LE « MAIGRE
mrvécu dans nos civilisations modernes et, une fois aïcisés, méritent d'y survivre.
43. Pourquoi les chrétiens du moyen âge et ceux les églises grecque et romaine mangent-ils maigre le vendredi? Ils n'en savent rien eux-mêmes, et les juifs ne savent pas davantage pourquoi ils doivent manger iu poisson le vendredi soir. Ce dernier usage est bellement enraciné chez les juifs pieux, qu'on voit en
alicie des familles juives, réduites à la plus profonde misère, se procurer le vendredi un unique goujon, afin de le manger, par menus fragments, à la tombée de la Quit. Le maigre des chrétiens n'est, en réalité, pas autre chose que la coutume religieuse de manger du poisson le vendredi.
44. Si cette coutume est commune aux juifs et aux chrétiens, c'est apparemment que la date hebdomadaire de la mort du Sauveur n'y est pour rien. Le poisson est un ancien totem syrien. Parmi les tribus syriennes, quelques-unes s'abstenaient de certains poissons — c'est le cas des juifs; d'autres entretenaient des poissons sacrés dans des étangs et mangeaient des poissons sacrés pour se sanctifier. Cette dernière pratique fut adoptée par les premiers chrétiens, qui allèrent jusqu'à identifier le Christ à un très grand poisson (1) et à se qualifier eux-mêmes de petits poissons. < Nous sommes de petits poissons, disait
(1) Cela n'a rien à voir avec le fameux acrostiche Ichihus (poisson), dont les lettres forment les initiales de la phrase : JesousChristos Theou uiossôter (Jésus-Christ, fils de Dieu. Sauveur). Cet acrostiche a été imaginé après coup, à Alexandrie, pour expliquer et pour justifier le culte du poisson chez les chrétiens.
Tertullien, qui naissons dans les eaux du baptême; » et une inscription chrétienne de l'an 180 de notre ère qualifie Jésus de grand poisson. Manger le poisson sacré fut une forme primitive du repas eucharistique, parce que cet usage était très antérieur à la venue du Christ. Il persiste, sous des formes diverses, chez les juifs qui le pratiquent sans le comprendre et chez les chrétiens qui, pour en rendre compte, ont inventé mille raisons contradictoires, dans le détail desquelles il est inutile d'entrer ici.
45. Si le système des tabous et celui des totems expliquent bien des choses dans les religions et les mythologies, tant anciennes que modernes, il faut se garder de croire qu'ils expliquent tout. Quelque abus que l'on ait fait, par exemple, des mythes solaires, des mythes de l'orage et du tonnerre, il est certain qu'une interprétation naïve des grands phénomènes de la nature a donné naissance à un certain nombre de fables. Mais ces fables ont revêtu et conservé un caractère plus littéraire que religieux; ce qu'il y a d'essentiel et de profond dans les religions dérive de l'animisme, dont le culte des morts est une conséquence, et du totémisme qui a précédé les religions anthropomorphiques et les a pénétrées de ses éléments.
Revenons un instant à nos tabous.
46. L'origine de ces scrupules religieux n'est certainement pas raisonnable, au sens moderne de ce mot; enfants de la peur, fruits de généralisations hâtives et de rapprochements arbitraires comme les enfants etles ignorants en font tous les jours — rappelez-vous toutes les superstitions contemporaines sur le sel versé, les
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'ourchettes croisées, les actes et les paroles de mauvais iugure — les tabous sont particulièrement nombreux et ïgoureux dans les civilisations les plus arriérées, :omme celle des Australiens actuels, où ils se transmettent par la tradition orale et constituent presque boute la science de ces sauvages. L'idée, chère au xvine siècle, du sauvage libre, affranchi de toute contrainte, est inconciliable avec les données les plus élémentaires de l'ethnographie. Le sauvage libre de Rousseau n'est pas un vrai sauvage; c'est un philosophe qui s'est mis tout nu.
47. Si la race blanche était restée emprisonnée dans un réseau de tabous, d'interdictions portant sur la nourriture, les jours ouvrables, la liberté d'aller et de venir, le mariage, l'éducation des enfants, nous ne jouirions pas aujourd'hui de la civilisation qu'elle nous a donnée. Heureusement, chez les peuples énergiques et bien doués, il s'est produit une sélection dans le domaine des tabous : ceux dont l'expérience a montré l'utilité sociale ont subsisté, tantôt sous la forme de règles d'étiquette, tantôt sous celle de préceptes moraux et de lois civiles; les autres ont disparu ou ne survivent qu'à l'état de basses superstitions. Cette œuvre d'émancipation progressive a été secondée par les législateurs religieux, par les prêtres, qui, en codifiant les tabous, en ont empêché la multiplication abusive et en ont supprimé beaucoup, du fait même qu'ils ne les sanctionnaient pas tous. Là encore, et sur une question d'importance capitale, le rationalisme du xvine siècle a fait fausse route; alors qu'il considérait les premiers prêtres comme des oppresseurs et des
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fourbes, nous devons reconnaître en eux les artisans d'une émancipation relative, qui s'est poursuivie plus tard malgré le sacerdoce et a ouvert la voie d'une émancipation plus complète. Mais le rôle bienfaisant du sacerdoce, dans la répression des superstitions gênantes, des tabous puérils, n'est pas seulement un des grands faits du passé. Aujourd'hui même, on sait que les prêtres catholiques ont souvent le devoir, en confession, de rassurer leurs fidèles contre des scrupules vains, héritage de tabous préhistoriques, dont l'ignorance est toujours prompte à s'embarrasser.
48. L'histoire de l'humanité est celle d'une laïcisation progressive, qui est loin encore d'être accomplie. A l'origine, toute l'atmosphère où elle se meut est comme saturée d'animisme; partout voltigent des esprits dangereux, sinon malfaisants par principe, qui pèsent sur l'activité de l'homme et la paralysent. La sélection des tabous fut un premier progrès, mais ce ne fut pas le seul. L'humanité n'est pas restée passive en présence des mille forces spirituelles dont elle se croyait environnée. Pour réagir contre elles, pour les dompter et les asservir à ses fins, elle a trouvé un auxiliaire dans une fausse science qui est la mère de toutes les vraies sciences, la magie. J'ai proposé de définir la magie la stratégie de l'animisme, et je crois que cette définition vaut mieux que celle de Voltaire : le secret de faire ce que ne peut faire la nature, car le primitif n'a aucune idée de ce que peut faire la nature, et la magie aspire précisément à la contraindre. Grâce à la magie, l'homme prend l'offensive contre les choses, ou plutôt il devient comme le chef d'orchestre dans le grand