‹ Orthopédie [electronic resource] (volume 2)Chapitre 10 sur 35 · La déformation des ligamens intervertébraux · texte numérisé non relu

La déformation des ligamens intervertébraux

3.° La résistance des autres ligamens qui unissent les vertèbres entre elles, résistance, qui, d’ailleurs de beaucoup moindre que celle qu’oppose la déformation des ligamens intervertébraux , avec laquelle elle coïncide toujours , ne peut qu’être vaincue par la même puissance qui doit surmonter celle de ces derniers.

C’est ici le lieu de faire une remarque des plus importantes au sujet de certains moyens employés concurremment avec l’extension horizontale, nous voulons parler des bains de vapeurs. Comment justifier l’emploi d’un tel moyen ! Que peut-on se proposer de faire, soit en administrant: ces bains de manière à ce qu’ils agissent sur toute la surface du corps .soit en dirigeant seulement leur action sur là gibbosité qu’on veut effacer; sur quels organes ces bains peuvent-ils donc réellement exercer une action salutaire ? Est-ce sur la déformation des os, l’un des

obstacles qui peut s’opposer au redressement ne 1 epme. mais un anatomiste ni un physiologiste ne s’arrêteront pas un moment à cette possibilité. Est-ce sur la déformation des ligamens intervertébraux ? mais ce n’est pàs plus probable, ce n’est pas plus possible. D’où peut donc venir cette pratique si généralement adoptée? Elle vient évidemment du

défaut d’esprit d’analyse dans la recherche des causes for pelles qui s’opposent aux redressemens; on dit en

( Si )

qu’ils font assouplir les muscles de l’épine ; mais ces muscles ne sont en aucune manière des obstacles à son redressement. Le simple examen des parties , même à l’extérieur, qui suffit pour bien juger de l’état de ces muscles , fait voir que ces muscles sont en général mous et d’une faible résistance, soit parc e qu’ils sont toujours trop relâchés du côté de la convexité des courbures, soit parce que du côté des concavités de ces mêmes courbures , qui constituent les divers genres de déviation de l’épine, ces muscles , depuis plus ou moins de temps sans mouvement, ne sont pas comme peut le penser seulement le vulgaire , retirés , contractés , accourcis , mais qu’ils sont au contraire , comme le savent tous les physiologistes , dans un état de mollesse, qui tend à la dégénérescence cellulaire.

Les bains de vapeur ne peuvent donc être d’aucune utilité. Mais ce n’est pas là le seul inconvénient de leur usage ; ils peuvent au contraire être fort nuisibles ; nous avons vu survenir à leur suite des congestions sanguines ou lymphatiques vers l’épine , à la suite desquelles des dépôts se sont formés.

En dérniere analyse et pour dernière conclusion , nous ne devons voir, parmi les obstacles mécaniques qui s’opposent le plus ordinairement aux redressemens d’épines déviées, et qui ne sont pas insurmontables jusqu’à une certaine époque , que les déformations des corps des vertèbres , et beaucoup plus généralement les déformations de leurs hgarnens intervertébraux , corps élastiques niais susceptibles d’acquérir plus ou moins de densité , et de nature, par ces deux propriétés qui sont en eux, de s amincir du coté où ils sont le plus pressés parla déviation de ) épine , au point que de ce côté , réduits à l’épaisseur d’une feuille de papier, ou tout-à-fait détruits , ils représentent la partie la plus mince d’un coin , tandis que de autre côté ils en offrent la. plus épaisse.

(Sa )

Dans cet état des choses , une indication seule fondamentale se présente.

C’est de tendre la colonne vertébrale , non pour faire alonger aucun ligament , aucun muscle, mais bien seulement pour déprimer des os ou des fibro-cartilages du côté où ils ont acquis trop de développement, ou seulement conservé celui qu’ils avaient dans l’état naturel , tandis que du côté opposé ils ont perdu leur épaisseur naturelle. La tension de la colonne vertébrale devant produire le double effet de déprimer ce qui est déjà trop développé ou qui pourrait le devenir, et de l’autre côté , de mettre à l’aise ce qui n’y est pas.

Nous ferons voir plus loin que ce double but sera d’autant mieux et d’autant plus tôt atteint, que cette tension se fera d’une manière permanente , exacte et prolongée le plus quil sera possible , sans dépasser les bornes dans lesquelles la santé générale de la personne qu’on y soumet prescrit de se renfermer.

