‹ Orpheus; histoire générale des religionsChapitre 1 sur 283 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Pourquoi le nom rf'Orpheus, a le premier chantre du monde», comme disait Lefranc de Pompignan, figure-t-il en tête de cet ouvrage? C'est qu'il ne fut pas seulement « le premier chantre », bien que les Grecs connussent de lui des poèmes qu'ils croyaient fort antérieurs à ceux d'Homère. Orpheus était, aux yeux des anciens, le « théologien » par excellence, l'instituteur des mystères qui assuraient le salut des hommes et, chose essentielle, l'interprète des dieux. Horace le désigne ainsi : Sacer interpresque deorum. C'est lui qui révéla aux Thraces d'abord, puis aux autres Grecs ce qu'il faut savoir des choses divines. Bien entendu, il n'a jamais existé, mais peu importe; l'orphisme a existé et, suivant la juste expression de Jules Girard, ce fut le fait le plus intéressant de l'histoire religieuse de la Grèce. Ce fut même quelque chose de plus et de mieux.

Non seulement, en effet, l'orphisme a pénétré profondément la littérature, la philosophie et l'art du monde antique, mais il leur a* survécu. L'image d'Orphée, 'charmant les animaux aux sons de sa lyre, est le seul motif

vin PREFACE

mythologique qui paraisse plusieurs fois dans les peintures des catacombes chrétiennes. Les Pères de l'Église se sont persuadé qu'Orphée avait été l'élève de Moïse; ils ont vu en lui une « figure », ou plutôt une «préfiguration » de Jésus, parce que lui aussi, venu pour enseigner les hommes, avait été à la fois leur bienfaiteur et leur victime. Un empereur plaçait la statue d'Orphée dans son laraire, à côté de celle du Messie chrétien. C'est qu'entre l'orphisme et le christianisme il y avait -des analogies si évidentes, si précises même qu'on ne pouvait les attribuer aa hasard; on supposa une ancienne communauté d'inspiration.

La critique moderne cherche l'explication de ces ressemblances ailleurs que dans l'hypothèse aventureuse d'une intimité entre Moïse et Orphée. Elle reconnaît, d'ailleurs, que l'orphisme n'a pas seulement des traits communs avec le judaïsme et le christianisme, mais avec d'autres religions plus lointaines, comme le buddhisme, et même avec les croyances tout à fait primitives de sauvages actuels. Si l'on trouve, en y regardant de près, un peu d'orphisme dans toutes les religions, c'est que l'orphisme a mis en œuvre des éléments qui leur sont communs à toutes, puisés au trêfond de la nature humaine et nourris de ses plus chères illusions.

Un petit livre qui prétend résumer les religions et leur histoire ne saurait invoquer de meilleur patron qu'Orphée, ce fils d'Apollon et d'une Muse, poète, musicien, théologien, mystagogue et interprète autorisé des dieux.

Après avoir motivé mon titre, quelques mots suffiront pour indiquer la méthode que j'ai suivie.

PRÉFACE ix

II existe deux savants manuels de l'histoire des religions, dus à Conrad von Orelli et à Chantepie de la Saussaye. L'un et l'autre de ces grands ouvrages, dont le second a été traduit en français, laissent de côté h christianisme. Pour connaître l'histoire des religions chrétiennes, il faut recourir à d'autres livres, la plupart très volumineux et remplis de détails sur les cor.troverses et les sectes qui intéressent seulement les érudits.

