‹ OrphelineChapitre 4 sur 5 · L.a nuit · texte numérisé non relu

L.a nuit

Ce jour-là se trouvait être un jeudi ; tous les jeudis, Laurence, fidèle à une pieuse habitude, priait et méditait de onze heures à minuit ; c’est ce qu’on appelle faire l’Heure sainte, l’heure de la prière suprême, en union avec Jésus au Jardin des Olives. Elle allait terminer son oraison, que les souvenirs de la journée avaient plus d’une fois troublée, lorsqu’un cri d’angoisse vint frapper son oreille ; elle reconnut la voix » de M"* Porthoys, et un second cri : « Au secours ! au secours I » suivit de près le premier. Laurence n’hésita pas un instant, et sa présence d’esprit se trouva au niveau de son courage.

• Elle courut vei’s la chambre de sa cousine, séparée de la sienne par un grand cabinet ; mais avant que d’entrer, elle se souvint de la cloche

d’alarme, et la sonna fortement. Elle ouvrit : la chambre n’était éclairée que par une veilleuse; elle vit M"* Porthoys debout, acculée contre un grand secrétaire; elle se débattait sous la vigoureuse étreinte d’un homme trapu et chevelu, qui semblait vouloir lui arracher un objet quelle tenait à la main ; elle poussait des gémissements étouffés.

Au même instant, le son de la cloche et l’g,pparition de Laurence firent lâcher prise au mem’trier; Laurence s’élança vers sa cousine, la couvrit de son corps ; l’homme la repoussa et la frappa d’un coup à l’épaule en lui jetant un regard affreux, et s’écriant d’une voix rauque :

« Vous aviez bien besoin de venir, vous! »

Et comme on entendait dans le corridor des pas pressés, il se précipita vers la fenêtre, restée ouverte, et dispacut dans les ténèbres. Un bruit sourd retentit, mais personne n’y prit garde. Les domestiques entrèrent; M“* Por- • thoys revint à elle, respira profondément et dit â Laurence :

« Vous m’avez sauvée !

— Et mademoiselle est blessée! répondit • Catherine ; voyez son épaule !

— Je crois que ce n’est rien, dit la pauvre

Laurence; il m’a piquée avec un couteau, je pense. . .

— Le scélérat I Vite, Catherine, prenez du lin^e dans l’armoire et de l’araica ; appelez les voisins, qu’on aille chercher un médecin. Ma pauvre petite ! »•

Laurence pâlissait ; on l’assit dans un fauteuil et M‘‘® Porthoys s’assit auprès d’elle.

« Que s’est-il donc passé? lui denaanda Laurence d’une voix faible.

— Je ne saurais le dire, je donnais ; le bruit de ma fenêtre dont on cassait un carreau m’a réveillée; je me suis jetée à bas de mon lit : cet horrible homme est venu à moi, en disant a La clef de voti e argent ! vite ! ou vous êtes morte !»

« Je tenais cette clef qui ne me quitte jamais, elle est suspendue à mon cou ; il a voulu me l’arracher, j’ai crié, il m’aurait égorgée, si vous n’étiez venue, Laurence !

— Dieu nous a protégées, répondit-elle. » Le jardinier survint au même instant.

tt Eh ben, il ne l’a pas pas faite longue! ditil : ce coquin, en descendant de .son échelle, est tombé, et m’est avis qu’jl s’est cassé l’épine du dos.

— Où est- il? demanda M“* Porthoys, avec un reste de frayeur.

— Les voisins l’ont porté dans le bûcher; il ne grimpera plus aux fenêtres, j’en réponds ! d’ailleurs, si j’ai bien reconnu, c’est ce même Bruno qui a fagoté dans vos bois, mam’zelle.

— Je l’avais bien prédit, c’est son avocat qui nous vaut cela, reprit M"“ Porthoys. »

Sur ces entrefaites, le médecin arriva et fit coucher Laurence. Sa blessure était très-légère et ne pouvait donner aucune inquiétude ; M“* Porthoys exigea cependant qu’on mît un lit dans sa propre chambre, et ne se coucha elle-même qu’ après avoir vu sa jeune parenté pansée et endormie. Ce qui venait de se passer avait remué ce vieux cœur ; et, pour la première fois depuis de longues années, elle témoignait un vif intérêt à un être humain, elle avait foi en quelqu’un. Lorsque Laurence ouvrit les yeux, après un sommeil court et troublé, elle vit sa cousine auprès d’elle, et, par un mouvement instinctif, elle lui tendit la main. M“* Porthoys s’émut, une faible rougeur monta à ses joues pâles, elle serra cette main qui l’avait défendue . et elle dit d’une voix émue :

« Laurence, j’ai pensé cette nuit à ce que je

pourrais faire pour vous être agréable. Vous paraissiez, hier, avoir compassion de ce papetier : voulez-vous que je lui envoie les huit cents francs qu’il sollicitait ?

— Ah ! ma cousine, que vous seriez bonne !

— Je suis juste en vous faisant plaisir, vous qui n’avez pas hésité à vous jeter entre moi et cet assassin. »

- La journée fut peu calme ; dès la première heure, M. Mesnil accourut, sa femme et ses filles le suivirent de près, et tous embrassaient Laurence et se réjouissaient de la voir si courageuse et si dévouée.

« Elle ressemble à son père ! c’est le même cœur! dit M. Mesnil en s’essuyant les yeux.