Comme nous ne nous proposons ici de traiter d’aucune des causes qui s’opposent à la conformation régulière de la colonne vertébrale , autres que celles dont nous venons de parler, attendu que nous n’avons en vue de nous occuper, dans ce moment , que des moyens mécaniques qui ont été ou qui sont actuellement les plus employés en France, ce sera après avoir fait connaître ces divers moyens, et avoir dit ce que nous pensons d’après notre observation , d’aprèsl’expérience et le raisonnement, ce qu ils ont d uiilè, d’inefficace ou de dangereux, que nous ferons la description d’un moyen de ce genre de notre invention.

Ce double objet va faire le sujet de 1 article suivant.

Des moyens mécaniques employés particulièrement en France dans la vue d'opérer le redressement de la colonne vertébrale déviée , depuis 176I jusqu'à ce jour.

En 1768 fut inséré dans le 10' volume in-12, des Mémoires de l'Académie royale de Chirurgie , un Mémoire de^VI. Levacher, l’un de ses membres, dans lequel , après avoir disserté sur les causes de la courbure contre nature de l’épine, sur les désordres quelle produit en général, et les conséquences funestes qui peuvent en résulter, il passe en revue lés divers moyens employés jusqu’à, lui pour prévenir celte courbure ou la corriger.

Cet académicien démontra dans ce mémoire, non-seulement 1 inutilité, mais encore les inconvéniens et les dangers résultant de l’usage des divers genres de corsets employés ainsi que d autres modes de compression , dans la vue de faire disparaître les gibbosités ; et nouvel appréciateur des causes de ces infirmités, il fit, connaître le but qu il s’était proposé pour les prévenir ou les corriger au moyen d’une machine de son invention, et dont l’effet devait être de produire l'extension de la colonne vertébrale , ses courbures accidentelles lui ayant paru en être les causes exclusives.

L’Académie accueillit avec d’autant plus d’empressement et d’intérêt la communication de ce nouveau moyen de prévenir ou de corriger les déviations de l’épine , que les ressources de l’art en ce genre étaient à celte p 0 que bien bornées, si toutefois il en existait, car on oe peut sans doute qualifier ainsi , la presse à linge ni le Cllc que irançois Ranchin eut la barbarie de mettre en,

aclion sur le corps de Mmccle Montmorency dont l’épine s’élait cléjeltée (i).

(i) On a peine à concevoir qu’à cette époque, les médecins, les chirurgiens , et les personnes instruites qui devaient se trouver auprès d’une dame qui occupait dans la société un rang aussi distingué que celui de madame de Montmorency, aient été spectateurs passifs et nullement opposans de l’incroyable torture à laquelle cette dame eut] la force plus incroyable encore de se soumettre. Toutefois ce n’est qu’une preuve de plus qu’en médecine , comme en toute autre matière , quiconque jouit d’une grande réputation peut impunément tout entreprendre , alors même que les moyens d’exécution de ses entreprises sont d’une inconvenance , d’un danger si évidens , que le moindre examen qui en est fait à la clarté du simple bon sens doit nécessairement les faire rejeter. Quoi qu’il en soit , voici ce qui se fit à celte occasion :

On prétendait que la déviation de l'épine chez madame de Montmorency , était due à la luxation de deux vertèbres par un catarrhe tombé du cerveau sur V épine. Hanchin tenta en conséquence la réduction de ces deux vertèbres par les procédés ordinaires, mais ces moyens n’ayant pu réussir , comme on le conçoit bien , il fit placer sa malade tout simplement dans une presse à linge, de manière à ce qu’elle y fut comprimée d’avant en arrière en serrant les vis qui rapprochaient l’une de l’autre chacune des jumelles de la presse ; toutefois on eut la précaution de couvrir de linge , et la partie du dos sur laquelle la presse devait exercer sa principale action , et celle delà poitrine qui devait en même temps en soutenir les effoits , mais ce moyen , tout énergique qu’il était , n’ayant pas produit l’effet qu’on en attendait., et la suffocation de la malade étant devenue imminente , il fallut l’abandonnex-. Cependant ni madame de Montmorency , ni Danchin ne renoncèrent à faire disparaître la gibbosité. Le médecin trouva bon d’employer un cric, et la malade neletiouva pas mauvais. Cet instrument , du genre de ceux dont on se sert pour soulever les plus grands fardeaux , fut appuyé par une de ses extrémités contre un mur , et dirige de l’autre contre les leitèbics sail lantes, madame de Montmorency étant tenue par deux hommes robustes en opposition fixe avec cette dernière extrémité du ciic. On dit que ces tentatives furent réitérées jusqu’à ce que les xeitèbres furent replacées. On ignore si ce résultat fut obtenu , mais on sait bien qu’en pareil cas , pareils moyens n’ont pas été employés depuu ? au moin,s efficacement.

