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CULTE DES EAUX ET DES ARBRES

Les fleuves et les sources étaient sacrés à leurs yeux. L'n Gaulois du IIIe siècle, Virdomar, se disait le descendant du dieu Rhin. On trouve le nom de Rhenogenos, qui a le même sens. Certains Gaulois, riverains de ce fleuve, y plongeaient leurs nouveau-nés; s'ils surnageaient, ils passaient, à leur tour, pour des descendants du Rhin, protégés par l'ancêtre commun et, par suite, fils légitimes. C'est là une de ces ordalies que le moyen âge a conservées sous le nom de jugements de Dieu. Beaucoup de rivières et de sources étaient dites « divines », d'où la fréquence de noms comme Dive et Divonne. Les sources thermales étaient les demeures de génies dits Bormo ou Borvo (c'est-à-dire « bouillonnant»), d'où les noms de Bourbon, de Bourbonne, de la Bourboule, etc. L'activité des sources jaillissantes suggéra l'idée d'un animal sacré : c'était tantôt un taureau, tantôt un cheval. Le taureau devint l'attribut d'Apollon, le dieu guérisseur. Le nom de la déesse équestre, Epona, signifiant « source chevaline ■ [epos, ona) , est exactement comparable à celui de la source du Parnasse que fit jaillir le cheval d'Apollon, Pégase {Hippocrène, de hippos et de krêné).

9. Il y avait en Gaule des forêts sacrées, composées surtout de chênes, dont les arbres étaient protégés par un respect religieux. Ces forêts servirent de lieux de réunion, de temples; leurs « esprits » étaient l'objet d'un culte . telles sont Abnoba, la forêt Noire, et Arduinna, celle des Ardennes. Le chêne était tellement vénéré qu'un auteur grec en fait le dieu suprême, le Zeus des Gaulois. Le gui du chêne-rouvre, qui est une végétation assez rare, était cueilli en grande cérémonie par

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les Druides, vêtus de robes blanches; ils le détachaient avec une serpe d'or, après avoir sacrifié aux dieux des taureaux blancs, et le recueillaient dans une étoffe blanche également. Aujourd'hui encore, le gui ou mistletoe est l'objet d'un respect superstitieux en Angleterre. Une autre plante, le samole, remède contre les maladies des bestiaux, devait être cueillie à jeun, de la main gauche; celui qui la cueillait ne devait pas la regarder. Dans la région des Pyrénées, on trouve des dédicaces en latin au dieu Rouvre, au dieu Hêtre, aux Six- Arbres; on connaît aussi un Mars Buxenus, c'està-dire un dieu du buis sacré, identifié, nous ne savons pourquoi, au Mars romain.

10. Le culte des animaux, plus important encore, a laissé des traces nombreuses. D'abord, dans les noms mêmes des tribus : les Taurisci sont les gens du Taureau, les Brannovices ceux du Corbeau, les Eburons ceux du Sanglier. Puis, dans beaucoup de noms de villes et d'individus: Tarvisium, la ville du Taureau; Lugudunum ou Lugdunum, la colline du Corbeau ; Deiotarus,\e Taureau divin; Artogenos, le descendant de l'Ours. En troisième lieu, nous avons les enseignes gauloises, surmontées de l'image d'un sanglier. Les revers des monnaies, frappées en Gaule depuis 250 environ, portent des chevaux, des taureaux, des sangliers dont le caractère sacré est incontestable. Ndus avons déjà vu que la déesse Epona fut une cavale avant d'être une écuyère; les Gaulois avaient aussi un dieu étalon, Rudiobus, dont une grande image en bronze, sans cavalier, a été trouvée près d'Orléans avec des figures de sangliers et celle d'un cerf.

ii. Il existe de nombreux petits bronzes représentant des taureaux à trois cornes (donc, surnaturels) ; on connaît aussi un sanglier de bronze à trois cornes. Quand l'anthropomorphisme prévalut en Gaule, on identifia les animaux sacrés à des dieux et, dés lors, on représenta les animaux en compagnie des dieux, ou l'on figura les dieux avec des cornes ou des peaux d'animaux. Ainsi la déesse Artio (ourse), trouvée près de Berne, est figurée auprès d'une ourse ; une déesse analogue à la Diane romaine, découverte dans les Ardennes, chevauche un sanglier; le dieu gaulois de l'autel de Reims, entre Apollon et Mercure, porte des cornes de cerf; un dieu à cornes, sculpté sur un autel de Paris, est appelé Cernunnos, c'est-à-dire « cornu », par l'inscription. Exceptionnellement, sur des autels d'époque romaine, l'animal sacré est encore figuré seul : ainsi le taureau aux trois grues (inscription : Tarvos Trigaranns) de l'autel découvert à Notre-Dame de Paris. Bien qu'un bas-relief analogue ait été exhumé près de Trêves, on ne sait pas au juste ce que signifie le taureau aux trois grues; mais il est certain que les grues n'étaient pas moins sacrées que le taureau, car des grues sont figurées, à titre d'emblèmes religieux, sur des boucliers gaulois, parmi les reliefs triomphaux de l'arc d'Orange.

12. Sur un autel du Ier siècle après Jésus-Christ, où sont représentés les douze dieux romains, est sculpté un serpent à tête de bélier, qui doit être un grand dieu gaulois; le même animal fantastique se rencontre ailleurs comme attribut de Mercure, preuve qu'on essaya plus tard de l'identifier à ce dieu»

après l'avoir d'abord, semble-t-il, assimilé à Mars.

