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CHAPITRE PREMIER

Égyptiens, Babyloniens, Syriens.

Sommaire. — I. Complexité des phénomènes religieux en Egypte. — Traits essentiels de l'évolution religieuse.— Expansion des cultes égyptiens. — L'animisme. — Croyance à la vie future. — La magie. — Le totémisme. — Rôle religieux du Pharaon; les prêtres et le rituel. — Mythe d’Osiris.— Cosmogonie égyptienne.

II. Babylonie et Assyrie. — Code d’Hammurapi (i). — Dieux babyloniens.— Animisme.— Cosmogonie : le déluge.— Le dieu Thamuq. — Légendes d'Ishtar et de Gilgamesh.— Rituel, psaumes et incantations.— Divination. — Calendrier.— Croyance à la vie future. —Astrologie et astronomie.— Influence durable des idées babyloniennes.

III. Antiquité de la civilisation phénicienne . — Dieux et déesses. — Culte des animaux, des arbres, des pierres. — Baal, Melkart, Eshmun. — Adonis et le sanglier. — Sacrifices.— Idées sur la vie future et sur la création. — Cultes syriens. — Atergatis, le poisson et la colombe.— Les cultes syriens à Rome. — Stèle de Mésa.

Les Égyptiens.

x. Les textes et les monuments qui nous font connaître la religion égyptienne s’échelonnent sur une durée de quarante siècles. A l’origine de ce dévelop-

(i) J’imprime Hammurapt, Manu, Vishnu, etc., et non Hammeurapi, Manou, etc.; le lecteur français est averti que u, dans les noms propres étrangers, se prononce ou.

LES ÉGYPTIENS

pement, il n’y a pas une religion unique, codifiée comme l’est le catholicisme, mais une foule de cultes locaux qui, peu à peu, s’agrégèrent, dont beaucoup sans doute disparurent, éliminés par la sélection religieuse, dont beaucoup d’autres s’accrurent d’éléments étrangers — libyens, arabes, syriens, grecs — ou prirent de l’importance à la faveur des Pharaons qui les professaient.

2. Comme les Égyptiens étaient, de leur nature, très conservateurs, ils se préoccupèrent de garder les conceptions des différents cultes plutôt que de choisir entre elles et de constituer un ensemble logique de croyances. Leurs théologiens ajoutèrent à la confusion en se livrant, depuis les temps les plus reculés, à toutes sortes de spéculations — identifications, mélanges, mariages de dieux, créations de groupes divins (triades, ennéades) et de généalogies, introduction d’idées philosophiques ou de données historiques dans les mythes qui leur semblèrent trop déraisonnables ou trop vides. Acceptant, d’après la tradition, la pluralité infinie des dieux, ils tendirent à les constituer en hiérarchie, à la façon de l’Égypte elle-même, et à y voir comme l’émanation d’un dieu plus puissant; de là une aspiration imparfaite vers le monothéisme, qui est comme le reflet de la politique égyptienne sur le monde des dieux.

3. De tout cela est résultée une confusion à peu près inextricable; on peut parler, non d’une religion égyptienne, mais de l’évolution des religions de l’Égypte. Encore est-on loin d’y voir clair, même aujourd’hui.

ÉVOLUTION RELIGIEUSE \i

4. Les traits essentiels de cette évolution sont les suivants. D’une masse innombrable de dieux locaux, produits de l’animisme et du totémisme, se dégagent de bonne heure trois personnes divines appelées à une haute fortune : Horus, Râ et Osiris. Horus, souvent identifié à Râ, le dieu solaire d’Héliopolis, est un' faucon ou un épervier; Osiris, le dieu d’Abydos, semble avoir été, à la fois ou successivement, un arbre et un taureau. Vers 1550, les Pharaons thébains firent prévaloir dans toute l’Égypte le culte du dieu-bélier de Thèbes, Ammon, aussi appelé Ammon-Râ, par identification au dieu du soleil; puis ce fut le culte du disque solaire qui l’emporta sur celui d’ Ammon et tendit à absorber les autres. Il y eut là, du temps d’Aménophis IV (1370), un remarquable effort dans le sens monothéiste. Ensuite le culte d’ Ammon reprit le dessus, sans pourtant faire disparaître celui de Râ. Osiris devint et resta le dieu par excellence des morts. A l’époque saïte (vn*-vi* siècle av. J.-C.), les plus vieilles conceptions furent remises en honneur; l’animisme et le totémisme refleurirent dans l’Égypte décadente que nous ont dépeinte les historiens grecs. Enfin, au début de la domination hellénique, un dieu gréco-asiatique, analogue à Pluton et identifié à Osiris, Sérapis, fut introduit par les Ptolémées à Alexandrie et resta le grand dieu jusqu’au triomphe de la religion chrétienne. Du temps des Antonins, il y avait en Égypte quarante-deux temples de Sérapis.

