‹ OrpheusChapitre 20 sur 359 · DÉFINITIONS DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

DÉFINITIONS DE LA RELIGION

dance.» «C’est, ditFeuerbach.undésirquise manifeste par la prière ,1e sacrifice et la foi. » Kant voulait y voir « le sentiment de nos devoirs en tant que fondés sur des commandements divins». — «Lareligion, ditMax Müller, est une faculté de l’esprit qui, indépendamment des sens et de la raison, met l’homme en état de saisir l’infini. » Plus modestement, le grand ethnographe anglais Tylor admet, comme définition minima du mot religion, « la croyance à des êtres spirituels». Le premier peut-être, en 1887, Marie- Jean Guyau a introduit, dans la définition de la religion, un élément essentiel à toutes les religions, le caractère social : « La religion, dit-il, est un sociomorphisme universel... Le sentiment religieux est le sentiment de la dépendance par rapport à des volontés que l’homme primitif place dans l’univers. » De toutes les définitions que j’ai citées jusqu’à présent, celle-là est incontestablement la meilleure.

5. On peut pourtant lui en préférer une autre. Le mot de religion étant ce que l’a fait l’usage, il est nécessaire qu’une définition minima, comme dit Tylor, convienne à toutes les acceptions où on l’entend. Or, les Romains parlaient déjà de la religion du serment, religio juris jurandi ; nous en parlons à notre tour, ainsi que de la religion de la patrie, de la famille, de l’honneur.

Employé ainsi, le mot de religion ne comporte ni l’idée de l’infini, ni le désir dont parle Feuerbach, ni même une croyance arrêtée à des êtres spirituels. En revanche, il implique, sans contrainte matérielle, une limitation de la volonté individuelle, ou plutôt de l’activité humaine en tant qu’elle

L’ORIGINE DES RELIGIONS

dépend de la volonté. Comme il y a de multiples religions, il y a des limitations multiples, et je propose de définir la religion : Un ensemble de scrupules qui font obstacle au libre exercice de nos facultés .

6. Cette définition est grosse de conséquences, car elle élimine, du concept fondamental de la religion, Dieu, les êtres spirituels, l’infini, en un mot tout ce qu’on a l’habitude de considérer comme l’objet propre du sentiment religieux. J’ai montré qu’elle convient à la religion de la famille, à celle de l’honneur; je vais essayer d’établir qu’elle ne convient pas moins à ce qui constitue le fond irréductible des religions.

7. Le terme scrupule a le tort d’être un peu vague et, si j’ose dire, trop laïcisé. Nous avons scrupule à parler haut dans une chambre mortuaire; mais nous avons aussi scrupule à entrer avec un parapluie dans un salon. Les scrupules dont il est question, dans la définition que j’ai proposée, sont d’une nature particulière; à l’exemple de beaucoup d’anthropologistes contemporains, je les appellerai des tabous, mot polynésien qui a reçu droit de cité dans la langue de l’ethnographie et même dans celle de la philosophie.

8. Tabou, en polynésien, signifie, à proprement parler, ce qui est soustrait à l’usage courant : un arbre qu’on ne peut toucher ou abattre est un arbre tabou, et l’on parlera du tabou d’un arbre, pour désigner le scrupule qui arrête l’homme tenté de toucher cet arbre ou de l’abattre. Ce scrupule n’est jamais fondé sur une raison d’ordre pratique, comme le serait, dans le cas d’un arbre, la crainte de se meurtrir ou de se piquer. Le caractère distinctif d’un tabou, c’est que

Page 1