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CHAPITRE III

Les Grecs et les Romains.

.Sommaire.— I. Mythes et rites..— -Religions égéenne et mycénienne. — La Crète. — Invasion des Doriens. — L’anthropomorphisme grec. — Animisme — Personnifications.— Culte des morts.— Croyance à la vie future. — Totémisme. — Métamorphoses.— Met empsy chose. — Orphée.— Sacrifice du dieu. — Actéon, Hippotyte, Phaéthon, Prométhée.— Lamentations sur 'es dieux morts.— Rites de la moisson.— Magie. — Hiérogamies .— Mascarades.— Influence des œuvres d'art sur les mythes. — Epithètes divinisées.— Les dieux étrangers en Grèce. — Tolérance des Grecs : la mort de Socrate. — Prêtres et devins; oracles. — L'incubation. — Les sacrifices.— Les purifications.— Les fêtes— Les mystères.

II. Romains et Etrusques. — influences grecques. — Animisme; multiplicité des dieux. — Lares et Pénates.— Personnifications. —Fétiches. — Arbres et animaux sacrés. — Tabous. — Noms secrets. —Magie. — Temples.— Le Panthéon romain : les dou\e grands dieux.— Croyance à l'autre vie.— Rites funéraires. — Collèges de prêtres. — Sacrifices.— Livres sibyllins.— Introduction de divinités étrangères.— L’affaire des Bacchanales.— Influence des sacerdoces orientaux.— Réaction religieuse et nationale sous Auguste ; le culte impérial. — I.’astrologie babylonienne et le paganisme romain.— Le mysticisme.

Les Grecs ou Hellènes.

i . Les religions de la Grèce nous sont connues, par les monuments et les textes, pendant une durée de plus de vingt siècles. C’est assez dire qu’elles ont

LES GRECS OU HELLÈNES

beaucoup varié et qu’on en peut raconter l’histoire plutôt qu’en présenter le tableau.

2. Depuis Homère et Hésiode, les poètes ont travaillé à embellir les fictions du passé, les mythographes à les coordonner, les philosophes à loe expliquer et à les détruire; mais le fond même de la religion est très antérieur à la littérature. Il se révèle à nous par des œuvres de l’art primitif, plus encore par l’analyse des usages religieux, des rites, qui survivent souvent aux conceptions dont ils sont l’écho et, pendant qu’elles se transforment, restent immuables. Les rites à leur tour, devenus inintelligibles, ont donné naissance à des mythes nouveaux. Cela s’est vu partout, mais en Grèce plus qu’ ailleurs, parce que les Grecs, curieux et ingénieux, ont voulu expliquer par des historiettes les usages qu’ils ne comprenaient plus et en ont imaginé souvent de charmantes.

On peut laisser à l’histoire littéraire l’étude détaillée de ces mythes, dus à l’imagination des poètes et à la subtilité des mythographes. La connaissance des contes helléniques, dont s’inspirent encore la littérature et l’art, est indispensable à tout homme cultivé; ici, je devrai me contenter d’en citer quelques exemples en passant.

3, Les fouilles de Troie, de Mycènes, d’Amorgos, de Mélos, de Crète, poursuivies de 1870 à nos jours, ont jeté quelques lumières sur les idées religieuses qui prévalurent dans les pays grecs plus de dix siècles avant l’épopée homérique. Il importe peu que les hommes de ces temps reculés parlassent le grec ou une autre langue ; leurs croyances n’ont pas été perdues

CULTES EGÉENS

pour leurs successeurs, non plus que celles des habitants de Chanaan pour les conquérants hébreux.

4. De petites statues plates d’une déesse nue, en marbre, se sont rencontrées dans des tombes des environs de l’an 2500; on y voit, assez arbitrairement, des images de la Terre Mère, hospitalière aux morts. Une figure analogue paraît sur les cylindres babyloniens, généralement à plus petite échelle que les autres personnages, debout sur un piédestal; je crois qu’il s’agit d’une statue conquise par quelque roi babylonien sur un peuple de l’Asie Mineure et rapportée à Babylone avec le butin.

5. A Troie, dans des couches très anciennes (vers 2500 av. J.-C.), on atrouvé des vases d’argile, ornés d’une tête surmontant des seins très grossièrement figurés; la tête ressemble tellement à celle d’une chouette qu’elle fit penser d’abord à l’épithète d’Athéna dans Homère, « la déesse aux yeux ou à la face de chouette », glaukôpis. A Mycènes, on a exhumé une tête de génisse en argent qui rappelle également la Héra boôpis d’Homère, « aux yeux ou à la face de génisse ». Bien d’autres indices, monuments et textes, témoignent de survivances du culte des animaux, comme en Égypte, où les divinités à tête animale et à corps humain ont longtemps été représentées par l’art.

6. La Crète et les îles ont fourni de nombreuses pierres gravées des environs de l’an 2000, où figurent des démons à têtes d’animaux. Quelques types analogues ont persisté jusqu’à l’époque classique; il suffit de rappeler le Minotaure crétois, les Sirènes et les Centaures, images animales incomplètement humanisées.