M. Levacher rapporta d'ailleurs le premier résultat avantageux qu’il dit avoir obtenu au mois de sep tembre 1 7 64 sur une demoiselle âgée de douze ans , attaquée d’une toux violente et continuelle que rien ne pouvait calmer, accident auquel se joignit une fièvre lente qui la réduisit à un état de maigreur affreux ; les remèdes qu’on lui avait administrés en province, n’ayant eu aucun succès, non plus que les soins qu’on lui donna à Paris. M. Levacher dit qu’il apercevait, quoiqu’il ne vit cette jeune personne que dans son lit, qu’elle était toujours repliée et que son visage portait l’empreinte du rachitis ; il voulut examiner en conséquence la colonne vertébrale : il la trouva fort déviée latéralement en deux endroits, les cinq vertèbres dorsales supérieures étaient déjetées de gauche à droite, et de derrière en devant ; les trois suivantes étaient dans la direction naturelle, mais elles étaient torses , de façon que leur corps en se portant à droite , diminuait considérablement la cavité gauche de la poitrine; les vertèbres dorsales inférieures et les trois lombaires supérieures étaient déjetées de droite à gauche : quand cette demoiselle était assise, tout son corps se portait sur la hanche gauche. M. Levacher persuada (c’est lui qui parle) aux parens que tous les accidens qu’éprouvait leur enfant dépendaient de la gêne des organes contenus dans la poitrine, et il assura que pour la guérir il était moins question de donner des j'emèdes intérieurs que de remettre promptement les parties souffrantes à leur aise. Le peu de succès, poursuit M. Levacher, qu’on pouvait attendre des moyens ordinaires, lui fit imaginer une machine à peu près semblable à celle qu’il décrit et dont d donne la figure. Cette machine, ajoute-t-il , quoique ien giossière alors (en septembre 1764.) et bien moins C0^1Qmoc)e <luc cehe qu’il met actuellement en usage (en I7 ) na Pas laissé de produire un si bon effet, qu’en peu oc temps les accidens qui menaçaient la vie , étant

dissipés , cette demoiselle recouvra son embonpoint ordinaire. La courbure de l’épine s'effaça , et cette demoiselle eut la taille très-bien faite.

Après cette observation, M. Levaclier dit que les occasions assez fréquentes qui se sont présentées depuis ce temps , l’ont fait travailler à perfectionner ce moyen , et il donne la conclusion , de ce que lui ont appris trois années de son application , comme il suit:

« On peut espérer la guérison de tous les enfans dont l’épine sera courbée , pourvu que leur âge ne passe pas douze à treize ans ; mais il faut pour cela que les gens à qui on confie ces enfans agissent de bonne foi, et qu’on leur fasse porter constamment la machine. Les enfans guéris à cet âge sont en trop grand nombre pour que je puisse en donner ici l’histoire. Il suffit de dire à ce sujet que plusieurs cures dans ce cas, ont été faites sous les yeux de quelques membres de l’Académie. M. Louis, secrétaire perpétuel, en a vu un exemple en une petite fille de sept à huit ans. M. Andouillé , premier chirurgien du Roi en • survivance, a vu avec M. Didier membre de cette académie , une autre petite demoiselle qui a été redressée en assez peu de temps: elle n’était âgée que de six ans, et la courbure n’était pas encore bien considérable. Le meme M. Didier a vu d’autres malades guéries par le même moyen. Une jeune demoiselle âgée de neuf ans a été guérie sous les yeux de M. Delamalle , conseiller de l’Académie. M. Ruffel , Directeur actuel de l’Académie , a vu guérir une demoiselle âgée de huit ans. J en traite encore une présentement sous ses yeux, et toutes les apparences montrent qu’elle sera guérie au temps ordinaire (i).

« Quand l’âge trop avancé ne permet plus d esperer la guérison parce que l’épine n’a plus assez de souplesse pour obéir à l’action de la machine , alors ce moyen ne

(i) Et il ne dit rien de la durée de ce temps, comme si celte ciieonslauce n’était pas d’un intérêt premier.

peut servir qu’à empccher les progrès ultérieurs , et l’on doit en faire usage jusqu’à ce que l’âge ait tellement affermi l’épine qu’iln’y ait plus rien à craindre. M. Iloustet , ancien Directeur de l’Académie , m’a confié une demoiselle âgée de i4 ans, dont la taille était dérangée. Cette demoiselle n’a pas été totalement guérie , quoiqu’elle ait porté la machine un an et demi , mais l’incommodité loin d’avoir fait les progrès qu’il y aurait eu sans ce secours , a été diminuée , et il est impossible de rien apercevoir quand cette demoiselle est habillée (i).