— Je ne dis pas le contraire, mon cher Mesnil, et vous ne pouvez pas l’apprécier plus que moi. En attendant, comme je veux lui témoigner ma reconnaissance, portez en son nom, en son nom, entendez-vous, huit cents francs au papetier Ravin qui a dû avoir hier un billet en souffrance. Vous paierez les frais aussi, entendez-vous! »

M. Mesnil ne put et ne voulut pas exprimer sa surprise, elle dépassait les bornes ; il courut s’acquitter de sa mission, et pendant ce temps

le juge d’instruction et ses acolytes amvèrent. Bruno subit un court interrogatoire ; il avouait tout et s’excusait, en répétant :

<i L’avocat l’a dit : cette vieille est si riche! » Ce malheureux allait échapper à la justice humaine, et il avait fallu la vigueur exceptionnelle de sa constitution pour qu’il résistât à sa chute de la veille. Le médecin et le juge le ré • pétèrent à l’envi â Porthoys, qui tremblait • de frayeur en voyant si près d’elle, presque sous son toit, l’homme dont les mains violentes s’étaient portées sur elle.

« Il est hors d’état d’êtie transporté en prison, dit le juge; mais rassurez-vous. Mademoiselle, un gendarme le garde à vue.

— Il n’a plus que quelques heures à vivre, reprit le médecin. Quel gaillard ! tout autre se serait tué sur place. Cet homme-là aurait fait un admirable soldat, un Kléber peut-être ; qui sait? Que d’éléments dont la société ne sait pas tirer parti !

— Mon cher, dit le juge, j’ai quelques idées sur les enfants trouvés et leur éducation ; je vous les communiquerai ; venez. . . y>

Ils saluèrent les dames et s’en allèrent en causant.

Voilà donc cet homme qui va mourir chez moi! cela nous manquait, dit M**® Porthoys.

— Pauvre misérable !

- — Vous le plaignez aussi, celui-là !

— Ma cousine, il va mourir, il va comparaître devant Dieu, tout chargé de ses fautes !

— Qu y pouvons-nous?

. — Si vous permettiez !

— Eh bien, quoi?

— Voyez, je suis levée, je suis très-bien, si vous me permettiez d*aller auprès de cet honnne, je lui parlerais : il m’écouterait peutêtre.

— Vous allez faire l’apôtre maintenant? Es- ,sayez ! Il ne sera pas dit que je vous aie refusé quelque chose aujourd’hui. »

Laurence, pour la première fois de sa vie, embrassa sa cousine, qui lui dit d’une voix attendrie :

« Vous êtes bonne, vous! Allez vers cet homme, vous le toucherez peut être... » .

Au fond d’une remise, sur un lit de paille, l’homme attendait sa dernière heure : un gendarme était assis auprès de lui, et, tout en le gardant, il le soignait ; il ramenait la couverture que Bruno écartait dans ses mouvements con-

vulsifs, il lui donnait à boire et le soutenait dans ses grands bras, lorsqu’il ne pouvait plus respirer.

« 11 est bien mal 1 lui dit Laurence à voix basse.

— Il va passer, Mademoiselle ; il faut être bâti à sable et à chaux pour avoir survécu à une pareille chute.

— A-t-il vu un prêtre?

— M. le doyen est venu; il h’a pas voulu tant seulement r écouter.

— Ecoutez, mon brave, dit Laurence, courez chercher M. le doyen ou un vicaire ; je vais garder votre prisonnier et tacher de le rendre sage.

— Il n’y a pas crainte qu’il s’échappe ! dit legendarme en hochant la tête. Je puis quitter le poste, il me semble.

— Sans doute. Allez vite ! »

Il sortit ; elle était seule avec le mourant : Bruno avait les yeux fixés sur elle, ses ‘yeux auxquels l’approche de la mort donnait une expression plus égarée et plus farouche ; elle ne songea pas à le craindre, une immense compassion, née de la foi, remplissait son cœur; elle vint vers lui, se mit à genoux au chevet de la couche et lui prit la main : il la retira.

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« Qu’est-ce que vous voulez? dit-il. Je vous ai vue quelque part.

— Oui, répondit-elle, vous m’avez vue cette nuit même... Mon ami, écoutez-moi : avez- vous fait votre première communion ?

— Oui. ..,1e curé du village me l’a fait faire. . .

— Eh bien ! le bon Dieu que vous avez reçu ce jour-là veut encore venir vers vous ; ne le repoussez pas...

— Qu’est-ce que cela vous fait? pourquoi vous mêlez-vous de cela?

— Parce que je désire votre salut. Vous m’avez frappée cette nuit ; vous en souvenez-vous ?. . . Je me suis levée pour venir vous dire que je vous pardonnais de bon cœur, et que je prie pour votre âme, pour que nous allions ensemble en Paradis. »

Il ne répondit pas : elle lui paria encore longtemps ; elle lui donna à boire en soutenant sa tête avec le bras qui n’était pas blessé ; il écoutait sans rien dire, mais une certaine douceur attendrissait ses traits.

« M. le curé va venir, dit-elle enfin ; mon ami, mon cher ami, consentez à l’écouter. Dites oui... M

Il inclina la tète et munmù'a d’une voix à I>eine entendue :

« Oui ; vous me faites croire au bon Dieu...

je vais dire Notre Père; aidez-moi... »

Le vicaire de la paroisse entra un quart d’heure après ; il trouva Bruno soumis comme un enfant, préparé à se confesser et à mourir.

