DIFFORMITÉS
Nouvelle Méthode pour guérir le Bégaiement , Par M. Serre, médecin à Alais ( Gard). PREMIÈRE PARTIE.
Le bégaiement idiopathique est une infirmité qui produit tantôt la suspension et tantôt la répétition d’une voyelle ou d’une syllabe ; c’est un mal d’habitude , qu’il ne faut pas confondre avec celui qui accompagne certaines affections cérébrales aiguës et chroniques, ni avec d’autres défauts de langue, tels que le sessaiement, le grasseyement, etc.
L’infirmité qui m’occupe ne présente pas toujours le même caractère : quelques bègues éprouvent une suspension de son en voulant articuler une labiale une linguale, une gutturale; d’autres les répètent d une manière toute convulsive. Il y en a qui prononcent bien certaines syllabes, et qui diminuent leur bégaiement en les plaçant au devant de tous les mots qm les embarrassent. Je connais un jeune homme qui met 1 article patois lou devant tous les substantifs qu il veut nommer : s’il fait ainsi l’énumération de ous les objets qui se trouvent sur une cheminée par exemple, il ne bégaie pas; s’il supprime cet ar-
ar êèPrr r très-facile à Pron°ncer,-il est souvent , par des suspensions de son , avec crispation
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aôa dîrè ; qui signifie, traduit littéralement en français: Je ne puis pas le dire. Ce n’est que le premier mot de la phrase qui l’embarrasse ; s’il lemet, le reste vient avec une facilité étonnante. Un bègue plus instruit, plus adroit, supplée par un mot équivalent , mais facile, à celui qu’il ne peut prononcer. C’est ainsi qu’il peut changer, pour sa commodité, des mots, des phrases entières sans que personne se doute de la gêne intérieure qu’il a éprouvée. Je ne finirais pas si je voulais citer toutes les spécialités analogues qui sont à ma connaissance.
On n’est pas toujours également bègue. Il en est qui passent des heures, des jours entiers sans bégayer ; d’autres des semaines et même des mois.
Un temps mou , un temps sec , le jour, la nuit, un repas copieux, une indisposition , l’intimité , un grand cercle, enfin tout ce qui peut agir sur nous tant au physique qu’au moral , est propre à augmenter ou à diminuer le bégaiement, pour un temps plus ou moins long. La connaissance seule du tempérament ne saurait toujours rendre raison de résultats aussi contradictoires. On voit par là, combien doivent être nombreuses les causes qui peuvent renforcer ou diminuer le bégaiement.
On avait dit que le bégaiement dépendait de la présence des trous du quatrième os de la mâchoire supérieure; que la pituite tombant goutte à goutte sur la langue, rendait la locution embarrassée, de là résultait une prononciation peu distincte et des paroles à demi articulées. Ailleurs on avait dit le contraire. Morgagni assure n’avoir jamais vu ces trous. Délius croit que cette maladie tient au palais double.
Il est aujourd’hui bien reconnu que le bégaiement qui fait le sujet de ce Mémoire , peut exister sans vice d’organisation sensible. J’ai vu un assez bon nombre de bègues dont l’appareil vocal ne présentait rien qui pût le faire différer de celui qui exerçait fort bien ses fonctions. On conçoit pourtant que l’épaisseur de la langue, son enchaînement par le filet, l’ouverture de la voûte palatine, puissent modifier le bégaiement; mais il peut l’être en bien, -comme en mal. ; . ; i; fp,r
Je ne chercherai point la cause finale du bégaiement ; je me bornerai à étudier quelques faits qui ont donné lieu à la découverte de la méthode simple et naturelle dont je me suis servi pour me guérir moimême et ceux qui ont bien voulu la mettre en usage.
Je vois chez le bègue une affection nerveuse; et dans celle-ci deux caractères bien tranchés, qu’il est essentiel de noter.
Le premier semble consister dans une danse de St.-Guy des muscles modificateurs des sons.
Le deuxième semble consister dans une roideur comme tétanique des muscles de la voix et de la respiration, tant de ceux qui leur sont propres que de ceux qui peuvent leur être accessoires.
Dans le premier cas, on n’est pas maître des mouvemens rapides exécutés par les lèvres, la langue et la glotte. ..
