LES HÉRÉSIES
18. Ainsi s'expliquent encore certains beaux caractères du christianisme avant Constantin. C'est une religion de petites gens, qui travaillent, qui peinent, qui s'aident entre eux. Une chrétienne, ensevelie dans les Catacombes de Rome, s'appelle, dans son épitaphe, « amie des pauvres et ouvrière ». Il y a là comme une affirmation de la dignité du travail qui, bien plus que la charité, était une nouveauté dans le monde antique. Le christianisme vainqueur oublia cela, mais pour s'en souvenir plus tard, lors de la réforme de ses ordres monastiques au vie siècle.
19. L'Église du 11e et du 111e siècle eut moins à souffrir de la persécution que des hérésies. Nous avons déjà parlé du gnosticisme qui, à vrai dire, est antérieur au christianisme. Exaspérant les tendances antijuives de Paul, à l'encontre des chrétiens judaïsants dits Ébionites, certains docteurs gnostiques rompirent avec l'Ancien Testament et voulurent faire passser le Dieu d'Israël pour un démon, créateur, mais ennemi des hommes. Cette tendance se rattache au dualisme mazdéen qui influa fortement sur le gnosticisme. Si l'Église était entrée dans cette voie, sa ruine était certaine, car elle perdait l'appui de l'Ancien Testament et des prophéties qu'on s'accordait alors à y reconnaître. Elle lutta avec énergie contre les gnostiques, non pourtant sans leur faire des concessions et sans profiter de leur activité littéraire. Même les grands docteurs alexandrins, de 180 à 250, qui créèrent
l'exégèse et la théologie du christianisme, Clément et Origène, s'inspirèrent, non sans péril pour l'orthodoxie de leurs doctrines, des gnostiques qui les avaient précédés dans cette voie. C'est à Marcion, vers 150, que l'Église dut la première idée d'un canon, d'un recueil autorisé des écrits concernant la Nouvelle Loi. C'est pour répondre aux gnostiques qu'elle fut amenée à formuler ses dogmes, sa profession de foi (dite à tort symbole des apôtres), et sans doute aussi à publier l'édition définitive des quatre Évangiles dont elle affirma l'inspiration. Le christianisme actuel, dont la force de propagande n'est pas éteinte, s'est constitué pendant la longue épreuve que firent subir à l' Église les assauts du gnosticisme. Les œuvres des gnostiques nous sont surtout connues par les réfutations dont elles ont été l'objet. Dans ces écrits de polémique, la « haine théologique » joue un grand rôle et les gnostiques sont accusés de méfaits sans doute imaginaires; mais leurs doctrines étaient dangereuses pour la société comme pour les individus et l'Église a sagement agi en les écartant.
20. C'est également au cours de cette lutte que l'Église devint un gouvernement et que le pouvoir spirituel s'y concentra. L'évêque fut le chef de sa communauté et, Rome étant la capitale de l'Empire, l'Église romaine tendit naturellement à devenir l'impératrice des Églises. Cela ne se fit pas sans résistance. La conception répandue de la primauté originaire du siège à Rome, de la papauté fonder paa sùnt Pierre et exercée par les évoques romains qui le suivirent, n'est pas confirmée par les textes, dont se dégage plutôt.
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comme toujours, le spectacle d'une lente évolution.
21. Parmi les sectes du IIe siècle, une des plus intéressantes, qui n'eut rien de gnostique, fut le montanisme. Son fondateur, le Phrygien Montanus, prêtre converti de Cybèle, se mit à prophétiser en compagnie de deux femmes et recruta beaucoup d'adhérents, malgré la condamnation portée contre lui par les évêques du pays (172). Ce qu'il y avait de sérieux dans sa doctrine, à laquelle se rallia Tertullien vers la fin de sa vie et qui persista jusqu'au vie siècle, c'est l'idée que l'ère des révélations divines n'était pas close, que la foi de l'Église admettait des compléments, que les femmes pouvaient recevoir des inspirations et les communiquer (contrairement à l'enseignement de saint Paul, qui se méfie d'elles et leur ordonne le silence). La discipline montaniste était rigoureuse, imposant deux nouvelles semaines d'abstinence, prohibant les secondes noces et la remise de certains péchés après le baptême. La polémique contre le montanisme inspira à l'Église une saine aversion pour le rigorisme affiché, qui s'associe trop souvent, dans la pratique, au relâchement. « Soyez sages avec sobriété », avait dit saint Paul.