« Lorsque la courbure de l’épine a commencé de bonne heure , et quelle a fait de grands progrès , on ne peut raisonnablement assurer la guérison. Cependant, il n’y a rien de désespéré , surtout si la courbure est sans torsion des vertèbres.

« M. Duclos, membre de l’Académie , m’adressa en 1765, un petit garçon âgé de 9 ans ; il avait l’épine du dos tellement courbée, que le menton était appuyé sur la poitrine. Le sternum faisait en devant une saillie considérable : l’extrémité inférieure gauche plus faible que .la droite avait plié sous le poids du corps et elle s’était considérablement fléchie en dedans dans l’articulation du fémur avec le tibia. L’enfant ne pouvait se soutenir qu’à peine : il ne dormait point , et faisait pendant la nuit des cris qui inspiraient à ses parens la crainte qu’il allât mourir. Cet enfant n’eût pas porté la machine pendant i5 jours que sa santé devint meilleure , le sommeil et l’appétit revinrent; l’embonpoint a suivi de près ; la taille est à trèspeu de chose près clans Fêlât naturel ; ce qu’il y a de mieux encore , c'est que sa jambe s'est redressée sans autre secours au point qu’il n’y a qu’une très-légère flexion , laquelle vraisemblablement s’effacera dans la suite .

» La torsion des vertèbres est l’accident qui résiste leplus

(') Que de tailles délorruces dont on peut dire de même!

à l’action de la machine ; c’est aussi à quoi il faut bien prendre garde pour ne pas porter un prognostic incon- ' sidéré. Dans le cas où l’âge et la gravité de la maladie ne permettent pas qu’on en puisse espérer la guérison, la machine est au moins une ressource assurée pour le rétablissement de la santé. Deux demoiselles âgées l’une et l’autre de quatorze ans et demi , étaient dans un état de maigreur qui faisait craindre qu’elles ne mourussent en peu de temps : l’épine du dos était si courbée que leur taille était réduite à moins de la moitié de la hauteur qu’elle ne devait avoir : la poitrine n’avait presque plus rien de sa première conformation. La respiration était courte ; la digestion ne se faisait point; et les douleurs par tout le corps étaient continuelles, de façon qu’on ne pouvait pas dire que ces enfans vivaient, mais plutôt qu’elles allaient à la mort à pas lents. L’usage de la machine leur a rendu la santé à l’une et à l’autre ; elles ont repris de l’embonpoint, Tune d’elle est même devenue grasse; elles peuvent l’une et l’autre monter l’escalier le plus roide sans être essouflées ; leur taille n’est pas revenue dans l’état naturel , mais ce qui reste de difformité peut être caché assez facilement par les habits.

« Tel est le procédé simple auquel plusieurs personnes doivent le rétablissement de leur santé , la beauté de leur taille. Mes vœux seraient remplis , si les praticiens en adoptant cette invention confirment qu’on peut prévenir une maladie dont le moindre des effets est de causer une difformité qui dure autant que la vie. «

Nous avons voulu rapporter littéralement les faits que Levacher communiqua à l’Academie en 1768, à 1 appui de son opinion sur les services que pouvait rendre sa machine. On y voit, que comme aujourd’hui,! influence de l’extension de la colonne vertébrale tirée de bas en haut au lieu de l’être par ses deux extrémités dans la position horizontale, était telle sur les fonctions digestives, sm

celles de la respira tion et de la nutrition en général , ou’on le prétend dans ce moment sur beaucoup de jeunes personnes chez lesquelles on emploie ce moyen. On y voit encore que les résultats de l’application de cette machine étaient , d’après son inventeur, si constamment avantageux, que sa conclusion étaitque l’on pouvait espérer la euérison de tous les enlans au-dessous de i2ài3 ans, dont l’épine serait courbée , sans en excepter d’autres que ceux dont les pareils ou les gardes n’en assureraient pas l’application exacte et constante.

Les gens de l’art les plus marquans de cette époque étaient pris à témoin de ces cures merveilleuses : c’étaient Louis , Lamartinière premier chirurgien du Roi , Didier , l’un des académiciens les plus distingués, Ruffel alors directeur de l’Academie , son précédent directeur Houstet, etc.

