L’ANIMISME
'•Our les mieux assimiler à lui, la pensée, la raison, la passion et quelquefois même des membres et des traits Identiques aux siens. »
15. L’animisme est si naturel à l’homme, si difficile à déraciner, qu’il a laissé des traces dans le langage de tous les peuples, même dans celui des individus en apparence les plus civilisés. Je viens de dire que Y animisme a laissé des traces; n’est-ce pas une façon de parier animiste, comme si l’animisme, cette abstraction de mon esprit, était un petit génie, un lutin dont les pas s’impriment dans le sol humide ou dans la poussière? Les personnifications de la poésie ne sont pas autre chose qu’une survivance de l’animisme; l’homme civilisé y prend d’autant plus de plaisir qu’elles lui rappellent la plus chère, la plus ancienne de ses illusions. Écoutez Lamartine parlant au lac du Bourget :
O lac, l’année à peine a fini sa carrière...
Regarde, je viens seul m’asseoir sur cette pierre,
Où tu la vis s’asseoir!
L’année est un char qui roule dans une carrière autour du ciel, ou plutôt le conducteur de ce char; le lac a vu s’asseoir l’amie de Lamartine et le poète s’adresse à lui, en le priant de regarder. Y a-t-il bien loin de l’étac d’esprit qu’accusent ces vers à celui du Peau-Rouge à qui l’on demande : « Pourquoi l’eau de la rivière coulet-elle? » et qui répond : «C’estl’esprit de l’eau qui fuit! » En lisant un ouvrage moderne quelconque, même sans prétentions littéraires, on s’aperçoit que la grande difficulté à laquelle se heurtent nos langues, qui sont loin d’être des instruments scientifiques d’analyse, n’est
L’ORIGINE DES RELIGIONS
pas celle de personnifier les objets pour les rendre plus sensibles, mais celle de les dépouiller de leur personnalité pour les empêcher de parler à l’imagination — c’està-dire de mettre en éveil, aux dépens de la logique, ce qu’on a si bien appelé « la folle du logis ».
16. L’animisme d’une part, les tabous de l’autre, tels sont les facteurs essentiels des religions. A l’action naturelle, on dirait presque physiologique de l’animisme, sont dues les conceptions de ces génies invisibles qui fourmillent dans la nature, esprits du soleil et de la lune, des arbres et des eaux, du tonnerre et de l’éclair, des montagnes et des rochers, sans parler des esprits des morts qui sont les âmes et de l’esprit des esprits qui est Dieu; à l’influence des tabous, qui créent la notion du sacré et du profane, des choses et des actions interdites ou permises, sont dues les lois religieuses et la piété. Le Jéhovah des rochers et des nuées du Sinaï est un produit de l’animisme; le Décalogue est le remaniement d’un vieux code de tabous.
17. La doctrine que je viens d’exposer brièvement est en opposition absolue avec deux explications longtemps reçues et qui trouvent encore çà et là des partisans. La première est celle de la révélation; la seconde est celle de Y imposture. La première a été admise par tout le moyen âge et conserve pour défenseurs ceux qui cherchent leurs enseignements dans le passé ; la seconde a été, d’une manière générale, celle des philosophes du xviii® siècle. Avant d’aller plus loin, il faut dire quelques mots de l’une et de l’autre.