Quand il eut expiré, le prêtre monta chez M'*’ Porthoys et lui dit en montrant Laurence ;

« Mademoiselle vous a sauvée, mais elle a aussi sauvé ce malheureux : sans son intervention, nous n’aurions rien pu en tirer. Que Dieu la récompense ! »

Ck>nfldence*.

Laurence se rétablit très-vite; les forces vives (le la jeunesse firent leur œuvre, et il ne lui serait resté d’autre souvenir de cette terrible nuit qu’une petite cicatrice , si elle n’eût vu sans cesse, sous ses yeux, M"' Porthoys, qui ne s’était pas relevée de la secousse et de l’épouvante quelle avait subies. Semblable à un de ces vieux saules, minés par les ans, et (jue tout à coup le souffle du vent d’hiver renverse, elle avait résisté longtemps ; longtemps elle avait conservé une apparente vigueur; mais une frayeur passagère, une émotion soudaine suffirent à la terrasser, et sans maladie, elle se sentait souffrante ; sans danger apparent, elle se sentait mourir.

Elle parlait peu de son état; elle écoutait

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avec un sourire narquois- les avis du médecin ; *

elle renvoyait à M. Mesnil les gens qui se présentaient pour lui parler, et elle ne paraissait plus prendre plaisir qu à une chose sur la terre, la présence de Lam ence. Laurence ne la quittait pas ; comme autrefois, elle servait sa cousine, comme autrefois elle travaillait à ses côtés ; . mais combien leurs rapports intimes étaient changés ! elle pouvait parler maintenant, parler de ce passé qui lui était si présent et si cher, une oreille amie l’écoutait, une parole amie l’interrogeait et plongeait avec elle dans ces souvenirs lointains ; un nom en évoquait un autre. Porthoys prenait la parole à son tour ; elle remontait le cours des années ; elle parlait d’événements oubliés depuis cinquante ans, de gens ensevelis depuis un demi-siècle sous rherbe des cimetières ; elle trouvait une jouissance mélancolique à remonter les sentiers de sa propre vie et à les dépasser, en racontant ce qu elle savait de ses ancêtres. Normands d’origine ; d’un grand-oncle, conseiller au parlement d’Artois, d’un autre, prieur de l’abbaye de Ruisseau ville ; d’une aïeule, la plus jolie femme du pays, pour laquelle Robespierre avait fait des vers, au temps où Robespierre était encore

galant et dameret. Que de choses encore ! que déplus lointains souvenirs qui sortaient, vivants et attendris, des tiroirs de cette mémoire qui ne s’étaient pas ouverts dans le cours d’une longue existence! Laurence écoutait avec sympathie, et • faisait des questions qui prouvaient qu elle avait écouté, et quelle s’intéressait aux objets de ces longs discours.

«Je vous parle là de choses bien anciennes, bien oubliées! disait parfois M“' Porthoys; il n’y a plus que moi sur la terre qui sache que ces gens-là ont vécu, et je ne sais pourquoi cela m’amuse d’y penser, de m’en occuper. C’est peut-être parce que je vais bientôt les retrouver?...

— Ma cousine. Dieu, je l’espère, prolongera vos jours ; il ne faut pas me quitter !

— Vous le désirez, Lam’ence ?

— Ah ! de tout mon cœur, ma bonne cousine ; je suis si contente... »

Elle n’acheva pas.

« Dites, Laurence !

— Je suis si contente de me trouver auprès de quelqu’un qui semble m’aimer un peu !

— Pauvre enfant ! répondit M“® Porthoys avec un soupir. Je vous plains, Laurence, vous

avez besoin d’être aimée, vous souüVirez, cela n’est pas douteux, h

Elle se tut pendant quelque temps, absorbée dans ses pensées, et hochant la tète comme si elle eût répondu à ses réflexions intérieures.

« Cela n’est pas douteux, reprit-elle 'enfin ; je le sais par expérience. Croiriez-vous, Laurence, que je vous ai ressemblé ?... Oui, il y a rès-longtemps, j’étais, comme vous, pleine de cœur, pleine d’aspirations vers des biens imaginaires : l’amour, la constance, l’alTection mutuelle... Tenez, je ressemblais à ce pommier qui se.couvre le premier de ces jolies petites fleurs roses et blanches ; il est épanoui et ressemble à un bouquet, à l’époque où les autres arbres sont encore secs et noirs; puis, vient la dernière gelée d’hiver, la première grêle du printemps, les fleurs tombent, et l’arbre ne nous donne jamais de fruits ; le froid a anéanti toutes ses promesses. A vingt ans, je rêvais, j’aimais.. . que ;j’ attendais-je pas de l’avenir ? Il est vrai, le présent n’était pas beau et je vivais avec mon digne' père, qui avait plus de science que de richesses ; il savait tout, hors l’art de se poussej. dans le monde ; il avait réussi dans toutes ses études, sauf dans celle d’être moins pauvre...