Dans le second , la respiration manque , parce que les muscles propres et accessoires de celte fonction , roidis , tétanisés, ne peuvent assez fortement pousser I air pour surmonter le resserrement de, }a glotte , l’application déjà langue contre la voûte palatine, le rap-
proehement des lèvres entr’elles, circonstances qui s’opposent tout-à-fait a l’émission du son par l’obstruction du conduit aérien vocal ; la volonté , alors, semble ■avoir perdu l’empire qu’elle a ordinairement sur les parties qui viennent d’être citées. Aussi plus de synergié; plus d’harmonie dans les mouvemens musculaires destinés à la phonation ; enfin , désordre complet. Pour se convaincre du fait on n’a qu’à observer le bèguê dans un moment d’embarras , par exemple, lorsqu’il appelle quelqu’un du haut d’un escalier: selon que l’affection se jette sur les lèvres, la langue ou la glotte , il ouvre ou ferme la bouche ; la langue sort quelquefois de cette cavité , sans pouvoir y rentrer; la face rougit, ses muscles éprouvent desfcontractions qui décomposent ses traits; il avale ou cherche à avaler la salive, pour satisfaire ;à un sentiment pénible de constriction qui fatigue le pharynx; les muscles du bas-ventre se roidissent en vain, la phonation n’a pas lieu. L’instinct venant, porter ses secours, force le bègue souffrant à se baisser, à donner au corps quelque secousse , qui réussit parfois à briser le spasme tétanique, et qui détermine enfin l’explosion bruyante et mal articulée d’un mot pour l’émission duquel il a fallu le pénible travail que je viens de décrire : lorsqu’ils ’ést pas assez heureux pour appeler le nom qu’il désire-, il : lè remplace immédiatement par un autre qui exige une articulation différente et qui ne lui procure aucune peine. Quoique je sois assez bien guéri de mon bégaiement, j’éprouve parfois de la peine à appeler. C’est ainsi que l’autre jour je fus forcé d1 appeler Chabrol à la place d’Ovide , que je ne pus prononcer. Ovide était le nom’ de baptême. C’est
le seul cas où parfois je bégaie : tout le monde es!' surpris de ma facilité à parler; on ne veut pas croire* qu 3 j’ai été bègue.
La simple considération des nerfs snivans nous met à môme d’expliquer comment, à 1 occasion de la prononciation d’une syllabe , nous éprouvons des phénomènes si singuliers.
i°. Le nerf facial donne le filet stylo -hyoïdien , le sous-mastoïdien , le temporo-facial, les buccaux , le cervico-facial j le sus-maxillaire ;
3°. Le g losso p haryngien fournit le pharyngien , le laryngé supérieur, externe, interne, les cardiaques y le laryngé inférieur et les stomachiques ;
3°. Les nerfs spinaux alimentent les épaules. Ces nerfs ont, comme on le voit, des anastomoses entr’eux, des connexions très-étroites avec les organes de la parole; et lorsque ceux-ci se trouvent dans la modification pathologique qui constitue le bégaiement, les parties plus ou moins éloignées où ses cordons vont se perdre, souffrent et exécutent mal les fonctions qu’ils sont appelés à remplir.
Il est bien reconnu , par ce qui vient d’être rapporté , que la volonté a perdu une partie de son empire, chez le bègue, qui ne peut s’opposer aux vibrations convulsives des lèvres, de la langue et de la glotte , et qui ne peut rompre le spasme qui empêche la son de se former; de là résulte un défaut de synergie , d’harmonie dans les mouvemens qu’exécutent les organes de la parole.
L’expérience et l’observation m’ont prouvé qu’à l’aide d’une volonté ferme et d’une attention soutentie , on pouvait en très-peu de temps, au moyen
d une gymnastique facile , empêcher le tremblement convulsif des lèvres, de la langue et de la glotte , prévenir la suspension des sons et amener le bègue à
une cure radicale ; voici en quoi consiste cette gymnastique :
i°. Si le bégaiement est léger , il suffit de prononcer rusquement chaque syllabe qui compose le mot à émettre ; ainsi, pour le mol courage , il faut faire sortir cou d une manière sèche , brusque , en forçant les muscles de la voix, chargés de ce travail, à étendre leur mouvement autant que possible; ra et ge doivent être piononces de même ; par la brusquerie le son arrive, et par l'étendue des mouvemens musculaires on en évite la répétition. Dans le premier cas, on donne à la colonne d’air plus de force pour surmonter 1 obstacle ; dans le deuxième , les parties qui se sont éloignées d’une manière rapide et ferme ont moins de disposition à se réunir involontairement, poui produire ces mmm , tttt, qqqq, qui désespeient les personnes qui voient parler les bègues.
