DE LA VALLÉE D'ASPE
Si l'Eternel ne m'eût secouru, mon âme eût été logée au lieu du Silence.
Psaume 94, v. 17. Traduction Ostercald.
Lorsque le voyageur se rendant en Espagne quitte la capitale du Béarn pour s'avancer vers les Pyrénées, il arrive d'abord à la jolie ville d'Oloron, placée dans un cadre enchanteur. Trois villes réunies en une seule la constituent. Les deux gaves d'Ossau et d'Aspe y confondent leurs eaux. Sur le promontoire entouré par les deux torrents s'élève, pour dominer de beaucoup le reste, l'antique cité avec sa vieille basilique chrétienne et ses remparts transformés en promenades ombragées. Sur la rive droite du gave d'Ossau se déploie comme une autre ville, où les maisons et les édifices modernes s'étagent en amphithéâtre, et sur la rive gauche du gave d'Aspe s'étend la ville épiscopale de Sainte-Marie avec sa cathédrale gothique.
Au delà de cette pittoresque cité, à une dizaine de kilomètres, s'élève menarante, infranchissable, la muraille pyrénéenne couronnée d£ sa neige immaculée.
Suivons le gÏÏve d'Aspe. Ses rives fertiles et gracieuses sont parsemées de bouquets d'arbres et dominées par des collines
accidentées ; puis voici le joli vallon cTAsasp (près cTAspe) où se rétrécissent déjà les terres cultivables. Le chemin se rapproche de la rivière, et, enfin, nous arrivons devant une muraille à pic. Est-il possible d'aller plus loin ? Telle est la question que se pose involontairement le voyageur la première fois qu'il suit ce parcours. La fente étroite par où le Gave s'échappe de la montagne a été agrandie par l'art pour ménager une route que n'ont point tracée les habiles ingénieurs de notre siècle et de notre patrie. Une antique inscription latine placée à l'entrée du défilé nous a appris qu'un duumvir ou magistrat de la cité d'Oloron, du nom de Lucius Vernus, Ta par deux fois restaurée. Entre le Gave et le rocher, sur un étroit espace, s'élargissant à peine pour laisser la place au joli village de Sarrance, le chemin serpente en faisant mille détours sur l'une et l'autre rive. Sortira-t-on jamais de ces montagnes qui vous écrasent ? Enfin, après un défilé de huit kilomètres, la bande du ciel s'élargit, le chemin monte, et de la hauteur où l'on est parvenu, un spectacle vraiment féerique se découvre aux regards surpris. L'hémicycle le plus gracieux qu'on puisse imaginer s'étend à vos pieds, dominé par de hauts pics neigeux. Il est vert et fleuri, la vie et la civilisation se sentent dans ces sept villages proprets qui étalent leurs maisons blanches aux toits sombres. Le Gave, libre de toute entrave, s'élargit et en prend à son aise dans cette jolie plaine qu'il tourmente à chacune de ses crues. Les arbres, les mamelons nombreux, les pentes gazonnées, les forêts qui les dominent, les rochers abruptes et blancs de neige couronnant cet ensemble gracieux en font un paysage grandiose qu'on ne saurait contempler sans émotion, et un spectacle harmonieux qui, une fois vu, ne peut s'oublier.
De cette hauteur faisons connaissance avec ce beau pays.
La route qui coupe le bassin d'une ligne blanche et droite conduit en Espagne. Après cinq kilomètres de plaine elle rentre dans un autre défilé et reprend ses méandres jusqu'à la frontière (°25 kilomètres) d'où elle redescend par Canfranc à la pittoresque ville de Jaca et nous conduirait à Saragosse.
Chacun des principaux villages qui sont devant nous est à l'entrée d'une vallée secondaire et sur un ruisseau particulier : deux à droite et deux à gauche avec une symétrie qui n'a rien
de monotone. Aux pieds de la colline s étale Bedous qui, avec ses constructions nouvelles et son château, a toutes les allures d'une petite ville. Dans le nid de verdure qui est au fond du bassin est Accous, le capdulh de la vallée ; en face, de l'autre côté du Gave, les deux villages de Lées et d'Athas dominés par des pentes rocailleuses couvertes de vignes ; enfin caché derrière une série de monticules aux formes bizarres et s'étageant l'un derrière l'autre, est le village d'Osse qui possède une église protestante, glorieux débris d'une des nombreuses Eglises Réformées du Béarn que la Révocation de l'Edit de Nantes a fait disparaître.
Le pays d'Aspe, enfermé par de hautes montagnes, forme véritablement un monde à part. En décrire la configuration et les beautés, raconter son passé, ses mœurs et ses coutumes, étudier la manière dont la réforme religieuse s'y est implantée, ce qu'en était l'Eglise Réformée au xvie et au xvne siècles, suivre pendant les sombres jours du siècle dernier les habitants d'Osse qui, pour cause de leur attachement à la religion de leurs pères, se trouvaient sans état civil et sans droits ; rendre compte de la façon dont ils sont restés fidèles au culte réformé à travers les persécutions de l'ancien régime et la tourmente révolutionnaire, pourvoyant eux-mêmes à leurs besoins religieux pendant les cent quarante ans qu'ils ont été privés de conducteurs spirituels, tel est le but de cet ouvrage.
Puisse ce monument, élevé à la mémoire des héros de la conscience et des martyrs de la religion, faire sentir à notre génération le prix qu'elle doit' attacher à la possession de la liberté et montrer à nos contemporains l'importance que ces nobles âmes attachaient à des convictions qui leur étaient plus chères que la vie. Puissent leurs descendants, qui sont, à juste titre, fiers de leurs ancêtres, entretenir, comme un apanage sacré, pendant de longues générations, leur piété sincère, leur foi ardente et leur charité aussi discrète qu'inépuisable. Ils en retrouveront dans ces pages le fidèle souvenir.