Bordenave. Histoire de Béarn et de Navarre, p
lieu d'étape, eut beaucoup à souffrir des fréquents passages des troupes qu'on devait alors nourrir aussi bien qu'héberger.
En 1794, comme la France était attaquée sur toutes ses frontières par les armées étrangères conduites par les émigrés, la vallée d'Aspe fut gardée par le 5e bataillon des Basses-Pyrénées, qui ressortissait de la 11e division militaire, alors commandée par le général Merlot. Ce bataillon, composé des hommes valides de 18 à 25 ans, des trois vallées d'Ossau, d'Aspe et de Barétous, avait à sa tête le commandant Guipouy et comptait huit compagnies. Il fut appelé à repousser l'invasion d'un corps d'armée espagnol, commandé parle comte de Castelfranco et qui, traversant la frontière, se présenta devant Lescun le 15 fructidor an II (7 septembre 1794). L'armée ennemie, guidée par un émigré, comptait 5.500 hommes de troupes régulières, 3.000 bourgeois incorporés et 1.000 paysans armés.
L'attaque était d'autant plus sérieuse que le bataillon était en partie dispersé sur la route du Somport ; à Urdos était la 6e compagnie, commandée par le capitaine Minvielle d'Arette ; à Borce, la compagnie des grenadiers (capitaine Tresmontant) et la 4e compagnie (capitaine Pélissié), de sorte qu'il n'y avait que cinq compagnies pour soutenir le premier choc de l'ennemi. C'étaient : la lre compagnie (capitaine Laclède de Bedous) et la 5e (capitaine Troussilh d'Etsaut), occupant le village de Lescun ; la 2e compagnie (capitaine Minvielle d'Accous, ci-devant prêtre), placée au plateau de Lhers et qui put le préserver de l'incendie ; la 7e compagnie (capitaine Ferrandou d'Aramitz) qui, se trouvant aux avant-postes de Lescun, retarda par une habile retraite la marche des envahisseurs, et enfin la 8e (capitaine Castaing et lieutenant Mondine de Bedous), placée dans la gorge de Pétregemme.
L'ennemi, appuyant sur sa gauche, faisait mine d'envelopper le village que le commandant Guipouy proposa d'abandonner. Mais le capitaine Laclède de Bedous, comptant sur la diversion que devaient produire sur les assaillants les deux compagnies Tresmontant et Pélissié qui avaient l'ordre de se rendre directement sur la frontière, depuis Borce et Urdos, et opérer sur le derrière de l'armée envahissante, obtint de faire du village le centre de la résistance. On combattit vaillamment et la popula-
tion tout entière, vieillards, femmes et enfants, contribua à la défense en se massant au-dessus du village de manière à passer aux yeux de l'ennemi pour cm corps de réserve d'une importance considérable. L'assaut fut deux fois repoussé. L'ennemi battit en retraite, harcelé à la fois par ceux qui les avaient empêchés d'entrer à Lescun et par les deux compagnies qui les attendaient à la frontière et les poursuivirent jusque sur leur territoire. Ils perdirent 1154 hommes, tant tués que prisonniers ou déserteurs. Les Lescunois, furieux de l'incendie de quatre-vingtquatre de leurs granges, massacrèrent les blessés. Les pertes des Français se réduisirent à peu de chose1. Le 5e bataillon fut porté à Tordre du jour de l'armée républicaine.
Sous l'Empire, la vallée d'Àspe fut souvent traversée par les armées de Napoléon. Mais elle fut elle-même trop épuisée en hommes pour qu'elle put, en 1814, s'opposer à l'entrée des Alliés, et les Anglais de Wellington la franchirent sans difficulté. Si en 1823 elle vit passer les armées royalistes de Louis XVIII, par contre elle dut, de 1833 à 1837 et de 187G à 1877, être occupée par des troupes françaises pour la garantir contre les mouvements -inconsidérés des troupes carlistes opérant en Navarre, et dont un bataillon vint s'égarer sur son territoire, à Somport, à la fin de la dernière guerre.
C'est pendant le dernier de ces soulèvements que s'acheva du côté espagnol la grande route internationale que la France avait conduite jusqu'à la frontière, dès 1859. La Navarre et le nord de la Catalogne étaient en feu. Aussi cette route était-elle la seule voie de terre par où l'on pût gagner le centre de l'Espagne à travers r Aragon, resté fidèle à la cause libérale. C'est par la vallée d'Aspe que le maréchal Serrano, chef du gouvernement libéral, s'enfuit d'Espagne lors de l'élévation au trône du roi Alphonse XII. Enfin, suivant une convention des deux gouvernements intéressés, c'est par elle que doit passer l'une des deux voies ferrées qui doivent franchir les Pyrénées centrales.