On a eu tort de dire quil fallait parler lentement pour guérir le bégaiement; il n’est pas possible de tirer grand parti de ce procédé , car il importe fort peu de séparer les syllabes par de grandes distances, le point essentiel consiste à les articuler d’une maniéré brusque et hardie : si l’on trace sur le papier une ligne avec lenteur, elle pourra avoir une direction généralement droite, mais elle présentera un grand nombre d’autres lignes brisées; elle sera bien tracee , bien finie , si elle a été formée d’une manière rapide et à main-levée , comme l’expriment les maîtres d’écriture. Qu’un enfant atteint de la danse de
St.-Guy fasse un mouvement lent avec la main ou avec le pied, il sera tremblant ; le môme mouvement exécuté d’une manière brusque acquiert parfois une solidité étonnante chez celte classe d’individus. En physique la force est proportionnée à la vitesse : un corps qui se meut rapidement n est pas dérangé facilement par certaines résistances ; en appliquant cette loi à la parole , et comparant celle-ci aux deux faits cités parmi une foule d’autres, on peut conclure que , pour avoir des sons, leur donner de la pureté, il faut les émettre d’une manière brusque, en exagérant, toutefois, les mouvemens indispensables à la phonation.
2°. Si le bégaiement est bien prononcé , cette simple gymnastique devient insuffisante; il faut la concuirence d’autres mouvemens accessoires ; il faut que ceux-ci déterminent le courant d’air à se former brusquement dans le tube aérien pour 1 affaissement des poumons, et qu’ils déplacent les obstacles que ce courant rencontre sur son passage à la glotte, sur la langue et entre les lèvres. Pour produire ce double effet, je ne crois pas qu’il existe un moyen plus efficace et surtout plus commode que les mouvemens qu’on peut faire exécuter aux bras: ainsi , pour faire parler un bègue qui est embarrassé, il faut s’emparer de son bras et le pousser brusquement en bas à chaque syllabe ou au commencement de chaque phrase seulement , selon qu’il est plus ou moins plongé dans son infirmité : qu’il fasse lui-même cet exercice, et il sera surpris de la facilité que lui donnent ces mouvemens , qui déjà constituent des gestes, fort grossiers à la vérité. Qu’on répète souvent cette expérience , on la
frappant deTm ’ Puisrass“rer; comme exemple
surtout SMn. des mouve“e”S des membres,
urtout , supérieurs, pour la production dessous, je
cilera, le en perçant, ordinairement involontaire, que poussent les boulangers et les refendeurs de bois" à occasum des v.olens efforts que les uns et les autres •on pour remplir leur pénible lâche. Je signalerai egalement 1 expérience qui suit ; elle rend très-évidente 1 influence dont il est question sur l'intensité es sons. Que l’on produise un sou soutenu , et qu’en meme temps on imprime au bras un mouvement trèsbru^ue, ce même son se renforce et diminue aussitôt pour se renforcer encore à l’occasion d'une nouvelie secousse.
Les mouvemens du bras et d’autres parties du corps, appelés gestes , aident singulièrement la phonation ; ils produisent cet effet sans qu’on s’en doute. Je ne pense pas môme qu’on leur ait fait la part qu’ils prennent dans cet acte important de la vie sociale : observez l’homme qui se livre dans une conversation animée, dans celle ou la voix veut peindre la chaleui des idees, vous voyez tout son corps s’agiter: Ja tète, la face, le ventre , les jambes et surtout les bias, exécutent des gestes dont la rapidité nous surpi end. Jusques à aujourd’hui les moralistes et les physiologistes n ont vu dans cette synergie mobile que des mouvemens divers , n’ayant d’autre but que d’exprimer nos sentimens , de les rendre plus sensibles, de peindre et de figurer les objets de nos idées. On croyait que les gestes formaient en entier le langage d action. On n’a pas, il me semble, bien apprécié la part qu ils ont sur la phonation ou l’émission des sons
destinés à faire connaître à notre semblable nos sentimens et nos pensées. Quoique beaucoup d’idées , beaucoup de sentimens puissent être exprimés en partie par des gestes, je dirai même en très-grande partie, il n’en est pas moins prouvé, pour moi, par l’observation des faits, qu’ils forment souvent des contre-sens ridicules, en ce qu’ils ne laissent deviner aucun rapport entr’eux et notre pensée ; on en voit ou contraire de si nombreux s’établir entre les mouvemens des organes de la voix et ceux des bras, qu’au premier abord on serait tenté de regarder les gestes comme des moyens émissaires des sons. Ils sont si nécessaires que l’instinct nous force à nous en servir lorsque la phonation nous embarrasse. Ainsi , c’est à la sollicitation de cet instinct que le bras s’agite pour faciliter la sortie des sons purs.
