CONCLUSION
Nous avons esquissé, bien imparfaitement, les vicissitudes à travers lesquelles le protestantisme s'est maintenu dans la vallée d'Aspe et nous savons comment, à force de luttes et de persévérance, nos montagnards ont conservé comme un précieux dépôt la foi que leurs pères avait adoptée au xvie siècle. Mais si, voulant entrer plus avant dans le problème que nous avons posé devant lui, le lecteur nous demandait la raison pour laquelle ce peuple est resté fidèle à des croyances qui n'ont fait qu'une apparition assez courte dans le Béarn,nous lui offririons, au lieu de dissertations savantes et ennuyeuses, de le conduire dans la vallée d'Aspe qui, pour être une des moins connues, est une des plus gracieuses des Pyrénées.
Nous sommes dans le plateau d'Accous, entourés des pics neigeux de Bergon, d'Igée , de Labigouère et d'Ouillarisse. Même par une échancrure nous regarde le pic de Sesque (2612 m). Osse est ce village dont les maisons, d'assez bonne apparence, sont jetées pêle-mêle autour du Casteig, colline tapissée de buis et couronnée de rochers abruptes. Les rues sont nombreuses, tortueuses, irrégulières. Par le milieu, descendant du col de Bergout, passe le ruisseau le Larricq. Non loin de son cours s'élève l'église catholique, qui doit remonter au xive siècle et dont nous admirons le portique moderne, où nous lisons la date de 1678. Des deux côtés de la place de l'église sont deux bâtiments tout neufs : ce sont les écoles communales et la mairie.
En nous dirigeant du côté du Casteig, nous trouvons à droite un enclos, fermé par un petit mur surmonté d'une grille, d'une trentaine de mètres de longueur. A gauche de rentrée située à l'une des extrémités, une pierre porte, taillée en relief, la date
bien significative de 1789, année de la liberté, où les protestants ont repris possession des ruines de leur temple, démoli en 1686. Ce modeste édifice se dresse devant nous, se présentant de trois quarts et surmonté d'un campanille avec sa cloche. La porte est dans le bas du pignon, dont des plantes grimpantes cachent la nudité ; elle est surmontée d'une inscription en relief : « Bétfcel, temple de* protestons. •
Derrière le temple se cache le presbytère, construit en i HT*» par les soins du conseil presbytéral, à l'aide de souscriptions privées, auxquelles se sont joints des subventions communales et des secours de l'Etat1.
Entre le presbytère et la rue, un autre bâtiment, flanqué d'un préau couvert, représente une maison d'école qui date de 1880. Elle est vide depuis 1883, conséquence de la communalisation de notre école protestante, poursuivie autrefois avec tant d'acharnement.
Mais entrons dans le temple. Au fond, la chaire, peu .élevée et surmontée d'un abat-voix, indique assez le rôle principal de la parole dans le culte réformé ; devant est la table de communion, située comme la chaire dans une enceinte réservée où se trouvent aussi les bancs des anciens qui président au culte avec le pasteur ; de chaque côté de la chaire sont deux grands tableaux, contenant l'un le décalogue, l'autre l'oraison dominicale et le symbole des apôtres. Sur des cadres suspendus tout autour, on peut lire quelques-uns des plus beaux passages de la Sainte Écriture. Un banc de maçonnerie, recouvert de chêne massif, fait le tour de l'édifice et offre un siège commode pour
1. — De 1874 à 1879, ont été faits les travaux de construction d'un presbytère et de restauration du temple, dont l'ensemble s'est élevé à 24.872 fr. 45, se décomposant ainsi : Temple, mobilier, cloche, 3,434 fr.48. Presbytère, 17. 561 fr. 36. Murs de clôture, grille, terrassements et autres frais : 3,871 fr. 21. Ces dépenses furent couvertes par des souscriptions : 14,532 fr. 50, des. secours de l'Etat : 7.000 fr. et des subventions communales pour 3,339 fr. 95.
