‹ Orpheus; histoire générale des religionsChapitre 86 sur 283 · L'IRMINSUL · texte numérisé non relu

L'IRMINSUL

23. Les annales franques de 772 racontent que Charlemagne, vainqueur des Saxons, détruisit un centre de leur culte près de Heresbourg, qui s'appelait Ermensul. Un renseignement plus précis est donné par le chroniqueur Rudolf de Fulda : « Les Saxons, dit-il. vénèrent en plein air un tronc d'arbre de grande dimension, qu'ils appellent Irminsitl, ce qui signifie colonne du monde, colonne qui soutient tout. » Cette explication, qui attribue à irmin le sens d' « universel », paraît bonne; le nom du roi des Goths, Ermanaric, est probablement identique à irmin-rix, signifiant a le roi suprême ». Il y a apparence qu'une relation s'était établie entre YIrminsul et le dieu Mercure, soit à cause de l'analogie des noms (grec Hermès), soit parce que le Mercure classique était quelquefois vénéré sous forme de pilier. D'autre part, le Mercure germanique étant Odin, il faut croire qu'Odin était figuré sous l'aspect d'un pilier ou d'un tronc d'arbre qui supportait le monde. Nous trouvons une conception analogue dans les Eddas : c'est le grand arbre cosmique, le frêne Yggdrasill.

24. Dans le nord de l'Allemagne, vers la fin du moyen âge. il est question de « colonnes de Roland »; en Suède, il y a des « colonnes de Thor »; chez les Anglo-Saxons, des « colonnes d'Athelstane ». Ce sont là autant de variantes et de survivances des cultes primitifs de l'arbre et du pilier, que l'on rencontre aussi chez beaucoup d'autres peuples, en Grèce et en Italie comme en Gaule.

25. Les rites funéraires des Germains, avec oblations aux morts, ressemblent à ceux de leurs voisins.

La demeure des âmes est tantôt sous terre, dans le royaume de Hel, fille de Loki, tantôt dans un pays du nord ou une île lointaine, tantôt et plus souvent dans les airs. Les âmes des morts fréquentent surtout parmi les hommes, au moment des grandes tempêtes de l'automne; il faut alors les apaiser par des rites que l'Église a christianisés en plaçant à cette date le Jour des morts. Aujourd'hui encore, même en France, on appelle vent des morts celui qui souffle dans les premiers jours de novembre et fait tourbillonner les feuilles mortes. L'Église prohiba de célébrer ces rites par des mascarades où l'on revêtait des peaux d'animaux, autre indice d'une survivance totémique.

26. En 872, le gain d'une seule bataille fit d'Harald Harfagri le maître de la Norvège. Bon nombre de petits chefs de ce pays se réfugièrent en Islande, qui devint un foyer du vieil esprit germanique et resta indépendante jusqu'au xme siècle. De 900 à 1250 environ, des relations actives existèrent entre la Norvège et l'Islande. Vers l'an 1000, le roiOIaf Tryggvason, qui avait converti la Norvège au christianisme, envoya prêcher l'Évangile en Islande. La mission réussit, mais les Islandais n'en demeurèrent! pas moins attachés à leurs traditions. La poésie des Scaldes, née en Norvège, fleurit en Islande plus longtemps et avec plus d'éclat qu'ailleurs. Une prose classique naquit à côté de la poésie nationale; ce fut

l'origine de la littérature norroise, qui a fini par exercer une grande influence sur les littératures de l'Europe.

27. Les débris de la poésie des Scaldes sont surtout des poèmes à l'éloge des princes Vikings, les rois des mers du nord. Cette poésie de cour est loin d'être simple. Une de ses formules favorites, dite kenningar, consiste à répéter deux ou trois fois la même chose sous une forme compliquée. Les Scaldes donnaient au dieu Odin 115 épithètes; il est le patron des poètes, auxquels il communique le nectar divin, le met, qu'il a volé, sous la forme d'un serpent, à la fille d'un géant. Quoique raffinée, la poésie des Scaldes conserve des marques de son origine magique ; le lied, comme le carmen romain, a été d'abord une incantation. Les premiers caractères usités en Scandinavie, les rimes, écriture créée vers l'an 200 sur le bas Danube et dont on attribuait l'invention à Odin, ont servi longtemps de grimoire magique et sont encore employés sur des talismans.

2S. Voici ce qu'on enseigne couramment au sujet de l'Edda, dont la littérature des Scaldes est inséparable (1). Au xne siècle, lorsque le christianisme triompha enfin enlslande, Saemund Sigfusson recueillit les chants qui servaient de théologie et de littérature aux ancêtres païens de son peuple. Saemund était un prêtre, qui mourut en 1133. H appela son recueil YEdda, ce qui signifie l'aïeule, comme si le tout avait été raconté par une grand'mère. Au siècle suivant, l'exemple de Saemund fut suivi par Snorri Sturluson, auteur d'une Edda en prose qui est à la fois le commen- : Heinrich, Histoire de la littérature allemande, 1. 1, p. 6.

taire de la première Edda et le recueil de la science poétique des Scaldes, auteurs des Sagas.

29. Tout cela doit être revisé. D'abord, l'Edda en vers, qui aurait été écrite par Saemund vers 1130, n'a été découverte qu'en 1643 par l'évêque Brynjolf Svenisson, qui l'attribua à Sasmund, sans autre raison que le grand savoir dont la tradition faisait honneur à ce prêtre. L'Edda en prose avait été découverte en 1628; pour celle-là le titre d'Edda est certain; il est certain aussi qu'elle est l'œuvre de Snorri Sturluson, mort en 1241. Mais tout ce qu'on croyait savoir de l'Edda poétique est, comme l'a montré Bugge, entaché d'erreurs. Voici pourquoi :

30. Les savants islandais du XVIIe siècle s'occupaient beaucoup des ouvrages de Snorri, auxquels son école avait donné le nom d'Edda, signifiant poétique. Or, dans l'Edda en prose, sont cités des fragments de poèmes que l'on retrouva en 1643, avec bien d'autres, dans le manuscrit 2365 de la bibliothèque de Copenhague. Alors on publia ces poèmes sous le titre d'Edda Scemundi, en croyant qu'Edda signifiait l'aïeule. Il y a là un double malentendu, car une collection de poèmes n'est pas une poétique et l'attribution du recueil à Saemund reste une hypothèse tout à fait gratuite.

31. Aucun des poèmes de l'Edda n'a été mis par écrit avant 1250; aucun ne paraît plus ancien que les environs de l'an 900. C'est la poésie des Vikings, non celle des anciens Germains. Et comme les Vikings avaient des relations de toute sorte avec la Grande- Bretagne et l'Irlande, il est naturel qu'on y trouve

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