à toute heure, il faudrait, pendant nos six mois cfe Paris, renoncer à nos relations du monde, m’isoler de«mon mari, qui,

là du moins, ne me quitte pas et qui attache une

certaine importance à nos réceptions... Mon devoir, il me semble, est près de lui, et quoiqu’il en coûte à mon cœur, je dois me faire suppléer auprès de ma fille.

* (( La mère Mari e- Anne m’ofIi*e une institutrice

aimable, instruite, modeste, ce que je puis désirer enfin... Sur sa recommandation, je crois que j’accepterai.

J’ai accepté et engagé ma parole ; Walker entrera chez nous dans huit jours. Je l’ai

vue, elle a une figure, intéressante* un air ti- • '

mide et un timbre de voix tout ii* fait agréable ; on la dit très -instruite, musicienne accomplie, très-adroite aux travaux à l’aiguille; et cependant voilà M"'*" de Gault qui - me monte une

gamme à propos de cette pauyre petite, car

M"*" Walker est toute jeune, vingt-deux ou

vingt-trois ans. •

(( Je comprends à merveille vos raisons, nje

diî-elle; et, la situation donnée, c’est à M. De-

brande que vous devez vous attacher, attendu

que vous ne pouvez être remplacée^auprès de* lui.

V — C’est bien ce qfl’il me semble; il aurait droit de se plaindre, si je n’ouvrais de bonne grâce notre maison, et si je ne le suivais dans le monde qu’il aime.

« — Et qu’il ne faut pas lui donner de prétextes pour déserter, car, après notre monde honnête, élégant, raisonnable, il en est d’autres. . . Donc, vous faites, bien de donner une institutrice à Antoinette; seulement, c’est un choix peu facile.

« — Sans doute, chère madame, mais la mère Marie-Anne, mon amie dévouée, a choisi pour moi et me dit tout le bien possible de M“* Wal- • ker. •

« — Oh! je n’en doute pas - les religieuses sont d'une charité si crédule ! Mais ce nom avec un W et un K... elle est donc étrangère, votre miss ?

« — Elle est Allemande, Frédérica Walker.

« — Oh ! Rica. Blonde comme les blésd’août, •je parie? des yeux faïence ? teint de porcelaine?

« — Hé oui ! chère madame.

f< Peuh ! je n’aime pas les Allemandes lângoureuses, romanesques, tendres comme des

pigeonnaux, conversant avec les astres et ne dédaignant ni le filet -de bœuf ni le jambon ;

• préoccupées de l’intellect' et de l’infini, sans oublier leurs petits intérêts pécuniaires ; gauches et habiles à la fois, hautaines avec les domestiques, souples et rampantes avec leurs supérieurs, insinuantes par-dessus tout... Méfiez-vous de ces chanteuses de lieds et de ces Charlottes aux tartines. D’où vient-elle, votre Teiitonne ?

« — De la Prusse, de la savante ville de Halle.

' — Hem! vous savez ce qu’on dit en Autriche^: Faux et affecté comme un Pnissien?

« — Non, je l’ignorais.

« — Pensez-y parfois, lorsque vous serez tentée d’accorder trop de confiance à cette belle blonde, et, croyez-en ma vieille expérience, réservez-vous l’éducation d’Antoinette ! >»

<i C’est bien ce que je compte faire ; je ne passerai pas un jour sans causer à fond avec elle, et puis, les six mois de Paris fuiront, et, l’été, au Donjon, je serai avec elle, seule comme les autres années. Il est question, ce printemps, pour Paul, d’un voyage en Égypte. •

U Je suis satisfaite de M“* Walker; très-

convenable avec nous, très-zéléô avec l’enfant, simple, obligeante, elle ne justifie pas les prédictions de ma vieille amie. ’

(( Et voilà la seconde fille de mes chers Mesnil, Hélène, qui se marie selon son cœur et celui de ses parents. J’aurais bien voulu, moi, l’héritière de M"* Porthoys ; moi, l’obligée et l’açiie de ses parents, augmenter un peu la modeste dot de la fiancée, mais noire grande fortune, -hélas! suffit à peine à nos dépenses (dois-je dire nos?), et le cœur un peu serré, j’ai dû me borner à un présent d’argenterie, qui n’ajoutera pas à l’aisance du jeune ménage, ainsi que Je Fayrais souhaité. Ah! Paul! Paul toujours cher, de combien de jouissances vous me privez! »

« Au Donjon.

(( Rica m’est vraiment précieuse dans cette solitude de la campagne : sa société est douce; ses doigts habiles sont toujours à ma disposi^on, soit quelle fasse 4e la musique, soit quelle m’aide dans les grands travaux d’aiguille, que j’entreprends et qye rarement je mène à bien ; elle est* aussi laborieuse qu’habile, et ses broderies, ses tapisseries semblent a’ avoir pas été touchées. Les progrès de ma petite An-

toinette sont sensibles, et lorsque j’assistq aux

leçons,* je suis toujours frappée de l’énergie et du zèle avec lesquels la maîtresse stimule et , soutient l’élève. Je me suis réservé les leçons de religion ; Walker est catholique, mais notre • foi la laisse un peu tiède ; elle a plus et mieux étudié l’histoire et lès sciences que le Symbole. . , . elle y arrivera, je l’espère... Pour moi, que Dieu me fasse la grâce d’initier mon enfant à son amour, et j’aurai assez vécu, car j’aurai transmis le flambeau de la foi et celui de la vie...

«JPaul m’écrit peu; il voyage aux bords du Nil, en brillante compagnie; il m’oublie, mais d’autres ne l’oublient pas, car je reçois, à son sujet, de quelques vieux amis de Pari^, des * lettres bien inquiétantes, et M. Mesnil m’a aver- .tie, qu’il avait emprunté à uiîe maison de banque des sommes considérables... Pourquoi ne m’avoue-t-il pas sa position et sa gêne? peut-il croire que j’aurais de la peine à pardonner? il me connaît si peu ! »

« Paris.

« Je relève d’une longue maladie, qui m’a retenue prisonnière dans ma chambre et interdit* toute occupation, je dirai presque toute pensée. J’ai souflert, mais j’avais eu tant de

peines intérieures en l’absence prolonjgée de mon mari, et lorsqu’il est revenu, sa froideur, ses brusqueries, ses silences, m’avaient fait tant • de mal , que je bénissais presque la fièvre se- .

* courable qui m’ôtait le sentiment des réalités.

Je m’inquiétais de ma pauvre petite Antoinette;

* mais Rica, qui trouvait du temps pour me soigner, me rassurait ; sa voix douce, caressante, trouvait le chemin de mon esprit et le calmait. Paul venait , matin et soir ; il me parlait avec bonté, avec douceur, j’étais si accablée, que je ne demandais rien de plus, et dans le fond de mon être, je remerciais Dieu de ce que le nœud qui m’enchaînait à la vie ne lût ni plus doux ni plus fort... Je reïiais ; j’offre à Dieu cette existence nouvelle; quelle soit pour lui et pour le * bonheur de mon mari et de. mon enfant... ».

. « Huit jours après.

« Je garde Antoinette auprès de moi ; il y a si longtemps que je n’ai joui d’elle : elle est affectueuse pour moi, plus que je ne l’espérais; elle me disait hier :

« — Il ne faut plus être malade, mère, car alors je ne vous vois plus, et tout va très-mal dans la maison. »

« Je lui répondis en l’embrassant; elle reprit son petit discours :

« — Quand vous êtes malade, petite mère, la maison est triste! triste! Les domestiques le disent bien, car ils n’aiment pas que mademoiselle Walker les commande,

« — Comment! dis-je, que veux-tu dire?

n’était-ce pas ton père qui ordonnait ce qui regarde la maison ?

« — Oh ! non ! mère : un jour, à table, il a dit à xM"‘ Rica ; « Chère demoiselle, prenez donc les clefs et ordonnez les dîners ; ils sont détestables depuis quelque temps! Elle l’a fait, et on dînait bien : des truffes et du gibier tous les jours 1 Elle donnait le linge, elle comptait avec les gens... Oh ! elle fait cela très-bien ; on voit quelle aime à commander et à jouer à la dînette... »

« J’ai interrompu l’enfant ; ces nouvelles de mon intérieur me faisaient mal. M“* de Gault * est venue me \oir, et, dans ma faiblesse, je n’ai pu m’empêcher de lui vaconter ce qui me chagrinait.

« — Je craignais de vous en parler, me ditelle, mais r autorité que M”* Walker a prise dans votre maison choque ceux qui vous connaissent.

Elle s’est insinuée flans la confiance de votre mari, elle connaît ses aîTaires, elle lui tient lieu de secrétaire : elle écrit ses lettres, elle copie pour lui, de sa belle main, son livre de paris et son livre de chasses ; il l’a raconté à M. de Gault. Mais qu’avez-vous, enfant ? Vous pleurez ?

'< Je ne pouvais m’en empêcher.

« Que faire ? dis-je ?

« — Agir avec fermeté : congédier la rêveuse Allemande, et mettre Antoinette au couvrent.

« — Et mon mari ?

<t — Ne vous expliquez guère’; dites que le mode d’éducation de Walker né vous convient pas; parlez sans crainte; vous avez des droits qu’il n’osera méconnaître.

« — Mais que voulait-elle? se mettre à ma • place si je mourais ?