— lûl —

Quel ‘excellent homme c’était ! et toute sa bonté était pour les autres ; pour lui-même, il était dur et indifférent. Nous vivions, dans lagène, de cette petite place d’archiviste et de bibliothécaire de la ville, que mon père remplissait avec tant de zèle et de conscience; nous nouions juste, juste les deux bouts, et pourtant nous n’étions pas malheureux. Mon cher père avait le caractère le plus facile et la conversation la plus aimable ; son esprit était.nourri par une lecture immense, et, dans sa jeunesse, il avait un peu voyagé ; en mangeant nos pommes de terre et notre bœuf, ‘il causait de cent choses intéressantes ; il avait des dessus de "panier charmants, et il était tout heureux quand je riais et m’amusais. Les soirées ne nous duraient pas : il lisait, il causait encore, etles heures passaient vite, l’hiver près du feu, l’été sous un berceau de roses et de chèvrefeuille, au fond de notre petit jardin... J’ai toujours conservé la petite horloge de Nuremberg, qui sonnait ces heures rapides et heureuses, elle est là... Nous n’étions pas toujours deux le soir, un troisième souvenir... » • • .

Elle s’arrêta et reprit rapidement :

« Cet autre, ce troisième lêtait un parent, un

ami d’enfance ; il se nommait Adrien* Debrande... oui, Adrien Debrande, le père de ce Paul... Il était ce qu’est aujourd’hui son fils, beau, dégagé, séduisant, sans cœur et sans foi... Il paraissait m’aimer et moi, on est si bêtement crédule à vingt ans 1 je l’aimais du fond du cœur... il était question de mariage entre nobs, nous attendions son avancement, car il était, toujours comme son fils, employé dans • une administration publique. Je formais tous les • projets qu’une âme abusée et ignorante fait en pareils cas, et j’appelais l’avenir de tous mes vœux. Il vint. Adrien fut nommé, avancé, et dut quitter Saint-Pol pour une grande ville...

Que de promesses au départ ! que d’échanges de lettres au début de son absence... Puis elles devinrent rares \ puis il se tut, puis, le grand déchirement eut lieu... Adrien était marié; la dot d’une jeune fille l’avait tenté, et il avait méprisé l’amitié d’enfance, la foi promise et la confiance que mon père et moi nbus avions mise en lui. J’étais immolée à l’argent, l’argent puissant et vil... Je fus, je le confesse, plus qu’affligée, foudroyée ; mes espérances et mes illusions étaient mortes en moi ; gelée, grêle et foudre étaient venues à la’fois... et il se passa quel-

qu^ années mornes et tristes, jusqu’au jour où je me sentis vengée. Voici comment : mon père

avait eu, dans sa jeunesse, un ami intime, un

savant avec lequel il conservait une correspondance assidue que les années n’attiédirent pas ; cet ami vivait seul, sans famille, avec ses livres et ses collections ; il eut^la pensée de nous léguer sa fortune entière, et nous n’apprîmes sa mort que par ses bienfaits. J’étais riche, beaucoup plus riche que celle qui me fut préférée... mais à quoi servait cette richesse trop tard venue? Mon pauvre père en jouit à peine durant quelques mois, et je restai seule, seule avec mes souvenirs, seule avec cette grande fortune qui grandissait encore entre mes mains.

J’aurais pu me marier ; j’étais devenue si aimable, depuis qu’un coup de baguette avait attaché à ma robe tant de fermes et d’hectares et de bois et d’étangs et d’argent monnayé... Les descendants des pairs de Charlemagne, les plus beaux jeunes hommes, les fiers, les fringants, les dédaigneux, auraient passé, si je l’avais voulu, les nuits sous mes fenêtres pour me donner des sérénades et des aubades ;-mais le désir ou même la pensée de changer de nom ne me vint pas un instant... Je vécus solitaire, oc-

cupée du soin de ma fortune ; j’avais appris à mes dépens que la fortune est tout ici-bas, et je voulais conserver cette supériorité, la seule que les hommes apprécient. . . J’eus une satisfaction : Adrien Debrande, très-dépensier par nature, se ruina complètement, et vous savez que, l’autre jour, je lui ai fait l’aumône. J’ai vieilli ainsi ; je suis au bout du rouleau, j’ai vu à satiété le lever et le coucher du soleil, et je me demande : A quoi bon avoir vécu ? w Laurence s’était timidement rapprochée ; assise aux pieds de M”® Porthoys et lui tenant la main, elle lui dit d’une voix douce :

« Ma cousine, Dieu, qui nous a créés, sait le pourquoi, *et si nous le servons bien, nous le saurons un jour. . . »

M“® Porthyos répondit d’un air sombre :

« Petite, on ne peut pas servir tout enseml)le Dieu et l’argent...

— Il n’est jamais trop tard pour bien faire, » lui dit Laurence en baisant la main desséchée qui s’abandonnait à la sienne.

La vieille demoiselle paraissait à la fois agitée et fatiguée; étaient-ce les vieux souvenirs, cendres dont le cœur est l’urne, qui avaient troublé sa morne tranquillité ? étaient-ce les ap-

proches de celle que nul mortel ne peut éviter, qui jetaient l’effroi dans son sein? Elle ne le dit pas, mais le soir même, elle eut un mouvement de fièvre, et le lendemain elle ne put se lever. Elle témoignait toujours à Laurence la même amitié, mais avec une nuance de tristesse plus profonde, comme si elle eût regretté cette dernière affection dont la mort allait la séparer, comme si elle eût regretté de se sentir capable d’aimer encore au moment où elle allait finir. ■Le lendemain n’amena pas de mieux; vers le soir, elle eut même un peu de délire. Il lui semblait que sa chambre était remplie de personnes étrangères, qui la regardaient, lui parlaient, et sur lesquelles elle attachait des yeux remplis d’effroi ; elle balbutiait :

« Je vais vous faire l’aumône... tenez ! tenez ! •Pourquoi me refusez-vous? Ne me regardez pas avec colère, Thérèse; je ne vous ôterai pas la ferme, je ne vous ferai pas partir... Pourquoi dites-vous que je vous ai laissé mourir de faim, vous? d’autres pouvaient vous donner... »

Elle se redressa.

