‹ Orpheus; histoire générale des religionsChapitre 25 sur 283 · LA MAGIE · texte numérisé non relu

LA MAGIE

concert des esprits qui bourdonnent à ses oreilles. Pour faire tomber de la pluie, il verse de l'eau ; il donne l'exemple, il commande et croit se faire obéir. Évidemment, dans l'exemple cité, le magicien perd son temps et sa peine ; mais rappelez- vous le mot profond de Bacon : « N attira non vincitur nisi parendo » — « on ne peut vaincre la nature qu'en lui obéissant ». Cette idée d'une solidarité des phénomènes, d'une action réciproque de la volonté de l'homme sur les volontés des esprits ambiants, est déjà, malgré les illusions où elle s'égare, un principe scientifique.

49. Une fois la magie devenue une profession, une institution nécessaire du corps social, il a bien fallu que le magicien s'ingéniât à réaliser des effets heureux qui fissent reconnaître et respecter sa puissance; le charlatan se fit astrologue, médecin, métallurgiste, et, pomme l'astrologue et l'alchimiste du moyen âge, accrut le capital humain de découvertes utiles qui devaient finir par le rendre inutile lui-même. Je pourrais montrer que toutes les grandes inventions de l'humanité primitive, y compris celle du feu, ont dû être faites sous les auspices de la religion et par l'infatigable ministère de la magie. Assurément, la magie n'a pas produit partout les mêmes résultats; il y fallait un terrain propice; mais si elle ne subsiste plus aujourd'hui dans les pays civilisés qu'à l'état de survivance, exactement comme le totémisme, c'est à elle et au totémisme que le monde moderne doit les éléments de la civilisation dont il jouit.

Ainsi, et cela me semble un résultat essentiel de notre enquête, l'origine des religions se confond avec les

origines mêmes de la pensée et de l'activité intellectuelle des hommes; leur décadence ou leur limitation est l'histoire des progrès qu'elles ont seules rendus possibles.

50. Les religions ne sont pas, comme le croyaient Voltaire et, plus près de nous, des hommes comme Cari Vogt et Mortillet, des chancres greffes par l'avidité et la fraude sur l'organisme social, mais la vie des sociétés elles-mêmes à leur début. Avec le temps, la religion a donné naissance à des branches spéciales des connaissances humaines, aux sciences exactes, à la morale, au droit, qui se sont naturellement développés à ses I dépens.

Sous nos yeux encore, les tabous tendent à se codifier en lois raisonnables; l'animisme perd le terrain que gagnent la physique, la chimie, l'astronomie, et se réfugie, aux confins de la science, dans le spiritisme. Enfin la magie, dont le rôle est si grand dans certains rites, abdique son caractère, et ces rites tendent à devenir des symboles, comme la communion dans les églises chrétiennes réformées.

5 1 . Les régressions vers l'animisme et la magie, que croient constater les historiens et qu'ils qualifient de « renaissances religieuses », ne sont, en vérité, qu'apparentes; elles tiennent au mélange d'esprits émancipée mais pou nombreux encore, avec une foule restée igno rante et superstitieuse. C'est ce qui s'est passé à ls

REGRESSIONS APPARENTES 35

fin du xvme siècle, lorsque la Révolution, préparée par les classes libérales et libérées, brisa les barrières qui les séparaient de ce que Voltaire appelait la canaille et élargit démesurément la cité française. Il en résulta, au bout de peu d'années, la réaction catholique qui triompha de 1815 à 1830 et prolongea ses effets jusqu'à notre temps.

De même, après 1848, l'établissement prématuré du suffrage universel, dans un pays où l'enseignement primaire existait à peine, eut pour effet la régression apparente de la société française, non seulement sous le second Empire, qui en fut le produit, mais pendant les vingt-cinq ou trente premières années de la troisième République, qui furent le 1 beau temps » du cléricalisme.

52. Nous avons assisté à une recrudescence de la thaumaturgie, de la médecine miraculeuse, du culte des idoles bariolées, à la vogue du spiritisme, du démonisme et de l'occultisme. Il est à craindre que pareils phénomènes ne s'observent dans l'Europe orientale, si le mouvement libéral actuel vient à y réussir avant que les masses profondes de la nation aient été instruites et éclairées.