'i — Eh ! on ne sait jamais ce que le cerveau d’une Allemande peut rêver pour son propre Inen et son avancement dans le monde. »

« Trois jfliirs après.

« Elle est partie, non sans peine ; Paul ne voulait pas comprendre... il s’est débattu, il m’a cherché querelle, mais ma pâleur et mes larmes l’ont tout à coup effrayé... il m’a traitée

avec plus de douceur, et alors je lui ai parlé

franchement, de mon affection d’abord, de mes

peines ensuite. U s’est un peu ému; il m’a avoué des dettes que je n’ignorais pas, et il fut convenu que M“” Walker partirait, que nous prendrions une hypothèque sur nos bien de l’Artois, et que Paul passerait l’été au Donjon. de Gault m’a complimentée et embrassée en disant :

« — Je ne désaspère pas de votre avenir ; il pourra devenir supportable. Paul vaut mieux que feu son père, et Antoinette sera un doux lien entre vous. »

« Au Donjon,

« Jours tranquilles, Paul est avec moi, nous voyons nos voisins, nous faisons faire à Antoinette de grandes promenades et de la gymnastique avant de l’enfermer à la Visitation; je cause beaucoup avec elle ; Rica lui a fait faire de grands progrès; mais durant cette longue maladie, elle a eu le champ libre et lui a donné bien des idées erronnées, mauvaises herbes qu’il faut extirper maintenant. Hier, elle me disait :

'< — Pourquoi, mère, me faites- vous appren-

dre à coudre, puisque je serai si riche ? j’aurai •

toujours des lingères et des femmes de chambre ?

'< — Tu es si riche ? qui t’a raconté cela ?

« — Oh 1 c’est M"* Walker! elle m’a dit que j’étais riche, très-riche, et que je ne devais pas travailler à l’aiguille comme une vassale, c’est son mot.

« — Rica a dit une sottise qu’il faut oublier, mon enfant. Personne n’est sûr d’être riche, et les plus riches doivent s’instruire et ' travailler ; le bon Dieu ne veut pas de paresseux dans le ciel.

r< Je ne suis pas sûre de l’avoir persuadée. Cependant, elle a cousu sa chemise, pour un enfant pauvre, sous ma direction.

(( Autre chose encore. Jadis elle aimait de . ‘

passion la petite Angèle Mesnil, qui est une excellente et charmante lille ; elle me semble refroidie pour cette amitié d’enfance.

« — Veux-tu, lui dis-je, que j’invite Angèle à venir passer une huitaine de jours avec nous ?

« — Comme il vous plaira, mère. . . j

« — Cela ne te fait pas plaisir ?

« — Mère, j’aintprais mieux que vous invitiez Marthe de Sars ?

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* « — Marthe ! tu la connais à peine, et Angèle est ta vieille amie !

« — Marthe (elle eut l’air embarrassé, Dieu merci !) Marthe est de notre rang, elle a un château comme nous, tandis qu’ Angèle... «

. « Je reconnus la flèche de Rica : elle honorait fort les châteaux. Ma pauvre Antoinette fut rai- . sonnée, blâmée, sermonnée, et elle pleura.

Rica nous a fait bien du mal. . . »

' « La même année.

« Antoinette est entrée au couvent, et moi, je rentre dans ma vie solitaire. La présence de l’enfant captivait et retenait Paul; la néce^îté • absolue d’ enrayer ses dépenses l’ enchaî nait aussi ; Antoinette est partie, et nos affaires en meilleur ordre, et déjâje m’aperçois que l’ange gardien n’est plus là,. et que Ig parjitonnerre est écarté. <Jue Dieu me donne la patience et qu’il exauce mes vœux en faveur de mon enfant ! Qu’elle soit bonne! quelle soit pure! qu’allé ^it humble! »

. .« Trois ans plus tard.

f J’écris moins dans ce cahier ; qu’inscriraisje? des peines, des soucis, toujours les mêmes, sous des formes nouvelles ? Enregistrer les absences de Paul, annoter des dépensef^ «folles ,

additionner des torts de conduite et de caractèref à quoi bon? Je pardonne et j’offre à Dieu ces épines enlacées autour de mon cœur. Ce que je veux marquer ici , c’est la date de la première communion d’Antoinette; aujourd’hui elle a contracté avec Dieu une union que rien, je l’espère, ne rompra jamais... Elle avait, en allant à la sainte Table, une physionomie recueillie et ‘ angélique; et, depuis quelle se préparait à cette grande action, je la trouvais métamoi^hosée.

L’action de Rica, qui fut profonde sm* elle, s’ef- |

face sous le souffle de la grâce céleste ; elle est i

devenue humble, elle se montre charitable et • I généreuse; et pour moi, son heureuse mère,»

elle est touchante de tendresse. Paul assistait à la belle cérémonie ; il fut attendri lorsqu’il a vu ^ sa fille, enveloppée dans son voile blanc, les .1 yeux baissés et les' mains jointes sur sa poitrine, tabernacle de Dieu ! • '

« Antoinette, ÿe mèneras-tu pas ton père à ton Dieu?...*Si je le voyais, avec quelle joi&je dirais mon Nimc dimittis! » . . *

• * ^ <r Quatre ans après.

<( Elle va sortir du couvent ; elle a près de I

dix-sej^ ans : nous la garderons une année* avant I

de la présenter dans le monde ; je prépare sa chambre et son cabinet de, travail. Si je suivais toutes les inspirations de Paul , j’environnerais ma petite pensionnaire^ qui quitte à peine le voile de la Visitation, de toutes les richesses du luxe et de la fantaisie modernes, mais je résiste. Une chambre toute blanche, des meubles jolis et simples, le portrait de son père et le mien, un prie-Dieu avec un beau groupe de la Sainte- Famille; puis dans le cabinet, un buieau, une table à ouvrage très-bien garnie; une charmante bibliothèque, voilà le nid de ma colombe. . Mon Dieu I quelle joie ! la première depuis bien des années... et nous nous trouvons, Paul et moi, en communion de sentiments...

(J EllQ»est revenue, ^le pusse seg journées avec moi. La maison , morne et solitaire, s’est animée : elle me caresse, elle m’égaie, jerenais.. . elle est si aimable et si aimante que son père n,^ peut pas se séparer d’elle. Le Cercle a tort; ir oublie ses amis, ses partenaires; il néglige le spectacle etle boulevard pour ne pasla quitter, et quand je les vois réunis près dq moi , lui et elle, les seules alfections de mou àme, je m’étonne de reprendre au bonjieur. Je m’étonne de nous revoir, le père, la mère et l’enfant, autour de la

table de famille, autour du foyer; Paul reste avec nous souvent; il fume sur le balcon, pendant qu Antoinette nous fait un peu de musique.

Hier, il l’a écoutée pendant quelle lisait tout haut, dans le Correspondanty un joli récit de lady Fullerton ; il s’intéresse à ce qu’elle fait, même à sa toilette, et il lui parle, plus que je ne le voudrais, des plaisirs de l’hiver prochain. Hélas! des plaisirs ! puisse-t-elle mettre la lorgnette au ! vrai niveau, et les voir tels qu’ils sont , faux , i

bruyants et vides.! Les plaisirs, ne sont-ce pas |

^ ces bonnes et tranquilles soirées que nous pas- ‘ sons à trois? le bonheiu’, ne serait-ce pas la vie de famille avec la paix de Dieu dans le cœur, et une charité active, qui donnerait de la valeur à

la fortune et un mérite à toutes nos actions ?...»<

% ‘ • •* * ** . * ^ • • jf*'

« Au Donjon quatre mois plus tard. ‘

« Nous partons pour Biarritz ; Paul veut faire '^voir à sa lille la mer, et, j’imagine, le monde par ^ la même occasion. Je cède volontiers, mais je I suis comme les gens affaiblis par un long ma- Imse : je crains tout changement de position.

Nous étions si calmes sous cçs ombrages et dans le silence de nos bois, et voilà qu’il faut faire des malles et se mettre en chemin de fer! Paul

• esti-avi, et raa‘ petite Antoinette bien aise, w

« Biarritz.

« Elle est enchantée 1 la nier, bondissant sur ces superbes rochere, l’a transportée d’admiration ; elle me disait hier :

»t J.e comprends maintenant un passage de l’office que psalmodiaient nos chères sœurs de la Visitation : Que la mer est admirable dam ses élancemetUsl La mer, telle qu’on la voit à Calais et à Boulogne, ne m’avait pas donné l’idée de cette puissance et de cette majesté. Que c’est beau, maman, et que Dieu est bon 1 ».

• BiarritiS.

« Allons ! voilà les bals et les réunions qui nous relancent ici ! Paul veut que nous paraissions à une fête donnée en l’honneur de l’Impéi*atrice, et il a si bien parlé, qu’ Antoinette m’a dit d’un ton suppliant :

« Mère, si cela ne vous contrariait pas trop ! »

« J’ai cédé ; nous faisons venir de Paris une toilette pour elle ; ma petite colombe est enchantée ; son père, il est vrai , lui a monté la tête, et lui a promis certainement plus de joie que toutes les fêtes du monde n’erfpouiTaient donner.