22. Secondé, sous Commode, par la favorite impériale Marcia, protégé, sous la dynastie syrienne, par la dévotion des impératrices et l'éclectisme des empereurs, au point qu'Alexandre Sévère fit une place dans sa chapelle à Jésus, le christianisme dut compter, bientôt après, avec la brutalité d'empereurs militaires, qui lui reprochaient son aversion pour la carrière des armes et son refus persistant de s'associer au culte impérial.
L'empereur Décius (250) organisa une véritable persécution, qui fit de nombreux martyrs et beaucoup plus d'apostats dits libellatiques , gens auxquels on donnait un certificat ou libellus, pour avoir fait acte de fidélité au paganisme. Des évêques de Rome, de Jérusalem et d'Antioche furent mis à mort. Origène, le grand docteur chrétien d'Alexandrie, échappa avec peine aux bourreaux (249). Cyprien, évêque de Cartilage, fut victime de la persécution qui avait recommencé sous Valérien (258). La situation des chrétiens s'améliora sous Gallien, qui leur rendit leurs temples; mais cette accalmie dura peu. Dioclétien suivit d'abord, avec une véritable rage, l'exemple de Décius (303) ; mais il ne tarda pas à reconnaître que ses efforts étaient inutiles. Découragé, il abdiqua ; ses successeurs furent plus faibles, sinon plus tolérants.
23. Le christianisme était devenu une telle puissance dans l'Empire que l'ambitieux Constantin en rechercha l'appui; vainqueur de Maxence au pont Milvius, après avoir arboré un étendard en forme de croix (le labarum), il promulgua en 313 un édit de tolérance qui donna, en réalité, au christianisme une situation privilégiée. Constance fit ôter de la salle du Sénat la statue de la Victoire et commença, en Orient, à faire renverser les images des dieux. Après sa mort (361), une réaction païenne eut lieu sous Julien, réaction d'ailleurs sans violences, car Julien, le plus doux des hommes, se contenta d'écarter les chrétiens de l'enseignement. Il rendait d'ailleurs j ustice au christianisme et exhortait les païens à en imiter les institutions charitables. Sa mort prématurée (363) fut le signal de
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l'effondrement du polythéisme ; il ne lui resta guère d'adhérents que dans l'aristocratie, les grandes écoles et la population conservatrice des campagnes (i).
24. Théodose prohiba les sacrifices païens et. malgré les éloquentes protestations de Libanius, ordonna de fermer les temples (391) Le zèle des moines se donna carrière contre ces édifices, notamment en Egypte. Honorius, en 408, interdit aux païens les fonctions publiques; sous Théodose II, le fanatique Cyrille, dont l'Église a fait un saint, s'acharna contre la docte Hypatie. fille du mathématicien Théon. qui fut lapidée et déchirée par la populace dans les rues d'Alexandrie (415). Le christianisme vainqueur déclarait la guerre à la science; Justinien ne fit qu'un pas de plus dans cette voie lorsqu'il ordonna de fermer l'école d'Athènes (529). Le monde était mûr pour le moyen âge.
25. La fin des persécutions donna naissance, en Afrique, à un schisme original, celui des donatistes.l'un des premiers qui s'attaquèrent non à la doctrine, mais à la discipline de l'Église : ce fut un schisme avant d'être une hérésie. Les évêques qui avaient livré les Écritures Saintes pour être brûlées, ceux qui avaient reçu de ces derniers l'ordination, pouvaient-ils être considérés comme investis légitimement de leurs pouvoirs? Ne fallait-il pas baptiser à nouveau ceux qu'ils avaient baptisés? En d'autres termes, l'efficacité du ministère sacerdotal dépendait-elle du caractère personnel du ministre0 Si l'Église avait répondu par l'affirmative, c'était sa ruine, car tout évêque aurait dû se justifier
(1) Pourtant, les pagant (païens) ne sont pas les c paysans », mais les « civils », par opposition aux soldats du Christ.
