‹ Orpheus; histoire générale des religionsChapitre 20 sur 283 · LA MÉTHODE ANTHROPOLOGIQUE · texte numérisé non relu

LA MÉTHODE ANTHROPOLOGIQUE

à la fin à penser aussi raisonnablement que les Grecs, si on leur en avait laissé le loisir. »

On trouve en germe, dans ces lignes, toute la théorie des anthropologistes modernes, qui voient dans les fables, comme dans les outils en pierre ou en os, les produits comparables des civilisations de divers peuples à des périodes comparables de leur évolution.

26. Fontenelle termine par quelques mots sur les emprunts faits par les Grecs aux Phéniciens et aux Égyptiens, sur les malentendus qui devaient résulter, pour les Grecs, de leur ignorance des langues étrangères, enfin sur l'influence de la littérature qui tantôt conserve, tantôt développe les fables et même en crée de nouvelles : « Ne cherchons donc autre chose dans les fables, conclut-il. que l'histoire des erreurs de l'esprit humain. Ce n'est pas une science de s'être rempli la tête de toutes les extravagances des Phéniciens et des Grecs, mais c'en est une de savoir ce qui a conduit les Phéniciens et les Grecs à ces extravagances. Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a point de peuple dont les sottises ne nous doivent faire trembler. »

Cette dernière phrase en dit long sur ce que Fontenelle n'a pas osé dire; lui aussi, comme d'Alembert écrivant à Voltaire, pensait que « la peur des fagots est rafraîchissante »; mais les citations que j'ai faites suffisent, je crois, pour convaincre tout lecteur que Fontenelle, le léger et sémillant Fontenelle, doit compter parmi les fondateurs de cette méthode anthropologique dont j'essaie ici de donner un aperçu.

27. J'ai cherché à établir, dans ce qui précède, que l'animisme d'une part, les tabous de l'autre, peuvent être considérés comme les principaux facteurs des religions et des my thologies. Mais ces facteurs ne sont pas les seuls. Il en est deux autres qui, pour être moins primitifs, n'ont pas agi d'une façon moins générale : je veux parler du totémisme et de la magie.

28. Définir le totémisme est très difficile. On peut dire, quitte à préciser ensuite, que c'est une sorte de culte rendu aux animaux et aux végétaux, considérés comme alliés et apparentés à l'homme. Quelle est l'origine de cette conception et comment s'est-elle développée?

29. Les anciens ont déjà remarqué que l'homme est essentiellement un animal social. Vainement Jean-Jacques Rousseau, au xvine siècle, voulut-il méconnaître ce caractère et voir dans la société humaine l'effet d'une convention, d'un contrat; Voltaire lui donna tort et tout le monde pense aujourd'hui comme Voltaire. A l'état le plus primitif où nous puissions l'étudier, l'homme ne vit pas seulement en hordes, en troupeaux, comme beaucoup de mammifères supérieurs, mais il constitue des groupes sociaux, obéissant à divers scrupules, qui sont l'embryon de la moralité et des lois.

Page 1