‹ Orpheus; histoire générale des religionsChapitre 55 sur 283 · L'âme, affranchie du corps par le feu du bûcher · texte numérisé non relu

L'âme, affranchie du corps par le feu du bûcher

monte vers le ciel, vers les astres; ou bien elle commence sous terre un long voyage, conduite par Hermès psychopompe (conducteur des âmes); ou enfin elle s'envole, sous la forme d'un oiseau, vers une région lointaine située à l'ouest, là où le soleil se couche, où sont les îles Fortunées. Une croyance répandue veut qu'elle pénètre dans les Enfers, après avoir passé le fleuve infernal du Styx sur la barque du vieux nocher Charon, qui exige, pour prix du passage, l'obole qu'on place dans la bouche du mort. Aux Enfers, elle paraît devant les trois juges de ce lieu, Minos, Eaque, Rhadamanthe, qui furent, de leur vivant, des juges équitables; condamnée pour ses crimes, ellesoufrriradansleTartare; récompensée de ses vertus, elle habitera les Champs- Elysées, qui sont tantôt sous terre, auprès des Enfers, tantôt quelque part au loin, là où règne un printemps éternel. On avait même imaginé des limbes, séjour des âmes des enfants morts tout jeunes, et un Purgatoire où des traitements peu rigoureux purifiaient les âmes. Les Grecs avaient beaucoup d'autres idées sur l'au-delà et ne se sont jamais appliqués à en tirer un corps de doctrine, peut-être parce qu'à l'époque où ils auraient pu le faire ils ne croyaient plus sérieusement à l'autre vie.

19. Le totémisme a laissé en Grèce plus que des traces. Il y a, d'abord, les animaux familiers des dieux qui, à une époque plus ancienne, étaient des dieux eux-mêmes — l'aigle de Zeus, la chouette d'Athéna, la biche d' Artémis, le dauphin de Poséidon, la colombe d'Aphrodite, etc. — L'animal sacré peut devenir, par la suite, le compagnon du dieu, mais aussi son ennemi ou

sa victime. Ainsi l'Apollon Sauroctone est, comme l'indique cette épithète, un tueur de lézards; mais, à l'origine, c'est le lézard lui-même qui est divin. Nous avons déjà vu que le sanglier, avant d'être le meurtrier d'Adonis, avait été Adonis lui-même. Un animal peut être consacré à la fois à plusieurs dieux, dont chacun a hérité de plusieurs cycles de légendes animales : ainsi le loup est à la fois l'animal d'Apollon et d'Ares; le taureau représente Zeus aussi bien que Dionysos. Les Grecs ont réparti leurs totems entre leurs dieux.

20. La mythologie grecque connaît de nombreuses légendes de dieux et de héros transformés en animaux, en arbres, en pierres : c'est ce qu'on appelle des métamorphoses. Les métamorphoses sont de l'histoire religieuse contée à rebours. Ainsi, suivant la tradition, Zeus prend la forme d'un cygne pour séduire Léda, qui met au monde des œufs. Cette fable a dû naître dans un groupe de tribus qui avaient le cygne pour totem, lui attribuaient un caractère sacré et admettaient qu'un cygne divin pût être le père d'un enfant humain. Les jumeaux de Léda, les Dioscures Castor et Pollux, fendent les airs sur des chevaux sans ailes et paraissent inopinément parmi les hommes : c'est qu'à l'origine ils ont été conçus comme des cygnes et que les récits de leurs thiophanies (apparitions) ont tenu compte de leur nature primitive. D.ipliné, poursuivie par Apollon, se transforme en laurier; c'est que Daphné, l'esprit divin du laurier dont les feuilles excitent le délire prophétique, est intimement liée au culte d'Apollon. Niobé, pleurant

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ses enfants, devient un rocher d'où suintent des larmes; c'est que la roche Niobé, sur le Sipyle, était une roche divine qui pleurait et que l'anthropomorphisme dut imaginer une légende pour motiver sa douleur.

21. Enfin, non seulement beaucoup de clans grecs, devenus des peuples, portent des noms d'animaux — comme les Myrmidons ou fourmis, les A rcadiens ou ours — mais la Grèce a conservé le souvenir de tribus qui, se croyant alliées à des animaux nuisibles, passaient pour être épargnées par eux. Les Ophiogènes de Phrygie se disaient les descendants d'un hérosserpent et prétendaient guérir les morsures des serpents. On connaît beaucoup de légendes grecques sur des animaux secourables, comme le dauphin qui sauve Axion. Même après le triomphe de l'anthropomorphisme, l'art grec a figuré quelques divinités, comme l'ont fait régulièrement les Égyptiens, avec une tête, un corps et une dépouille d'animal qui révèle leur nature particulière; les Tritons ont des corps de poisson, la Déméter de Phigalie a une tête de cheval, Héraklès, conçu sous l'aspect d'un lion en Lydie, porte une dépouille de lion, comme le renard Orphée une peau de renard.

22. L'idée de la métempsy chose, conséquence extrême du totémisme, existait en Grèce comme en Inde à l'état de croyance populaire : elle trouva son expression mystique et poétique dans l'orphisme; philosophique, dans la secte de Pythagore. Ce personnage étrange qui, par certains côtés, ressemble aux « hommes-médecins » des Peaux-Rouges, prétendait se souvenir de ses précédentes incarnations : il

avait habité, entre autres corps, celui d'un paon. Orphée, que les Grecs croyaient plus ancien qu'Homère, était, à leurs yeux, un héros civilisateur, qui avait détourné les Thraces de l'anthropophagie et leur avait enseigné les arts utiles. C'était, en vérité, un vieux dieu totémique de la Grèce du Nord, dont la mort violente et la résurrection étaient les articles de foi d'un culte mystique. Ce culte eut un succès extraordinaire; non seulement il se répandit dans tout le monde grec et dans l'Italie méridionale, mais il inspira des philosophes comme Pythagore et Platon, qui donnèrent une forme plus ou moins scientifique à ses conceptions.

23. L'orphisme avait une doctrine du péché originel. L'âme était enfermée dans le corps comme dans un tombeau ou une prison, et cela en punition d'une faute très ancienne commise par les Titans, ancêtres des hommes, qui avaient traîtreusement tué le jeune dieu Zagreus.

24. On colportait, sous le nom d'Orphée, de longs poèmes, entre autres une Descente aux Enfers. L'initiation aux mystères orphiques, que conféraient des prêtres charmeurs et guérisseurs, avait pour objet d'épargner aux âmes le « cycle de la renaissance f, idée identique à celle du buddhisme, sans qu'on ait besoin d'admettre une influence de la- Grèce sur l'Inde. Il fallait, pour ne point renaître, avoir appris certaines formules magiques; le mort, admis à boire l'eau d'une source vive, dépouillait sa nature charnelle, où résidait le péché, et, purifié ainsi, « régnait parmi les héros ». Ces idées, qu'on a crues chrétiennes, sont exprimées dans la IVe églogue de Virgile et, plus

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