* • 4 « ir • •

« La toilette est arrivée, toute blanche, avec * une couronne de clématites pour les cheveux bmns. Ma timide pensionnaire est fille d’Ève; je l’ai bien reconnu à son sourire, lorsqu’elle s’est vue dans la glace, revêtue de cette robe aux amples draperies et coiffée de ces étoiles blanches, qui allaient bien, je l’avoue,* à son jeune visage. jHa pauvre petite! que Dieu te garde! »

n Le lendemain.

« Je suis sortie mortellement triste de cette brillante assemblée. On a remarqué Antoinette, on l’a entourée, admirée, non qu’elle fût plus belle que les s,utres jeunes filles, mais parce que ce mot (je l’ai entendu et je l’am'ais, au besoin, deviné) , ce mot magique circulait : « La riche mademoiselle Debrande!» Elle, dans l’ignorance ingénue de son âme, dans son jeune et naïf orgueil, s’est livrée à .ce monde qui l’accueillait si bien ; elle était radieuse, et sa modestie naturelle n’empêchait pas le sourire triomphant de ses lèvres et l’éclair de ses yeux. Personne n’avait osé lui faire de compliments, mi louer son visage et sa toilette, mais l’empressement marqué des rnèües pour moi, leurs flatteuses paroles, les regards des jeunes gens, tout •

lui avait -appris quelle place elle tenait dans le monde. Et son père, plus enivré qu’elle-même, n’a pas cessé d’exciter son amour-propre et de *la combler de louanges. Ce matin, au déjeuner, elle énumérait avec complaisance tous les plaisirs de cette belle soirée :

« — Mon carnet était chargé d’invitations ! Toutes ces dames étaient si aimables pour moi I Ah ! papa, quelle bonne pensée de m’avoir menée là!

(( — Plus amusant que le couvent, n’est-ce pas? Je suis, du reste, tout à fait de ton avis, petite; le monde est charmant pour ceu^ et celles qui, comme toi, sont doués...

« — Oui , dis-je à mon tour, l’argent est souverain là plus qu’ ailleurs.

« — Ah ! mère, vous pensez donc que je n’ai été si bien accueillie qu’à cause de notre fortune ? f< — Gela n’y a pas nui, ma pauvre enfant. ' fi — Ce sont des idées de ta mère, pessimiste au possible ; crois-moi plutôt, ma petite chère; je dis qu’avec des* yeux comme les tiens, on n’a pas besoin des beaux yeux de la cassette, w « Les beaux yeux brillèrent de satisfaction , et une rougem, qui n’était pas celle de la modestie, sè répandit sur ce visage chéri.

« Qui donc t’aime plus que ta mère, chère Antoinette? qui désire plus ton vrai bonheur? qui mourrait pour ton salut et ta vie? Pourtant, mes conseils et mes appréciations te paraîtront sévères, et tu m’aimeras moins peut-être parce que je ne saurais, pour toi, trahir la vérité. Je crains, pour ton âme et pour ta destinée, le monde et ses flatteries; je crains l’entraînement ,, des plaisirs; je crains pour toi l’avarice et la spéculation sous le nom de mariage ; je crains que l’innocence de ton cœur ne soit corrompue, que la dignité et la pureté de tes sentiments ne soient pas comprises ; je voudrais te sauver des périls que j’entrevois, mais je suis seule à lutter contre le courant. Seule ! et Dieu ! Aidez-moi , Seigneur! je n’ai pas beaucoup prié pour mon propre bonheur, mais j’implore celui de mon enfant ! »

Ijtt saison des fâtes.

Reprenons notre récit. Nous retrouvons Laurence, entre son mari et sa fille, à Paris, dans sa' jolie maison, au milieu de ses connaissances et de ses relations d’autrefois ; elle reçoit des visites le mardi ; le jeudi, elle a toujours un grand dîner que suit une petite soirée ; le matin, on la voit eu modeste toilette à l’église de sa paroisse, et après la messe, elle va ckez les amis qui ne viennent pas chez elle, chez les pauvres. Antoinette l’accompagne presque toujours; à * l’église, elle est bien modeste ; chez les pauvres, elle se montre compatissante, elle consulte sa mère du regard, et d’un air joyeux, elle offre à la pauvre femme, au pauvre vieillard infirme, son aumône, à laquelle une parole aimable donne plus de prix. Les religieuses de la Visi- . 14 . •

tation qui l’ont élevée, la reconnaîtraient volontiers ; elle a, dans .la prière et dans la charité,

sa physionomie ingénue d’autrefois ; mais la* double nature que saint Paul a définie^’et que Louis XIV connaissait si bien, se retrouve dans Antoinette, et l’Antoinette du soir n’est plus celle du matin. Le matin, elle appartient à sa mère, elle en subit l’influence ; le soir, Paul triomphe, elle est à lui, il la flatte, elle l’écoute, elle moule son esprit sur Je sien ; elle, a ses goûts, ses aspirations ; il est fier d’elle, elle est contente de lui, et réunis par un accord tacite, le père et la fille forment une ligue contre Laurence ; ils combattent ses goûts simples, ses opinions sévères, sa, défiance du monde, son dégoût du luxe ; et ils essaient de surmonter les entraves, quelle met aux folles dépenses' et aux fougueux plaisirs.

Les âmes délicates souffrent ordinairement de . l’excès môme de leurs vertus. Quoique Laurence n’eût pas trouvé en Paul la sympathie etTafTec-' tion fidèle qu’elle eût méritées, quoiqu’elle eût eu à lui faire de justes et fréquents reproches, toujours elle avait respecté, devant leur fille, son caractère et son autorité. Antoinette ne soupçonnait pas que son père pût avoir des torts, et

partant de ce point, elle adoptait areuglément toutes ses vues, .elle entrait dans ses désirs, elle s’associait à ses opinions. Il aimait le monde, elle désjrait y paraître et y briller ; il lui prédisait de grands succès, son père ne pouvait se tromper ; il trouvait sa femme un peu systématique, un peu sévère, il le lui disait sur le ton d’une raillerie aimable, n’avait-il pas toujours raison, et sa mère n’était-elle^as vraiment trop sérieuse et parfois trop triste? Elle la suivait bien volontiers à la messe, elle faisait de grand cœur la charité, mais ces devoirs qui sont en môme temps des plaisirs, excluaient-ils toutes • les jouissafices?...

Laurence s’en était plus d’une fois expliquée : elle admettait pour sa fille le monde et ses fêtes dans de justes limites, un choix, une élection dans les relations, comme dans ce qu’on est convenu d’appeler des plaisirs, mais elle excluait à la fois et les grandes réunions et les bals du monde officiel et les théâtres, cette dangereuse séduction de l’imagination et des sens, et c'était à ces restrictions maternelles et sages que Paul livrait une guerre continuelle. Pourquoi ? il n’aurait^u le dire f il n’aimait pas la grande musique, il ne s’intéressait nullement à la belle

langue, française, telle qu’on la^parle dans la maison de Racine et de Molière ; les petits théâtres et les ballets avaient seuls de l’attrait pour lui, mais il contrariait sa femme pai' habitude, et flattait sa fille par.précaution. Il avait peu de droits à une préférence, et il voulait être préféré cependant.

Les accidents de la vie de Laurence, les maîtres divers qui avaient dominé sur elle, l’avaient exercée à la patience ; elle savait sourire à la douleur et cacher sous un front calme l’angoisse de l’âme ; pourtant, dans cette existence éprouvée, rien n’avait autant broyé son cœur que cette sourde opposition de l’enfant quelle aimait. Elle oubliait la tendresse maternelle, les nuits et les jours, les soins dévoués dans la maladie, le souci de son bonheur, de ses jeux même; elle oubliait fa tendre affection qui l’avait bercée, elle dédaignait les conseils et méprisait les désirs de cette mère qui, depuis dix-huit ans, n’avait vécu que pour elle ; et le père, léger, frivole, amusant, ce père qui s’était si peu inquiété de son enfance, qui n’avait pas consolé ses petites souffrances, ni assisté à ses études, ni souri à ses jeux ; ce père attirait tout son cœur. Laurence sentait jusqu’au fond des

entrailles cette injustice filiale ; elle pleurait parfois sur son chevet, lorsque Antoinette avait boudé, ou lorsqu’elle avait paru ennuyée en recevant ou faisant des visites avec sa mère, ou l'oreque joyeuse, animée, un peu bruyante, elle avait déclaré que rien ne lui plaisait autant que de sortir à cheval avec son père 1 Elle demandait si instamment à Dieu le bonheur de son enfant, et ce bonheur, elle en avait combiné les

éléments... Ellç avait remarqué, depuis long-

temps, l’homme à qui elle désirait confier sa fille ; elle ayait étudié le cœur loyal, fier, pur, sur lequel Antoinette s’appuierait dans la vie ; elle l’étudiait encore, elle le voyait pencher du côté de ses rêves. . . , mais Antoinette consentiraitelle à accepter cette destinée, que lui préparaient une expérience profonde et une tendresse ardente?...

Il est difficile de deviner le cœur d’une jeune fille, et souvent les meilleures, les mieux nées

même ont bien de la peine à laisser entrevoir

à leur mère le secret de leur âme : il faut l’épreuve et la désillusion du mariage, U faut les épines de la maternité, pour que la mère devienne une amie et une conseillère.