« Que prêche-là M. le curé? ah ! ah ! la parabole du mauvais riche. . . Lazare va au ciel ! Lazare ! priez pour moi ! »

Laurence, épouvantée à la vue de cette agitation cruelle, la prit dans ses bras et essaya de la calmer ; mais durant une partie de la nuit, elle se débattit contre les noirs fantômes nés de sa

terreur, et elle vit son lit entouré de mendiants ^ux abois, d’enfants qui, d’une voix lamentable, demandaient du pain, de misérables débiteurs chassés de leurs maisons, et qui, tous, la menaçaient et l’accusaient.

Le matin, salutaire comme toujours, calma ces angoisses; elle dormit un peu, et se réveillacalme, mms faible ; son caractère ordinaire reparut, car elle blâma vertement, de sa voix grêle, plusieurs dépenses qu’on avait fait^ pour elle.

« Pourquoi du consommé? dit-elle; l’eau panée suffit bien, c’est nourrissant, et j’aime mieux du thé de tilleul que vos sirops de ce-« rises. Je n’entends pas qu’on me' mette des draps blancs tous les jours. Inutile ! »

Elle se soutint assez toute la journée, mais vers le soir la fièvre revint. Elle avait alors toute’ sa tête ; elle appela Laurence et lui dit d’un ton ferme :

« Si demain je ne vais pas mieux, vous ferez avertir M. le curé, Laurence. Mon père est

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mort en chrétien ; je veux faire comme lui;, » Le lendemain au soir, M"® Porthoys termina sa longue et triste vie ; un peu avant de rendre r âme, elle dit à Laurence,* qui priait auprès d’elle : ’ • ^

« Vous allez être riche, petite I prenez garde. »

l^e testament.

I^urence était riche en eiïet. Dès que les derniers devoirs furent rendus àM“® Porthoys, en présence de Paul Debrande et de quelques petits cousins, M. Mesnil chercha et trouva le testament. Dansnin tiroir du secrétaire d’ébène il trouva plusieurs essais de testaments, dont fun assignait toute la fortune de la défunte aux hôpitaux du Pas-de-Calais ; un autre la distribuait aux sociétés savantes de France ; un troi- sième la donnait tout entière à la société de Géographie, avec des legs particuliers pour ceux (|ui .exploreraient le centre de l’Afrique, qui découvriraient les sources du Nil et le passage nord entre l’Asie et l’Amérique. Au-dessus de ces oeuvres de fantaisie, non signées, trônait le véritable testament, daté du lendemain de la

surprise nocturne, signé en due forme, et qui attribuait, sauf trois legs, à Laurence-Marie- Anne Porthoys, la fortune entière de* la testatrice; trois sommes çn argent étaiçnt données : la première à l’hospice des vieillards de Saint- Pol, la seconde à la société de Géographie, -la troisième à l’église .paroissiale de Saint-Pol : rien ne manquait . à la valeur de cet acte qui ipettait l’orpheline en possession d’un héritage immense. Les petits-cousins en entendirent la lecture avec des physionomies contraintes et maussades ; on ne perd jamais volontiers une espérance à la loterie du lingot d’or. Paul Debrande, à l’énoncé de la clause qui envoyait Laurence en possession de ces biens tant convoités, devint affreusement pâle; il baissa les yeux, et quand la séance fut terminée, il s’approcha de. celle qui était dorénavant la riche Porthoys, la salua avec respect et lui dit :

.« Je vous félicite. Mademoiselle.; la succession de ma cousine ne pouvait tomber en de plus dignes mains. »

La pauvre Laurence ne sut que répondre et le laissa s’éloigner, ainsi que les autres parents, qui quittaient au’ plus vite ce logis où rien ne les retenait plus. Elle resta seule avec ^

M. Mesnil, qui prenait connaissaiice des papiers, créances, livres de rentes et de fermage, et qui supputait, d’un œil satisfait, d’énormes colonnes de chiffres, dont le total accusait plusieurs millions. Elle était triste. Et lorsque JJ. Mesnil lui dit, l’air riant :

« Ma chère enfant, vous voilà riche au delà de toute prévision et de toute espérance. »

Elle répondit seulement :

^ « Si mon père vivait !

— Il faut se faire une raison, mon enfant, et bénir Dieu des biens qu’il vous envoie. Il faudra des mois pour débrouiller cette grande fortune, payer les droits à l’État, servir les trois legs, mais dès aujourd’hui je puis vous saluer comme une des plus grandes héritières de France.

— Mon bon tnonsieur Mesîiil, dit-elle, phisje, en toute conscience, accepter cette fortune ?

— Eh ! bon Dieu ! dit-il en repoussant ses lunettes sur son front; qu’est-ce qui vous passe par la tête? M'“ Porthoys n était-elle pas absolument libre de disposer de ses biens?