LES GRECS OU HELLÈNES

7. Un progrès ultérieur émancipa l'homme de l'animal et transforma celui-ci en compagnon ou en attribut du dieu; c’est le cas d’une déesse crétoise entre deux lions, analogue à la Cybèle classique, d’une autre qui tient deux serpents, comme l’Artémis arcadienne, d’une troisième qu’accompagnent deux colombes, comme l’Aphrodite-Astarté de Chypre. Le culte des arbres et des piliers sacrés est attesté dans les îles de l’Archipel comme en Phénicie; la colonne entre deux lionnes, qui couronne la porte de Mycènes, est peut-être une de ces divinités sans traits humains dites aniconiques.

8. Dans le palais de Cnossos, en Crète, on a trouvé des piliers sacrés, ne servant pas de soutiens, sur lesquels sont gravées des doubles haches; le même objet s’est rencontré ailleurs, tantôt gravé ou peint, tantôt en métal. La double hache se disait labrys; on a pensé que le célèbre Labyrinthe de Cnossos était le « palais de la double hache ». Ce nom se retrouve en Carie, où, jusqu’au triomphe du christianisme, fleurit le culte de Zeus à la double hache, le Zeus du sanctuaire de Labranda en Carie. On a même proposé de voir une transformation du nom et du signe de la hache labrys dans le labarum ou étendard crucifère donné par Constantin à ses troupes en 3x2.

9. Une chapelle du palais de Cnossos contenait une croix équilatérale en marbre, preuve du caractère religieux de ce symbole plus de quinze siècles avant Jésus- Christ. Une autre forme de la croix, dite croix gammée ou svastika (mot sanscrit), se rencontre très souvent à Troie (sur des objets votif si et à Chypre; elle repa-

LA CROIX GAMMEE

raît sur la poterie grecque vers l’an — Soo, puis sur des monnaies archaïques et devient rare à l’époque classique pour se montrer de nouveau à l’époque chrétienne dans les catacombes de Rome et sur les stèles funéraires d’Asie Mineure. Le svastika est encore fréquemment employé dans l’art buddhique de l’Inde et de la Chine. Peut-être ce signe mystérieux. auquel la littérature de l’Inde attribue une valeur magique, s’est-il formé par la stylisation de l’image d’un grand oiseau, comme la cigogne, dont le caractère sacré survit dans nos pays au point qu’on ne tue jamais ces volatiles. Dans la Grèce du nord, du temps d’Aristote, tuer une cigogne passait pour un crime capital.

10. Les fouilles de Crète nous ont encore appris l’existence de grottes sacrées, d’autels ornés de cornes, comme ceux dont il est question dans l’Exode, de tables d’offrandes, d’ex-voto d’argile et de métal. Les sacrifices comportaient la crémation des offrandes. Le rite funéraire le plus répandu était l’inhumation. Les tombes royales découvertes sur l’acropole de Mycènes étaient remplies d’objets précieux, attestant, comme les tombes à coupole voisines, le soin religieux qu’on prenait des morts.

11. Vers l’an noo, des invasions de tribus septentrionales, dont les plus belliqueuses étaient celles des Doriens, mirent fin presque brusquement à cette civilisation brillante qu’on appelle égéenne à ses débuts, minoenne à son apogée et mycénienne vers la fin. Il est incontestable que le fond des poèmes homériques remonte à l’époque mycénienne, bien qu’ils n’aient

LES GRECS TU HELLÈNES

reçu leur forme définitive que vers 800, Par le fait des invasions, l’art plastique subit une éclipse assez longue. Les premières idoles grecques, vers 750, sont presque aussi grossières que celles de Troie, vingt siècles plus tôt. Deux siècles et demi après les nouveaux débuts de l’art, la Grèce produisait déjà des chefs-d’œuvre, sous l’influence des tribus qui, chassées de Grèce par les envahisseurs, avaient conservé, sur la côte d’Asie et à Chypre, quelques traditions de l’art mycénien, sous l’influence aussi de l’Égypte dont les petités idoles, en faïence et en bronze, étaient répandues par le commerce dans le monde grec.

12. Depuis l’époque d’Homère, la religion grecque est caractérisée par ce qu’on appelle V anthropomorphisme. Les dieux ont figure humaine et se mêlent familièrement aux mortels. Même irrités, ils ne sont pas inexorables; même surhumains, ils ne sont pas monstrueux. Les contes dont ils sont l’objet leur prêtent un caractère bienveillant et sociable. Assurément, il y a des exceptions, des mythes sanguinaires ou grotesques, héritage accepté à regret d’un passé lointain; mais, en général, ce sont des croyances d’hommes doux et raisonnables, qui s’acquittent avec conscience des rites ancestraux, restent étrangers à tout sombre fanatisme et ont toujours l’air de dire à leurs dieux, comme le Spinoza de Voltaire au sien :

Mais je crois, entre nous, que vous n’existez pas.

13. Gardons-nous, toutefois, de juger la religion grecque, dans son ensemble, d’après les poètes et les philosophes des siècles littéraires. Elle n’a pas, nous

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