Je ne comprends pas qu'on fasse au christianisme un: place à part. Il compte moins de fidèles que le bitddhisme; il est moins ancien que lui. L'isoler ainsi peut convenir à des apologistes, non à des historiens. Or, c'est en historien que je m'occupe des relisions. J'y vois des produits infiniment curieux de l'imagination de* hommes et de leur raison encore dans l'enfance; c'est à ce titre qu'elles méritent notre attention. Elles ne nous intéressent pas toutes également, car celles qui ont occupé la plus grande place dans l'histoire sont naturellement les plus dignes d'être étudiées; et c'est pourquoi, dans ce modeste volume, j'ai insisté sur le judaïsme et sur le christianisme plus que sur les religions de l'Assyrie, de l'Egypte et de la Chine. Ce n'est pas ma faute si l'histoire du christianisme se confond un peu, depuis deux mille ans, avec l'histoire universelle et si, en esquissant celle-là, j'ai été amené, dans une certaine mesure, à raconter brièvement celle-ci.

La plus lisible, la plus spirituelle, la moins pédante des histoires générales, — je ne dis pas la plus exacte ni la plus complète, — est l'ensemble formé par /'Essai sur les Mœurs de Voltaire, suivi de son Siècle de Louis XIV et de son Siècle de Louis XV. Je ne partage

x PREFACE

pas les idées de Voltaire sur les religions; mais j'admire, comme il convient, son incomparable talent de narrateur. Exposant les mêmes faits après lui, je ne pouvais que les exposer plus mal. Aussi lui ai-je fait beaucoup d'emprunts textuels [entre guillemets, s'entend). Ceux qui m' accuseront d'avoir découpé mon livre dans Voltaire prouveront qu'ils n'ont lu ni Voltaire ni mon livre; mais je ne me fâcherai pas de si peu.

Comme j'ai la prétention et l'espoir de trouver autant de lectrices que de lecteurs, je me suis imposé une certaine réserve, surtout dans l'exposé des anciennes religions orientales. J'affirme aux mamans qu'elles peuvent donner ce livre à leurs filles, pour peu que la lumière de l'histoire ne les effraie pas. Les sacrifices que j'ai dû faire ne sont pas, à tout prendre, bien regrettables; mais si la bienveillance du public répond à mes efforts, je ferai paraître quelque jour une édition plus complète — pour les mamans.

Je prie qu'on ne me soupçonne pas de badiner sur des choses sérieuses. Je sens profondément la responsabilité morale que j'assume en présentant pour la première fois un tableau d'ensemble des religions, considérées comme des phénomènes naturels et non autrement. Je le fais parce que je crois que les temps sont révolus et que, sur ce domaine comme sur tous les autres, la raison laïque doit revendiquer ses droits. Je me suis efforcé de ne blesser aucune conscience; mais j'ai dit ce que je crois être la vérité et l'ai dit avec l'accent de la vérité. Je ne pense pas que la persécution des Bacchanales par le sénat romain, que celle du christianisme naissant par les empereurs, que les fureurs de l'Inquisition, que la

PREFACE xi

Saint-Barthélémy et les dragonnades doivent être relatées avec froideur, comme des épisodes insignifiants de l'histoire. J'exècre ces meurtres juridiques, fruits maudits de l'esprit d'oppression et du fanatisme; je l'ai laissé voir. Il existe encore des enragés qui glorifient ces crimes et voudraient qu'on en continuât la série (i); s'ils disent du mal de mon livre, ils lui feront honneur.

Salomon Reinach.

(i) On lit dans la Théologie de Clermont, par le R. P. Vincent, rééditée avec approbations épiscopales en 1904 : « L'Église a reçu de Dieu le pouvoir de réprimer ceux qui s'écartent de la vérité, non seulement par des peines spirituelles, mais encore par des peines corporelles. 1 (T. I, p. 401.) Ces peines sont la prison, la flagellation, la mutilation, la mort (p. 403-404). Dans plusieurs conférences, tenues à Paris après 1900, on a crié: t Vive la Saint-Barthélémy! » et M. V... a dit encore, le 9 février 1906 : 1 La Saint-Barihélemy fut une nuit splendide pour l'Église et la patrie! » La civilisation moderne ne doit pas s'alarmer de ces survivances; mais elle n'a pas le droit de les ignorer.

Page 1