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CHAPITRE TROISIÈME JEANNE D'ALBRET

La cause de la Réforme tendait de plus en plus à devenir en Béarn une cause nationale, et à Gérard Roussel succéda un évèque qui d'abord était tout pénétré des idées chères aux souverains du pays. Claude Régin de Riom (Auvergne), ne trancha guère avec les manières du pieux Roussel. Mais l'esprit humain ne saurait rester longtemps dans une situation indécise. S'il était pour une réforme religieuse, il n'alla pas cependant aussi loin que son collègue de Lescar, qui pour mieux montrer ses tendances n'hésita pas à donner a TÉglise le spectacle assez nouveau d'un prélat marié.

Henri II survécut six ans à sa femme, dont la mort lut pour lui un grand coup. Voici ce qu'en dit Olhagaray : « Que dirons-nous » du roi, privé de sa Marguerite ? Il n'avait plus cette ferme » façon de vivre et allait variant à tout propos, faisant le mécon- » tent ; ce pauvre prince fuyait partout, mais plus avant il allait, » plus le mal le suivait et lui faisait la guerre. » Il mourut luimême deux, ans après la naissance de celui qui devait être Henri IV, le 2o mai looo. Sa fille Jeanne lui succéda, elle était mariée depuis le 20 octobre 1548 à Antoine de Bourbon, premier prince du sang de France et alors grand partisan de la réforme religieuse. Dès son arrivée en Béarn, il avait fait venir plusieurs prédicateurs étrangers : David, Henri de Barran et surtout François le Gay,dit Bois-normand, que Calvin lui avait envoyé de Genève. Jeanne trouvait alors imprudente la conduite de son mari. En bonne catholique elle allait tous les jours entendre la messe à 1 église paroissiale ; elle le faisait par habitude plus que par conviction, car elle sentait, elle aussi, la nécessité d'une

réforme religieuse, pour laquelle elle n'avait pas encore eu le courage de se prononcer. En effet, dès looo elle écrivait au vicomte de Gourdon : « Il m'apparaît que la réforme est tant » juste et tant nécessaire que j'estime, à part moi, que ce serait » couardise déloyale envers Dieu, envers ma conscience et » mon peuple de demeurer plus longtemps en suspends et per- » plexe1. »

Mais la cause de la réforme fut bientôt menacée par celui qui en avait été le plus ardent partisan. Antoine se laissa prendre aux artifices de l'astucieuse Catherine de Médicis, qui corrompait par le vice ceux que l'argent ne pouvait acheter. D'une déplorable faiblesse de caractère, ce roi, circonvenu par les Guises et la cour d'Espagne, ses pires ennemis, rompit avec Condé et les Châtillon, et oubliant aux pieds d une fille d'honneur de la reine-mère ses devoirs d'époux, il relégua sa femme en Béarn et se mit à la tête des troupes catholiques. Blessé à l'épaule pendant le siège de Rouen, il mourut accablé de remords, réclamant sa femme, qui arriva trop tard pour lui donner son pardon, et ne voulant d'autres consolations que les paroles de l'Écriture que lui lisait un serviteur dévoué.

L'indigne conduite de son mari tourna Jeanne vers la religion. « Voyant donc, dit Théodore de Bèze, que la confiance qu'elle » avait eue aux hommes estoit perdue et que tout secours humain » lui défaillait, estant touchée au vif de l'amour de Dieu, elle y » eut son recours.... et remettant le tout sur sa miséricorde, » vestit un cœur viril et magnanime 2. »

Elle se mit donc à poursuivre en Béarn l'œuvre que son mari avait entreprise avant elle et qui avait déjà gagné passablement de terrain : dès loo9 plusieurs Béarnais étudiaient la théologie à Genève. L'instruction qui était de plus en plus répandue dans ce pays favorisait les projets de la reine. Elle fit venir plusieurs ministres, entre autres Raymond Merlin de Genève et Pierre Viret d'Orbe (canton de Vand). Ces ministres se rendaient dans les endroits où on les réclamait et, contrairement aux assertions de

1. — Lourde-Rocheblave. Reiue Chrétienne, année 1860, p. 477.