13. Du totémisme dérivent toujours des interdictions alimentaires. Nous n'en connaissons pas dans la Gaule propre, sinon la grande répugnance des Celtes à manger du cheval; mais les Bretons insulaires, du temps de César, élevaient des poules, des oies et des lièvres sans oser les manger. Le caractère sacré du coq, de la poule et du poulet sont attestés, en Gaule et en Italie, par beaucoup d'usages : qu'on se rappelle les poulets sacrés des augures romains, les coqs de nos clochers, d'où ils sont censés écarter la foudre. L'oie était sacrée sur le Capitole à Rome. Quant au lièvre, nous savons qu'on s'en servait, en Bretagne même, pour connaître l'avenir, c'est-à-dire comme animal d'augure; or, les animaux d'augure, comme les animaux d'enseignes, sont toujours, à l'origine du moins, des totems.

14. Parmi les autres interdictions ou tabous qui prévalaient en Gaule, il en est deux qui méritent une mention. Le butin fait sur l'ennemi était intangible; on en faisait des amas auxquels personne, sous peine de mort, n'osait toucher; d'autres fois, on le jetait dans des lacs, comme les fameux trésors que le Romain Cépion repêcha dans les étangs de Toulouse, sacrilège qu'il expia bientôt par la défaite et la mort. Une interdiction singulière, qui appartient à la classe des tabous de majesté, défendait à un enfant de s'approcher de son père en armes; il en résultait que les jeunes gens étaient élevés dans des familles étrangères ou par les Druides, coutume bizarre qui a duré longtemps en Irlande et dont on pourrait voir une survivance

ESUS, TEUTATÈS, TARAMS ÏT1

lointaine dans la pratique française et anglaise de l'internat.

15. J'ai déjà parlé de plusieurs divinités gauloises qui, n'ayant pas d'équivalentes en Grèce et à Rome, peuvent être considérées comme indigènes. En voici quelques autres exemples. Sur le même autel découvert à Notre-Dame de Paris, où paraît le taureau aux trois grues, on trouve un dieu bûcheron nommé Esus, associé aux dieux romains Vulcain et Jupiter. Cet Esus est mentionné par Lucain (vers l'an 60), en compagnie de Teutatès et de Taranis : ce sont, suivant le poète, trois dieux sanguinaires, qui exigent des sacrifices humains. On a cru que ces trois dieux constituaient une trinité commune aux Celtes : en réalité, et le passage de Lucain le prouve, ce sont des divinités honorées par quelques peuplades au nord de la Loire, entr'autres par lesParisii. Esus (Hesus) pourrait être apparenté au latin herns, autrefois hesus (seigneur) ; Teutatès est le « dieu de la cité » ; Taranis, celui du tonnerre. Le motif qui a fait représenter Esus comme bûcheron n'a pas encore été déterminé avec certitude.

16. Dans les œuvres d'art gallo-romaines, Jupiter paraît quelquefois portant une roue, ou avec une roue à ses pieds; cette roue figure sans doute le soleil. Sur des autels pyrénéens, on trouve la roue associée à la croix gammée, qui semble aussi avoir représenté, en Gaule, le soleil ou le feu. Nous possédons des rouelles de bronze ayant servi d'amulettes, qui répondent à la même idée. Encore aujourd'hui, aux fêtes champêtres de la Saint-Jean (24 juin), une roue enflammée figure le soleil; on la roule vers une rivière voisine et on l'im-

merge, peut-être pour servir d'adjuvant au feu du ciel.

17. Les Druides enseignaient que les Gaulois avaient pour ancêtre commun un dieu infernal ou nocturne que César appelle Dis Pater. Ce dieu, dont il existe de nombreuses images, est représenté vêtu d'une peau de loup, tenant un vase et un maillet à longue hampe. Le maillet rappelle celui du Charon étrusque. Un bas-relief de Sarrebourg en Lorraine prouve que l'une des épithètes de ce dieu gaulois était Sucellus, signifiant « le bon frappeur ». La peau de loup fait présumer que ce dieu nocturne était originairement un loup, fauve qui rôde et qui exerce ses ravages pendant la nuit. A l'époque romaine, on l'a aussi identifié au dieu Silvanus (le forestier), qui passait pour un chasseur de loups, ancien loup lui-même. Ainsi les Gaulois, ou du moins une partie des Gaulois, avaient une légende nationale identique à celle des Romains : comme Romulus, ils étaient « les enfants du loup » et c'est peut-être pour cela que les Arvernes se disaient les frères des Latins.

18. Lucien (vers 170) a parlé d'un Hercule celtique, Ogmios, représenté sous les traits d'un vieillard à cheveux blancs, portant une peau de lion, une massue, un arc, et traînant à sa suite, par de petites chaînes d'ambre et d'or, une grande multitude de fidèles; la chaîne est suspendue à la langue du dieu, qui personnifie ainsi l'éloquence. Ogmios est une épithète apparentée au nom d'Ogmé., qui, en Irlande, passe pour l'inventera1 de l'écriture oghamique. L'Hercule Ogmios, dont Lucien ou l'auteur qu'il suit a pu voir une image chez les Allobroges (Dauphiné), était un « héros civilisateur »;

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