' Donc, Antoinette ne disait rien, mais Lau-

rence, qui Tobservait toujours, l’avait vue rougir, lorsque Robert de Bréville entrait au salon ; sa voix avait faibli un jour où il avait touhié, très à propos, la page de son cahier de musique ;

elle l’écoutait, silencieuse, attentive, lorsqu’U

parlait; c* étaient de légers symptômes, mais ils se répétaient, fréquemment, *car Robert de Bréville, neveu à Ja mode de Bretagne de de Gault, était admis dans leur cercle. On se voyait sans cesse, dans une intimité qui rappelait la bonne compagnie d’autrefois ; la même •pensée était au fond de tous les esprits ; tout désignait Robert au choix d’Antoinette, mais, seules, Laurence et sa vieille amie se parlaient avec franchise de leurs projets, et mettaient en commun leurs. espérances et leurs craintes.

«Je suis convaincue qu’il aime Antoinette!

dit un jour de Gault à Laurence. Vous êtes

du même avis, n’est-ce pas?

— Oui et non, chère madame; je l’étudie beaucoup, et j’appliquerais volontiers à ce qu’il • éprouve le joli mot ; inclination.- Oui, il incline vers elle, mais il se contient et ne veut pas s’engager.

— Très-juste, excellent ! mais vous convien drez qu’il dépendrait d’Antoinette, que l’inclina-

tion devînt de l’amour, la pensée jintime une déclaration positive, et le désir encore combattu un engagement sérieux et solennel. Vous voyez que je vous parle franchement !

Chère madame, c’est la plus grande marque d’amitié que vous puissiez me donner ; et vous aimez aussi, je le sais, ma pauvre Antpinette.

— Certes ! la meilleure preuve, c’est que je voudrais l’avoir pour nièce, et vous savez l’estime que je fais de mon neveu. Or, je ne puis souhaiter à un si galant homme, à un si bon chrétien, qu’une femme tout à fait digne de lui. Antoinette a quelques travers, Robert les remarque (de notre temps l’amour n’a plus de bandeau, no|^s avons changé tout cela!) mais elle se corrigera, je l’espère; nous les marierons ; nous serons, vous, grand’mère, et moi grand’ tante, et fort heureuses.

— Dieu le fasse 1 mais si elle ne se corrigeait pas?

— Eh bien, alors, chère amie, je pense que nous devrions renoncer à nos chers projets.

Robert est d’une rare bonté de cœur*, mais il a un caractère ferme, il sait vouloir; il ne prendra pas ime femme évaporée, qui n’aime que le

luxe èt les fêtes 'tapageuses. Et quelque attrait qu Antoinette lui inspire, il se détachera d’elle, dût-il cruellement souffrir. C’est un homme !

— Et c’est l’homme .auquel je voudrais confier mon enfant; assez aimable pour lui plaire, assez éclairé pour Iff guider.

— Encore un mot : je vais faire souffrir votre modestie? Robert éprouve pour vous, ma chère, un profond respect, et les petites incartades d’Antoinette, ses résistances, ses bouderies lorsque vous n’obéissez pas à ses idées d’enfant gâtée, le défrisent, comme on dit dans ce joli patois qu’ Antoinette ne hait pas, il a des idées fort arriérées, mon neveu, des idées de province ; il se figure qu’une fille doit, avant tout, respecter et écouter sa mère. . .

— Je suis sûre qu’ Antoinette m’aime, mais elle est jeune, le monde l’éblouit. . . une autre influence agit sur elle. . .

— Ah ! voilà ! Il faudrait qu’elle eût le tact et

le bon goût de ne pas préférer l’influence pater- ^

nelle, et puisque votre mari ne comprend pas,

qu’il devrait vous abandonner la conduite de sa

fille (il vous doit bien cela!), il serait à désirer '

qu’elle eût du bon sens en son lieu et place.

— Ce mariage ne se fera pas J dit Laurence ’ avec un grand découragement.

— Il se fera ; Robert l’aime, elle aime Robert, elle finira par mieux comprendre le secret du bonheur... Elle n’est pas méchante du tout; cette petite, mais jeune et im peu enfiévrée des hommages que. sa -position lui attire. Vous verrez ; elle mettra de l’eau dans son vin et deviendra une heureuse et charmante femme.

— Que le» ciel vous écoute 1 Mais vous me * quittez déjà ? > , ;

— Il le faut : voici le soir, je déteste de me trouver dans la rue les réverbères allumés.

— Vous êtes à pied?

— Absolument. Il fait sec, la terre est gelée, on appelle cela un beau froid, deux mots qui hurlent en se rencontrant. A propos, et cette , partie du bois de Boulogne?

— Elle tient.

— Oui, Antoinette y tient. Mais vous êtes enrhumée !

— C’est peu de chose.

— Soignez-vous bien au moins. »

Elles se quittèrent. Quelques' heures plus tard, Robert de Bréville achevait de dîner au

restaurant ; il sortit, consulta le ciel, où une

'piquante geléeiaisait étinceler les étoiles comme une pluie de diamants, et boutonnant son pardessus, il s’en alla et arpenta d’un pas gymnastique les boulevards où la foule le coudoyait . encore ; il traversa la place de la Concorde, belle et poétique au clair de lune, s'engs^ea dans les Champs-Élysées, et arriva rapidement jusqu’au lac du bois de Boulogne. Tout Paris était là : les gens mûrs, les mères, les tantes

•contemplaient le spectacle du fond de leurs

voitures ; les beaux, les élégantes donnaient le spectacle, et revêtus de costumes excentriques, hongrois, polonais, dalmates, ils se livraient au patinage sur la surface bleuâtre de cette vaste pièce d’eau, La lueur d’opale de la lune.

Ces tremblantes clartés qui tombent des étoiles

étaient éclipsées par la lumière rouge dès torches que tenaient en main les gardés du bois, et à cette lueur que chérissait Rembrandt, on voyait les jeunes gens et les femmçs, couverts de fourrures, coiffés d’aigrettes et de panaches, glisser comme des ombres, légèrement et sans bniit, sur la glace solide. C’était un plaisir nouveau, et ij faisait fureur. Robert s’amusa longtemps à suivre des yeux ces groupes sou-

vent bizarres, parfois gracieux, ces évolutions rapides. qu’une chute interrompait quelquefois ; il cherchait à discerner les traits cachés sous le ' voile, le loup, l’écharpe enroulée, mais sa vue un peu basse le servait mal, et après avoir erré une demi-heure autour du lac, quand ses yeux furent bien rassasiés de ce spectacle, de ce salon sur un étang, de ce ballet dansé en plein Mr, la nuit, par vingt degrés au-dessous de zéro, sous le ciel étoilé et parmi les arbres couverts de givre, il pensa tout à coup à sa chambre, à sa lampe, à ses livres, et il lui prit envie de rentrer. Eu passant près d’une voiture, un petit coup frappé sur la vitre et son nom prononcé le firent arrêter; il reconnut sous leur . couverture les chevaux bais de M“® Debrande, et il S’approcha :

« Quoi! madame, dit-il, vous ici? parce terrible froid?

— Eh oui ! je vous ai vu, et je n’ai pu résister à la tentation de vous appeler. Vous ne patinez pas?

— Non, madame; j’aime à patiner à la campagne, sur mon étang, mais ici, au milieu de ce monde, je serais fort embarrassé de. moimême. »

M“® Debrande sourit sans répondre.

« M'^* Antoinette est là sans doute, ajouta-til ; je l’ai cherchée sans la reconnaître.

— Tenez, tenez, la voilà avec mon mari... elle passe, elle a un grand voile. . . w Robert regarda et vit une svelte figure qui glissait avec une légèreté incomparable; le visagç d’Antoinette était caché sous une écharpe de grenadiné grise qui s’enroulait autour de son cou ; sa robe et son paletot bleu marin, garnis de grèbe n’avaient aucune forme excentrique ; son ch^eau n’avait rien de provoquant, et le goût de sa mère avait certainement présidé à cette toilette distinguée et modeste. Le coeur de Robert battit un peu en la suivant dans ses méandres haJjiles; à côté d’elle glissait Paul Débrande, ferme, cambré, les bras croisés sur sa poitrine, et exécutant avec une facilité hors ligne les figures les plus compliquées.

« M. Debrande patine comme un Norvégien, dit-il.

— Oui, il a été le maître d’Antoinette. Elle ne s’en tire pas mal ; elle a tant patiné au... » Upe forte crise de toux arfêta la parole de Laurence ; elle mit un mouchoir sur ses lèvres et mangea,une pastille à la violette, mais ni le

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silence ni la violette ne la calmèrent, et elle'retomba en arrièi^, tout épuisée, sur les coussins.

« Vous souffrez, madame ? »

Elle fit sign^que non.

« Je vais appeler M. Debrande ; vous serez, mieux chez vous.

— Non, cher monsieur, dit-elîe avec effort ; seulement, je vais me priver du plaisir de causer avec vous... Je n’ai plus de voix... bonsoir, bonsoir !» ,

Il la quitta, maugréant et furieux ; elle toussait violemment ; la belle yVntoinette passa de nouveau près de lui : elle effleurait la glace, elle volait sans fatigue et sans effort, avec une grâce si naturelle que les spectateurs l’admiraient; Robert leva les épaules, et arpentant à grands pas les allées, frappant du pied la terre sonore, il ne tarda pas à rentrer à Paris. Il prit la rue Galilée, et arrivé au milieu, il leva la tête et vit une lumière au second étage ; M“® de Gault demeurait là; Robert monta lestement et entra dans le salon de sa tante, qui lisait paisiblement. . .

