I . Les empereurs romains
mots demi-formés, et ses discours étaient obscurs comme l'histoire de nos pères, avant que le génie des bardes eût éclairé le passé. Il s'évanouit insensiblement , comme un brouillard qui se fond aux rayons du soleil.
Ce fut alors, ô Malvina, qu'une sombre douleur s'empara, pour la première fois, de l'âme de mon fils. Il croyait voir dans l'avenir la chute de sa race. Il tombait quelquefois dans une rêverie pfrofonde ; mais il en sortait tout à coup, semblable au soleil , dont un nuage voile un moment la splendeur, et qui bientôt après inonde les collines d'un océan de rayons.
Oscar passa la nuit au milieu de ses pères, et l'aurore le retrouva sur les bords du Garron.
Dans un vallon tranquille s'élève une tombe antique; d'espace en espace, de verts coteaux portent dans les airs leurs tètes couronnées de vieux chênes. C'est là que les guerriers de Caros attendaient le retour de la lumière; ils avaient passé le torrent de Garron pendant la nuit. A la pâle lueur des premiers rayons du jour, on les eût pris pour une noire forêt de pins desséchés.
Oscar s'arrête près de la tombe, il appelle trois fois ses guerriers : le son terrible de sa voix fait trembler les collines, le chevreuil tressaille et bondit, les ombres effrayées s'enfuient sur leurs nuages en poussant des cris aigus; alors mille épées brillent à la lois, les guerriers de Caros s'avancent....
Malvina, pourquoi cette larme? Mon fils est seul, mais il est brave ; Oscar est comme la foudre du ciel : il brille et l'ennemi tombe! Son bras est comme celui d'un fantôme, qui, du sein des vapeurs, porte des coups invisibles et sûrs: on ne voit point où s'arrête l'ombre cruelle; mais la mort moissonne les habitants de la vallée.
Mon fils aperçoit l'ennemi, s'arrête et délibère un moment en silence : « Je suis seul au milieu de l'armée ennemie. Quelle forêt de lances meurtrières ! Que de sombres regards attachés sur moi! Retournerai-je sur la colline d'Arven?... Non, mes pères n'ont jamais fui. Leur bras a laissé dans mille batailles des traces de leur valeur; et moi aussi je suis brave et je me couvrirai de gloire.... Venez, ombres de mes pères, soyez témoins de mes exploits. Je périrai avec gloire, digne de la race de Morven. »
On combat, tout fuit devant Oscar; son épée dégoutte de sang ; ses guerriers, du haut des collines de Crona, entendent le bruit du combat; ils se précipitent vers la plaine. L'armée de Caros prend la fuite. Oscar reste sur le champ de bataille, comme un rocher que la mer abandonne en se retirant.
Caros, en guidant ses superbes coursiers, s'avance tel qu'un torrent rrpide et profond, qui roule et ravage : les ruisseaux se perdei.t dans son cours orageux, et les collines tremblent à son passage. La bataille s'étend d'une aile à l'autre; dix mille épées brillent dans les airs.
Mais pourquoi Ossian chante-t-il les combats? Ce n'est qu'avec douleur que je me rappelle les beaux jours de ma jeunesse, quand je sens la faiblesse de mon bras.
Heureux ceux qui sont morts à la fleur de l'âge, dans tout l'éclat de leur gloire! ils n'ont pas vu les tombeaux de leurs amis, ils n'ont pas senti leur arc résister aux vains efforts de leurs mains énervées!
Oui, tu es heureux mon cher Oscar, au milieu de tes tourbillons : souvent tu visites le champ de ta gloire et les lieux où tu vis Caros fuir devant ta redoutable épée.
Fille de Toscar, quel nuage se répand sur mon âme? Je ne vois plus l'ombre de mon fils près du Carron; je ne vois plus Oscar sur la colline de Crona. Les vents l'ont emporté au loin, et la tristesse revient dans le cœur de son père.... Mais, ô Malvina! conduis-moi dans mes forêts, au bord de mes torrents; que les cris de la chasse se fassent entendre sur Cona, pour me rappeler les temps heureux qui ne sont plus. Apporte ma harpe, ô ma fille ; je la toucherai, quand je sentirai renaître en moi le feu du génie : alors, ô Malvina! viens écouter mes chants !
L'avenir entendra parler d'Ossian. Un jour les descendants du lâche élèveront leurs voix sur Cona ; ils s'écrieront en regardant ce rocher: « Ici habita Ossian; )> ils admireront et les générations qui ne sont plus et les héros que j'ai chantés.
