Communiqué par M. le pasteur Charles Frossard
« Monsieur l'êtesque d'Oleron en recevant lei nHgionnairet dont kl communion de la religion catholique romaine a prononcé let parollet qui suivent :
)) Je vous reçois, Messieurs, de bon cœur dans la religion catholique romaine tous absous des empescheinens que vous avés aportés jusques à présent.
» Le service divin et l'administration des sacrements qui sera faite aux laïques, seront expliqués en langue françoise, afin que par ce moyen le peuple soit instruit plus facilement des choses qu'il doit croire pour son salut et vivre selon Dieu, et pour cet elïect, il sera permis à chacun de lire l'Escriture sainte.
» L'on ne sera obligé de croire par nécessité le purgatoire, t'invocquation des saincts, la vénération des images et que s'il en reste quelqu'une dans l'église, ce sera seulement pour l'ornement et décoration et pour une représentation historique, sans que l'église soit tenue de leur rendre aucune sorte de culte religieux, ni qu'elles puissent estre dans le service de la religion.
» Que comme Dieu seul est l'objet de nostre culte et de nostre adoration, on ne sera pas tenu de le rendre à aucune créature, pour s y excellente qu'elle puisse estre veu que sy l'on en usoit autrement, on fairoit un attemptat contre la gloire de Dieu, dont il se dit jaloux et attireroit sur les créatures les mesmes punitions qui l'eurent exercées par les Israélites contre le peuple de Canaan.
)) Que comme la présence réelle de notre Seigneur Jésus-Christ est incompréhensible dans le sacrement de l'eucaristie, d'autant que l'on ne peut tomber dans la connoissance du sens à cause de la foi blesse et infirmité humaine, on participera à ce divin mistere en toute humilité, sans définir la manière de cette présence, chaque chrétien faisant sa dévotion suivant la mesure de la foy qu'il plaira à la bonté divine de lui départir par sa grâce, dont les effets étant intérieurs et. respectueux et notre connoissance étant finie, bornée et limitée, au lieu que le mistère étant entièrement infiny, il semble aussi que Dieu seul estant le père des esprits suivant l'escriture, notre aveuglement et notre grande foiblesse doivent laisser en ses immenses lumières le discernement de la manière en laquelle il se présente à nous dans le sacrement, sans nous embarrasser dans une nécessité que Dieu nous a cachée et que, à l'exemple de Moyse, il faut dire en cet endroit que les choses révélées sont pour nous et les cachées sont pour l'Eternel, au chapitre 29 du Deutéronome.
» Que l'apôtre St Paul ayant ordonné la communion de ce divin mistere du pain et du vin, on sera tenu de l'administrer à ceux qui le demanderont par un effet de leur zèle.
» Qu'ils ne seront tenus de reconnoitre pour les choses spirituelles et temporelles aucun autre souverain seigneur que le roy, connue dans
l'ancienne loy, le prince estant l'oinct de Dieu, exerçoit la sacrification, la même chose doit être maintenant faite sur la loy de l'évangile, parce que la couronne de notre grand roy dépend immédiatement de Dieu et de son espée, et que c'est un principe de croire que pour ce qui concerne le culte extérieur, la religion est dans Testât et non pas Testât dans la religion.
» Et pour le méritte des œuvres, la grâce et les autres choses, on s'en tiendra à l'explication de Me de Gondom. »
Ce singulier discours, où Tévêque abandonne la doctrine de Rome et endosse d'une manière si complète les croyances et les pratiques de l'hérésie, nous fait involontairement penser à cet autre évèque d'Oloron, qui tout en conservant les cérémonies de l'église romaine, s'efforçait de les ramener à l'Écriture Sainte. Gérard Roussel était sincère. En prenant la Bible comme base de son enseignement, il agissait selon ses convictions intimes et selon celles de la reine, qui Tavait appelé à la tête du diocèse d'Oloron. Ses principes ne purent être contenus dans les formes particulières qu'il ne voulait pas abandonner, si bien que la constitution des églises réformées du Béarn en était sortie. Pourrait-on en dire autant de Charles de Salettes ? Sans doute Bossuet, dans son Exposition de la foi catholique, nous avait présenté un catholicisme si différent de celui du Concile de Trente que les protestants, en lisant ce livre, où l'habile controversiste fait bon marché de tout un côté des enseignements romains, et protestantise si bien les autres, s'écrièrent : « Mais où sont donc nos hérésies ? » Sans doute qu'un mouvement fort intéressant avait lieu dans l'église gallicane, qui jamais ne s'était montrée plus jalouse de son indépendance à l'égard de Rome, et si une réforme était possible dans la dogmatique de l'église de France, jamais le temps n'avait été plus propice. Cependant les concessions accordées par Tévêque d'Oloron sont de telle nature que nous devons en chercher l'explication ailleurs que dans la largeur des vues de Tévêque.
En effet, pour que Tévêque accorde aux nouveaux convertis la liberté de lire la Bible, renonce pour eux à la doctrine du purgatoire, à l'invocation des saints, au culte de la vierge, les laisse libres de ne pas admettre la présence réelle dans le St-Sacrement et de communier sous les deux espèces, consente à ce
qu'ils considèrent, non le pape mais le roi comme seul chef de l'Église, il faut qu'il se soit passé à Oloron des choses terribles. J'ose croire que dans cet acte l'évèque écouta son cœur plus que sa conscience de catholique. Probablement effrayé par les iniquités commises par les gens de guerre dans ces familles honorées et respectées de tous, car ce qui était possible dans une ville toute protestante comme Salies, où les victimes étaient les seuls témoins, ne l'était plus dans une cité catholique, où les religion naires étaient en minorité, et sans doute pour prévenir le mécontentement des Oloronais, que de telles mesures révoltaient, l'évèque a accepté sur le chapitre religieux la formule même que les protestants proposèrent pour leur réunion à l'église romaine, et qui fut peut-être rédigée par l'ancien ministre Goulard.