La maison d'école, bâtie en 1880, a coûté : achat de remplacement et appropriation : 12,2.').') fr. 35, somme couverte d'abord par les 1.800 fr. de la vente de l'ancienne école et pour le reste par des souscriptions privées. Eu égard à la modicité de leurs ressources, les fidèles d'Osse ont donné largement pour ces différents travaux, comme argent environ 10 fr. par tète, puis comme travaux en nature
les assistants ; ce sont les fondements de l'ancien temple. Au dessus du tambour de l'entrée, se lit cette inscription :
Ce Temple, sous le nom de BÉTHEL
CONSACRÉ PAR NOS ANCETRES AU CULTE DU VRAI DlEU FUT DÉMOLI PAR ORDRE DU Roi EN 1686.
Gen. XXXV.
Rerati PAR NOS pères EN 1805, RESTAURE EN 1879, I L R EST E U N M ( ) N U M ENT DE LA FIDÉLITÉ DE DlEU, QUI NOUS A SECOURUS AU JOUR DE NOTRE DÉTRESSE.
On y trouve la décence et le recueillement qu'on est en droit d'attendre d'un lieu consacré au culte. Des bancs y sont disposés pour l'assistance, et selon les traditions de notre église les places gratuites sont à la disposition de tous ceux qui viennent. Cette porte du fond conduit à la salle des séances du conseil presbytéral, situé dans le presbytère, où se réunissent aussi les catéchumènes. Là se trouvent la bibliothèque paroissiale (1,000 volumes) et les archives de l'église.
Mais voici, la cloche sonne, l'office va commencer. Ne seriezvous pas curieux d'assister à ce culte qui, pendant un demisiècle, a été le culte national du Béarn (1570-1620) ? Cette belle prière, où les pécheurs s'accusent devant Dieu, c'est celle que Théodore de Bèze prononça à l'ouverture du colloque de Poissy. Ces chants sont les psaumes mis en vers par Clément Marot. Tout le culte se fait en français. C'est aussi dans cette langue que se lisent les différents passages de l'Ancien Testament, des Évangiles et des Épitres. A voir le recueillement, la dévotion des assistants, il vous sera facile de comprendre que pour eux la religion n'est pas une pure forme, mais qu'elle répond à des besoins intimes de leur cœur. Voilà donc ce christianisme réformé, né spontanément au xvr3 siècle au sein delà patrie française 1 et que le Béarn avait adopté pour sa religion unique un an avant la mort de Jeanne d'Albret. Les magnifiques déclarations de l'Écriture Sainte, l'explication simple et fidèle du texte sacré, des prières ferventes, des cantiques et des psaumes chantés
1. — En 1561, le cardinal de Ste-Croix écrivait à Rome: « Le royaume est plus qu'à demi huguenot. »
par tout le peuple, en un mot le culte en esprit et en vérité, v remplacent L'inconnu mystérieux d'un culte célébré dans une langue étrangère et le déploiement théâtral de cérémonies imposantes mais incompréhensibles. Nous en parlons, bien entendu, comme quelqu'un du dehors.
Vous avez ici le secret de la conservation du protestantisme à Osse. Profondément convaincus de la vérité il"1 la religion chrétienne, telle qu'ils l'avaient apprise de la Bible, 1rs ancêtres de ce peuple, vrais héros de la conscience, ont tout sacrifié pour La conserver. Ils ont tout enduré, tout souffert pour maintenir leurs croyances. Ces énergiques montagnards, aux mœurs pures et austères, ne trouvaient de satisfaction religieuse que dans ce culte qui semble fait pour eux. Peut-être l'auditeur superficie] aura de la peine à en saisir toute la mâle beauté, et cependant pour eux, ni les spectacles les plus grandioses, ni les pompes les plus magnifiques de l'église catholique, ne peuvent entrer eu comparaison avec les émotions bénies que leur cause la simple prédication de l'Évangile, qui s'impose à la raison comme la vérité, à la conscience comme la seule voie du salut, et touche le cœur par les réalités ineffables de l'amour divin.
Cet ouvrage a montré comment le protestantisme s'est maintenu à Osse, à travers des difficultés inouïes. La visite au temple d'Osse nous explique pourquoi ce peuple a conservé son attachement au culte réformé.