Et nous, ô Malvina, montés sur nos nuages, nous voyagerons sur l'aile des vents. Nos voix se feront quelquefois entendre dans le désert, .et les rochers répéteront le faible murmure de nos chants.
LA
GUERRE D'INISTONA.
Ce poëme est un épisode inséré dans un autre ouvrage, oii Ossian célébrait les exploits de tous ses amis et de son fils Oscar. Ce grand ouvrage est perdu; la tradition n'en a conservé que quelques épisodes. Inistona était une île de la Scandinavie, gouvernée par un chef qui dépendait du roi de Loclin. Cormalo, gendre d'Anir, roi d'Inistona, s'était révolté contre lui, et voulait le détrôner. Fingal envoya Oscar, son petit-fils, au secours d'Anir. Les deux armées en vinrent aux mains; le parti d'Anir remporta une victoire complète, et la guerre fut terminée par la mort de Cormalo, qu'Oscar tua dans un combat singulier.
C'est ainsi que la tradition rapporte l'histoire de cette guerre. Le barde, pour faire briller davantage la valeur de son fils , suppose que c'est lui qui demande à partir pour Inistona.
Notre jeunesse ressemble au rêve du chasseur : il s'endort sur la colline an doux rayons du soleil ; il se réveille au milieu de l'orage; l'éclair vole autour de lui, et les vents déchaînés secouent violemment la tête des arbres. Alors son âme se reporte au moment où il s'est endormi, et se rappelle les rêves paisibles de son sommeil.
Quand reviendra la jeunesse d'Ossian? Quand le bruit de la guerre charmera- 1 -il encore mon oreille? Quand marcherai-je, comme Oscar, couvert de mes armes? Collines de Cona, suspendez le bruit de vos torrents pour écouter la voix d'Ossian. Le génie des chants guerriers se réveille dans mon âme, et, au souvenir du passé, mon cœur frémit d'enthousiasme !
Je vois tes tours, ô Selma * ! Je vois les chênes touffus qui ombragent tes murs; mon oreille entend le bruit de tes torrents; tes héros se rassemblent sur leurs rives.
Fingal est assis au milieu d'eux, appuyé sur le bouclier de Trenmor*; sa lance est posée contre le mur. Ce héros écoute
à. Ossian était aveugle quand il composa ce poëme, mais il se transporte aux jours de sa jeunesse; et, dans son enthousiasme, il s'écrie qu'il voit les tours de Selma, etc.
2, Bisaïeul de Fingal.
LA GUERRE D INISTONA. 79
la voix de ses bardes; ils chantent la force de son bras et les exploits de sa jeunesse.
Oscar revenait de la chasse. Il entendit les louanges de Fingal. Il prend le bouclier de Branno * , qui était suspendu au mur du palais. Ses yeux se remplissent de larmes. Le feu de la jeunesse colore ses joues. Sa voix est faible et tremblante ; il saisit ma lance et l'agite d'un air menaçant. Il adresse ces paroles au roi de Morven ;
« Fingal, roi des héros, et toi, Ossian , le premier après lui, vous avez combattu dans votre jeunesse; vos noms sont fameux ; mais Oscar est ici comme le brouillard de la colline, qui paraît un moment et s'évanouit pour toujours. Mon nom sera ignoré des bardes; le chasseur ne cherchera point ma tombe sur la bruyère. Héros comblés de gloire, laissezmoi combatire dans la guerre d'Inistona. C'est un pays lointain ; le bruit de ma mort ne viendra point jusqu'à vous; mais quelque barde m'y trouvera et recommandera mon nom dans ses chants. La fille de l'étranger verra ma tombe et donnera quelques larmes au jeune guerrier venu de si loin pour combattre. Le barde, au milieu de la fête, s'écriera : Écoutez, je vais chanter Oscar, ce vaillant étranger.
— Tu combattras, héritier de ma renommée, répondit le roi de Morven. Qu'on prépare un vaisseau pour porter mon héros sur la côte d'Inistona. Fils d'Ossian, souviens-toi de nos exploits , souviens-toi que tu es de la race des héros. Que l'étranger ne dise pas avec dédain : « Ils sont faibles, les c( enfants de Morven.... d Dans les combats, renverse et rugis comme la tempête ; dans la paix, sois calme comme le soir d'un beau jour. Dis au roi d'Inistona que je me souviens de sa jeunesse et du jour où nous combattîmes sous les yeux d'Agandecca. »
Déjà les voiles sont déployées, le vent siffle dans les agrès*. Les rochers sont blanchis par l'écume des flots, et l'Océan mugit sous le vaisseau d'Oscar. Mon fils découvre enfin,
^. Branno, père d'Evirallina, ou Evir-AUin, femme d'Ossian, et mère d'Oscar. La iradilion a conservé le souvenir de ses exploits , et son hospitalité est passée en prove'-be.