« Eh bien! mon cher, qu’avez-vous donc? on dirait que vous avez commis un crime.

— J’en serais capable ! je suis hore de moi.

— D’où revenez-vous ? . ‘ .

— Du lac.

— Eh bien! toutes les têtes fêlées de Paris étaient là ; c’est un spectacle, à tous les points, fort réfrigérant.

— M*‘* De|?rande y était aussi, elle y avait traîné sa mère souffrante, malade. . . demain elle sera au lit avec la fièvre, elle mourra peutêtre...

— Vous me faites peur, Robert ; Dieii, j’espère, nous gardera d’un si grand malheur.

— Ainsi soit-il I mais conynènt trouvez-vous cette jeune fille, matante? dure, égoïste, sans cœur, n’est-ce pas?

— Du tout : légère, irréfléchie, fille d’un homme léger, dont les paternelles cajoleries l’entraînent, c’est tout. Le fond est excellent.

— Qu’importe le fond ? la surface laisse trop à désirer.

— Vous êtes bien sévère, Robert, pour une faute de tête et non de cœur ; Antoinette n’a pas songé que deux heures de station dans une* bonne voiture, avec un manteau fourré et des ' boules d’eau sous les pieds, pouvaient fatiguer sa mère. Demain, elle sera désolée.

— Je le souhaite; je voudrais la voir pleurer.

— Vous devenez féroce 1

— Ma tante, je ne serais pas féroce, si elle m’était indifférente.

— A la bonne heure. Je connais Antoinette depuis qu elle est au monde ; j’affirme qu’elle est très-bonne, très-capable •d’affection, mais j’avoue que son père, qui n’a pas toutes mes sympathies, lui fait grand- tort. Parlons d’autre chose. Voulez-vous du thé ?

— Oui. . . non. . . comme vous voudrez. . .

— C’est bien. Sonnez, et puis lisez-moi cet article de Laurentie ; il commence d’une manière admirable. » *

Le pressentiment de Robert se vérifia malheu- . reusement. Laurence fut longtemps souffrante, elle dut garder la chambre, et Antoinette ne la quitta point. Son assiduité, ses attentions pour sa mère, sa physionomie un peu triste lui avaient ramené le cœur combattu de Robert ; il . pensait à ces beaux mariages qui se font après Pâques, et il lui passait au cœur de vives bouffées de tendresse pour cette enfant qui, depuis quelque temps surtout, semblait ne pas oser le regarder. On approchait du carême ; les dernières réunions de l’hiver se pressaient les unes sur les autres; Antoinette, depuis trois se-

maines, n’avait pas mis une robe de bal, et un soir que. Laurence était décidément bien, et quelle avait réuni quelques intimes, ‘parmi lesquels M”* de Gault et son neveu, Antoinette ne put retenir une exclamation de joie, lorsque son - père lui passa une invitation à up bal déguisé qui se donnait au ministère de***.

<i Nous irons, nous irons, n’est-ce pas, maman? quel bonheur ! Et quel déguisement?

■ Maman en Dogaresse, et moi en Neige, ou bien en Aurore ?

— Ma chère petite, dit Laurence avec beaucoup de douceur, tu sais* qife les fêtes officielles sont exclues de nos conventions.

— Oh ! m^man ! les bals ordinaires, oui ; • mais un bal déguisé ?

— Précisément. Je n’aime, pour .une jeune fille, ni ce genre d’amusement, ni les toilettes qu’on y exhibe, ni les prétentions qu’on y apporte.

— Voilà de l’austérité bien hors de propos, dit Paul d’un ton d’humeur. Va, ma petite Antoinette, choisis ton costume, et nous irons, dussé-je prier ma cousine Dionis de te servir de chaperon ; elle ferait très-bon effet au bal...

Laurence parut très-péniblement impres-

sionnée ; elle regarda Antoinette ; celle-ci, sur- excitée, agitée, ne paraissait pas en veine d’obéissance.

. « Vous tenez beaucoup à ce bal, ma chère

epfant, lui dit-M”* de Gault ; on voit bien que vous ne' savez ce que c’est : les jeunes filles font pauvre figure dans un bal déguisé ; il faut, pour soutenir le caractère de son costume, un certain aplomb qu’une fille bien élevée ne peut pas avoir.

— Eh ! madame» les autres y vont bien !

— Ce n’est pas ce qu’elles font de mieux.

— Pourquoi veut-on me priver 'de ce que l’on permet à mes amies? Cela ne sert à rien de me contrarier, car j’irai toüt de même, puisque • papa me l’a dit ! »

Personne ne releva cette apostrophe : Paul avait pris un journal et lisait d’un air profond ; Laurence faisait delà tapisserie, les yeux baissés et le coeur serré; M“” de Gault jouait avec son éventail, et Robert regardait yVntoinette, les yeux fixes et les lèvres serrées. Elle fut embarrassée de ce regai’d qui s’appuyait sur elle, et elle vint s’asseoir devant une petite table pour y feuilleter des albums qu’elle savait par cœur.

La soirée finit bientôt ; l’on se sépara. Robert .

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baisa la main de Laurence en la quittant, et il chercha encore les yeux d’Antoinette : elle boudait, et son regard ne se leva pas du portrait de.Berthe Mesnil, qu elle contemplait depuis un • quart d’heui'e. ^ •

Elle se leva prestement, après le départ des hôtes, s’empara d’un journal de modes qui traînait sur la table, dit, d’un ton léger ;

• « Bonsoir^ mère ! »

Elle allait sortir, mais Laurence la retint, et lui dit ;

« Ne sois pas obstinée, chère petite, renonce

à ce bal ! »

Antoinette fit une mine boudeuse, et Paiil, qui avait entendu ces quelques paroles, inter- ^ vint brusquement :

a Faut-il donc que cette enfant soit sacrifiée à vos incroyables pruderies? Elle viendra au bal ; c’est ma volonté, à moi ! Je n’interviens pas fréquemment dans vos décisions, Laurence, mais, cette fois-ci, je compte sur: votre défér rence. Vous ne voulez pas y aller, soit, je vous en dispense, Dionis vous remplacera. »

lue lendematn de la fôte»

Le bal du ministère de*** avait été, selon le mot à la mode, splendide ; splendides aussi les costumes, depuis .les jeunes filles déguisées en orages, en neiges, en clairs de lune, jusqu’aux déités mythologiques qui avaient copié les toiles de Titien ou de Véronèse, Antoinette venait de se lever ; triste, pâle, fatiguée ; elle jetait un regard dédaigneux sur les oripeaux de crêpe et dé gaze qui, la veille, composaient une si bril ^ lante toilette ; elle fit ùne très-brève prière, et sonna sa femme de chambre :

« Où est ma mère?

— Madame est sortie ; elle ne reviendra que pour l’heure du déjeuner, car elle a dit quelle allait voir ses pauvres femmes de la Charité maternelle.

— Et mon père ?

— Je ci*ois que monsieur dort encore* .

. — Ah I quel temps fait-il, Louise ?

— Très-mauvais, mademoiselle; il tombe une grosse pluie. »

On frappa en ce moment à la porte ; Louise ouvrit, et un valet de chambre, avançant sa tête discrète, dit à demi-voix :

a M“® de Gault est au salon ; elle dit que, si cela ne dérangeait pas trop mademoiselle, elle lui dirait bonjour bien volontiers.

— J’y vais, j’y vais, répondit Antoinette, . habituée à ces visites matinales de sa vieille amie. ^ '

— . Vous voilà, belle; déjà levée, à? onze heures,* après un bal ?

— J’ai très-mal dormi, madame; j’avais très-mal à la tête.

^ — Gela ne m’étonne pas ; il devait faire une chaleur horrible là-dedans. C’était beau? Vous

étiez en nymphe, je crjis?

— Non, madame, en ondine*

— Ah! et votre chaperon? Votre cousine, M™® Dionis? n’était-elle pas en bergère des Alpes ?

— Non, en costume Watteau.

— Parfait. Et votre mère, petite ? elle est donc sortie ?

— Elle est allée voir ses pauvres.

— C’est juste ; elle n’a pas été au bal, elle. »

Antoinette baissa la tête d’un air honteux; son exploit, son bal et son chaperon l’emba.rrassaient fort; M“* de Gault ne prit pas gwde, et elle dit d’un ton froid :

« Je suis en route de bonne heure, je viens de conduire mon neveu, Robert à la gare de l’Est.

— M. de Bréville,est en voyage?

— Oui, un long voyage ; il va à Rome.

— Pour passer le carême, madame ?

— Non, pour s’engager aux Zouaves pontificaux. »

Antoinette pâlit : elle avait reçu un coup au cœur. M“* de Gauïtmi cTifpaisibleiSêRt :

'("'Vous souffrez ? votfe 'migraine augmente ! voulez-vous mon flacon ?

— Merci, madame, ce n’est rien.