— Oui, mais ses autres parents?

— Quels droits ont-ils sur une fortune qui ne • vient pas de leurs ancêtres, que la volonté d*uii ami a donnée à voti’e cousine ? .

— Ils y comptaient peut-être.

— Tant pis pour eux. Vous savez le vieux proverbe : Il ne faut pas compter sur les souliers (Cbn mort; vous dites cela pour ces petites gens, les Raffy, qui avaient l’air un peu décontenancé?

— Oui.

— Il votis sera facile de les aider en leur prêtant, à fonds perdus, quelque argent pour leur commerce.

— Oh ! volontiers !

— Pour Paul Debrande, à moins de lui donner tout,*il ne serait pas content; et le tout serait un trop beau morceam

— Il s’attendait à tout ?

— Peut-être, mais il avait le plus grand tort,

car sa cousine avait une profonde antipathie contre son père et contre lui. »

Laurence ne dit plus rien ; un monde d’idées, de scrupules, de regrets s’agitait dans son âme; mais à quoi bon en parler à M. Mesnil? il n’y comprendrait rien. Elle regardait avec indifférence l’or qui remplis^ait les tiroirs du secrétaire, et ces portefeuilles remplis de valeurs, et ces registres où les propriétés étaient inscrites, et elle pensait à la pauvre maison d’Arras, au

père tie Paul Debrande qui attendait les nouvelles (de l'héritage, et à la tristesse dont tous deux sans doute étaient accablés. — Une petite rente à moi, se disait-elle, et pour eux cette fortune immense, et nous eussions tous été heureux ! •

Des jours et des semaines se passèrent, et Lam*ence ne s’habituait pas à être riche; elle gardait le même train de maison que Porthoys; elle vivait à peu près de la même vie; seules, des aumônes larges, incessantes, dénonçaient sa richesse, et la charité seule puisait dans ce trésor sur lequel la vieille demoiselle avait veillé avec un soin si jaloux. Laurence faisait quelques vagues projets pour l’avenir; elle y mêlait toujours les bons Mesnil, ses amis fidèles, et la plus belle perspective qu elle pût avoir, c’était de vivTe à la campagne, non loin d’une église et près d’une école et d’un hospice fondés de ses deniers. Mais il fallait d’abord arranger les aftaires, donner beaucoup de signatures, verser des fonds aux caisses de l’État, et M. Mesnil estimait qu’il se passerait encore plusieurs mois, avant que la succession ne fût entièrement liquidée.

Une après-midi, pendant qu’aidée du petit

Marcel Mesnil, elle déballait une caisse de livres quelle avait fait venir de Paris pbur lui et ses frères, Catherine annonça M. Debrande. Laurence, à geiiQux un marteau à la main, se releva précipitamment et salua Paul, qui avait l’air plus cérémonieux et plus grave qu autrefois.

« Mademoiselle, lui dit-il, je viens de la part de mon père acquitter une dette.

— Une dette. Monsieur?

T— Oui, Mademoiselle ; dans un moment de gêne, nous avions demandé à notre cousine, M“* Portboys, un prêt ; elle nous a envoyé deux- cents francs, dûs maintenant à sa succession ; les voici, Mademoiselle, je vous prie de les recevoir. »

Il compta sur la table cinq pièces d’or neuves et vingt pièces de cinq francs. Laurence n’osa ni les repousser ni les recevoir; elle se sentait mortellement confuse et ne pouvait parler ; Paul reprit la parole et lui dit :

« Vous souvenez-vous. Mademoiselle, de l’en-

tretien que j’eus avec vous dans cette chambre même, le jour où j’avais arrêté ce voleur qui fut si funeste à notre parente? Je vous parlai alors de cet immense héritage ; vous me le souhaitiez,

disant que vous n’y aviez nulle prétention?

— Rien n’était plus vrai, Monsieur.

— Ah ! je n’en ai jamais douté, et quelque chagrin que cette exhérédation ait pu causer à mon vieux père, j’ai toujours respecté les mains pures qui possédaient la fortune qui nous semblait promise. Oui, mon père s’était flatté que sa cousine aurait oublié d’anciens griefs, d’anciennes rancunes, et quelle lui aurait laissé, comme gage, de son pardon^ comme souvenir d’une vieille amitié, des biens qui lui auraient assuré une vieillesse tranquille. Il nourrissait cette chimère, mon pauvre père 1

Et maintenant ! dit Laurence d’une vqijc étouffée.

— ^ Maintenant, Mademoiselle, il se soumet, en galant homme, à la décision du sort, et nous tâcherons, lui et moi, de supporter dignement une pauvreté qui n’a rien que d’honorable. Je travaillerai, et au moins les derniers jours de mon père, de mon vieil ami, ne seront pas assombris par la misère et la privation. »

Il était très-beau, très-fier en disant cela, et Laurence, cruellement combattue, n’osait lever les yeux ; elle écoutait, tremblante comme une criminelle devant son juge, e't sur son front

baissé, sur ses joues rougissantes, l’embarras et la honte semblaient gravés. Soudain, elle releva la tête, et, à travers la table, elle tetidit la main à Paul. .•

« Monsieur Paul, dit-elle, au nom de votre père, ne me refusez pas ! Acceptez cette fortune sur laquelle vous comptieî:, .sur laquelle vous aviez des droits ; prenez-la tout entière, je n’en veux pas, elle me pèse, rendez-moi ce service !»