Comme certains qui s’occupent exclusivement aujourd’hui de redressement de la taille , M. Levacher assurait que dans le cas où la difformité n’était point corrigée , ses progrès étaient arrêtés , la santé s’améliorait en général , on voyait même l'action bienfaisante de cette machine ( qui cependant ne pouvait agir que sur la colonne vertébrale, partie du corps à laquelle elle était appliquée ) , sur les membres inférieurs déformés ; en un mot la confiance en ce moyen était selon toutes les apparences aussi absolue , aussi exclusive , qu’elle l’est en ce moment en celui du jour qui ne diffère d’avec celui d’alors , comme nous l’avons déjà dit, qu’en ce que la colonne vertébrale , est distendue aujourd’hui , tirée par ces deux extrémités dans une position horizontale , tandis qu’elle l’était alors son extrémité supérieure tirée de bas en haut.

Toutefois nous ferons ressortir plus loin l’avantage du procédé actuel ; nous ne sommes rien moins qu’intéressés à le déprécier , mais l’intérêt de la vérité nous est plus cher que tout autre, et nous répondons de ne pas méconnaître les obligations qu’il nous impose.

Revenons donc à ce qui fut rapporté à l’académie par M. Levacher sur les succès nombreux qu’il avait obtenus ce sa machine. Nous ferons remarquer d’abord , qu’il répugne singulièrement à l’idée que nous avons aujourd’hui avec nos contemporains des effets du rachitis , d’expliquer les divers résultats vraiment prodigieux que M. Levacher obtint, dit-il, en peu de temps de l’emploi de sa machine par l’action physique seule qu’elle pouvait exercer sur la colonne vertébrale.

Comment concevoir en effet une toux violente et continuelle que rien ne pouvait calmer , une fièvre lente , cause d'une maigreur extrême ; et une forte courbure latérale de la colonne vertébrale guéries en peu de temps, selon 1 expression de M. Levacher, au point que la demoiselle, qui en était atteinte , recouvra par l’effet de sa machine, en ce peu de temps , son embonpoint ordinaire , et que la courbure de la taille fat effacée au point qu’elle eût la taille bien faite ,

Nous soumettons aujourd’hui à tous nos confrères le jugement qu’il y a à porter sur une telle observation.

Est-ce aujourd’hui, en effet, que l’on pourrait se faire écouter devant notre Académie royale , si lui rendant compte de l’état d’une jeune personne semblable à celui dans lequel M. Levacher dit qu’il trouva dans son lit celle dont il rapporte la guérison , on venait lui dire que ce qu’il y a à faire pour calmer cette toux violente et continuelle qu’aucun des remèdes , pendant long-temps employés, n’a pu calmer; pour faire cesser une fièvre lente qui a réduit à une maigreur extrême, et pour dissi— siper enfin en peu de temps une courbure latérale très-forte de l’épine , c’est d’employer une machine adaptée à un corset lacé assez serré pour qu’il lui serve de point d’appui ; et puisse ainsi la faire agir à la manière d’une sorte de cric, pour lui éloigner la tête des épaules après l’avoir accrochée à son sommet; au moyen d’une

coiffure , clans la composilion de laquelle se trouvent plusieurs fils et bandes de laiton, des pièces de fer, etc.

Certainement, qu’avant d’adopter un tel moyen , et ce moyen unique pour remédier à un état si grave , si compliqué , pas un de nos académiciens ne manquerait de rechercher les diverses indications qui se présentent , et d examiner si le moyen proposé peut les remplir toutes.

Or, qui d’entre eux ne verrait, comme le vit ]tfl. Le vacher, qu’une seule indication à remplir , celle de remettre promptement les parties souffrantes à leur aise !

Qui d’entre eux , au contraire , ne verrait dans celte toux si rebelle , dans cette fièvre lente qui avait réduit à une maigreur extrême, et enfin dans cette forte courbure latérale en deux endroits de la colonne vertébrale , un appareil de symptômes formidables , effets communs dune maladie interne des plus graves, cause spéciale et directe ; autant du trouble observé dans le système de la circulation sanguine , et dans celui de la nutrition , que de la courbure observée à l’épine.

Quid entre nos académiciens d’aujourd’hui se bornerait donc à ne porter ses vues que vers l’état de l’épine , partageant 1 opinion si manifestement erronée de M. Levacher, qu il est bien moins question en de tels cas de donnei des remèdes intérieurs , que de remettre promptement les parties souffrantes à leur aise?

