‹ OrpheusChapitre 22 sur 359 · LE SCRUPULE DU SANG · texte numérisé non relu

LE SCRUPULE DU SANG

était un loup pour l’homme : homo homini lupus. Toutefois, ce que révèle l’observation des sauvages actuels n’est pas, apriori, valable pour l’humanité primitive; on a du reste signalé certains peuples, comme les Esquimaux, qui ne savent même pas ce qu’est la guerre et n’ont pas de mot pour désigner ce fléau. Il est donc possible que les hommes primitifs ne se soient ni tués ni mangés entre eux. En France du moins, l’exploration des plus anciennes cavernes de l’âge du mammouth, où l’on trouve d’immenses accumulations d’os d’animaux, n’a jamais permis de constater l’anthropophagie. Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, de cette humanité si éloignée de la nôtre, il est certain qu’aux époques historiques le scrupule du sang se manifeste avec une intensité singulière dans certains groupes unis par les liens d’une descendance commune, vraie ou supposée, familles, clans, tribus, peuplades. Le meurtre, même involontaire, d’un membre de la famille ou du clan est un crime difficile à expier. C’est ainsi que doit s’interpréter le précepte du Décalogue : Tu ne tueras point. Il faut sous-entendre : l’homme de ta tribu ou de ton clan. Cela est d’autant plus évident que, dans la Bible, on trouve nombre de massacres épouvantables commandés par le Seigneur (i); ce sont les modernes qui, lisant la Bible avec des yeux de civilisés,

(i) Par exemple la tuerie des Madianites (Nombres, 31, 7) : * Ils firent donc la guerre à ceux de Madian comme l’ Éternel l’avait commandé, et ils en tuèrent tous les mâles...» § 15 « Et Moïse leur dit : « N’avez- vous pas laissé vivre toutes les femmes?...» § 17 : « Tuez donc maintenant les mâles d’entre les petits enfants et tuez toute femme qui aura eu compagnie d’homme.» Voiries belles notes de Voltaire à sa tragédie Les lois de M inos.

L’ORIGINE DES RELIGIONS

ont voulu découvrir dans ce précepte la condamnation absolue de la guerre, à quoi les rédacteurs du Pentateuque n’ont jamais songé.

Ainsi le scrupule ou tabou, cette barrière opposée aux appétits destructeurs et sanguinaires, est un héritage transmis à l’homme par l’animal.

Ce n’est pas le seul.

13. L’animal, autant que nous pouvons en juger, ne distingue pas les objets extérieurs suivant qu’ils ont une volonté ou n’en ont pas. Les amis des chiens sont unanimes là-dessus; le Riquet de M. Bergeret est animiste. Mais les animaux ne nous font pas de confidences; leur psychologie nous est mal connue. Il n’en est pas de même des enfants et des sauvages. Tout le monde n’a pas l’occasion d’aller observer les sauvages; mais nous en avons presque l’équivalent auprès de nous : ce sont les enfants. Nous pouvons affirmer que l’enfant et le sauvage sont animistes, c’est-à-dire qu’ils projettent au dehors la volonté qui s’exerce en eux, qu’ils peuplent le monde, en particulier les êtres et les objets qui les entourent, d’une vie et de sentiments semblables aux leurs. Les exemples de cette tendance animiste sont innombrables; il nous suffit, pour en trouver de concluants, de réveiller nos plus lointains souvenirs d’enfance.

14. Ce fait a été reconnu et mis en pleine lumière dès le xviiie siècle. Le philosophe Hume écrivait, dans son Histoire naturelle des religions : « Il existe chez l’homme un penchant général à admettre que tous les êtres lui ressemblent. Les causes inconnues occupant incessamment sa pensée, il ne tarde pas à leur prêter.

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