Paul la regarda en face : la sincérité de son émotion la rendait belle en ce moment ; une sensation inconnue traversa son âme et il répondit : . ■

« J’accepterai, mais à une seule condition, Laurence : c’est que vous laisserez votre main dans la mienne, que vous deviendrez ' ma femme! »

Elle tressaillit. L’avait-elle 'donc toujom-s

aimé! Elle le pensa, car elle ne retira pas sa

main.

Le lendemain^ elle avoua tout à M. Mesnil ; il n’osa pas la gronder, mais il murmura :

(I Quelle sottise ! oh ! les entraînements du cteur ! Heureusement, je ferai le,contrat !

Di; zc-i by GoogI

l^t* lune de miel.

Les temps sont changés. Depuis trois mois,

Laurence est devenue madame Paul Debrande,.

et les deux époux, après une longue tournée en Suisse et en Italie, sont venus se reposer à Paris, dans un des plus élégants hôtels de la rue de la Paix. Ils finissent de déjeuner ; le thé, les pains viennois, le pâté, les viandes froides sont encore sur la table ; PSfH, debout balcon, fume et regarde ; Laurence, dgà' habillée • ' '

pour la journée, échange, l’air heureux, quelques paroles avec son mari. La reconnaitrait-on, dans ce cadre opulent dont elle est désormais •

entourée ? Oui, ses amis d’autrefois lui trouveraient la même physionomie sérieuse et simple ; la même bonté sympathique brille dans ses yeux bruns ; l’art des parfumeurs n’a pas

étendu de couche rose sur ses joues pâles, ni altéré le tissu de sa peau délicate ; ses cheveux sont simplement noués, comme jadis, sous son chapeau de paille de riz ; elle porte bien et sans y faire attention une charmante robe de soie écrue et un mantelet de dentelle noire ; sa main bien gantée joue avec un joli lorgnon ; sa 'petite montre, au chiffre de perles, est attachée à une antique châtelaine, elle possède les hochets de la richesse, et pourtant toujours elle est la mime, aussi modeste que lorsqu’elle ter- , minait son unique robe, avant de s’embarquer ■pour l’Amérique ; aussi calme, aussi humble que lorsqu'elle ravaudait le vieux linge de M“* Porthoys, ou transmettait à la cuisinière ses ordres économiques. Tout est changé en elle, l’âme exceptée, quoiqu’elle aussi, orphelongteiH|Ç# déshéritée , s’épanouisse enfitf (fouS^un rayon *de soleil. Le regard de Laurence s’anime lorsque son mari parle, lorsqu’elle répond, lorsqu’elle rit à une remarque plaisante, lorsqu’elle discute amicalement avec lui*, car ils sont en train, par cette belle matinée, de régler et d’établir leur vie future.

« Nous disons donc, ma petite Laurence, un

Digilized by Goc^le

petit hôtel à Paris et notre maison çîu Boulonnais ? .

T—. Mais enfin, cette maison, qu’est-ce*que c’est ? Vous la connaissez donc ?

— Je connaissais toutes les propriétés de Porthoys. Cette maison, ce manoir, ce domaine, ma chère, n’est rien du tout en ce moment; mais avec un peu d’argent, un bon architecte, un bon jardinier paysagiste, on en fera un bijou. Figurez-vous... Mais, d’iibord, connaissez-vous le Boulonnais ?

— Non, je ne connais rien.

— Figurez-vous une.vieille et vaste maison, bâtie en briques rouges, avec des ornements blancs, agrémentée de quatre tourelles en poivrière, ce qui lui donne une jolie tournure ; une petite rivière a la bonté de baigner les murs du logis ; derrière la maison un vérger immense, à droite un bois, à gauche des prés ; des collines vertes au fond du tableau ;• vous voyez qu’il y a là tous les éléments d’une belle demeure pour la saison d’été.

— Ma cousine louait cette maison ?

— Oui, elle avait eu la barbarie de transformer cet ancien châteâu, car c’est un château, en nîétairie, mais le bail finissait au 1*' juillet,

et je n’ai pas renouvelé ; et si vous le trouvez bon> nous enverrons les tapissiers, afin qu’ils arrangent quelques pièces où nous puissions habiter, en attendant mieux. Mon père pourra surveiller ces travaux.

— Volontiers! dit Laurence, qui avait •faim de repos, dé silence et de verdure. Faut-il tant de préparatifs ?

— Pour succéder.au fermier, à la fermière, aux vachère, aux vachères ? Non, non, je veux r(ue ma châtelaine trouve un château qui ne soit pas trop indigne d’elle !

— Elle a appris à' me pas être difficile, dit Laurence en souriant.

— J’en conviens, et je ne puis penser à votre passé sans chagrin, ma chère Laurence ; aussi veux-je vous faire une vie nouvèlle, telle que vous la méritez.*

— Ce que je désire surtout, Paul, c’est de vivre tranquille avec vous et avec^votre père.

— Mon père ? il n’est pas si amoureux de tranquillité que vous le croyez bien. 11 a fort aimé le luxe, mon cher père, il a des goûts de grand seigneui’, vous verrez !

— Cela me surprend toujours, dit Laurence naïvement.