ÎNous ne craignons pas d affirmer qu’il n’en est pas un seul , parce qu’on se montre en général aujourd’hui bien autrement logicien qu’on ne le faisait à cette époque, quoique peu éloignée de nous , lorsqu’il s’agit d’arrêter un fait ornent , et de le composer de moyens dont les effets soient dirigés vers un but qu’il est reconnu qu’il faut atmt re. lais d ailleurs , dans le cas rapporté par M. Leva- .• Gr ’ Possible de remettre promptement les par-

i • °n ian^es a leur aise , comme il l’aurait fallu suivant

poui avon pu remédier en peu de temps à tout ce

( fa )

qu’avait d’alarmant l’état de la malade? Vit-on jamais un redressement de colonne vertébrale déviée et déterminé surtout par une cause interne de la nature de celle dont parle M. Levacher , opéré en peu. clc temps', à l’entendre, en quelques semaines, en quelques mois? En vérité plus nous approfondissons tous les détails de cette observation , moins nous pouvons concevoir qu’elle ait trouvé place dans les mémoires de l’ancienne Académie royale de chirurgie.

Quoi ! une colonne vertébrale fortement courbée latéralement en deux endroits , cinq vertèbres dorsales supérieures déjetées de gauche à droite , et de derrière en avant, les trois suivantes torses, la cavité gauche de la poitrine considérablement diminuée , les vertèbres dorsales inférieures , et les trois lombaires supérieures déjetées de droite à gauche, de telle sorte que la personne ainsi affectée ne pouvait en s’asseyant faire supporter son corps que sur la hanche gauche ; de tels désordres avec une toux opiniâtre , une fièvre continue et une maigreur extrême , et tout cela ôté en peu de temps par la vertu d’une machine qui lirait la tête en haut !

Nous ne saurions trop le redire , nous ne pouvons le croire , incapables que nous sommes de faire abnégation de notre raison , de notre simple sens commun en médecine; l’observation, et déjà une assez longue expérience depuis que nous nous occupons si particulièrement des déviations de la colonne vertébrale, soit dans nos cours publics , soit dans notre pratique, nous ayant d’ailleurs mis à même dès aujourd’hui de déclarer formellement que l’application de tout moyen extenseur de la colonne vertébrale est rigoureusement contr’indiquee , sous peine de s’exposer à causer les accidens les plus funestes dans tous les cas même beaucoup moins périlleux que celui dont il s’agit dans l’observation de M. Levacher. Nos recherches et notre propre observation nous ayant , d au tic

part, prouvé que quatre à cinq ans du traitement le plus rationel , le plus méthodique , le plus habilement combiné , sous le rapport du concours nécessaire des moyens internes avec l’emploi des appareils mécaniques , suffiraient à peine pour obtenir, non pas certainement tous les bons effets qu’il aurait obtenus de sa machine en peu de temps, mais seulement une partie; c’est-à-dire le redressement plus ou moins considérable de la colonne vertébrale , et de simples amandemens à l’état général de maladie.

Au surplus , nous nous serions dispensé d’insister , autant que nous venons de le faire , sur le peu de foi qui est dû à l’annonce de succès si exagérés, si peu vraisemblables, attendu que le temps, qui fait ordinairement justice plus ou moins prompte de tout ce qui est si évidemment en opposition avec la raison commune, relégua bientôt dans l’oubli la machine dont il s’agit , et que personne depuis n’a annoncé avoir employée, parce que, sans doute , ceux qui l’auront fait n’en auront pas obtenu de meilleur résultat que nous n’en avons obtenu nousmêmes, qui en avons toutefois fait usage en plusieurs circonstances avec beaucoup de persévérance.

Mais cette insistance nous a paru d’autant plus nécessaire qu on célébré aujourd’hui à l’envi les merveilleux succès obtenus d’un nouveau moyen en usage pour opérer 1 extension de la colonne vertébrale ; nous l’avons nommé, c'est un lit à ressort.

N anticipons pas toutefois sur ce que nous avons à dire a ce sujet; et poursuivons l’historique des divers moyens emploies en France et à l’étranger dans la vue d’opérer le redressement de toute colonne vertébrale déviée.

Près de soixante ans s’étaient écoulés depuis que Levacher fit connaître sa machine ; lorsqu’il y a environ cinq ans 1 idée de redresser des épines déformées, en en écartant les extrémités, vint à quelques chirurgiens français.