2. Il y a dans l'original : LeventsiJJle dans les courroies des mâts, parce que, du temps d'Ossian, on se servait de courroies de cuir au lieu de cordes.
80 LA GUERRE D INISTONA.
du sein des mers, la côte dlnistona; il entre dans la baie retentissante de Runa, et renvoie son glaive au malheureux Anir.
A la vue du glaive de Fingal, ce héros se lève, ses yeux se remplissent de douces larmes; il se rappelle les combats de sa jeunesse. Deux fois Fingal et lui combattirent avec gloire sous les yeux de la belle Agandecca. Les héros tremblants se tenaient à l'écart, comme s'ils eussent vu deux fantômes furieux lutter ensemble dans les airs.
« Aujourd'hui, s'écrie le roi d'Inistona, je suis vieux, mon glaive rouillé repose dans mon palais. Digne rejeton de la race de Morven, Anir leva aussi la lance dans les combats. Mais il est faible maintenant et flétri par les années. Je n'ai point de fils que je puisse envoyer au-devant de toi, qui puisse te conduire au palais de ses aïeux. Argon est dans la tombe, et Ruro l'a suivi. Ma fille est dans le palais du rebelle étranger', elle languit du désir de voir ma tombe : son époux commande à dix mille lances, et vient de Lano comme un nuage qui porte la mort. Enfant de Morven, viens t'asseoir à la fête d'Anir. »
La fête dura trois jours, et, le quatrième, Anir connut le nom d'Oscar 2; la joie redoubla, et ils allèrent ensemble poursuivre les sangliers de Runa.
Fatigués, les deux héros se reposèrent au bord d'une fontaine : des larmes s'échappèrent en secret des yeux d'Anir. Il poussa un profond soupir.
c( Là, dit-il, là dorment les enfants de ma jeunesse. Cette pierre couvre mon cher Ruro, ce chêne gémit sur la tombe d'Argon. 0 mes enfants! du fond de votre sombre demeure, entendez-vous ma voix? Est-ce la vôtre qui murmure dans ce feuillage qu'agitent les vents?
— Roi d'Inistona, dit Oscar, comment sont-ils tombés, tes enfants? Le sanglier farouche passe souvent sur leurs tombes; mais il ne les détourne pas de leur chasse : ils poursuivent encore, dans l'espace, des nuages légers qui ont pris la forme
i. Cormalo, son gendre, qui voulait le délrôner.
2. On croyail que c'était enfreindre les lois de l'hospitalité, que de demander le nom d'un étranger avant de l'avoir traité pendant trois jours. Quand on disait de quelqu'un qu'il demandait le nom de l'étranger, c'était l'injure la plus grave dont on put le blesser : c'était lui reprocher qu'il n'exerçait pas l'hospitalité, cette grande vertu des temps héroïques.
LA GUERRE d'iNISTOaA. 8Î
des cerfs et des chevreuils; ils bandent leur arc aérien, ils aiment encore tous les amusements de leur jeunesse et montent avec joie sur les vents '.
— Gormalo, reprit le vieillard, commande à dix mille guerriers, îl habite les bords du lac de Lano ^, dont les noires ondes exhalent les vapeurs de la mort. Il vint au palais de Ruro; il prit part à la joute des lances ^; il était jeune et beau comme le premier rayon de l'aurore. Mes guerriers lui cédèrent la victoire, et ma fille lui donna son cœur.
c( Argon et Ruro revenaient de la chasse; ils versèrent des larmes de dépit, ils ne purent voir sans indignation que les héros de Runa eussent cédé à un étranger; ils donnèrent pendant trois jours des fêtes à Gormalo. Le quatrième, Argon jouta de la lance avec lui. Mais qui pouvait lutter contre Argon? Le chef de Lano fut vaincu, son orgueil s'en irrita: il résolut en secret la mort de mes deux fils.
(( Un jour qu'ils poursuivaient ensemble les biches timides sur les collines, la flèche de Gormalo fend l'air, et mes deux fils tombent expirants. Le perfide revint trouver l'objet de son amour, la fille d'Inistona : ils s'enfuirent ensemble à travers le désert, et Anir resta seul.