5. Alors que, sous les Pharaons, les cultes égyptiens étaient confinés aux pays soumis à leur puissance, ils montrèrent, dès l’époque de la domination grecque,

LES ÉGYPTIENS

mais surtout sous l’Empire romain, une force d’expansion extraordinaire. Depuis l’Asie Mineure jusqu’à la Gaule et à la grande Ile Britannique, on rencontre des statuettes égyptiennes ou des imitations locales d’images de dieux égyptiens; des prêtres ambulants colportèrent partout les cultes consolateurs d’Isis, de Sérapis, d'Anubis et d’Harpocrate (Horus l’enfant). Malgré la résistance du Sénat, l’hostilité d’Auguste et de Tibère, ces cultes jouirent en Italie et à Rome d’un crédit croissant. Les prêtres isiaques étaient des guérisseurs, des devins, des exorcistes; autour d’eux se formèrent des confréries qui célébraient un culte extatique, où l’on pleurait, aux sons du sistre, la mort d’Osiris, où l’on fêtait bruyamment sa résurrection, prototype de celle de ses fidèles. Il est probable que Paris même, vers le me siècle, eut un temple d’Isis. Cette religion reçutuncoup terrible, à la fin du IVe siècle, lorsque le patriarche chrétien Théophile fit brûler le Sérapéum d’Alexandrie; mais le paganisme ne disparut d’Égypte qu’à l’époque de Justinien.

6. L’animisme était, en Égypte, aussi développé que chez les sauvages les plus primitifs. Tous les objets naturels, depuis les corps célestes et le Nil jusqu’aux humbles sycomores, prenaient forme de dieux; l’imagination populaire peuplait de démons fantastiques les déserts qui bordent la vallée du Nil. A cet animisme quasi universel s’associait naturellement la croyance à la survie de l’âme; mais, aux yeux des Égyptiens, le corps devait servir de support à l’esprit, même après la , mort, et une condition essentielle pour assurer la félicité de l’âme était de veiller sur sa dépouille. De là

les pratiques d’embaumement, de momification, l’usage de sarcophages, souvent emboîtés les uns dans les autres, le soin avec lequel on construisait les tombeaux, énormes pyramides royales ou hypogées creusés dans le roc.

7. Les idées des Égyptiens sur la condition et le séjour des esprits ont beaucoup varié et se sont mêlées de bonne heure : on trouve des conceptions contradictoires et pourtant contemporaines, dont la théologie s’accommodait tant bien que mal. L’âme est un oiseau qui monte au ciel ; elle est un homme semblable au mort qui va cultiver les champs d ’lalou, quelque part vers l’ouest, avec les serviteurs qui peuplent sa •tombe sous forme de statuettes ou de répondants;

l’âme doit accomplir un long voyage vers, le pays des

morts. Ce voyage est semé de périls et de pièges auxquels elle échappe en suivant les instructions très compliquées d’un guide, le Livre des Morts, qu’on place dans les tombes ou dont on transcrit les passages essentiels sur leurs parois, sur les cartonnages des momies, sur les statuettes. Nous possédons beaucoup de rédactions différentes de ce livre, recueil d’incantations et de formules magiques, monument d’extravagance et d’imposture. Enfin, à côté de l’âme de l’homme, il y a ce qu’on appelle son double, le ka, sorte de génie protecteur de l’individu ou d’ange gardien. Le ka s’incarne dans un ou plusieurs objets matériels (statuettes), qui doivent rester dans la tombe et y représenter le support matériel de l’âme, alors même que la momie aura disparu par l’effet du temps ou d’une violation de sépulture.

LES ÉGYPTIENS

Pendant longtemps, la croyance à la survie des âmes ne fut pas compliquée d’idées morales; mais celles-ci finirent par revendiquer leurs droits : il fallut que l’âme du mort comparût devant Osiris, qu’elle fût pesée, qu'elle affirmât, devant quarante-deux juges, n’avoir pas commis toute une série de fautes spécifiées. Les âmes coupables étaient précipitées on ne sait où, dans un enfer au sujet duquel les détails manquent. Les âmes des bons devenaient des Osiris, s’identifiaient au dieu-roi du monde infernal.

8. Le principe du culte des morts est la magie, la vertu des images et des formules. C’est elle qui assure au mort la jouissance des réalités correspondantes aux objets qu’on place ou qu’on figure dans sa tombe : nombreux domestiques, riches pâturages, champs fertiles, aliments, vêtements et meubles de toute espèce. Les scènes représentées sur les parois des grandes tombes ne sont pas seulement l’image des occupations du mort, mais leur, support matériel, leur condition magique. Diodore disait avec raison, vers le temps d’Auguste, que les Égyptiens considéraient leurs maisons comme des lieux de passage et leurs tombeaux seuls comme des demeures éternelles. Ce n’est point qu’ils n’aimassent la vie, tout au contraire : ils l’aimaient si passionnément qu’ils voulaient la conserver après la mort, dans une condition aussi semblable que possible à celle des vivants les plus heureux.

9. Le totémisme se présente en Égypte sous trois formes. Il y a d’abord un nombre considérable d’arbres et d’animaux sacrés, les uns honorés dans toute l’Égypte, comme le chat, les autres dans certaines

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