‹ Orpheus; histoire générale des religionsChapitre 186 sur 283 · PHILIPPE LE BEL ET BONIFACE VIII · texte numérisé non relu

PHILIPPE LE BEL ET BONIFACE VIII

qu'il dit publiquement que l'univers a été trompé par trois imposteurs, Moïse, Jésus-Christ et Mahomet. Mais il place Jésus-Christ au-dessous des autres, car il dit qu'ils ont vécu pleins de gloire et que l'autre n'a été qu'un homme de la lie du peuple qui prêchait à ses pareils. » Soixante ans après, Philippe le Bel, poursuivant la condamnation posthume de Boniface VIII, faisait affirmer par quatorze témoins que le pape avait tenu ce propos : « Que de bien nous a fait cette fable du Christ! a Calomnie ou non, c'était déjà beaucoup, dans la voie de l'émancipation intellectuelle, que de pareils blasphèmes pussent être attribués par un pape à un empereur et par un roi à un pape.

28. Après la ruine des Hohenstaufen, les Habsbourg se montrèrent peu disposés à subir la tutelle des papes. L'Angleterre fut d'abord plus docile. Jean sans Terre, mis en interdit, dut se soumettre, lorsqu'Innocent III eut donné son royaume à Philippe Auguste. Mais, en France, saint Louis fut le véritable fondateur de cette doctrine de l'indépendance royale et nationale, suggérée par les légistes du Midi, qui s'est appelée depuis le gallicanisme (pourtant, la Pragmatique qu'on lui a attribuée est un faux) (1). Philippe le Bel, s'étant pris de querelle avec Boniface VTII, qui déclarait que toute créature devait obéissance à l'évêque de Rome, se moqua de l'excommunication comme de la mise en interdit et fit insulter et arrêter le pape dans son palais d'Anagni (1303).

(1) Faux dû à un jurisconsulte du xv* siècle, donné comme un acte royal de l'an 1268. — Pragmatique est un mot tiré du grec, synonyme à' ordonnance réglant les affaires (religieuses).

29. Le grand schisme d'Occident prit naissance en 1378, à la suite de la dispute de deux compétiteurs à la papauté. Urbain VI s'établit à Rome et Clément VII à Avignon, où un pape français, Clément V, le complice du meurtre juridique des Templiers, avait résidé dès 1305, sous la protection hautaine de Philippe le Bel. Pendant soixante ans, il y eut dans l'Église deux papes et quelquefois trois. Pour mettre fin à ce scandale, les cardinaux convoquèrent les deux conciles de Pise et de Constance. Le premier (1409) élut un pape contre les deux papes, mais n'aboutit pas. Le concile de Constance (1414) se termina par la déposition de deux papes et l'élection de Martin V (1417). « Le concile déclara qu'il était au-dessus du pape; cette vérité était bien claire, puisqu'il lui faisait son procès; mais un concile passe, la papauté reste et l'autorité lui demeure. » (1) L'unité ne fut toutefois rétablie qu'en 1429, par la renonciation de Clément VIII. Enfin, le concile de Bâle (1431), qui élut un antipape contre Eugène IV (1440) et fut dissous par lui, essaya en vain d'obtenir des réformes profondes dans l'Église; la papauté, protégée cette fois par l'Empire, maintint ses prétentions et, fortifiée par la fin du schisme, ne consentit que des réformes insuffisantes.

30. A la fin du xvc siècle, la papauté tomba très bas avec Alexandre VI Borgia, homme de goût, ami des arti, mais dont les débauches scandalisèrent même son temps. Jules II, qui lui succéda, était un vieillard énergique, bâtonnant son entourage, plus occupé de

(1) Voltaire.

LA VIE MONASTIQL'E '.il

politique et de guerre que de l'Église. Enfin, le grand pape de la Renaissance, Léon X, bon compagnon, entouré d'artistes et de lettrés, s'abandonna à la douceur de vivre. « Querelles de moines!» s'écria-t-il, quand on lui annonça les premiers éclats de Luther. Rome était alors si païenne, si amoureuse de l'antiquité et de la beauté plastique, que, sans la surprise brutale de la Réforme, elle aurait peut-être conduit elle-même le monde cultivé vers l'état où on le vit au xvme siècle. Le cardinal Bembo, l'ami intime de Léon X, refusait de lire les Épîtres de saint Paul, de peur, disait-il, de gâter son latin cicéronien. Le réveil de l'Église fut terrible et l'on put juger, dans la seconde partie du xvie siècle, de la force énorme qu'elle recelait encore, malgré ses apparences de sénilité et de corruption.

31. Avec ses privilèges et son indépendance relative, la vie monastique attirait les meilleurs chrétiens. L'ordre de Cluny se fonda en France au Xe siècle, celui des camaldules en Italie au xie. Ces ordres possédèrent bientôt de grands biens, donnés ou légués par les fidèles ; la conséquence de cet enrichissement fut la corruption des moines. Pour réagir, on créa des ordres avec des règles très strictes, celui des chartreux au xie siècle, fondé par saint Bruno, celui des Pauvres du Christ à la fin du même siècle, celui de Cîteaux (cisterciens), auquel appartint et qu'illustra saint Bernard (1091- 1153). D'autres ordres, ceux des prémontrés (1120) et des carmes (1105), continuèrent à absorber, par une

sélection à rebours, l'élite de la population qu'ils vouaient à la stérilité. Il en est qui rendirent d'éclatants services, comme celui des mathurins, fondé par un docteur de l'Université de Paris, Jean de Matha, et encouragé par Innocent III : il avait pour objet le rachat des esclaves chrétiens tombés aux mains des Turcs. Mais la littérature du moyen âge montre assez l'impopularité des moines et des nonnes, les soupçons injurieux dont la morale des couvents était l'objet. Les témoignages de la littérature laïque sont confirmés par les écrivains ecclésiastiques qui ne cessent de réclamer la réforme des monastères et en donnent éloquemment les raisons.

32. La réputation de tous les ordres fut effacée par celle des moines mendiants, franciscains ou cordeliers et dominicains. « Les ordres mendiants constituent une innovation saisissante dans la vieille conception monastique. Le monachisme était essentiellement l'effort égoïste de l'individu pour assurer son propre salut, en répudiant tous les devoirs et toutes les responsabilités de la vie. Il est vrai qu'à une certaine époque les moines avaient bien mérité du monde en sortant de leurs retraites et en portant, dans des régions encore barbares, la civilisation et le christianisme. Tels furent saint Colomban, saint G ail. saint Willibrord et leurs compagnons. Mais cette époque était déjà loin et le monachisme était tombé, depuis des siècles, dans un état bien pire encore que son égoïsme primitif. Les mendiants parurent dans le christianisme comme une révélation. Il y avait donc des hommes prêts à abandonner tout ce qui faisait la douceur de la vie pour

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