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L'instinct social de l'homme primitif, comme

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celui de l'enfant, franchit volontiers les limites de l'espèce et même celles du monde organique auquel il appartient. L'illusion de l'animisme lui fait reconnaître partout des esprits semblables au sien; il lie commerce avec eux, il en fait ses amis et ses alliés. Cette tendance universelle de l'esprit humain se reflète dans le fétichisme, qui n'est pas, comme le croyait De Brosses, le culte d'objets matériels, mais le commerce amical de l'homme avec les esprits qui sont censés habiter dans ces objets. Tout enfant, n'ayant jamais entendu parler de fétichisme, j'avais un coquillage bleu clair qui était pour moi un vrai fétiche, car j'y logeais, par la pensée, un esprit protecteur.

31. Si l'on s'avisait à Timproviste de fouiller nos poches, d'examiner nos chaînes de montre ou nos bijoux, quelle belle moisson de fétiches on y pourrait faire! Nous protesterions peut-être qu'il ne s'agit pas de fétiches, mais de souvenirs, de colifichets; pourtant, il est certain que le sentiment qui nous attache à ces objets n'est, sous des formes plus ou moins laïcisées et littéraires, qu'une survivance du vieux fétichisme préhistorique, de l'animisme de nos ancêtres les plus lointains.

32. Une fois que l'homme primitif cède ainsi à la tendance d'élargir presque indéfiniment le cercle de ses relations vraies ou supposées, il est naturel qu'il y englobe certains animaux et certains végétaux, auxquels il assigne une place dans le groupe offensif et défensif formé par les membres de son clan. Bientôt un même scrupule protège hommes et totems contre ses caprices et sa violence, et semble, pour les uns et les

autres, attester une communauté d'origine, puisque les membres du clan, qui s'épargnent entre eux, se réclament d'une mère commune ou d'un père commun.

33. Ce respect de la vie d'un animal, d'un végétal, forme primitive du culte des animaux et des végétaux, que nous trouvons, plus ou moins mêlé d'anthropomorphisme, en Egypte, en Grèce et dans bien d'autres pays, n'est pas autre chose qu'une exagération, une hypertrophie de l'instinct social. Les animaux s'y prêtent plus que les végétaux et les végétaux plus que les objets inertes. Il suffit de mener un jeune enfant dans un jardin zoologique pour s'assurer que cette hypertrophie est très naturelle à l'homme. La civilisation ne la fait pas disparaître, mais lui met un frein.

34. Le culte des animaux et celui des arbres ou des plantes se rencontrent, à l'état de survivances, dans toutes les sociétés antiques. Ils y sont à l'origine des fables que l'on appelle les métamorphoses. Quand les Grecs nous racontent que Jupiter — Zeus — s'est transformé en aigle ou en cygne, il faut voir là des mythes contés à rebours. L'aigle dieu et le dieu cygne ont cédé la place à Zeus, lorsque les dieux des Grecs ont été adorés sous figure humaine; mais les animaux sacrés sont restés les attributs ou les compagnons des dieux, qui parfois se dissimulent sous forme animale. Leurs métamorphoses ne sont qu'un retour à leur état primitif. Ainsi, la fable nous raconte que Jupiter se métamorphosa en cygne pour plaire à Léda. Cela signifie pour nous qu'à une époque très ancienne une tribu grecque avait pour dieu un cygne sacré et qu'elle croyait que ce cygne trouvait accès auprès des mor-

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telles. Plus tard le cygne fut remplacé par un dieu à forme humaine, Jupiter; mais la fable ne fut pas oubliée et l'on imagina que ce Jupiter s'était métamorphosé en cygne pour engendrer Hélène. Castor et Pollux, les enfants du cygne divin et de Léda.

35. Les missionnaires, dès le début du xvme siècle, ont observé, chez les Indiens du nord de l'Amérique, une forme plus générale et plus rigoureuse du culte des arbres et des animaux. De ces Indiens est venu le nom de totem, plus exactement otam (marque ou enseigne), qui désigne l'animal, le végétal ou, plus rarement, le minéral ou le corps céleste en qui le clan reconnaît un protecteur, un ancêtre et un signe de ralliement. Le totémisme paraît avoir été aussi répandu que l'animisme dont il dérive; on l'observe un peu partout, sinon à l'état pur et sans mélange de conceptions religieuses plus récentes, du moins à l'état de survivances plus ou moins nettement accusées. Les religions de l'Egypte, de la Syrie, de la Grèce, de l'Italie et de la Gaule même sont tout imprégnées de totémisme.

36. Voici un exemple d'une survivance du totémisme en nos pays. La ville de Berne, de temps immémorial, entretient des ours; on raconte, pour expliquer cet usage, l'histoire d'un grand ours tué au ixe siècle près de Berne par un chasseur dont on dit même le nom. Cette histoire, comme beaucoup de fables antiques, a été inventée de toutes pièces pour expliquer à la fois le nom de Berne (1) et le respect traditionnel des Bernois

(1) Ours, en allemand, se dit Bâr.

pour les ours. En réalité, la cause de cette sorte d'alliance est bien plus ancienne; la preuve en a été faite de notre temps. Tout près de Berne, on a découvert un groupe en bronze, datant du Ier ou du 11e siècle de l'ère chrétienne, qui représente un ours de très grande taille s' approchant, comme pour lui rendre hommage, d'une déesse assise; l'inscription gravée sur la base du bronze nous apprend que c'est une offrande pieuse, un ex-voto à la déesse Artio. Artio est un nom celtique qui est apparenté de très près au nom grec de l'ours, arktos ; la déesse Artio était alors une déesse ursine, une déesse ayant l'ours pour attribut ou pour compagnon. Donc, avant l'époque des divinités à figure humaine, Artio était une déesseourse, une ourse sacrée; le souvenir du culte de l'ours s'est maintenu dans la ville de l'ours (Berne) à travers les siècles, et c'est seulement de nos jours qu'une découverte heureuse a permis d'y reconnaître une survivance du totémisme préhistorique.

37. Le totémisme primitif n'a pas laissé moins de traces dans la littérature. La fable animale, si répandue, est la forme la plus ancienne des littératures populaires, et les enfants d'aujourd'hui la préfèrent encore à toutes les autres; c'est par elle que l'on commence leur éducation. Or, la fable n'est que le résidu des récits que combinait l'imagination et qu'acceptait la crédulité des hommes au temps lointain où les bêtes parlaient. Nos enfants s'y complaisent, parce qu'ils sont totémistes sans le savoir. Dans la Bible, telle que nous la lisons, les bêtes ne parlent qu'exceptionnellement; mais rappelez- vous le serpent de la Genèse et

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