Les enfansfont peu de gestes, parce qu’ils ont en général peu d’idées ; lorsqu’ils récitent, on est frappé de leur monotonie; si on les observe bien dans ce moment, on est bientôt convaincu de la part qu’ils prennent à la phonation et non pas à l’expression des idées ; la raison en est simple ; ils ne veulent pas représenter des idées qu’ils ne comprennent pas ; ils n ont d autre but que de répéter des sons représentés par les caractères qu’on leur a fait retenir pour l’exercice de leur mémoire. On ne doit donc pas trouver surprenant qu’ils fassent beaucoup de gestes phonétiques et peu d’imitation et d’expression.
La femme que le bégaiement atteint rarement, est remarquable par la quantité, la vitesse et l à-propos de ses gestes phonétiques et d’expression.
Le chanteur, habituellement occupé de l’émission
des sons, renforce l’énergie de la voix par des mouvemens des bras accidentels et par ceux qui constipent la mesure : par la répétition fréquente, ces vibrations musculaires s’établissent en habitude au préjudice de celles que font les organes de leur pensee. C’est par cette cause que quelques chanteurs de
Opéra se mettent dans le cas de recevoir des reproches graves sur la fausseté et la monotonie de leurs gestes; tant ils doivent se méCer du retour involontaire de ces actes trop souvent répétés. Talma et mademoiselle Mars, qui ont fait des gestes d’impression une étude des plus soutenues et des mieux dirigées, s'en sont servis avec un art admirable ; s'ils les ont mis au double emploi, ils l’ont fait avec toute la finesse de leur génie.
Les begues font beaucoup de gestes; presque tous sont destines à 1 expression ; ils constituent chez eux le vrai langage d’action , tant ils comptent peu sur la voix , dont ils ne sont pas maîtres. Ils sont peu phonétiques , a moins que la volonté les fasse devenir tels par quelque exercice. Quant à moi, je fais peu de gestes d expression, je les utilise pour la sortie des sons, et personne ne s’est douté de ce renversement. Le begue qui veut se corriger, doit faire avec le bras des mouvemens brusques ; s’il oublie ce précepte et qu il leur donne de la lenteur et de l’expression , il retombe dans sa pénible infirmité.
On voit par toutes ces observations combien est grande l’influence des mouvemens des bras sur la production des sons; elle n’est pas douteuse. Elle peut être reconnue par tous ceux qui voudront se donner la peine de les répéter. Ils en trouveront les
motifs dans les connexions des contractions musculaires , au moyen desquelles on détermine l’expulsion de l’air des poumons et le déplacement de l’obstacle qui s’oppose à sa sortie , dans les rapports qui existent entre les nerfs accessoires de Wilhs qui vont aux épaules, et ceux de la paire vague, qui fournissent des rameaux aux organes de la voix et à leur dépendance.
La volonté qui tient en sa puissance immédiate les mouvemens des membres supérieurs, peut et doit les utiliser pour détruire une infirmité des plus graves, puisqu’elle expose ceux qui en sont atteints à renoncer aux emplois publics qui peuvent servir à leur existence , qu’elle leur fait éprouver à chaque instant des souffrances dont on ne peut mesurer l’étendue que lorsqu’on est bègue soi-même.
Comme on le voit déjà , la méthode à l’aide de laquelle je corrige le bégaiement est si simple, si naturelle, quelle peut être mise en pratique dès 1 âge le plus tendre : op peut s’en servir alors pour prévenir ce fâcheux vice de langage; elle peut être utile à l’adulte stupide , et même au vieillard décrépit qui a bégayé toute sa vie. Tout bègue enfin qui chante sans faire sentir son infirmité est dans le cas de resseptir l’influence du traitement que je me fais un plaisir et surtout un devoir de rendre public. Il ne doit point exister de secret dans les sciences, encore moins dans la médecine, où une découverte de peu d importance peut faire tant de bien.