Ce fut dans tous les cas un coup fort habile de la part de l'évèque. auquel n'oublie pas de rendre grâce le Corps de ville, dans l'acte qui rappelle la réunion de quatre-vingt-seize familles de la foi réformée : après les remerciements à Dieu, au Roy, à M. Foucault, on loue « M. de Salettes, évèque d'Oloron, qui doit » partager la gloire de cet heureux ouvrage, puisque par ses » exhortations, son esprit doux et insinuant, et ses discours » convaincants, il a su faire connaître la vérité, cachée depuis » près de deux siècles, dans les ténèbres de l'hérésie ».
En définitive, ceux qui s'étaient ainsi réunis n'avaient en rien renoncé à leurs croyances, qu'ils avaient en quelque sorte imposées à l'évèque et, en dépit des termes employés par le Corps de ville, c'étaient « les ténèbres de l'hérésie » qui avaient remplacé le flambeau tenu par l'église catholique.
Combien de temps ces nouveaux convertis furent-ils fidèles à leurs convictions intimes et jouirent-ils des libertés que l'évèque leur avaient concédées, c'est ce qu'il nous est impossible de dire.
Dans tous les cas, tous les protestants du diocèse ne courbèrent pas la tête sous la bénédiction de l'évèque. Ceux d'Osse connurent aussi les terribles atteintes du cruel intendant, mais résistèrent à la tempête. Celui-ci voulait les réduire en même temps que ceux d'Oloron, comme nous pouvons le voir d'après une relation de l'époque en la possession de M. Soulice, qui nous représente Foucault « en de perpétuels mouvements pour
» empêcher que la délibération de ce peuple (d'Oloron) ne fut » interrompue par le dessein pernicieux des protecteurs de l'hé- » résie agonisante » ajoutant à la suite : « Il donné ses ordres » pour Osse, qui est un bourg situé dans les montagnes d'Aspe, » où l'hérésie était montée avec effronterie pour menacer l'Es- » pagne. »
Nous n'avons pas de renseignements précis sur la nature de ces ordres, qui devaient avoir pour messagers et exécuteurs les missionnaires bottés.
Notre église, qui connaissait par son glorieux passé l'art de souffrir, ne fut point intimidée par les nouvelles épreuves qu'on lui préparait, et Ton raconte encore qu'apprenant l'arrivée des émissaires armés de l'intendant, les dix anciens se liguèrent d'avance avec les chefs de famille par serment solennel, jurant de n'abandonner ni leur pays ni leur foi. Fier et généreux élan de la conscience opprimée, qui osait jeter ce défi à la face de Louis XIV : « Notre pays est à nous, aussi bien que la France » est à toi, ô grand roi ; quant à notre conscience, elle est à » Dieu et nous n'avons pas le droit de te la livrer. » L'ombre de Tell et celles de ses compagnons du Grutli ont dû en frémir d'aise et de sainte jalousie !
Ce serment s'est transmis comme un mot d'ordre de génération en génération, et lorsque, mis hors la loi, exclus de la société civile, leur condition était plus malheureuse qu'on ne saurait le décrire, ils s'en souvenaient avec fierté et, puisant dans l'Évangile une force sans cesse renouvelée, ne cessaient d'y rester fidèles. Aussi quand un siècle plus tard l'heure de la liberté sonna, elle les retrouva debout.
Il est un préjugé injustifiable qui s'est accrédité sur le maintien du protestantisme à Osse : par suite de leur isolement et de nous ne savons quelle grâce particulière, les réformés y auraient été à l'abri de la persécution et ils auraient même conservé leur temple et la liberté de leur culte *. Une telle assertion est insoutenable.
Ceux qui en 1569 s'étaient enfuis devant l'agression des habi-
1. — Les premières éditions du guide Joanne s'étaient fait l'écho de semblables contes.
tants de Lées, se dérobèrent encore par la fuite aux excès des dragons. Toute la population se réfugia dans les granges des montagnes et dans les forêts impénétrables. D'après les traditions locales, les soldats ne rencontrèrent au village qu'une pauvre vieille qui se mit à chanter ces vers du Psaume III* :
« Cent mille hommes de front
a Craindre ne me feront
« Ayant Dieu pour ma garde. »
Les soldats menacèrent de la faire enfermer dans les prisons d'Oloron, et ne pouvant vaincre sa résistance, remmenèrent avec eux. Quand ils furent au pied du Mailh de La Lanne, ils s'arrêtèrent pour lui faire faire par violence un acte de catholicisme. Ils lui présentent donc une image de la vierge Marie : « Chienne de huguenote, reconnais ici la Sainte Vierge et l'adore. » — « Ceci la sainte vierge ! répliqua-t-elle, est-ce possible? Je croyais la sainte vierge dans le Ciel. » Sur ce les dragons la laissèrent retourner chez elle.
Cet épisode n'est-il pas comme le symbole de cette église fidèle et naïve, ne se laissant ébranler par aucune des mesures, si rigoureuses fussent-elles, dont elle était l'objet, et opposant à toutes les entreprises violentes de ses adversaires le sublime élan de sa foi en Celui qui la protégeait du haut du ciel, et qui la soutint, sous la croix, dans toutes ses épreuves, jusqu'au jour d'une délivrance inespérée.