• ^ Tant mieux. Oui, il part, ce cher enfant,

il ne reviendra jamais peut-être ; j’avais espéré mieux... J’espérais le mariêr à Paris, le fixer près de nous... Il aimait une jeune fille, il était tout à fait digne d’elle, mais elle était bien lé-

gère, bien inconséquente... elle n’avait pas pour sa mère ces tendres égards, cette délicatesse qui prouvent qu*on a un cœur... et Robert se fait zouave pour rompre avec le passé et oublier. Ne trouvez-vous pas, Antoinette, que cette jeune personne a eu tort, et que Robert a raison Tw

Antoinette pleurait, la tête appuyée sur sa main ; de Gault fut impitoyable et continua : ,

« Il souffrira quelque temps, mais elle aussi fait une perte irréparable. jCe *n’est pas chose commune, de nos jours, que de trouver un mari honnête homme et bon chrétien... Mais je vous fatigue de mes vieilles histoires... Adieu, ma petite ; mes meilleures amitiés à votre chère maman... ^ignez votre^ migraine ; vous êtes pâle à faire peur. »

Antoinette saisit ‘•le prétexte de la migraine ; elle se coucha, ferma ses rideaux,' et pendant tout le jour, elle pleura silencieusement sur son oreiller; sa mèr^vint plusieurs fois, et la vît, les joues pâles et mouillées, les yeux fermés : elle comprit, car elte connaissait la détermination de Robert, et elle se sentit atteinte du même coup que sa fille. C/en était fait ! les

songes étaient envolés, et les plans de bonheur* s’écroulaient sous ces pieds légers qui dansaient la veille au ministère I Laurence pleura sur les chagrins de sa fille, et elle en voulut presque à Robert, qui n’avait pas eu l’indulgence maternelle pour les torts de cette enfant chérie.

Antoinette se leya pour le dîner ; à peine futon à table que Paul dit vivement :

« Vous savez la nouvelle? Bréville s’engage aux zouaves pontificaux ? Quel fiasco pour un homme de înérite I je le croyais plus avancé que cela! aller servir une "cause perdue, ridicule aux yeux des sages , traîner sa vie dans les petites garnisons de l’État romain, après avoir vécu à Paris! se faire simple soldat, lui qui pouvait choisir sa carrière, s’il lui en fallait une, et tout cela pour une idée arriérée, sans issue ; c’est incroyable !

— Vous trouvez cela? répondit Laurence. J’admirais, moi , le dévouement de notre ami. Il n'est rien de plus beau que de se dévouer dans un rôle obscur, et de tout quitter pour une cause sacrée que les puissants de la terre abandonnent! La détermination de Robert m’a fait de la peine, mais je l’ai îdmirée pourtant.

— Il doit y avoir un motif à ce beau zèle ;

Xaisait-il des .dettes? avait-il quelques amourettes contrariées ? Où est la femme? disait le magistrat vénitien. »

Antoinette baissa les yeux, des yeux qui se remplissaient de larmes ; Paul acheva de dîner tout en continuant sa philippique contre Pie IX, les zouaves et les ennemis de Tltalie une et libre. Laurence répondit avec une fermeté douce, et lorsqu’il fut à bout d’interjections et d’objections, il se leva, prit un cigare, et dit :

« Je vais vous quitter, mesdames; nous verrons ce qu’on dira au -cercle de ce pauvre Bréville. »

11 sortit ; elles allèrent dans le petit salon de M”® Debrande, et Antoinette, seule enfin avec sa mère, s’assit, comme aux jours d’enfance, sur un tabouret, appuya sa tête sur les genoux qui l’avaient bercée, et pleura tout à son aise. Comme les grandes eaux emportent du sein des fleuves les épaves cachées dans leur sein , ainsi avec les larmes parut au grand jour le secret d’ Antoinette :

« Il est parti! dit-elle, maman, il est parti! O maman! que je regrette ce bal ! que j’aurais bien fait de vous obéir! Pardon !

— Tu es pardonnée depuis longtemps, ma chère fille, sois en sûre.

— Les mères pardonnent toujours, mais lui, Robert, monsieur de Bréville, veux-je dh'e, il ne m’a pas pardonné, il est parti et ne reviendra jamais. Je l’ai bien compris, ce matin : M“* de Gâult me l’a donné à entendre très-clairement. »

Laurence soupira :

« Ma pauvre Antoinette, je crains, en effet, que tu n’aies détniit l’édifice de ton bonheur. M. de Bréville est un jeune homme d’un cœur noble; il ne voulait épouser une fille riche (et tu l’es malheureusement) qu’à condition qu’elle fût très-bonne, très-simple, très-modeste ; tu t’es montrée un peu folle, et se défiant de luimême, il t’a quittée, il a épousé, au lieu de toi, une grande cause, pour laquelle il faut vivfe ou mourir.

— Et moi , dit-elle, moi , que deviendrai-je ?

— Tu redeviendras ce que tu fus, ce que tu es, une bonne chrétienne, et tu remercieras Dieu, qui t’envoie ce chagrin pom* t’éclairer.

— Il ne reviendra pas, mère ?

— Qui sait ? chère fille , ma petite bienaimée, remettons-nous entre les mains du bon Dieu : Ne' veux-tu pas dire : Que votre volonté soit faite! w

Antoinette serra les mains frémissantes de sa mère et dit :

« Oui, je le veux : Que votre volonté soit faite! je souffre, mais c’est de ma faute ; je le vois maintenant... O mon Dieu ! le bonheur m’était si facile 1

— Mon Dieu ! vous avez blessé son âme :

guérissez-la 1 dit Laurence à voix basse. »

1^'A.tteiite,

Laurence était arrivée de la veille au Donjon, et, dès le matin, elle recommençait à s’installer; elle reprenait possession de la demeure qu’elle préférait, et qui , bien moins que le brillant hôtel parisien , lui renouvelait les amertumes de sa vie ; elle allait de chambre en chambre, rangeant un peu, donnant des ordres et jetant un coup d’œil amical aux beaux arbres du parc, aux perspectives connues et chéries, lorsqu’on vint lui annoncer la visite de M. Mesnil, et elle coumt vers son vieil ami, avec l’empressement d’un attachement toujours jeune.

11 était vieux, en effet, le bon Mesnil ; ses cher

veux avaient blanchi , il marchait avec une canne

et ne voyait qu’avec ses lunettes ; pourtant, il eut un mouvement juvénil à la vue de M“* De-

brancle ; il alla vers elle, la regarda comme pour lire dans ses trâits et lui sei^'a affectueusement Jes deux mains.

« Enfin , nous nous revoyons, cher monsieur l et M"" Mesnil ?

— Elle est comme son mari, elle se fait vieille.

Elle connaît maintenant tout le catalogue des

névralgies et des rhumatismes, des rhumes et des bronchites, pauvre femme ! Heureusement, Berthe la soigne et la supplée, comme mon fils me supplée à l’étude.

— Vous êtes heureux , toujours heureux ! en dépit des ans, dit Laurence avec conviction. Et vous le méritez bien.

— Je ne me plains pas de mon sort; mais vous, chère dame, vous devez être contente ; voilà Antoinette, M‘‘® Debrande, pardon ! revenue près de vous. .

— D’abord , Antoinette est toujours Antoinette pour vous, n’oubliez .pas cela ; et puis, croyez-vous qu’une grande fille à marier ne donne pas de souci?

— Tant de gens sont prêts à vous en délivrer ! répondit le notaire en souriant : c’est justement un de ces libérateurs qui m’amène si matin.

— Vraiment ! et qui donc ?

— Qui serait-ce, si ce n’est votre voisin , le comte de Sars, qui depuis tantôt dix-huit ans, vise votre Antoinette pour son Amaury? Mais> en homme prudent, il a pris langue avec moi : la fortune, ch>r Mesnil? les biens-fonds ? ce fameux héritage de M“® Porthoys, où en est-il ?

Vous l’entendez d’ici?

— Et vous avez dû , en homme .sipcère que vous êtes, avouer que l’héritage est un peu

écorné? •

' — Permettez^ chère i^adame I. Certaines fo- , lies lions ont coûté ün demi-million, au mini- . mwm, mais la plus-value des terrains, quelques ventes heureuses, l’élévation des valeurs mobilières, nous ont fait revenir à notre situation première, ou peu s’en faut j l’héritage que vous avez recueilli n’a pas fait boule de’ neige, mais il n’est diminué que d’une quinzaine de mille ' ' ^ ^ . livres de rentes; j’ai établi cela, clair comme le jour, et M. le comte s’est tenu pour satisfait. Tel' que vous me voyez, je suis son ambassadeur, et

chargé, chère madame, de préparer les voies.

-T- Je crains, rhon cher monsieur Mesnil, que votre mission ne réussisse pas...

— Cependant, Antoinette pourrait faire

un pire choix : Amaury de Sars est vraiment un gentil compagnon, franc, de bon caractèrej et puis , quelles belles alliances et quelles belles t^res 1 tenant les vôtres !

. — Oui, dit-elle Qfx riant, le moulin épouserait la ferme, la prairie s’unirait au bois, ce serait un beau contrat, mais...

— M. Debrande s’ opposermt ?. , .

— Je ne le pense pas, mais j’ai d’autres vues auxquelles il se prêterait également, et que ma chère enfant accepterait volontiers, je pense.