« La nuit vint, le jour lui succéda, et je n'entendais ni la voix d'Argon ni celle de Ruro. Enfin parut leur chien fidèle, le fidèle Runaro. Il bondit aux portes de mon palais, il pousse des hurlements plaintifs, et sans cesse tourne ses regards vers le lieu funeste où ses maîtres gisent inanimés. Nous le suivons : bientôt les deux cadavres nous apparaissent, et nous creusons leur fosse auprès de cette fontaine.
« G'est toujours là qu'Anir se repose quand la chasse est finie ; je me penche sur leurs tombes, et mes larmes coulent.
< . 11 y a dans l'original : Ils se réjouissent dans les coquilles. On disait alors se réjouir dans les coquilles , pour di'we faire bonne chère et luire larg-ine::t. Les Calédoniens buvaient dans de grandes co(]uilles. Ossian croyait, ainsi ([ue les Grecs et les Romains, que l'âme séparée du corps conservait encore les mêmes goùls qu'on av àt eus pendant sa vie.
•2. Lano était un lac de Scandinavie, célèbre du temps d'Ossian , par les vapeurs empestées qu'il exbalail dans l'automne.
3. On appelait celte joule, en usage chez les anciens peuples du Nord, l'honneur de la lance.
82 LA GUERRE D INISTONA.
— Ogar, Ronnan, chefs de Morven, s'écria le bouillant Oscar, rassemblez tous mes guerriers. Aujourd'hui, nous allons sur les bords du lac de Lano; Cormalo ne se réjouira pas longtemps : la mort aiguise la pointe de nos glaives. »
Ils traversent le désert, semblables au nuage qui porte la foudre : les vents le roulent sur la plaine; l'éclair bleuâtre sillonne ses flancs, et les bois d'alentour redoutent l'orage.
Déjà le cor d'Oscar annonce la bataille, toutes les vagues du Lano frémissent, et les guerriers de Cormalo se pressent autour de son bouclier.
Oscar combat, comme Oscar a toujours combattu. Cormalo tombe sous ses coups, et ses guerriers vont se cacher dans leurs obscures vallées. Le vainqueur ramène la fille d'Inistona au palais d'Anir ; la joie brille sur le front du vieillard, il bénit le héros de Morven.
Quels furent les transports d'Ossian quand il aperçut de loin le vaisseau de son fils! Le voyageur égaré dans une terre inconnue, et qu'une nuit alTreuse environne de fantômes, ne voit pas avec une joie plus vive briller un nuage lumineux aux portes de l'Orient.
Nous le conduisîmes en chantant au palais de Selma. Pingai ordonne une fête; mille bardes élèvent aux nues le nom du vaillant Oscar. Morven retentit des accents de leur voix. La fille de Toscar chante aussi les louanges du héros: sa voix était douce comme une harpe qu'on entend le soir dans l'éloignement, et dont le zéphyr apporte à l'oreille les sons mélodieux.
0 vous, qui voyez encore la lumière, conduisez-moi sur mes collines : placez-moi près d'un rocher, au milieu d'une touffe épaisse de coudriers, non loin d'un chêne au mobile feuillage. Placez-moi sur un tertre de gazon vert, où je puisse entendre le murmure d'un torrent éloigné.
Fille de Toscar, prends la harpe, chante l'hymne de Selma. Qu'à ta voix, le doux sommeil surprenne mon âme au milieu de sa joie; que les songes de ma jeunesse reviennent et me retracent les jours glorieux de Fmgal !
Je vois tes tours, ô Selma ! je vois tes arbres et tes murs qu'ils ombragent. Je vois les héros de Morven et j'entends les chants des bardes. Oscar brandit le glaive de Cormalo, mille jeunes guerriers en admirent l'éclatant baudrier. Ils regardent
LA GUERRE D INISTONA. 83
mon fils avec étonnement, ils vantent la force de son bras; ils remarquent la joie qui brille dans les yeux de son père, et soupirent après la même renommée.
Vous l'obtiendrez , enfants de Morven , et je célébrerai aussi votre gloire. Souvent mon âme s'échauffe , je cède au désir de chanter, et je n'oublie point les compagnons de ma jeunesse ; mais le sommeil descend au son de la harpe de Malvina, et les songes commencent à m'environner de riantes images.
Loin de moi , enfants de la chasse ; ne troublez point mon repos. Ossian va converser avec ses aïeux. Loin de moi, enfants de la chasse; ne troublez point les ombres qui viennent visiter mon sommeil.
c:Qgr)o
LA
Ce poème est appelé, dans l'original, poëme de Culdée, parce qu'il est adressé à un des premiers missionnaires chrétiens, qu'on appelait culdées, c'est-à-dire snlitaires, à cause de la vie retirée qu'ils menaient.
