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SÉLECTION DES TABOUS

fourchettes croisées, les actes et les paroles de mauvais augure — les tabous sont particulièrement nombreux et rigoureux dans les civilisations les plus arriérées, comme celle des Australiens actuels, où ils se transmettent par la tradition orale et constituent presque toute la science de ces sauvages. L'idée, chère au xvme siècle, du sauvage libre, affranchi de toute contrainte, est inconciliable avec les données les plus élémentaires de l’ethnographie. Le sauvage libre de Rousseau n’est pas un vrai sauvage; c’est un philosophe qui s’est mis tout nu.

47. Si la race blanche était restée emprisonnée dans un réseau de tabous, d’interdictions portant sur la nourriture, les jours ouvrables, la liberté d’aller et de venir, le mariage, l’éducation des enfants, nous ne jouirions pas aujourd’hui de la civilisation qu’elle nous a donnée. Heureusement, chez les peuples énergiques et bien doués, il s’est produit une sélection dans le domaine des tabous : ceux dont l’expérience a montré l’utilité sociale ont subsisté, tantôt sous la forme de règles d’étiquette, tantôt sous celle de préceptes moraux et de lois civiles; les autres ont disparu ou ne survivent qu’à l’état de basses superstitions. Cette oeuvre d’émancipation progressive a été secondée par les législateurs religieux, par les prêtres, qui, en codifiant les tabous, en ont empêché la multiplication abusive et en ont supprimé beaucoup, du fait même qu’ils ne les sanctionnaient pas tous. Là encore, et sur une question d’importance capitale, le rationalisme du xvme siècle a fait fausse route; alors qu’il considérait les premiers prêtres comme des oppresseurs et des

L'ORIGINE DES RELIGIONS

fourbes, nous devons reconnaître en eux les artisans d’une émancipation relative, qui s’est poursuivie plus tard malgré le sacerdoce et a ouvert la voie d’une émancipation plus complète. Mais le rôle bienfaisant t du sacerdoce, dans la répression des superstitions gênantes, des tabous puérils, n’est pas seulement un des grands faits du passé. Aujourd’hui même, on sait que les prêtres catholiques ont souvent le devoir, en confession, de rassurer leurs fidèles contre des scrupules vains, héritage de tabous préhistoriques, dont l’ignorance est toujours prompte à s’embarrasser.

48. L’histoire de l’humanité est celle d’une laïcisation progressive, qui est loin encore d’être accomplie. A l’origine, toute l’atmosphère où elle se meut est comme saturée d’animisme; partout voltigent des esprits dangereux, sinon malfaisants par principe, qui pèsent sur l’activité de l’homme et la paralysent. La sélection des tabous fut un premier progrès, mais ce ne fut pas le seul. L’humanité n’est pas restée passive en présence des mille forces spirituelles dont elle se croyait environnée. Pour réagir contre elles, pour les dompter et les asservir à ses fins, elle a trouvé un auxiliaire dans une fausse science qui est la mère de toutes les vraies sciences, la magie. J’ai proposé de définir la magie la stratégie de l'animisme, et je crois que cette définition vaut mieux que celle de Voltaire : le secret de faire ce que ne peut faire la nature, car le primitif n’a aucune idée de ce que peut faire la nature, et la magie aspire précisément à la contraindre. Grâce à la magie, l’homme prend l’offensive contre les choses, ou plutôt il devient comme le chef d’orchestre dans le grand

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