— Tout est dit alors! Adieu au comteet.au’

^ vicomte ! Et cet heureux futur, quand le verrons-nous? Je mei^rs d’envie de, rédiger le contrat d’Antoinette et de faire passer en bonnes mains l’héritage de cette respectable demoiselle Porthoys. >*

Laurence répondit sérieusement à son 'vieil • ami ;

« Moi aussi, je désire marier ma fille et confier son avenir à un honnête homme, à un chrétien ; ce mari^ je le cpnnais, il nous convient à tous égards, il plaît à ipon mari , ma fille le préfère, et pourtant je ne suis pas du tout sûre que.ce mariage désiré se fasse. Mais jusqu’à la certitude finale, ne parlons ni de celui-là ni d’aucun

autre ; attendons ce que la Providence décidera.

— Je vais faire des vœux pour celui que vous avez choisi ; il ne peut être que très-bon.

— Je le crois ; mais, mon ami , vous le savez, je ne suis pas accoutumée à voir mes vœux-s’ accomplir! ne parlons pas de cela ; je vous garde à déjeuner : voilà mon mari et Antoiqette qui reviennent de la promeliade. »

M. Mesnil ne professait pas un vif amour pour Paul Debrande, mais Antoinette lui était chère à cause de sa mère et à cause d’elle-même et satisfait de la revoir, il alla vers elle avec empressement. Elle descendit- légèrement de son poney, elle se laissa embrasser de bonne grâce par le vieil ami de la famille, et demanda aussitôt des nouvelles de ses bonnes amies' M“® Mesnil et ses filles, qui l’avaient tant choyée, quand elle était petite fille; mais lorsque ce premier éclair de vivacité fut passé, elle tomba- dans le silence et la rêverie, et M. Mesnil s’en étonna. Il s’était attendu à la voir enjouée, brillante, un peu fière, un peu sûre d’elle-même; il la retrouvait silencieuse, modeste, calme, un nuage de tristesse sur le front et beaucoup plus intéressante, qu’elle ne lui eût paru sous les traits d’une fille riche et d’une

enfant gâtée. Au déjeuner, Paul Debrande parla politique, le Mexique, la Prusse et la Péninsule italique lui servirent de thème, et finit son discours, mêlé au bruit des fomrchettes et des verreè, en disant ; • *

« Je crois que nous verrons bientôt du nouveau en Italie ; Garibaldi a quitté son île, il assemble les chemises rouges et Rome, cette foisci, ne tiendi’a pas.

— J’espère bien que si I dit vivement Laurence.

— L’Empereur ne pourrait, sans trahison, i-enier les traités et abandonner le Saint-Père, ajouta M. Mesnil. • . • •

— L’Empereur admet avant tout le principe de non-intervention ; il l’a bien prouvé lors de Sadôwa, dit Paul Debrande d'un air satisfait.

— Eh bien, alors, répondit sa femme, les zouaves se presseront autour du Pape et mourront pour lui; ils représentent, eux,- la France dans ce quelle a de meilleur et de' plus généreux. h

M. Mesnil leva en ce momqpt les yeux sur Antpinette; elle était très-pâle, des larmes brillaient sous ses longs cils, et il se dit :

« Vraiment^ cette petite est une bonne catho-

lique et très-dévouée au Saint-Siège. Je dirai cela à ma femme ; elle en sera charmée. Et nous qui craignions de la retrouver froide et frivole !

On se leva de table, Antoinette alla embrasser sa mère et s’assit près d’elle. AT. Mesnil fut de plus en plus content. Il ne l’eût pas trouvée telle, six mois auparavant ; l’orgueil de la vie resplendissait alors en elle ; aloi*s elle se rapprochait de son père, elle avait ses goûts mondains, elle sympathisait avec ses idées et ses désirs, elle s’appuyait sur lui pour résister à sa mère : elle faisait avec lui un parti hostile à la vie grave et c”hrétienne ; tout-à-coup, le souffle du chagrin avait passé sur sa tète ; un amour dont elle ignorait elle-mêriie la profondeur l’avait blessée, la réflexion était venue avec les regrets, et elle s’était chaque jour rapprochée de celle qui comprenait ses pensées et la couvrait d’un indulgent amour. Elle était po*ir son père aimable et caressante, mais il cherchait en vain la sève de gaieté, l’entrain d’autrefois ; elle ne désirait ni les visites ni les fêtes, et il lui dit un jour avec impatience :

« Tu vas donc ressembler à ta mère,bt passer ta vie à ourler des chemises et à lire saint François de Salés ? Je ne reconnais plus, ma fille !

• — Cher père, la campagne n’est-elle pas faite pour le repos ? je suis si heureuse entre maman et vous ?

— Heureuse ! tu n’en as pas l^air... voilà que tu pleures maintenant.

— Non, non, je craignais de vous avoir déplu.

— Je ne suis pas fâché, mais je regrette mon Antoinette d’autrefois... tu négliges ta toilette; toujoure la môme robe, les mômes nœuds ; estce quaje te refuse quelque chose?

— A la campagne, tant de recherche est-elle nécessaire?

— Enfin, cela te regarde, mais quand tu seras mariée, je t’engage à un peu plus de coquetterie; cela retient les maris.

— Ah 1 mon père, ne parlons pas de mariage!

— Autre chanson ; tu veux rester fille?

— Mon père, reprit-elle d’un ton suppliaiTt, je ne sais ce que je veux, mais, en ce moment, ne me parlez pas de mariage.

. * — Ah ! c’est donc sérieux ? je ne t’en parlerai pas de sitôt, à condition que tu ailles t’arranger et que tu viennes, avec nous, faire quelques vi sites de voisinage. Ta mère s’habille.

— J*y vais, mon père. »

Il la trouvait trop calme, bientôt il la trouva trop triste. Uorage grondait du côté des Apen- * *

nins ; tous les cœurs catholiques se tournaient vers Rome menacée par les bandes garibaldiennes; on était au, mois d’octobre 1867 :,on connaissait en France l’invasion des Etats romains et les premiers combats de Nerola, de Monte-^Libretti, de Bagnorea, où trois cents, zouaves et légionnaires avaient arrêté sept mille Italiens, mais quels que fussent les glorieux efforts des soldats de la Croix, toutes les âmes fidèles frémissaient à l’idée de leur petit nombre, du chiffre redoutable de leiii’s ennemis et des périls que courait la ville sainte et le père des chrétiens. Antoinette se sentait pénétrée de terreur jusqu’au fond de l’âme; elle éprouvait une de ces tristesses invincibles qui sont les avant-coureurs des grandes infortunes; mais elle n’ osait parler : le matin, elle venait s’asseoir pâle et inquiète auprès de sa mère, à l’heure du courrier; Laurence ouvrait le journal et allait vite aux nouvelles d’Italie ; elle lisait tôut haut :

« Les bandes se sont établies à Monte-Rotondo... le général Kanzler mai*che sur elles... toute l’armée pontificale est en marche. . .

— Et l’armée française, ma mère, part-elle?

— On n’en dit rien.

— Ils an iveront trop tard !

— Peut-être, mon enfant ; il faut prier. Dieu mène le monde, et il donne la victoire aux Moïses qui prient, comme aux Josués qui combattent. Tu sais encore ton histoire sainte 1 — ■' Oui, mère, mais puis-je prier, ne pensant qu’à une seule personne?

— Prie tout de môme.. . »

Trois joui*s après, les journaux annonçaient que les troupes françaises s’étaient embarquées. L’espoir renaissait, mais Antoinette ne souriait pas : dans le plus heureux combat, dans la plus brillante victoire, que de victimes peuvent tomber! Il y eut quelques jours de silence, l’attente devenait de plus en plus vive; enfin, ce mot que tous les cœurs accueillirent avec des tressaillements de joie, ce mot : victoire! vola sur le fil électrique et parut dans les journaux : Rome avait vaincu à Mentana, Garibaldi était en fuite, et sa bande, -prisonnière* ou dispersée. * • •

Le surlendemain du jour où cette nouvelle était parvenue *au Donjon, Antoinette apporta elle-même le courrier à sa mère, et lui montrant

une lettre parmi les autres, elle* dit d’une voix étouffée ;

« C’est de madame de Gault! »

, Laurence l’ouvrit, la parcourut du regard, et, attirant sa fille auprès d’elle, elle lui montra ;

« Chère amie, ^

« Robert est blessé à cette glorieuse journée de Mentana, glorieuse pour lui et ses compagnons, et douloureuse pour nous! 11 n’est pas en grand danger, il nous écrit de l’hôpital San- Spirito, où on a pu le transporter ; mais je suis inquiète néanmoins !

« Je recommande mon cher neveu à vos prières et à celles d’Antoinette. D5ns sa dernière lettre, il me parlait d’elle, il regrettait des projets... Dieu fasse qu’il ne soit pas trop tard. Adieu, tristement adieu. •

« A vous,

« Anne dk Gault. »

Antoinette se cacha dans les bras de sa mère ; elle sanglottait convulsivement.

« Courage ! lui dit Laurence, le cœur en haut

— Maman, c’est de ma faute! Si je l’avais voulu, il ne serait pas parti, il ne serait pas blessé !

— Dieu se sert de nos fautes mêmes pour notre salut : il t’a éclairée sur toi-même, il a permis que M. de Bréville se sacrifiât à une sainte cause, il tire le bien du mal, et si Robertrevient, si tu deviens sa femme, vous serez tous deux mieux instruits et plus heureux.