On nous avait dit en Allemagne , vingt ans auparavant, qu’un ou deux chirurgiens de ce pays , usaient de ce procédé dans le meme but.

Parmi ceux des chirurgiens français qui l’ont employé des premiers dans ces dernières années, on distingue AI. Humbert, chirurgien , à Morlay, où il a formé un établissement que nous allons faire connaître.

Cet établissement était vraisemblablement peu connu, du moins à Paris , vers 1820 ou 1821 , époque à laquelle il nous a été rapporté ce qui suit par un de nos confrères, professeur à la Faculté de médecine , au sujet de quelques renseignemens que nous lui demandions sur un établissement orthopédique situe a Chaillot. C est lui-meme qui nous parle vers la fin de 1824.

« Je fus consulté, il y a trois ou quatre ans, par un jeune homme employé alors, je crois, dans le commerce, pour une courbure d’arrière en avant de la colonne vertébrale; en tr autres moyens que je lui conseillai fut celui des bains froids; il me représenta que déjà ce même moyen lui avait été conseillé , et qu’il n’en avait retiré aucun bon effet sensible. Il me demanda s’il n’y aurait pas quelques moyens mécaniques qui pourraient au moins prévenir un plus grand développement de la difformité de son epine , et je l’adressai , pour cet objet, à AI. d’Y vernois , rue Copeau, qui obtenait fréquemment de bons résultats de l’application de la mécanique aux pieds-bots. AI. d’Y vernois lui dit qu’il ne s’occupait pas des difformités de la colonne vertébrale , et se borna à lui indiquer un établissement formé à Wurtzbourg, et dont la destination était d’y traiter ces difformités. Ce jeune homme se rendit a cet établissement. Il y fut étendu sur un lit dur, auquel étaient adaptés, à la tête, et aux pieds, des ressorts par la tension desquels on tirait la colonne vertébrale en sens oppose par la tête et le bassin , et là, remarquant que cet établissement était fréquenté , et étonné qu’il n’y en eût point de

semblables à Paris , il prit le dessin de ces ressorts. Se trouvant un peu redressé (la difformité de son épine n’ayant pas d’ailleurs été considérable), il quitta Wurtzboiug et s’en retourna à Paris. Il vint m’y voir, et me demanda comment je le trouvais; et comme je ne témoignais pas que je m’aperçusse d’un grand changement , il m’assura qu’il y en avait beaucoup, et qu’il y en aurait davantage s’il était resté long-temps dans cet établissement , d’où il avait rapporté le dessin des ressorts dont on s’y servait. J’examinai ce dessin : je lui dis que cela me paraissait bon. Il me proposa de former un établissement dans le genre de celui qu’il y avait à WurLzbourg. Je m y refusai. Mais , me dit-il, puisque vous pensez que ces ressorts peuvent être utilement employés pour obtenir le redressement de la colonne vertébrale, lemetteriezvous par écrit, le signeriez-vous ? Je répondis affirmativement. M. Milli (c est le nom du jeune homme, marié toutefois , âgé d’environ 35 ans) fit aussitôt rédiger un prospectus, dans lequel il annonça , sous l’anonyme, un établissement à Chaillot, où, sur attestation de médecins ou chirurgiens distingués de la capitale, le directeur redressait les tailles difformes , par un procédé qu’il avait importé et perfectionné. »

Ici finit de parler notre confrère. Ce premier prospectus, ou d’autres , répandus peu après dans le public , annonçèrent des cures obtenues sur un grand nombre de personnes de distinction.

Dans l'hiver de 1 823 à 1 824, cinq à six personnes furent reçues dans cet établissement pour y être traitées ; il y en >ù reçu bientôt un plus grand nombre. Cependant, certaines d entre elles, trop pressées sans doute de recouvrer, uu peut-être même d’acquérir cette taille svelte faite

Z l°Ur ’ V'on (]isait les plus difformes devaient trou-

> üans cet etablissement , témoignèrent de l’humeur de « etre pas servies à la manière de M. Levacher , en peu de

temps : elles firent éclater leur mécontentement que leurs parens partagèrent ; sept à huit pensionnaires de celle maison sortirent, et une partie se rendit à rétablissement de M. Humbert à Morley r mais bientôt une ou deux de ces transfuges voulurent retourner à Cliaillot, et y entraînèrent des pensionnaires de 3VI. Humbert.

Depuis cette époque on a continué à Cliaillot l’usage des lits à ressort pour opérer l’extension horizontale de la colonne vertébrale.