— Vous y arriverez, vous ne savez pas encore ce que c’est : nous n’avons .vécu que de la vie d’hôtel depuis que nous somme.s mariés :

vous aimerez tout comme une autre, un intérieur soigné, confortable, magnifique en certains jours, un service liien ordonné... A propos, j’y ai songé : sept domestiques, est-ce assez ? je ne compte pas, bien entendu, le jardinier et ses aides.

— Sept î mais c’est énorme !

— Pas un de trop, répondit Paul en alignant sept morceaux de sucre pour figurer les sept serviteurs. Une cuisinière et une fille de cuisine, une femme de chambre, une lingère, quatre personnes de ce sexe auquel M'. Legouvé doit sa mère ; trois du sexe fort ou laid : un cocher, un valet de • chambre, un palefrenier. Peut-on moins ?

— Mais il me semble qu’oui. Le palefrenier, par exemple, que ferons-nous de ce personnage ?

— Et les chevaux ? Nous en aurons, pour commencer, trois, un de selle, deux d’attelage ; or, je veux que vous soyez • conduite par un cocher homme de mérite, un espèce de gentleman ; croyez-vous qu’il s’abaissera à laver et

étriller les chevaux ? à leur faire les pâturons et les sabots? Ponc, un palefrenier 1 »

Que répondre? rien ; c’est ce que fit Laurence, d’autant plus vite désarmée quelle ne savait rien de cette science de la vie, dont Paul possédait parfaitement la théorie, à défaut de la pratique, qui ne lui avait pas été permise. H* avait tant de fois, dans ses courses pédestres à travers les forêts de l’État, posé et résolu ce problème :

— Si j’avais cinquante, cent, deux cent mille francs de rente, qu’en ferais-je?»

Le moment était venu d’appliquer sa science et, ce qu’il n’aurait jamais cru possible, de voir ses rêves les plus creux devenir une paL pable réalité.

La matinée avançait, Paul termina sa toilette; une voiture attendait, en bas; les deux époux allèrent d’abord au Louvre ; Paul aimait les ta- « bleaux comme il aimait les fleurs, les beaux meubles, les chevaux, comme il aimait la bonne chère et tout ce qui peut procurer une sensation agréable ; il effleurait tout et n’approfondissait rien. Après avoir flâné une heure devant les Raphaël, ils allèrent chez un brocanteur célèbre qui connaissait le prix des vieux cuivres, des bois sculptés et des antiques tapisseries.

Paul s’amouracha d’une* grande pendule de Lepaute ; il acheta pour son cabinet futur une charmante table (Jui avait, dit-on, appartenu à un d’Argenson ; une garniture de feu en cuivre ciselé le séduisit, et voyant à terre un long rouleau, il le fit déployer, et acheta d’emblée

une tenture de cuir de Cordoue, pour le billard

du château. I^aurence eut aussi un désir : elle acheta un crucifix d’ivoire, attribué à un artiste italien, et qu’elle enleva avec respect du milieu des bergères, des dieux et des amours qui lui faisaient un trop profane cortège.

D’autres achats, un beau dîner, une longue promenade occupèrent le reste du jour, et Laurence se coucha si fatiguée de corps et d’esprit, ayaint dans les yeux tant d’images, un tel tourbillon de plaisirs dans le cerveau, qu’elle ne pouvait se demander si c’était là vraiment du bonheur... Et le lendemain elle recommença, et bien des jours encore. N’est-il pas convenu qu’on est à Paris pour s’amuser et pour faire des emplettes? Paul Debrande avait adopté cette idée avec frénésie : jadis il comparait le pauvre à Tantale, entouré d’ eaux fraîches qui ne désaltéraient jamais sa gorge ardente, de mets séduisants qui ‘ne satisfaisaient pas sa faim ;

aujourd'hui Tantale, délivré de ses liens, se plonge avec fureur, avec ivresse, dans ces jouissances si longtemps impossibles; il est riche enfin ! grâce à F amour et à la douceur de Laurence, il use en maître de ces biens convoités; il se solde à lui-même Farriéré de ses privations;* il lui faut tous les loisirs, tous les plaisirs, il a envie, comme un enfant, de tout ce qu il voit, et ces caprices ne sont pas passagers; il est toujours poursuivi, obsédé de la même pensée : possède» tout ce que Fargent peut donner, se créer une existence non-seulement agréable et douce, mais heureuse, brillante, faite pour exciter F envie, initier Laurence, si

elle le voulait bien, à cet orgueil de la vie dont

il était enfiévré lui-même, et, si elle ne le voulait pas, la laisser comme Énée laissa Créüse, et continuer son chemin vers ces rives nouvelles, ces rives enchantées qui lui apparaissaient. Cette dernière pensée existait àl’état latent dans Fesprit de Paul, il ne s’en rendait pas compte, eU Laurence ne s’eu doutait pas, elle connaissait peu son mari, elle F aimait, elle se complaisait en lui, et jugeant avec indulgence cette exubérance d’âme qui le poussait vers tous les plaisirs, vers tous les enivrements,

elle ne doutait pas qu’avant peu il ne se fixât dans leur tranquille intérieur, et ne goûtât en paix les dons que le ciel leur avait accordés inopinément et libéralement.

Au bout de six semaines, elle reçut avec joie * l’annonce que le Donjon (ancien nom de leur château) les attendait, et qu’dlle pouvait enfin quitter le bruyant et brillant Paris.

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