DOMESTICATION DES ANIMAUX
l’ânesse de Balaam! Les récits primitifs qui ont été combinés et corrigés pour former la Bible devaient fourmiller d’histoires d’animaux. Dans les Évangiles, nous trouvons encore la colombe, oiseau sacré en Syrie, qui joue un rôle caractéristique dans la scène du Jourdain; mais les Évangiles et les Actes dits apocryphes, qui sont des produits de la littérature populaire, offrent de nombreux exemples d’animaux qui parlent, d’arbres qui parlent. Quand il n’y a pas de totémisme dans un monument des anciennes littératures, c’est que les traces en ont été effacées par des reviseurs.
38. L’animal totem, considéré comme le protecteur du clan, est, en principe, inviolable; aujourd’hui encore, on connaît des peuples chasseurs, ayant pour totem l’ours, qui demandent pardon à un ours avant de le tuer. Aux époques les plus lointaines auxquelles nous reporte le totémisme pur, il est probable que chaque clan avait au moins un totem qui ne pouvait être ni tué, ni mangé, pas plus que les individus humains du même clan. Le totem était donc protégé par un tabou. Les conséquences de ce fait ont été immenses et se font encore sentir aujourd’hui. La première a été la domestication des animaux et des plantes, c’est-à-dire la vie agricole. Supposons une tribu composée de deux clans, dont l’un a pour totem le sanglier, l’autre une variété de céréale sauvage. Il est dans l’intérêt de chacun de ces clans et des hommes qui le composent d’entretenir, auprès de leur campement, au moins un couple de sangliers, qui se reproduiront sous la sauvegarde de l’homme, et une petite plantation de céréales
L’ORIGINE DES RELIGIONS
que renouvellera la culture. Même s’ils sont pressés par la faim, les chasseurs ne mangeront pas leur totem , que préserve un tabou religieux, et ils ne se permettront qu’à titre exceptionnel de manger ou de détruire le totem du clan voisin. Au bout de quelques générations, les sangliers divins seront devenus des sangliers domestiques, c’est-à-dire des porcs, et le blé sauvage sera devenu une plante cultivée.
39. Comment et pourquoi cet état de choses a-t-il pris fin? Ici encore, c’est la religion qui intervient et qui fournit seule une explication satisfaisante. Le totem est sacré; en cette qualité, il est considéré comme un réservoir de force et de sainteté. Vivre auprès de lui, sous sa protection, est déjà chose salutaire; mais ne pourrait-on pas se fortifier davantage — au cas d’une épidémie, par exemple, ou de quelque désastre naturel — en s’assimilant la substance même du totem? Ainsi, exceptionnellement d’abord et pour se sanctifier, les hommes d’un clan se permirent de tuer et de manger leur totem en cérémonie. Peu à peu, en se multipliant, ces festins religieux devinrent des ripailles; puis, avec les progrès du rationalisme, on oublia la sainteté des animaux et des plantes, pour ne songer qu’à leur utilité. Il est permis de penser que la communion, telle que l’a pratiquée et comprise tout le moyen âge, est unesurvivance de cettesuperstitioninfinimentancienne qui consiste à se fortifier et à se sanctifier par la manducation d’un être divin. Si le christianisme primitif, avec ses pratiques de théophagie, a si rapidement conquis l’Europe, c’est que cette idée de la manducatioD du dieu n’était pas nouvelle et ne faisait que revêtir