2. — Th. de Bèze. Histoire Ecclésiastique des Eglises Réformées, Toulouse, 1882, tome I, p. 181.

certains historiens, les seules armes de la reine, dans cette prédication de l'Évangile, était la persuasion.

Cette affirmation peut passer pour paradoxale dans un pays où Ton s'est appliqué à faire porter à la mémoire de cette noble femme la responsabilité d'atrocités vraies et supposées commises dans ces temps de fermentation religieuse. Reconnaissons d'abord que quand elle eut adhéré aux doctrines que les réformateurs avaient puisées dans la Bible comme à l'expression de la vérité divine, elle n'hésita pas à les faire prêcher dans ses États, mais ajoutons que ses peuples accueillaient avec empressement les prédications des ministres. Qui pouvait supposer alors que cette simple prédication de l'Évangile devait susciter de la part d'un fanatisme ignorant et superstitieux la révolte et l'appel à l'étranger ? Devant l'histoire impartiale, les vrais coupables ne sont pas ceux qui crurent de bonne foi au progrès, aux bienfaits de l'instruction, à la douce influence de l'Évangile mieux compris, mais ceux qui, d'un côté, pour empêcher toute innovation dans le domaine religieux, d'un autre, pour conserver leurs bénéfices ecclésiastiques et empêcher la nation béarnaise de disposer des immenses richesses que le clergé avait accumulées dans cette contrée, n'hésitèrent pas à sacrifier l'indépendance de leur pays.

Jeanne d'Albret, qui à tant d'égards devança son époque, avait le génie de la tolérance *. Elle la pratiqua et, — ce qui était bien plus difficile, — réussit à la faire pratiquer jusqu'à la grande crise qui bouleversa le Béarn en I068. Dans tous les cas, il est souverainement injuste de lui faire porter la responsabilité d'actes commis en Béarn, lorsqu'elle en était fort éloignée, et si Henri IV a compris que la tolérance était la pacification intérieure de la France, c'est qu'il avait été élevé à l'école de sa mère.

La libre prédication de l'Évangile avait en Béarn un succès inouï. Le pape, justement ému, résolut de briser cette femme, mais ne réussit qu'à lui attacher plus fortement le cœur de son peuple.

'1. — Depuis-la rédaction de ces lignes, M. le pasteur N. Weiss, secrétaire de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français, est venu singulièrement conlirmer nos affirmations par sa belle conférence : l'intolérance de Jeanne d'Albret, donnée à Orthez et à Pau en avril dernier, et reproduite dans le bulletin de cette Société, n° de mai 1891.

Le Cardinal d'Armagnac, nommé inquisiteur pour le Languedoc et le Béarn, écrivit à la reine une lettre où une affection hypocrite s'efforce de voiler la menace. Jeanne lui répondit par une épitre qui est un chef-d'œuvre et qui lui conquit une véritable popularité. C'est avec une noble iïerté qu'elle écrivait qu'elle n'a point entrepris de planter une nouvelle religion en ses pays, mais d'y restaurer les ruines de l'ancienne ; qu'elle n'a rien fait par force, qu'en Béarn il n'y a ni mort ni emprisonnement, ni condamnation. « Vous me faites rougir de honte pour vous, » ajoute-t-elle, quand vous alléguez tant d'exécrations que vous » dites avoir été faites par ceux de notre religion. Otez la pou- » tre de votre œil pour voir le festu de votre prochain ; nettoyez » la terre du sang des justes que les vostres ont espandus, » témoin ce que vous sçavez que je say. » (Allusions aux massacres qui, à la suite de celui de Vassy, avaient eu lieu, en dépit des édits, sur presque tous les points du royaume.) — « Je voy bien » que vous voulez faire dégoutter le malheur dont vous avez » essayé à noyer la France sur ce petit pays de Béarn, envieux » de son bien, qui donné de Dieu et Maistre, malgré vos mali- » cieuses conspirations, sera confirmé par sa saincte grâce. »

La réponse ne tarda pas à venir de Rome, où le pape résolut d'employer contre Jeanne les armes qui avaient à demi consommé la ruine de Jean II, son aïeul. Il lui fit sommation de comparaître en personne devant l'inquisition romaine, en l'excommuniant et la déclarant, « inhabile à conserver son royaume et ses domaines ».

