LA SCOLASTIQUE
aussi, pour effet de soustraire les hommes instruits à la tyrannie des opinions toutes faites, de les engager à chercher la vérité en dehors de la tradition, enfin de leur apprendre à raisonner librement. « Tu peux disputer, disait saint Bernard, pourvu que ta foi soit inébranlable. » La philosophie était donc, à ses yeux, la servante de la foi; mais c’est une servante qui, dès ses débuts, prit quelquefois les allures d’une maîtresse. L’Église s’en aperçut et la scolastique lui créa bientôt beaucoup d’ennuis.
69. Le savant et subtil Abélard (1079-1143), qu’entourèrent, tant à Paris qu’en Champagne, des centaines de disciples, transformait les sacrements en symboles et niait le pouvoir des indulgences. Condamné par un concile (11-21), combattu par saint Bernard, il finit ses jours, presque captif, dans le cloître de Cluny. Albert le Grand, dominicain, s’occupa surtout de sciences et, tout en se faisant la réputation d’un sorcier, tourna les esprits vers l’étude des corps (1205- 1280). L’accusation de magie pesa lourdement sur le moine Roger Bacon (1214-1294), homme à projets et à idées originales, dont on a, de nos jours, exagéré le savoir réel pour l’élever à la dignité de précurseur. A la même époque, le catholicisme du moyen âge trouva son expression la plus complète dans la vaste Somme théologique de saint Thomas d’Aquin. Ce dominicain italien, mort à 49 ans en 1274, fut, dans son genre, un homme de génie ; malgré les apparences rébarbatives et toutes scolastiques de sa Somme, il y fit preuve* d’un esprit presque libéral. La papauté actuelle recommande l’étude de ses
DE JUSTINIEN A CHAR LES-QUINT
œuvres comme la source de toute saine théologie.
70. Les franciscains opposèrent à Thomas un des leurs, Duns Scot (f 1308), qui serait complètement ■oublié sans le souvenir de la longue rivalité des scotistes -et des thomistes. Non moins délaissés sont les écrits -des mystiques, saint Bonaventure, Eckart, Tauler, que l’Église tient d’ailleurs en suspicion. Mais on lit -encore avec émotion le chef-d’œuvre du mysticisme de ces tristes temps, Y Imitation de Jésus-Christ, attribuée parfois à Jean Gerson, docteur à Paris, en réalité du chanoine Thomas a Kempis de Deventer (J 1471). Dégoûtée du monde et même de l’Église, l’âme se tourne tout entière vers Dieu et trouve la béatitude -dans l’isolement.
71. Aux premiers souffles de la Renaissance des lettres, favorisée par l'exode des savants grecs de Byzance, qui apportèrent à l’Europe les œuvres de Platon, et surtout par la découverte de l’imprimerie, des tendances nouvelles se font jour dans le monde de la pensée. En Italie, les humanistes inclinent vers une sorte de panthéisme païen; en Allemagne, ils abordent avec passion l’étude directe des textes, grecs et hébreux, et donnent naissance à la critique historique. Jean Reuchlin, de Bâle (1455-1522), fut un hébraïsant de grand mérite et sauva les livres juifs du moyen âge, que voulaient brûler les inquisiteurs de Cologne. Érasme de Rotterdam, le prince des érudits <le son temps, s’établit à Bâleen 1521 et en fit un centre