53. Ceux qui parlaient, il y a cent cinquante ou cinquante ans, ceux qui parlent, aujourd'hui encore, d'en finir, comme par une mesure de police, avec les religions, ceux-là, qu'ils s'appellent Voltaire, d'Holbach ou Edgar Quinet, n'ont jamais médité sur les conditions du progrès intellectuel, ni sur la force des survivances qui lui font obstacle. Non seulement les religions, qui se partagent actuellement l'Europe, ont devant elles un avenir indéfini.mais on peut être certain qu'il en restera

toujours quelque chose, parce qu'il restera toujours du mystère dans le monde, parce que la science n'aura jamais accompli toute sa tâche, parce que les hommes apporteront toujours dans la vie les illusions de l'animisme ancestral, tour à tour exaltées par la douleur qui cherche une consolation, par le sentiment de notre faiblesse, par l'admiration émue des magnificences ou des terreurs de la nature. Mais les religions elles-mêmes tendent à se laïciser, comme les sciences auxquelles elles ont donné naissance. Depuis trois siècles à peine, l'alchimie est devenue la chimie, l'astrologie est devenue l'astronomie, le Discours sur l'Histoire universelle de Bossuet a été récrit, dans un esprit laïc, par Voltaire, par Michelet et par d'autres. Un courant invincible vers la laïcisation entraîne la pensée humaine tout entière. Il en était déjà ainsi en Grèce au Ve siècle, du temps d'Hippocrate et d'Anaxagore; il en sera de même encore longtemps après nous. ,

54. Parmi les tâches multiples qui incombent à la science, une des plus importantes est de constituer l'histoire des religions, d'en retracer les origines et d'en expliquer les vicissitudes. Ce sont là des études très fécondes et qui ne datent pour ainsi dire que d'hier. L'enseignement de l'histoire des religions, dans les diverses universités, est encore dans l'enfance. Mais le besoin commence partout à s'en faire sentir, le public s'y porte avec un vif intérêt et l'on peut croire que le xxe siècle ne manquera pas d'encourager des études qui se proposent non seulement d'élever et d'instruire, mais de libérer l'esprit humain.

BIBLIOGRAPHIE (i)

Le meilleur manuel général de l'histoire des religions est celui de Chantepie de la Saussaye (3* éd. allem., 1907; trad. fr., 1904), qui laisse toutefois de côté le christianisme. Pour l'histoire du christianisme, on peut avoir recours à Funck, Kirchengeschichte (5« éd. ail., 1907; trad. fr., 1893), ouvrage exact et clair, mais très partial pour l'Eglise romaine. Hastings a commencé une Encyclopédie générale des religions (en anglais; t. I, 1908).

Il est impossible d'être au courant sans lire les revues spéciales : en France, la Revue de l'Histoire des Religions (l'Année sociologique. 1898- 1907. ne parait plus périodiquement); en Allemagne. VArchiv fur Religionswissenschaft ; en Angleterre, le Hibbert Journal, Folklore, Man, et;.

Ouvrages généraux.— Goblet d'Alviella, Introd. à l'hist. gén. des religions, 1887: M. Guyau, L'Irréligion de l'avenir, 1887; M. Jastrow, The study of religion. 1902; Jevons, Introd. to the hist. of religion, 1896; Lang, Slyth, Ritual and Religion, 1899, Ma:-Lennan, Studies in ancient history. nouv. éd., 18Ï Mannhardt. Wald-und Feldculte. 3 vol.. "1875- 1877; Mythol. Forschungen. 1884: Max Mûller. Introd. to the science of religion, 1875 (trad. fr.): F. Ratzel. Yolkerkunde. 2' éd., 1894: S. Reinach. Cultes, mythes et religions, 3 vol., 1904- 1908; A. Réville, Prolé- %om. à l'hist. des religions. 1881: A. Sabatier, Esquisse d'une ohilos. delà religion, 1897; M. Hébert. Le Divin, 1907; H.Schurtz, Vrgeschichle der Kultur, 1900: Tylor, Primitive culture, 2 vol., j.* éd., 1903 (trad. fr.). Ce dernier ouvrage est capital.

3. — Bréal et Bailly, Dictionn. étymol. latin, i885, p. 157; Jasrow, Study of religion, p. i3i.

8— S. R., Cultes, t. I, p. 1; t. II. p. 18; L. Marillier, Tabou mêlatèsien (in Études de critique, 1896, p. 35) : Frazer, Go'.den Bough,

[vol.. 2e éd., 1900 (capital; trad. française). i3.— E. Clodd, Animism. 1905.

17.— O. Gruppe, Griechische Culte und Mythen. t. I, 1887 (hisoire des études d'exégèse mythologique).

(1) Cette bibliographie est à l'usage des lecteurs du présent olume; elle renvoie à beaucoup d'ouvrages et d'articles de onne vulgarisation et ne renvoie qu'exceptionnellement aux ecueils ou traductions de textes (sauf quand ils sont précédés :' introductions à la portée du public lettré).

Les numéros sont ceux des paragraphes du texte auxquels se apporte la bibliographie.

18. — N. Bergier, Dictionnaire théologique, dans l'Encyclopédie méthodique (plusieurs fois réimprimé à part), art. Révélation.

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