1. — Ce récit est un abrégé d'une relation des plus intéressantes faite par un témoin oculaire de la bataille de Lescun, le sergent Félix Larrieq d'Athas de la compagnie du capitaine Pélissié. Cette relation manuscrite, qui est dédiée aux inaires des trois vallées, m'a été communiquée par M. Mirassou-Noùqué, avocat, notaire à Bedous.
2° Rapport des Aspois avec leurs voisins.
La nature a fait la vallée d'Aspe républicaine. La forte population qu'on y trouve, enfermée de tous côtés par de hautes montagnes, s'est habituée de bonne heure à ne dépendre que d'elle-même. On s'étonne parfois que la vallée d'Andorre, entre les deux grandes puissances de la France et de l'Espagne, ait conservé son indépendance, mais ce qui est encore plus surprenant, c'est qu'une seule vallée pyrénéenne possède un tel privilège. En effet, comme chacun des cantons de la Suisse, nos vallées, dans leur isolement, ont conservé leur caractère local, leurs mœurs et leurs coutumes particulières, résultat de la nécessité, imposée à leurs habitants, de vivre des produits du sol, de leur industrie et de leurs troupeaux.
Protégée de tous côtés par les défenses naturelles qui l'entourent, la vallée d'Aspe s'est longtemps administrée elle-même; mais accessible au sud par ses sept ports, dont quelques-uns sont praticables en toute saison, elle a toujours eu plus à redouter ses voisins du midi que ceux du nord, qui n'y peuvent pénétrer que par le défilé d'Escot, jadis si étroit qu'un homme à cheval ne pouvait le franchir. Aussi est-ce de préférence à ceux-ci qu'elle a demandé aide et secours lorsqu'elle s'est trouvée dans l'embarras. On ne sait pas au juste à quelle époque et dans quelles circonstances la vallée d'Aspe se joignit au Béarn, dont elle a eu l'habileté de s'assurer la protection en sacrifiant le moins possible de son indépendance. On raconte que ce fut pour se mettre à l'abri des incursions de ses voisins du midi qui s'emparaient du bétail paissant sur les hauts sommets. Leur contrat fut un acte non de soumission mais d'alliance : pas d'impôts à payer, pas d'hommes à fournir pour l'armée du vicomte, mais en cas de guerre, ils marcheront à ses côtés, atttendu. . . . qu'ils sont tous rois.
Pour bien s'assurer contre les entreprises des souverains de Béarn, ils ne les laissent pénétrer dans la vallée qu'aux conditions suivantes :
« Si le vicomte veut entrer en Aspe pour ses plaisirs ou pour
réclamer ses droits, il doit demander des otages au ruisseau appelé le Too (le Riou-Cottou) et là... il doit mettre les pieds de devant de son cheval dans le susdit ruisseau et au milieu, et le vicomte avant de recevoir les otages doit donner aux Aspois deux de ses juges exécuteurs. » Ces deux juges étaient les otages (pie les Aspois gardaient pour répondre de ceux qu'ils avaient fournis, savoir un fils des premières maisons de chaque communauté.
Après cet échange d'otages qui garantissaient au vicomte ou à son lieutenant sa sûreté personnelle et aux Aspois le maintien de leurs fors, le vicomte devait jurer de ne point porter atteinte aux droits et aux privilèges de la vallée. La maison où étaient gardés les otages de la vallée subsistait encore au commencement du siècle.
Cette fierté «les Aspois accuse leur humeur belliqueuse1, confirmée d'ailleurs par les traits suivants. Des documents du xma siècle nous les montrent en conflit avec les pasteurs d'Ossau, qu'ils rencontraient dans les pâturages des hauts sommets. Les rixes qu'ils avaient entre eux prirent un caractère tellement grave que le vicomte et l'évèque d'Oloron durent intervenir pour leur faire conclure un traité de paix, où l'on fixa à 900 sols la mort d'un homme, à 60 sols la rupture de la paix et où l'on détermina des amendes plus ou moins fortes pour les contraventions en matière de pacages. Cet acte est du mois du juillet 1270 2.
Bien plus célèbre fut leur conflit avec la vallée de Lavedan. D'après une tradition locale, la vallée d'Aspe possédait au xive siècle des sources salées, dont la fontaine de Salies, située sur le territoire d'Accous, serait une réminiscence. Le fait en soi n'offre rien d'étrange, étant donné la constitution géologique du bassin de Bedons, et confirmerait une fois de plus les savantes études de M. Dufrenoy sur la relation des ophites, du gypse et des sources salées 3. Les habitants du Lavedan venaient donc
1. — En 1215, Guillaume-Raymond de Moncade punit les habitants des vallées d'Ossau, d'Aspe et de Barétons à cause des désordres qu'ils commettaient dans leurs voisinages où ils allaient piller. Palassou, Observation* sur la i allêe d'Aspe, ch. IV, p. 40.