‹ Orpheus; histoire générale des religionsChapitre 56 sur 283 · LE SACRIFICE DU DIEU · texte numérisé non relu

LE SACRIFICE DU DIEU

nettement encore, dans des fragments de petits poèmes gravés sur des tablettes d'or qu'on a découvertes, en Crète et dans l'Italie méridionale, auprès de squelettes d'initiés. Il y a une analogie évidente entre ces tablettes, guides du mort dans son voyage d'outretombe, et le verbeux Livre des Morts de l'Egypte; mais, ici encore, rien n'oblige à admettre une influence; la route du charlatanisme est si étroite qu'on s'y rencontre aisément sans se chercher.

25. Le sacrifice primitif du dieu, généralement accompagné de la manducation du dieu ou communion, se perpétua dans les rites et. devenu incompréhensible, provoqua l'éclosion de nombreuses légendes. Pour en bien comprendre la genèse, il faut tenir compte de deux éléments essentiels des rites totémiques : la mascarade et la prise du nom. Comme le but du sacrifice du totem est de diviniser les fidèles qui y participent et de les rendre aussi semblables que possible au dieu, les fidèles cherchent à accroître cette ressemblance en prenant le nom du dieu et en se couvrant avec des peaux d'animaux de la même espèce. Ainsi les jeunes filles athéniennes, qui célèbrent le culte de i'Artémis-ourse, s'habillent en ourses et se disent des ourses; les Ménades, qui sacrifient le faon Penthée, s'habillent de peaux de faon. Même dans les cultes postérieurs, on voit les fidèles de Bakkhos prendre le nom de Bakkhoi.

26. Il y a tout un ensemble de légendes qui peuvent s'interpréter aujourd'hui comme d'anciennes explications semi-rationalistes de sacrifices de communion. Actéon est un grand cerf sacrifié par des femmes, qui se

disent la grande biche et les petites biches ; on en fit le chasseur imprudent qui, pour avoir aperçu Artémis au bain, est transformé en cerf par la déesse et dévoré par ses chiens. Les chiens sont un euphémisme; dans la légende primiti ve , ce sont les fi dèle s du cerf sacré qui le déchirent et le mangent à belles dents. Ces repas religieux, dont la viande crue fait les frais, s'appellent en Grèce des omophagies; ils subsistèrent dans les cultes mystérieux, longtemps après que les hommes eussent renoncé à manger de la viande sans la cuire. Orphée (ophreits, le sourcilleux), qui paraît dans l'art avec une peau de renard sur la tête, n'est qu'un renard sacré dépecé par les femmes du clan du renard; ces femmes s'appellent, dans la légende, les Bassarides; or, bassareus est un des vieux noms du renard. Penthée est un faon déchiré de la même manière; on inventa plus tard des histoires pour expliquer en punition de quelle faute il avait été traité ainsi ; mais le désaccord de ces histoires suffit à montrer qu'elles sont tardives et que le seul fait certain, attesté par le rituel, est le meurtre et la manducation du dieu. Zagreus est un fils de Zeus et de Perséphone qui, pour échapper aux Titans qu'excite contre lui la jalousie de Héra, se transforme en taureau; les Titans, adorateurs du taureau divin, le tuent et le mangent ; dans le rite de Zagreus, on continua à l'invoquer sous le nom de « bon taureau » et quand Zagreus, par la grâce de Zeus, renaît sous le nom de Dionysos, le jeune dieu porte au front des cornes qui témoignent encore de sa nature animale. Hippolyte, dans la fable, est le fils de Thésée qui repousse l'amour de Phèdre, sa marâtre, et meurt

HIPPOLYTE, PHAÉTHON. PROMÉTHEE 125

victime de ses chevaux emportés, parce que Thésée, trompé par Phèdre, a invoqué contre lui la colère d'un dieu. Or, Hippolyte signifie en grec « déchiré par les chevaux ». Hippolyte est lui-même un cheval, que les fidèles du cheval, déguisés en chevaux et s' appelant eux-mêmes chevaux, déchirent et mangent.

Phaéthon (le brillant) est un fils d'Apollon qui a demandé à conduire le char du soleil, le conduit mal, risque d'embraser le monde et finit par s'abîmer dans les flots. Cette légende est l'écho d'un vieux rite de Rhodes, l'île du Soleil, où chaque année on précipitait un cheval blanc et un char embrasé dans la mer, comme adjuvants du soleil fatigué; la chute annuelle du Phaéthon dans les flots fut expliquée par une légende, c'est-à-dire par le récit d'un événement unique, localisé dans l'espace et dans le temps.

Prométhée, dit-on, est un Titan rusé qui déroba au ciel le feu et en fit présent aux hommes. Zeus se vengea de ce larcin en le clouant sur un rocher où un aigle dévore son foie sans cesse renaissant. Mais l'aigle, dans les mythologies primitives, est l'oiseau qui s'est élevé jusqu'au soleil, pour y prendre le feu et l'apporter aux hommes; d'autre part, l'aigle est épargné par la foudre et on l'emploie comme paratonnerre en le clouant au sommet des édifices. De là le nom d'aigles (aetoi) donné aux frontons des temples grecs; de là aussi la légende de Prométhée, qui répond au dialogue naïf que voici : « Pourquoi cet aigle est-il crucifié? — C'est sa punition pour avoir volé le feu du ciel. » A l'origine, la légende est celle du châtiment de l'aigle; quand on su^ntua à l'aigle prométhée

(« le prévoyant », nom de l'aigle comme oiseau d'augure) le Titan Prométhée, l'aigle resta dans la légende, mais, de victime, il devint bourreau. Je pourrais multiplier ces exemples; ceux que j'ai cités suffisent à indiquer la méthode, qui s'applique, dans bien des cas, avec une surprenante facilité.

27. Un animal divin sacrifié ne meurt jamais complètement, car, après quelques jours de deuil, on lui trouve un successeur, animal de même espèce qui restera sacré et intangible pendant une année. Ainsi s'explique la résurrection de tant de dieux et de héros, le fait qu'on montre leur tombeau, qu'on les honore d'un culte, qu'on les représente comme vivants parmi les dieux. C'est le cas de tous ceux que je viens de nommer; pour la plupart d'entre eux, la tradition nous a conservé le souvenir des lamentations qui suivaient leur mort, de la joie qui marquait l'annonce de leur résurrection. Quand on rapproche ces faits de ce qui se passe en Europe entre le vendredi saint et le dimanche de Pâques, on comprend que la notion d'un dieu mort et ressuscité ait d'autant plus facilement trouvé créance qu'elle était très répandue dans les couches inférieures de la société. On comprend aussi l'idée de la manducation du dieu, de l'union mystique des fidèles au dieu par la communion, toutes choses qui, dans le christianisme de nos jours, ne sont que des survivances épurées des plus anciens rites totémiques, des pratiques théophagiques d'un lointain passé.

28. L'anthropomorphisme eut pour résultat d'affaiblir l'idée de l'immolation du dieu pour fortifier celle

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