‹ Orpheus; histoire générale des religionsChapitre 168 sur 283 · DIFFUSION DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

DIFFUSION DU CHRISTIANISME

que les apôtres étaient censés avoir reçu à la Pentecôte, par la grâce du Saint-Esprit; on joua plus tard sur le double sens du mot « langue ", pour dire que les apôtres avaient eu en partage le don de parler les idiomes de tous les peuples chez qui ils devaient porter l'Évangile ! De bonne heure, les manifestations delà glossolalie furent contenues ; Saint Paul l'interdit même absolument aux femmes. Bien que le célibat ne fût encore imposé à personne, le christianisme exigeait la pureté des mœurs et avait peine à l'obtenir. D'autre part, des illuminés prêchaient l'ascétisme, le végétarianisme, penchaient, plus ou moins ouvertement, vers le mysticisme gnostique; autant de périls que la fermeté et le bon sens des anciens ne suffisaient pas toujours à écarter.

12. La ruine de Jérusalem par les Romains (70) et la dispersion définitive des juifs dans l'Empire affaiblirent, parmi les chrétiens, l'espoir du prochain retour de Jésus en gloire, auquel se substitua celui de son règne spirituel. Les juifs dispersés fondèrent un peu partout des maisons de prières ou synagogues, avec des boucheries qui ne débitaient pas la viande des sacrifices païens, interdite aux chrétiens comme aux juifs; ce furent là autant de centres nouveaux de la propagande chrétienne, qui, bien que devenue hostile au judaïsme, ne pouvait recruter ses premiers adhérents qu'à l'entour des synagogues, où les paroles de Moïse et des prophètes trouvaient de l'écho.

13. La propagande chrétienne alarmait les intérêts de ceux qui vivaient du culte païen officiel et les innombrables charlatans qui exploitaient les cultes

étrangers; elle inquiétait aussi le gouvernement romain, qui se méfiait, à bon droit, des sociétés secrètes et voyait dans les chrétiens des juifs plus remuants que les autres. Lorsque Néron fut soupçonné d'avoir mis le feu à Rome, il rejeta cette accusation sur la tourbe des Orientaux qui parlaient sans cesse du jugement dernier et de la fin du monde par le feu. La police romaine procéda à des arrestations et à des exécutions en masse; juifs et chrétiens périrent dans les tourments; c'est ce qu'on appelle la Première Persécution (65). Elle n'arrêta pas la propagande chrétienne, servie déjà, dans les grandes familles, par des esclaves originaires de Syrie. Sous Domitien, le consul Flavius Clemens et sa femme, Domitilla, furent condamnés pour « athéisme »; ils étaient sans doute devenus chrétiens et leur « athéisme » consistait à nier les dieux romains. « Beaucoup d'autres, dit l'historien Dion, furent punis pour athéisme et mœurs juives; » et il nomme ensuite, parmi les victimes de Domitien, Acilius Glabrio, ancien consul. Le fait que le christianisme avait gagné les hautes classes de Rome avant l'an 100 est d'une importance capitale pour son développement ultérieur.

14. Pline le Jeune, légat de Bithynie en 112, écrivit à l'empereur Trajan pour lui demander quelle conduite il devait tenir envers les chrétiens. En cette occurrence, il était surtout l'interprète des doléances de marchands de bestiaux, car on n'achetait plus de victimes pour les sacrifices. « Il ne faut pas rechercher les chrétiens, répondit Trajan, mais si on les dénonce et qu'ils soient convaincus, il faut les punir. Si toute-

LES PERSECUTi'

fois quelqu'un nie être chrétien et le prouve en suppliant nos dieux, qu'il obtienne son pardon. » Ces quelques lignes sont infiniment précieuses; elles furent la règle du gouvernement romain jusqu'à la grande persécution qui commença sous Décius. Le tableau que Pline fait des chrétiens est si fort à leur honneur qu'on a soupçonné, mais à tort, l'authenticité de sa lettre; malheureusement, l'unique manuscrit, d'après lequel on l'a publiée au commencement du xvie siècle, a disparu l'on ne sait comment et des doutes sont possibles sur l'exactitude de l'édition.

15. L'attitude des fonctionnaires romains dépendit, en première ligne, de celle de leurs administrés, qui dénonçaient les chrétiens ou ne les dénonçaient pas. suivant qu'ils y avaient intérêt; en second lieu, de l'attitude des chrétiens eux-mêmes, plus ou moins intransigeants et hostiles au paganisme officiel; enfin, de la superstition volontiers féroce du bas peuple, qui attribuait toutes les calamités naturelles aux ennemis de ses dieux. Les bruits mensongers répandus contre les chrétiens, à cause du mystère dont ils entouraient certains actes de leur culte comme l'eucharistie, en particulier l'accusation de sacrifices humains, toujours si propre à ameuter les foules, ont été les motifs déterminants de certaines persécutions locales. La mieux connue se produisit à Lyon en 177. Il y avait là une petite communauté d'origine grecque, assez aisée, contre laquelle on colporta des calomnies odieuses. Des jeunes filles et des vieillards furent indignement torturés. « C'est vous qui êtes des anthropophages! » cria l'une des vie-

times aux juges. Contre ces accusations sans cesse renaissantes se constitua une littérature, grecque d'abord, puis latine, dont nous avons conservé plusieurs spécimens; le plus intéressant, rédigé vers 200 en Afrique par Tertullien, l'Apologétique, fut bientôt après traduit en grec.

16. Il y eut aussi une littérature hostile au christianisme ; mais elle a péri presque tout entière. Pourtant on a pu reconstituer le Discours véritable du philosophe Celse (vers 170), d'après la longue réfutation qu'en a faite Origène, et une partie du traité de l'empereur Julien contre les chrétiens, grâce à la diatribe qu'il a inspirée à saint Cyrille (f 444).

17. Les dix persécutions qu'allèguent les historiens du christianisme sont une fiction (1), et Dodwcll. au xviie siècle, a déjà fait justice des légendes qui exagèrent le nombre des martyrs. On donna ce nom, qui signifie témoin en grec, à ceux qui professaient leur foi en dépit des souffrances. Le choix du terme paraît singulier, car le témoignage n'implique pas, à nos yeux, l'infliction d'une peine. Il n'en était pas ainsi chez les Grecs et les Romains, où le témoignage d'un esclave n'était valable que s'il avait été obtenu par la torture. Dans la langue des esclaves, témoigner et souffrir étaient donc synonymes, et l'emploi du mot « martyr » implique ainsi que la persécution intermittente porta principalement sur les gens de condition servile ou très humble, parmi lesquels se recrutaient surtout les chrétiens.

(1) Les persécutions, jusqu'à Décius, furent locales et surtout intermittente»; il y en eut beaucoup plus de dix.

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