LES ANIMAUX SACHES
it. U existe de nombreux petits bronzes représentant des taureaux à trois cornes (donc, surnaturels) ; on connaît aussi un sanglier de bronze à trois cornes. Quand l’anthropomorphisme prévalut en Gaule, on identifia les animaux sacrés à des dieux et, dès lors, on représenta les animaux en compagnie des dieux, ou l’on figura les dieux avec des cornes ou des peaux d’animaux. Ainsi la déesse Artio (ourse), trouvée près de Berne, est figurée auprès d’une ourse ; une déesse analogue à la Diane romaine, découverte dans les Ardennes, chevauche un sanglier; le dieu gaulois de l’autel de Reims, entre Apollon et Mercure, porte des cornes de cerf; un dieu à cornes, sculpté sur un autel de Paris, est appelé Cernunnos, c’est-à-dire « cornu », par l’inscription. Exceptionnellement, sur des autels d’époque romaine, l’animal sacré est encore figuré seul : ainsi le taureau aux trois grues (inscription ; Tarvos Trigaranns) de l’autel découvert à Notre-Dame de Paris. Bien qu’un bas-relief analogue ait été exhumé près de Trêves, on ne sait pas au juste ce que signifie le taureau aux trois grues; mais il est certain que les grues n’étaient pas moins sacrées que le taureau, car des grues sont figurées, à titre d’emblèmes religieux, sur des boucliers gaulois, parmi les reliefs triomphaux de l’arc d’Orange.
12. Sur un autel du Ier siècle après Jésus-Christ, où sont représentés les douze dieux romains, est sculpté an serpent à tête de bélier, qui doit être un grand dieu gaulois; le même animal fantastique se rencontre ailleurs comme attribut de Mercure, preuve qu'on essaya plus tard de l’identifier à ce dieu,
LES CELTES OU GAULOIS
après l’avoir d’abord, semble-t-il, assimilé à Mars.
13. Du totémisme dérivent toujours des interdictions alimentaires. Nous n’en connaissons pas dans la Gaule propre, sinon la grande répugnance des Celtes à manger du cheval; mais les Bretons insulaires, du temps de César, élevaient des poules, des oies et des lièvres sans o*r les manger. Le caractère sacré du coq, de la poule et du poulet sont attestés, en Gaule et en Italie, par beaucoup d’usages : qu’on se rappelle les poulets sacrés des augures romains, les coqs de nos clochers, d'où ils sont censés écarter la foudre. L’oie était sacrée sur le Capitole à Rome. Quant au lièvre, nous savons qu’on S’en servait, en Bretagne même, pour connaître l’avenir, c’est-à-dire comme animal d’augure; or, les animaux d’augure, comme les animaux d’enseignes, sont toujours, à l’origine du moins, des totems.
14. Parmi les autres interdictions ou tabous qui prévalaient en Gaule, il en est deux qui méritent une mention. Le butin fait sur l’ennemi était intangible; on en faisait des amas auxquels personne, sous peine de mort, n’osait toucher; d’autres fois, on le jetait dans des lacs, comme les fameux trésors que le Romain Cépion repêcha dans les étangs de Toulouse, sacrilège qu’il expia bientôt par la défaite et la mort. Une interdiction singulière, qui appartient à la classe des tabous de majesté, défendait à un enfant de s’approcher de son père en armes; il en résultait que les jeunes gens étaient élevés dans des familles étrangères ou par les Druides, coutume bizarre qui a duré longtemps en Ir’ande et dont on pourrait voir une survivance
ESUS, TEUTATÈS, TARANIS 17t
lointaine dans la pratique française et anglaise de l’internat.
15. J’ai déjà parlé de plusieurs divinités gauloises qui, n’ayant pas d’équivalentes en Grèce et à Rome, peuvent être considérées comme indigènes. En voici quelques autres exemples. Sur le même autel découvert à Notre-Dame de Paris, où paraît le taureau aux trois grues, on trouve un dieu bûcheron nommé Esus, associé aux dieux romains Vulcain et Jupiter. Cet Esus est mentionné par Lucain (vers l’an 60), en compagnie de Teutatès et de Taranis : ce sont, suivant ie poète, trois dieux sanguinaires, qui exigent des sacrifices humains. On a cru que ces trois dieux constituaient une trinité commune aux Celtes : en réalité, et le passage de I.ucain le prouve, ce sont des divinités honorées par quelques peuplades au nord de la Loire entre autres par les Parisii. Esus (Hesus) pourrait être apparenté au latin herus, autrefois hesus (seigneur) ; Teutatès est le « dieu de la cité » ; Taranis, celui du tonnerre. Pourquoi Esus est-il bûcheron ? On ne sait.
16. Dans les œuvres d’art gallo-romaines, Jupiter paraît quelquefois portant une roue, ou avec une roue à ses pieds; cette roue figure sans doute le soleil. Sur des autels pyrénéens, on trouve la roue associée à la croix gammée, qui semble aussi avoir représenté, en Gaule, le soleil ou le feu. Nous possédons des rouelles de bronze ayant servi d’amulettes, qui répondent à la même idée. Encore aujourd’hui, aux fêtes champêtres de la Saint-Jean (24 juin), une roue enflammée figure le soleil; on la roule vers une rivière voisine et on l’im-
LES CELTES OU GAULOIS
merge, peut-être pour servir à.’ adjuvant au feu du ciel.
17. Les Druides enseignaient que les Gaulois avaient pour ancêtre commun un dieu infernal on nocturne que César appelle Dis Pater. Ce dieu, dont il existe de nombreuses images, est représenté vêtu d’une peau de loup, tenant un vase et un maillet à longue hampe. Le maillet rappelle celui du Charon étrusque. Un bas-relief de Sarrebourg en Lorraine prouve que l’une des épithètes de ce dieu gaulois était Sucellus, signifiant « le bon frappeur ». La peau de loup fait présumer que ce dieu nocturne était originairement un loup, fauve qui rôde et qui exerce ses ravages pendant la nuit. A l’époque romaine, on l’a aussi identifié au dieu Silvanus (le forestier), qui passait pour un chasseur de loups, ancien loup lui-même. Ainsi les Gaulois, ou du moins une partie des Gaulois, avaient une légende nationale identique à celle des Romains : comme Romulus, ils étaient « les enfants du loup » et c’est peut-être pour cela que les Arvernes se disaient les frères des Latins.
18. Lucien (vers 170) a parlé d’un Hercule celtique, Ogmios, représenté sous les traits d’un vieillard à cheveux blancs, portant une peau de lion, une massue, un arc, et traînant à sa suite, par de petites chaînes d’ambre et d’or, une grande multitude de fidèles ; la chaîne est suspendue à la langue du dieu, qui personnifie ainsi l’éloquence. Ogmios est une épithète apparentée au nom d’Ogmé, qui, en Irlande, passe pour l’inventeur de l’écriture oghamique. L’Hercule Ogmios, dont Lucien ou l’auteur qu’il suit a pu voir une image chez les Allobroges (Dauphiné), était un « héros civilisateur »;