— Revenir! Quelque chose me dit qu’il ne reviendra jamais I et jamais, ma mère, je ne m’en consolerai ! »

Les premières nouvelles furent cependant favorables ; M“* de Gault et son mari s’étaient rendus à Rome, ils avaient vu leur neveu et le trouvaient presque en voie de guérison; elle mandait exactement à Laurence ses impressions et ses espérances ; Robert était heureux de sa blessure, fier de ses soulfrances, et, au milieu de ses sentiments héroïques, son cœur se reportait cependant vers ses amis de France et vers ses projets d’autrefois. Il priait sa tante de le nommer à M“* Debrande, et il priait Antoinette de vouloir bien accepter une médaille à l’effigie de saint Pierre et de Pie IX, que le Saint-Père lui avait donnée, le jour où il avait visité l’hôpital de San-Spirito.

« 11 va mieux » , disait la lettre suivante.

U. Je le trouve moins bien, et les maladies qui

régnent dans l’hôpital m’alarment », disait le quatrième billet.

« Il n’échappera point! dit Antoinette à sa mère ; quelque chose me le dit au fond de l’âme, mais au moins il m’a pardonné. »

Le cinquième billet de M“* de Gault arriva, cacheté de noir. On était à déjeuner ; Laurence l’ouvrit, lut et jeta sur sa fille un regard d’indicible compassion. Antoinette recula sa chaise, se leva et s’ enfuit dans sa chambre.

« Qu’a-t-elle donc ? dit Paul, surpris.

— Mon ami, M. de Bréville est mort : elle l’a compris.

— Eh bien ! quel rapport?

— Je pense quelle l’aimait.

— Lui, ce dévot austère, ce soldat du pape !

— Oui, Paul ; plaignons notre pauvre enfant, <

si jeune et si éprouvéé 1 »

L’accent de sa femme, les larmes qu’elle versait, touchèrent Paul Debrande.

« Diable I diable 1 dit-il avec une émotion dont il était embarrassé, que me dites-vous là, ma femme? mais enfin, cela se passera, elle choisira ailleurs...

— Peut-être ; laissons-lui le temps d’oublier

ses rêvesi.. C’est quelquefois difficile, car un rêve ne vous a jamais dit son dernier mot. »

La douleur d’Antoinette fut silencieuse et concentrée; mais sa mère, qui s’y connaissait, jugea qu’elle éprouvait ce veuvage du cœur, qui • ne' veut pas être consolé. Peut-être pleurait-elle moins AI. de Bréville que ses propres torts ; elle ne se pardonnait pas d’avoir, en détruis9,nt son bonheur, envoyé à la mort celui qu’elle aimait, et ce sentiment profond donna à sa vie et à ses pensées une gravité que rien ne devait changer. Ses actions extérieures restèrent à peu. près les mêmes : elle n’avait pas le droit de porter le deuil de l’homme qu’ elle pleurait ; tout le drame se passait au fond du cœur, qui recélait à la fois les regrets amers et les sublimes espérances. Le monde ne se doutait de rien, et les demandes en mariage affinaient ; pendant plusieurs mois, Paul ne les communiqua pas à sa fille, respectant le chagi’in secret dont son front portait la trace, mais enfin, elle approchait de sa vingtième année ; une demande plus séduisante* que les autres venait de lui être adressée, il la communiqua à Antoinette, en disant :

« Je ne veux pas te forcer, ma chère enfant, mais ne serait-il pas temps de te décider ? Ta

mère elle-même approuverait, car ce nouveau prétendant est aussi religieux que vous pouvez le désirer toutes deux.

— Mon père, dit-elle, puis-je vous parler à cœur ouvert ?

— Pourquoi pas? tu sais que tu es ma chère petite fille ! w * .

Elle l’embrassa, et lui dit avec une expression touchante : ' *

« Vous êtes mon père bien-aimé, et je ne désire pas autre chose que de vivre entre vous et nia mère.

— Cela n’est pas possible : il faut te marier, tu ne nous auras pas toujours !

— Dieu me restera. J’ai pensé mûrement à ce que je vous dis aujourd’hui : je n’ai pu épouser M. de Bréville, je n’en épouserai pas d’autre. C’est là le secret de ma vie, mon père; je vous le confie ; mais, en dépit de tout, je vivrai heureuse, si vous le voulez.

— Eh! que faut-il faire?

— Vivre avec nous, mon père, pour nous ;

que je voie ma mère heureuse par votre présence et par nos soins réunis, et rien ne me manquera. Vivons à trois, intimes, èt donnezmoi un peu d’argent pour mes pauvres ; je serai

aussi contente qu’on peut l’être sur cette tçrre.

— Et tu ne regretteras pas, plus tard, un mari et des enfants ?

— Jamais : ma mère et vous me suflirez. Il me semble quelle n’a pas été toujours heureuse, elle si bonne ! qu’elle le soit désormais 1 Me comprenez- vous ? consentez-vous ? »

Paul saisit sa fille dans ses bras et l’embfassa; il avait des larmes aux yeux :

« Est-ce là ce qu’il te faut? Eh bien, cela sera : compte sur moi pour ta mère ; je lui dois beaucoup, mais l’avenir payera le passé.

Tous deux ont tenu parole. Antoinette n’est pas mariée, et elle parait Calme et satisfaite; Paul, à moitié converti, et qui le sera bientôt tout à fait, témoigne à sa femme une affection reconnaissante et tendre, et l’héritage de M“* Porthoys, si longtemps couvé par l’avarice, puis consacré au luxe et aux plaisirs, reçoit maintenant un plus noble emploi ; il est dévolu à la charité. Laurence écrit encore, mais son cœur ne confie plus au papier que des actions de grâces, où la mélancolie que laissent les années de l’âge mûr seTmêle aux pressentiments de l’immortalité. Nous citerons la dernière page de son journal.

« Au Donjon, 1871.

« Nous ne quittons plus cette chère maison de campagne, et Paul m’a parlé sérieusement du désir qu’il a de ne plus retourner à Paris : les derniers événements l’en oht dégoûté, et

puis, nous sommes heureux ici. Il y a pris ses

habitudes ; le jardin l’occupe, nos bois ont le droit d’intéresser un ancien garde général 1 Sa santé se trouve bien d’une vie active, et le dégoût qu’ Antoinette éprouve pour Paris suffirait seul à retenir son cher père captif au Donjon.

Il l’âime, oui, il l’aime comme il n’a jamais mmé ; il trouve pour elle le cœur, iS attentions, . les tendres délicatesses qu’il avait ignorées* jusqu’ici, et moi, sa vieüle et fidèle compagne, j’en ai ma part. Antoinette a si bien fait, que jamais je n’ai eu à me plaindre de son père, que presque toujours je dois m’en louer. Nous sommes réunis, lui et moi, dans ce même sentiment *, d’amour pour elle, et le soleil couchant de notre vie nous envoie encore de chauds et purs rayons.

Je bénis Dieu qu’il en soit ainsi : je le bénis de mes peines passées, et je reconnais sa divine sagesse dans ses rigueurs mêmes ; il a tempéré par le chagrin l’ardeur de mon âme, et maintenant que la vieillesse approche à grands pas, il

permet que je me repose entre mon mari, dont j l’affection renaissante jette un voile sm* le passé, et ma petite bien-aimée, dont le dévouement et , l’amour me feraient oublier les plus amères douleui’S.

'< Ah ! pour elle aussi, Dieu fut miséricordieux J il l’a conduite comme un pasteur et un père, loin de ce monde qui la séduisait, dans 1

des régions sereines, qui sont comme le beau j

vestibule d’une meilleure vie. Elle ne vit que pour Dieu, près duquel habite l’âme de celui '

qu’elle a aimé ; elle est pour nous la plus tepdi’e des fdles, poisson père un ange gardien visible, (

'jiour tous les pauvres du pays, une servante ; '

car, pour les aider, vieux, malades, infirmes, elle n’épargne pas plus sa personne que son argent. Elle est notre aumônière ; nous ne lui refusons jamais ce qu elle demande ; le moyen? L’ambulance quelle avait établie pendant la ^guerre dans une maison du village, et où elle a soigné tant de blessés, va devenir un petit hôpital; elle s’est réservé la salle destinée aux petits enfants, qu’elle veut soigner elle-même ; elle a le désir aussi de rebâtir le chœur de notre église, qui menace ruine... L’argent de ma cousine Porthoys est en bonnes mains, il rap-

portera le centuple. Et cet autre trésor, ce cœur de ma pauvre fille, si pur, si grand, lui aussi se dépense admirablement : elle aime Dieu, elle aime les pauvres... Si parfois, dans une affection maternelle, je m’afflige en pensant quelle n’aura pas d’enfants, que ces joies incomparables lui seront refusées, je pense aux orphelins, aux petits Jésus quelle abrite sous le manteau de sa charité, et je me console en songeant que son âme, libre d’attachements humains, ne sera cependant ni vide, ni glacée. Tout e.st bien.

« Oui, mon Dieu, et je vous remercie : vous veillez sur nous, je le sens, vous nous conduisez par des voies droites vers vous, qui êtes l’éternel amour, et maintenant qu’il commence à faire soir, je sens le besoin de vous rendre grâces pour les biens et les maux, les croix et les roses, les illusions et les déceptions, ej; surtout, pour cette espérance immortelle qui ne sera pas trompée, h

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