On sait comment elle réussit à intéresser le roi de France à sa cause et à rendre vaines les foudres du Vatican. Sa popularité fut grande en Béarn, où l'on était fier de voir cette femme braver une aussi terrible attaque et en triompher aisément. Ce n'étaient en effet que des raisons politiques qui faisaient ajourner l'œuvre de la réformation. La reine, aussi prudente pour y amener son peuple que brave dans la défense de ses droits, ne voulut point brusquer les choses et refusa de se rendre aux impatiences des ministres, qui voulaient qu'elle usât de son autorité pour détruire sans délai le culte romain.

Nous voyons, par une lettre de Raymond Merlin, comment, dès 1503, l'œuvre de la réformation progressait dans les églises

Béarnaises1. « Les unes, dit-il, ont obtenu quelques temples, » repurgés des idoles, les autres ont obtenu que toute idolâtrie » et papauté en fut abolie, en sorte qu'il reste bien peu de villes m en ce pays qui aient la papauté où elle ne soit pour la plupart » abolie. Voire mêmes les principales bourgades et beaucoup » de villages ont été repurgés de la papauté et cela a été fait » avec telle diversité que les plus grandes églises ont souvent » obtenti le moins et les moindres le plus. »

Jeanne avait raison de compter sur le temps, sur le cours naturel des choses pour laisser s'établir fortement la réformation en Béarn. D'ailleurs elle le devait, car elle n'était pas absolument libre. Son pays était ce qu'on appelait alors un pays d'États : le souverain ne pouvait rien faire sans le consulter, c'était une forme de gouvernement constitutionnel. Cela retardait peut-être l'établissement de la réforme religieuse, mais le rendait plus solide. L'Église allait être, comme l'État, administrée représentativement. Déjà plusieurs synodes avaient été convoqués et l'unité de la foi et de la discipline régnait entre les nouvelles églises.

En 1563, Jeanne rendit un décret, à l'intercession des États assemblés à Pau, déterminant la liberté de ses sujets dans les exercices respectifs de leurculte*. On le voit, si quelques églises comme celle de Saint-Martin de Pau et la cathédrale de Lescar3 étaient mises à la disposition du nouveau culte, les catholiques pouvaient se servir d'autres locaux, et Bordenave nous représente la reine « laissant toutes fois la messe et tout l'office » romain aux autres lieux où tous ceux qui vouloient pouvoient » aller en toute liberté et seurté et nul estoit contraint de faire » rien contre sa religion4 ».

1. — Bulletin de l'Histoire du Protestantisme Français, tome XIV, p. 233 à 248, et tome XXXIV, p. \) à (Ji et 258 à 27(1.

2. — Rapporté par le barnabite P. Mirassou. Histoire dès t roubles dè Hèurn, Paris, 1768.

3. — L'abbé- Menjoulet nous raconte qu'à Lescar les catholiques célébraient leur culte dans une chapelle du voisinage appelée Saint-Martinde-Gorretz, Chronique du diurèse d'Oloron, tome II, p. 78.

4. — Histoire <h> béarn et ftatiàrre, par Nicolas de Bordenave, de loi 7 à 1j72. publié par Paul Raymond. Paris, 1873, p. 118.

