PUISSANCE DES JÉSUITES
ee pays, malgré la multiplication prodigieuse des couvents, le clergé séculier est resté assez fort pour faire contrepoids à l'influence des congrégations.
64. Louis XYIII ne voulut pas admettre les jésuites; toutefois, par une ordonnance du 5 octobre 1814, il laissa la direction des petits séminaires aux évêques, qui prirent des jésuites comme professeurs. Bientôt leurs collèges de Saint- Acheul et de Montrouge, ainsi qu'une société de propagande formée par eux à Lyon, donnèrent des inquiétudes au pouvoir et provoquèrent l'ordonnance de 1828. Les collèges furent fermés. La Révolution de 1830 expulsa de nouveau les jésuites, non sans quelques violences populaires. Suivant leur habitude, ils revinrent à petit bruit et recommencèrent à faire parler d'eux en 1838; l'éloquence d'un des leurs, le Père de Ravignan. contribua à leur rendre un crédit dont Eugène Sue dénonça le péril dans un roman célèbre. Le Juif errant. En 1845, un procès fournit la preuve que les jésuites étaient très nombreux en France, malgré la loi qui les menaçait de prison. La Chambre des Pairs s'émut et Guizot, alors ministre, prit contre eux quelques mesures illusoires ; la deuxième République devait bientôt les dédommager.
65. Malgré la défaite de leur parti en Suisse, les jésuites profitèrent des révolutions de 1S48; ils de vinrent les directeurs de la politique réactionnaire de Pie IX; ils prirent ou reprirent une influence prépondérante en Prusse et en Autriche; ils mirent la main sur l'enseignement en France (1850). Les événements de 1870-
187 1 leur furent défavorables en Prusse, où la loi de
1872 leur interdit la résidence ; mais, dans tous les pays
catholiques, l'alliance intime de la papauté, de l'épiscopat et du jésuitisme, unis pour réprimer la pensée libre, fit des jésuites les vrais maîtres des fidèles, tandis que les pays anglo-saxons s'ouvraient de nouveau à leur propagande. Aux État-Unis et en Angleterre, les jésuites, aujourd'hui nombreux et très actifs, constituent une puissance dont l'opinion publique commence par moments à s'inquiéter.
66. Une des grandes forces de la compagnie de Jésus, en dehors de son admirable recrutement, c'est qu'il n'existe plus aucune rivalité entre elle et les autres ordres religieux. La réconciliation entre dominicains et jésuites est faite depuis longtemps. Assomptionistes, rédemptoristes ou liguoristes ne sont que des instruments, parfois des prête-noms des jésuites. Ne s'occupant d'aucune œuvre charitable, n'ayant que des œuvres payantes et bien payantes, notamment des écoles pour les classes aisées, les jésuites sont plus riches àeux seuls que tous les autres ordreset s'assurent ainsi, quand il le faut, des concours dans la société civile. Presque toute la presse catholique des deux mondes leur est soumise et ils ont des affiliés même dans la presse libérale. A côté de la bureaucratie, qu'ils ont d'ailleurs pénétrée depuis longtemps, les jésuites sont encore, malgré les mesures prises contre eux en France, le pouvoir le mieux organisé de ce pays.
67. Le concile du Vatican se termina par le triomphe des jésuites. Après la proclamation de l'infaillibilité (18 juillet 1870), malgré l'opposition ou
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l'absence voulue de nombreux évêques, Pie IX usa de représailles envers les évêques allemands dissidents; abandonnés de leurs gouvernements, d'ailleurs tout occupés de la guerre, ils se soumirent. Le savant chanoine Doellinger (1799-1890) organisa alors à Munich la résistance des Vieux-Catholiques (avril 1S71), «qui se constituèrent en associations cultuelles; ils choisirent pour évêque Reinkens, professeur de théologie à Breslau (1873), qui fut consacré par un évêque janséniste de Hollande. Les Vieux-Catholiques furent reconnus par plusieurs États allemands et pénétrèrent en Suisse; mais la célébration du culte dans les églises catholiques orthodoxes souleva de graves difficultés, qu'accrut encore le revirement de l'Allemagne dans le sens de la politique de Léon XIII, après l'échec de la tentative de Bismarck pour abaisser le catholicisme (Kulturkampf, 1872-1S79). Il n'y a plus assez de religion, dans l'Europe occidentale, pour qu'on puisse y créer une religion nouvelle; les Vieux-Catholiques subsistent, mais en petit nombre et péniblement. Le successeur de Reinkens, l'évêque Weber (1896), ne fut reconnu que par la Prusse, la Hesse et le grandduché de Bade; il y eut aussi un évêque vieux-catholique à Berne, Herzog.
68. Les évêques opposants français, comme Darboy et Dupanloup, s'étaient soumis en 1S70; d'autres préoccupations plus cruelles pesaient alors sur les esprits. Un ancien carme déchaussé, Hyacinthe Loyson, après de grands succès de chaire, avait été l'objet de plusieurs censures en 1869 pour le libéralisme de ses opinions. Il alla trouver Doellinger à Munich en 1871 et essaya de
créer en France une église analogue à l'anglicane. Loyson, qui s'est marié en 1872, est resté, jusque dans un âge très avancé, le serviteur de la sincérité et de la justice, ces consolatrices des théologiens écœurés; mais sa tentative de schisme a encore moins réussi que celle des Vieux-Catholiques allemands.
69. Léon XIII (1878-1903) fut un habile diplomate et montra que le prestige du Saint-Siège n'avait fait que gagner à l'abolition du pouvoir où il compromettait sa dignité spirituelle. Ses succès aux États-Unis, en Angleterre, en France, en Allemagne, en Italie même, appartiennent plutôt à l'histoire politique; il me suffit d'y faire allusion ici. Non seulement le Kulturkampf, engagé par Bismarck contre le catholicisme, se termina par la victoire de Léon XIII, mais le parti catholique allemand, appelé le centre, devint le pivot de la politique de l'Empire. En France, le pape prescrivit aux catholiques le ralliement, qui mit un grand nombre des postes les plus élevés de l'État aux mains de cléricaux se disant républicains; le succès de ce « mouvement tournant » fut tel que, sans l'affaire Dreyfus, où Léon XIII laissa l'Église de France s'engager dans une impasse, la France serait devenue une république cléricale. Au point de vue religieux, Léon XIII ne favorisa pas le modernisme, mais se garda d'adopter à son égard une attitude belliqueuse. Son successeur Pie X (aoûtioo3) fut le contraire d'un politique habile ; c'était un honnête curé. Bossuet disait du pape Innocent XI: « Une bonne intention avec peu de lumières, c'est un grand mal dans de si hautes places. » Conseillé par des cardinaux espagnols intransigeants et d'ailleurs mal