ÉMANCIPATION DES JUIFS
81. L'ère de la tolérance fut ouverte par les rationalistes du xvme siècle. Un juif de Berlin, Moïse Mendelssohn (1719-1786), y contribua en mode mi sa ni ses coreligionnaires, en les réconciliant avec la civilisation qui les entourait. Les premières mesures bienveillantes furent prises par Frédéric II (1750) et Joseph II (1781); mais la réforme décisive, l'émancipation légale, fut l'œuvre de l'Assemblée Nationale, exhortée à la tolérance par l'abbé Grégoire (1791). Les armes de Napoléon portèrent les idées libérales en Allemagne ; elles reculèrent lors de la Restauration, notamment en Prusse, où, aujourd'hui encore, aucun juif ne peut être diplomate ni officier. Pourtant, l'impulsion était donnée et l'émancipation légale se poursuivit (Prusse, 1837; Italie, 1848; Autriche, 1867). La Constitution des États-Unis n'avait admis aucune distinction fondée sur la différence des cultes; ce pays est resté le grand asile des juifs, persécutés en Russie et en Roumanie. En Angleterre, l'émancipation complète date seulement de 1S60, époque où le Parlement et la magistrature s'ouvrirent aux juifs. En Russie, où ils sont plus de 6 millions, les persécutions n'ont pas cessé, malgré les dispositions tolérantes d'Alexandre II (1S55-1881). L'avènement d'Alexandre III fut marqué par des scènes de pillage à la suite desquelles le ministre Ignatieff fit promulguer les lois dites provisoires de mai 18S2, qui aggravèrent la condition des juifs, déjà astreints à la résidence dans certaines provinces : on leur interdit d'habiter hors des villes (par conséquent, de se livrer à l'agriculture) ; on expulsa du pays ceux qui ne possédaient pas la
nationalité russe. Ces lois, appliquées surtout depuis 1891, ont motivé une énorme émigration. Mais la situation devint encore pire sous Nicolas II, conseillé, comme son père, par le procureur du Saint Synode, Pobedonoszew, que Mommsen a flétri du nom de « Torquemada ressuscité ». Avec la complicité tacite du gouvernement et la coopération active de la police, les juifs, suspects de tendances révolutionnaires, furent assommés en foule à Kichineff, à Odessa, à Kieff, dans 120 autres villes ou bourgades; des femmes et des enfants furent hachés en morceaux. L'Europe, qui avait laissé Abd ul Hamid massacrer, en pleine paix, 300 000 de ses sujets arméniens (1896), se contenta de ne pas applaudir à ces nouvelles tueries. Un homme de cœur, le comte Jean Tolstoï, ancien ministre de Nicolas II, a réclamé clans un livre, en 1907, l'égalité des juifs russes devant la loi, et cela dans l'intérêt même de la Russie, oii les lois d'exception contre les juifs perpétuent la corruption et l'arbitraire. Il n'est pas probable qu'il soit écouté de sitôt.
82. En Roumanie, la situation faite aux juifs était si cruelle que le Congrès de Berlin, en 1878, insista pour qu'ils reçussent les droits de citoyens. La Roumanie le promit, mais manqua de parole; elle imagina une procédure très lente, suivant laquelle chaque* naturalisation « doit être accordée par un double vote du Parlement. On naturalisa en bloc 800 Israélites qui avaient servi dang la guerre contre la Turquie et l'on relus. 1 ce bénéfice à presque tous les autres (280 000), bien qu'ils soient soumis à l'obligation du service militaire. Considérer comme des étrangers des gens
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que l'on incorpore dans l'armée, alors qu'ils ne peuvent se réclamer d'aucune autre patrie, est une monstruosité sans autre exemple dans le droit public.
83. Après l'émancipation des juifs dans l'Europe occidentale, leurs adversaires se sont placés, pour les combattre, en dehors du terrain religieux. Le chauvinisme allemand, surexcité par la guerre de 1870, lança l'anathème sur la « race sémitique », jugée inférieure à la « race germanique », comme si l'expression de race, appliquée à des sous-variétés de la race blanche, était scientifiquement défendable. Ce nouvel antisémitisme, affublé d'un masque patriotique, fut d'abord propagé à Berlin, avec la connivence de Bismarck, par le pasteur de cour Stœcker (1878) ; à Vienne, il a trouvé un représentant énergique en Lueger, clérical se disant socialiste chrétien, qui a prétendu défendre contre le juif le petit homme » autrichien, commerçant ou ouvrier. D'Allemagne, le mouvement passa en France (vers 1883), où, favorisé par les jésuites et les assomptionistes, il réussit au delà de toute espérance pendant dix ans. L'Algérie, dont la population juive avait été naturalisée en bloc par le ministre juif Crémieux (novembre 1870), exécutant un projet d'ailleurs préparé sous l'Empire, connut un moment tous les excès de l'antisémitisme: des boutiques furent saccagées, des femmes fouettées; il y eut même des assassinats. En France, l'affaire Dreyfus, après avoir démesurément accru le crédit du parti antisémite, ouvrit enfin les yeux des républicains sur le vrai but de cette propagande, dirigée contre une des idées maîtresses de la Révolution, celle de tolérance, et contre la
Révolution elle-même. Mais cette longue campagne, qui s'est poursuivie d'ailleurs après la réhabilitation du capitaine Dreyfus (1906), n'a pas été vaine; le préjugé a reparu dans toutes les classes de la société et il faut aujourd'hui à un juif, pour conquérir une situation quelconque, beaucoup plus de talents et d'efforts qu'à ses concitoyens d'autres confessions. (1) 84. La religion juive a évolué avec les milieux. Maïmonide formula un credo en 13 articles, comprenant l'immortalité del'âmeet la résurrection des corps, qui est aussi loin du judaïsme biblique que le catholicisme du concile de Trente l'est des Évangiles. Chez les juifs instruits, un peu partout, le rationalisme domine, avec une certaine piété pour leurs ancêtres qui leur tient lieu de foi. Des synagogues libérales se sont fondées en Allemagne et même à Paris; en Galicie, en Pologne, en Palestine, l'orthodoxie est encore très puissante et se complique souvent de thaumaturgie. Gela est surtout vrai des 400 000 Hassidim ou dévots, dont le mysticisme fut, au xvinc siècle, une réaction contre le formalisme talmudique; ils constituent aujourd'hui, en C.alicie, en Pologne, en Lithuanie. dos communautés hostiles à l'esprit moderne, où le culte, bruyant et désordonné, prend l'apparence d'un délire
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li revanche, la secte russe et turque des Karaïtcs, fondée vers l'an 8oo, est étrangère à tout mysticisme, rejette le Talmud et s'en tient presque exclusivement à la Bible. Catherine II ayant assuré des privilèges aux
(1) Grande Encyclopédie, art Juifs, à la fia.