Cette tolérance mutuelle des deux cultes se retrouve encore dans une délibération des États duBéarn du 28 mai 1566 ' défendant aux ministres, recteurs et vicaires de se gêner mutuellement dans leurs religions ; et dans une ordonnance de Bernard d'Arros, lieutenant général de la reine de Navarre, à la même date, déterminant l'heure des prêches et de la messe dans les paroisses où les deux cultes sont célébrés : « Du 1er avril au » 1er octobre le ministre fera son service de six à huit heures » du matin, du 1er octobre au 1er avril de sept à neuf heures ; » ceux de la religion romaine célébreront leur culte aux autres » heures du jour. »

C'est ainsi que sans secousse, sans violence s'accomplissait, suivant le vœu de la majorité du pays, l'œuvre de la réformation religieuse que Jeanne favorisait de tout son pouvoir, tout en respectant les catholiques sincères, auxquels elle refusait si peu sa protection que dans la crise qui, en 1569, menaça de lui faire perdre ses États, on en vit plus d'un subir les supplices et la mort pour la cause de leur souveraine et de l'indépendance du Béarn, avec autant de fermeté et de courage que ceux qui étaient poursuivis pour leur attachement à la réforme.

Mais cette liberté absolue des opinions religieuses n'était pas de cette époque ; le fanatisme allait bientôt le prouver. Une sourde coalition se tramait contre la reine et ne cherchait qu'un prétexte pour éclater. Ceux qui y entrèrent étaient quelques prêtres lésés dans leurs bénéfices et quelques gentilshommes gagnés par eux.

Le jour de Noël 1563 il y eut à Sainte-Marie une émeute. La populace, conduite par le chanoine Guillem d'Abadie, se souleva contre Pierre Bonnefont, conseiller et maître des requêtes, et d'Archambaut Colomiès, juge d'Oloron, qui avaient essayé d'y établir la prédication d'un ministre. Non seulement d'Abadie s'empara de la cathédrale et de la maison épiscopale, mais essaya de soulever le pays où la réforme avait tant de partisans que nul ne se déclara en faveur du chanoine, qui dut capituler devant la menace du canon. Les chefs du mouvement furent

1. — Bulletin dp l'Histoire du Protestantisme Français, tome XXXIV, page 261.

relâches à la demande des États, qui étaient fort partagés, les uns protestant contre la suppression des images, les autres contre le rétablissement des pratiques romaines. La reine se borna à maintenir ce qui existait, et rassurée sur le bon ordre de ses États, elle se rendit à Paris où le roi la réclamait, laissant la tieutenance à de Gramont, qui professait la religion réformée et sous le gouvernement duquel celle-ci s'accrut beaucoup l.

En 1565 le pays semble entièrement gagné à la réforme. Un synode, composé comme le sont ces assemblées, dune majorité de laïques béarnais, hommes sages et prudents, convoqué à Này, proposa à la reine de proscrire le culte romain. Celle-ci, sans aller aussi loin, crut le moment propice pour introduire quelques changements dans l'Église. Elle se borna par « les » ordonnances de 1566, à interdire les jeux de hasard, l'usure, » les paillardises et blasphèmes, à défendre aux moines les » quêtes publiques condamnées par les plus doctes et gens de » bien, à ordonner l'élection des pasteurs directement par le » peuple, et afin que la jeunesse, qui est semblable au pot neuf » qui retient l'odeur de la première chose qui y est mise, ne soit » infectée des superstitions romaines, la charge des écoles fut » défendue à tous ceux qui ne feraient pas profession de la » religion réformée2 ». Enfin fut interdite l'inhumation dans les églises. Gramont, craignant que ces ordonnances ne fussent pour plusieurs un prétexte de sédition, ne voulut pas les publier. La reine lui reprocha ce délai et les événements donnèrent raison à Gramont. Le seigneur de Gerderetz, Henri de Navailles, Sainte-Colombe et plusieurs autres gentilshommes marquants : Jean de Bordenave conseiller, les avocats Jean Supersanctis de la vallée d'Aspe et Guillaume Tasta, enfin les chapitres des deux diocèses, complotèrent de s'emparer de la reine et de ses enfants, et de massacrer, au jour de la Pentecôte, tous les partisans de la religion réformée. Le baron deMonein, un des principaux chefs de la conjuration, découvrit le complot. La reine envoie aussitôt le baron d'Audaux avec de la troupe à Oloron,

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