INTERDICTIONS ALIMENTAIRES
d’une forme moins grossière un des instincts religieux les plus profonds de l’humanité.
40. D’autre part, dans les milieux conservateurs, l’idée qu’il fallait s’abstenir de manger certains totems survécut longtemps aux progrès de la civilisation matérielle. L’animal ou le végétal dont il est convenu qu’on doit s’abstenir est tantôt considéré comme sacré, tantôt comme immonde; en réalité, il n’est ni l’un ni l’autre : il est tabou. La vache est tabou chez les Indous, le porc est tabou chez les Musulmans et les Juifs, le chien est tabou dans presque. toute l’Europe, la fève était tabou en Grèce, dans les sectes des Pythagoriciens et des Orphiques. Au xvme siècle, les philosophes propagèrent l’idée fausse que si certains législateurs religieux avaient interdit tel ou tel aliment, c’était pour des motifs hygiéniques. Renan lui-même croyait encore que la crainte de la trichine et de la lèpre avait fait défendre aux Hébreux l’usage de la viande de porc. Pour montrer combien cette explication est peu raisonnable, il suffît d’observer que, dans toute la Bible, on ne trouverait pas un seul exemple d’une épidémie ou d’une maladie attribuée à la consommation de viandes impures; l’idée de l’hygiène n’a pris naissance que très tard, dans le monde grec. Pour les auteurs bibliques, comme pour les sauvages actuels, la maladie est surnaturelle; c’est un effet de la colère des esprits. Les juifs pieux s’abstiennent de manger du porc, parce que leurs lointains ancêtres, cinq ou six mille ans avant notre ère, avaient pour totem le sanglier. L’explication hygiénique d’une prohibition alimentaire doit être considérée aujourd’hui comme
L’ORIGINE DES RELIGIONS
une marque d’ignorance ; il y a longtemps déjà (1889^ que la vérité, telle que je l’expose, a été reconnue par , un illustre orientaliste anglais, Robertson Smith.
41. En général, rien n’est plus absurde que d’expliquer les lois et pratiques religieuses d’un passé lointain par des considérations tirées de la science moderne.
On entend dire, par exemple, que les juifs observent le Sabbat parce que leur législateur, Moïse, a su que l’homme avait besoin d’un jour de repos. Moïse, s’il a existé, n’a rien su de tel; il n’a fait que codifier un vieux tabou, suivant lequel un jour de la semaine était considéré comme néfaste, comme impropre au travail utile et productif. Si l’Hébreu préhistorique ne travaille pas le samedi, c’est parce que le samedi est un mauvais jour, exactement comme on voit aujourd’hui des gens, de ceux même qui se piquent d’être libres-penseurs, ne pas vouloir partir en voyage le 13 du mois ou un vendredi, parce que le 13 et le vendredi sont de mauvais jours. On peut ainsi, pour expliquer des usages très anciens, chercher des points de comparaison dans les temps modernes, mais à la condition de les demander aux survivances de la superstition, non à la science.
42. Je me hâte d'ajouter que, dans notre civilisation intense, l’hygiène du corps et celle de l’esprit conseillent de consacrer au repos un jour par semaine; c’est pourquoi l’usage sabbatique, reporté au dimanche, s’est maintenu et a même été consacré par les législations laïques. On pourrait citer bien d’autres exemples de
tabous superstitieux qui, se trouvant par hasard con
formes aux exigences de l’hygiène ou de la raison, ont