Dès 1824, nous employâmes nous-mêmes pour opérer cette extension des lits à mécanique, absolument semblables à ceux que M. Milli employait et continue d employer encore , nous a-t-on dit, dans son établissement où nous les vîmes, ayant été invités à nous y rendre par notre confrère feu M. Béclard , qui, chargé par l’Académie royale de Médecine de prendre des renseignemcns sur ce moyen d’extension de la colonne vertébrale, sachant que nous nous occupions spécialement de cet objet, désirait savoir de nous ce que nous en pensions.

Nous avions déjà vu ailleurs d’autres ressorts , qui dans la composition de lits du même genre avaient aussi pour objet de tendre la colonne vertébrale, en tirant sur elle par la tête et le bassin ; ils étaient faits comme ceux de M. Milli, sur le modèle de ceux de Y urtzbourg.

A p eu -près dans le même temps, un de ces lits fut employé à la pension de jeunes demoiselles de la rue de A arenne , connue sous la dénomination du Sacré-Cœur, pour une jeune demoiselle qui en était sortie pour aller se iane traiter chez M. Milli , pour une difformité de la taille , et qui y était rentrée peu de temps après. Une dame qui avait vu comment on la traitait à Cliaillot, continua de la traiter de même dans sa pension; et bientôt elle eut a y donner les mêmes soins à vingt pensionnaires, qui sur

un nombre de cent quarante , se trouvèrent, dit-on , avoir la taille déformée ou une tendance à devenir telie. (i)

Près de la pension du Sacré-Cœur, M. Colin, médecin , reçut chez lui , pour les y trailer , les personnes qui , dit-on , ne pouvaient être admises au Sacré-Cœur. Dans cette nouvelle maison, les lits de Wurtzbourg furent encore employés comme à Chaillot , comme au Sacré- Cœur.

A peu près dans le même temps, M. Daguère, médecin , forma , rue Blanche , un établissement où des lits construits d’après les mêmes principes , furent employés dans le même but.

Ces lits étaient les seuls employés à Paris dans les maisons dont nous venons de parler, au mois de juin 1824 , époque à laquelle nous en fîmes la démonstration dans l’amphithéâtre de l’hospice de la Faculté de Médecine.

A cette démonstration assistèrent des médecins , des chirurgiens , des bandagistes ou chirurgiens-herniaires , s occupant du traitement de certaines difformités ; parmi ces derniers se trouva , nous a-t-on assuré , M. Lafond. Nous ne manquâmes pas d’y dire en quoi ces lits ne remplissaient qu imparfaitement , et même avec plus d’un inconvénient grave , les vues qu’on se proposait. C’est peut-être dans 1 intention d’obvier à quelques-uns de ces inconvémens , que le même M. Lafond conçut le projet d’agir sur la colonne vertébrale par un mécanisme dont l’effet ne fut pas comme celui des ressorts de Wurtzbourg , de produire une extension permanente.

(1) Une jeune pensionnaire de cette maison où elle a été envoyée pom y faire son éducation , et qui est venue nous consulter au sujet « sa taille qu’on y avait remarqué avoir une tendance à se déforr , r isait, a\ee 1 ingénuité de son âge , à une dame de ses parentes qui nous la présentait : « C’est comme un malheur dans cette pension ; toutes les tailles y tournent ! ».

Quoi qu’il en soit , nous disons que ce lit , que M. Lafond a fait exécuter et soumis depuis quelques mois à l’examen de l’Académie , est loin de présenter aucune des modifications dont nous avions démontré la nécessité dans la leçon de notre cours sur les difformités à laquelle nous venons de dire qu’il assista.

Dans le même temps que M. Lafond s’occupait de son nouveau lit , nous observions les effets de celui de notre invention que dans notre pratique nous substituions à ceux que nous avions fait construire sur le modèle de ceux de Wurtzbourg. C’est celui que représente la planche 2 de ce numéro de notre Journal.

Il résulte de l’historique que nous venons de faire , de l’introduction en France de la méthode de traitement des déviations de la colonne vertébrale , que M. Humbert , chirurgien renommé à Morley, MM. Colin etDaguerie, médecins distingués à Paris, M. Lafond, docteur-chirurgien herniaire avantageusement connu dans 1 exercice de son art, M.Milli, à Chaillot, et une dame du Sacré- Cœur , étrangers à l’art de guérir, et nous, avons les premiers , à-peu-près dans le même temps, employé en France la méthode par extension horizontale de la colonne vertébrale , dans le cas de déformation de cette

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