contre des accusations visant non seulement sa propre conduite, mais celle de l'évêque qui l'avait ordonné et toute la série de ses ancêtres spirituels. Le bon sens de l'Église, conforme à son intérêt, la préserva de cette erreur; mais cela ne satisfit pas les Africains, naturellement turbulents et souvent hostiles à leurs évêques. Un évêque de Carthage, Donatus, prit la tête du mouvement (313), qui attira bientôt non seulement les adversaires du clergé, mais les fermiers ruinés, les paysans opprimés, les vagabonds que l'on appelait circoncellions. Le donatisme prit le caractère d'une jacquerie. Les empereurs essayèrent d'abord d'apaiser le conflit par de bonnes paroles; puis ils recoururent aux moyens les plus violents. Donatus mourut en exil et ses partisans furent massacrés. L'agitation recommença sous Julien et s'étendit, au bout de trente ans, à la plus grande partie de l'Afrique romaine. Saint Augustin, en 393, engagea contre le donatisme une longue guerre de plume, qui fut interrompue, en 403, par un nouveau soulèvement des circoncellions. L'autorité de l'illustre évêque d'Hippone, secondée par des édits impériaux très sévères, eut enfin raison du schisme (418); pourtant, il reparut sous les Vandales et quelques groupes de donatistes subsistaient encore au moment de la conquête musulmane.
26. Au cours de la persécution de Décius, beaucoup de chrétiens d'Egypte s'étaient retirés au désert; ils y vivaient en ermites (û'eremos, désert). D'autres suivirent, qui s'organisèrent en communautés (cénobites, de koinos bios, vie commune). Ainsi débuta le monachisme chrétien, qui avait d'ailleurs des précé-
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dents chez les juifs et les païens : lesEsséniens du temps de Jésus et les Pythagoriciens de l'Italie méridionale vers 600 avaient vécu en véritables cénobites. A côté des couvents d'hommes, saint Pachôme ou Pachon (vers 340) en fonda pour des femmes qui furent appelées nonnes (non nuptœ, non mariées). L'institution monastique gagna l'Occident vers la fin du iv* siècle. Elle y prit d'ailleurs, en conformité avec le tempérament des peuples, un caractère moins contemplatif et plus pratique. Saint Benoît de Nursie (480-543) eut le mérite d'imposer aux cénobites, avec une discipline sévère, le travail manuel et la pauvreté; le couvent fondé par lui au mont Cassin est devenu le modèle des monastères bénédictins, où, suivant une formule célèbre, « celui qui travaille, prie ». La civilisation doit aux moines d'Occident le défrichement d'une partie de l'Europe et la conservation de la littérature latine, dont on copiait les textes dans les couvents. Si les habitudes de paresse et de luxe tendirent sans cesse à s'introduire dans les monastères, malgré des efforts multipliés pour leur réforme, ce fut là un effet de la faiblesse humaine dont on ne peut rendre responsable l'institution. Au cours des siècles elle a fait du mal, mais, surtout au début, beaucoup plus de bien.
27. L'exemple des moines, joint à l'influence des doctrines manichéennes, gnostiques et montanistes, exalta la vieille idée populaire de la supériorité du célibat. Dès 305, le concile espagnol d' El vire réclama
le célibat des prêtres. Cette doctrine ne triompha qu'au xne siècle, et aujourd'hui encore, dans l'Église romaine, le célibat ecclésiastique est une affaire de discipline, non de dogme. D'autres influences orientales, plus importantes encore, modifièrent, au IVe siècle, l'organisation de l'Église. A l'exemple de l'Empire, elle adopta une hiérarchie rigoureuse ; les évêques des grandes villes devinrent des préfets, présidant les conciles ou assemblées du clergé delà province. Rome, Antioche et Alexandrie, la première surtout, furent désormais comme des capitales chrétiennes; dès la fin du IIe siècle, un évêque de Rome menaçait de mettre les églises d'Asie Mineure « en dehors de l'unité catholique » (c'est-à-dire universelle) , parce qu'elles différaient d'avis avec lui sur la fixation de la date de Pâque. Les rites furent compliqués par des emprunts mal dissimulés au paganisme; le baptême comporta l'exorcisme des démons; le culte des martyrs, origine du culte des saints, pritla place du culte des héros grecs, parfois même jusqu'à leurs noms et à leurs légendes. La fête de Noël ou de la naissance de Jésus, dont la date n'est pas indiquée par les Évangiles, fut fixée au 25 décembre, jour prétendu de la naissance de Mithra, identifié au soleil. Enfin, l'Église oublia de plus en plus ses origines juives et changea le caractère des fêtes qu'elle était obligée de conserver. Pâque devint la fête de la résurrection du Christ et la date en fut fixée de façon à ne pas coïncider avec la Pâque juive; la Pentecôte qui, chez les juifs, commémorait le don de la Loi à Moïse, rappela désormais l'effusion du Saint- Esprit sur les apôtres. Bien qu'hostile à l'hellénisme