"Voici la donnée historique de ce poëme.
Fingal, à son retour d'Irlande, d'où il avait chassé Sv.-aran, donna une fête à tous ses héros. Il oublia d'inviter Maronnan et Aldo, deux chefs qui ne l'avaient point accompagné dans son expédition. Ils conçurent un vif ressentiment de cet oubli, et passèrent au service d'Erragon, ennemi de Fingal, et roi d'un canton de la Scandinavie appelé Sora. La valeur d'Aldo lui acquit bientôt une grande réputation dans Sora; et Lorma, femme d'Erragon, conçut pour lui une violente passion. Il l'enleva, et revint auprès de Fingal, qui demeurait à Selma. Erragon fit une descente en Ecosse. Aldo périt dans un combat, et Lorma mourut de douleur; mais Erragon fut tué lui-même par Gaul, fils de Morni, l'un des guerriers favoris de Fingal.
Lora était une petite rivière dans les environs de Selma, palais des rois de Morven; c'est sur ses bords que se livra la bataille qui fait le sujet de ce poëme.
Fils de l'étranger, habitant des cavernes silencieuses, est-ce le vent qui murmure dans tes bois? Est-ce l'écho de ta voix qui frappe m.on oreille? Le torrent gronde, mais j'entends aussi des accents mélodieux. Chantes-tu les héros de ta patrie? Chantes-tu les esprits du ciel'?
Habitant solitaire du rocher, promène tes regards sur cette vaste bruyère : tu vois ces tombes couvertes d'une mousse jaunie; tu vois leurs pierres revêtues de mousse; tu les vois, mais les yeux d'Ossian sont fermés à la lumière.
Un torrent tombe de la montagne, et roule ses ondes autour d'une verte colline; sur le sommet, quatre pierres s'élèvent au milieu d'un gazon flétri; deux arbres courbés par les tempêtes secouent à l'entour leurs branches échevelées.
C'est là que tu reposes, Erragon, c'est là ton étroite demeure : depuis longtemps tes fêtes sont oubliées dans Sora, et la rouille a noirci ton bouclier dans le palais de tes pères. Erragon, roi
•• . Allusion aux hymnes religieux du Culdée.
des vaisseaux, chef des pays lointains, commentas-tu péri sur nos montagnes?
Enfant de la caverne solitaire, le chant plaît-il à ton oreille? Écoute le récit de la bataille de Lora; elle est ancienne, cette bataille, et le bruit des armes a cessé depuis longtemps. Ainsi la foudre, sur la colline obscurcie, gronde, éclate et s'éteint dans l'espace ; le soleil reparaît avec le calme, et les rochers brillants et la cime des montagnes vertes semblent sourire à ses rayons.
A notre retour d'Ullin', la baie de Cona reçut nos vaisseaux. Nos voiles baissées pendaient aux mâts, et les vents fougueux allèrent rugir derrière les bois de Morven. Le cor de Fingal retentit, nos flèches meurtrières volèrent dans les forêts, on prépara la fête; nous étions dans la joie, nous venions de vaincre le terrible Swaran.
Tous les héros furent invités; deux furent oubliés, Aldo et Maronnan. Ils en conçurent un violent dépit; ils roulaient en silence des yeux étincelants, leurs soupirs éclataient malgré eux; on les voyait s'entretenir ensemble et jeter avec indignation leurs lances sur la bruyère. Ils paraissaient, au milieu de la joie universelle, comme deux colonnes de brouillard sur une mer calme et unie; les flots scintillent aux rayons du soleil; mais le nautonier, tremblant, prévoit la tempête.
« Que mes voiles, s'écrie Maronnan, se déploient aux vents de l'Occident! Aldo, fendons les vagues écumantes du Nord; car nous avons été oubliés à la fête, et cependant nos bras s'étaient baignés cent fois dans le sang des ennemis ! Quittons les collines de Fingal, allons servir le roi de Sora : il est vaillant et fier, la guerre l'environne; viens, Aldo, viens nous couvrir de gloire dans les combats d'Erragon ! »
Ils prennent leurs armes et volent à la baie de Lumar. Ils arrivent au palais du fier souverain de Sora; il revenait en ce moment de la chasse ; sa lance était teinte de sang, son visage sombre était baissé vers la terre; il sifflait en marchant.
Ce héros invita les deux étrangers à ses fêtes. Il les vit combattre et vaincre sous ses étendards.
Aldo retourne triomphant au palais de Sora. L'épouse d"Er-
< . Au retour de l'expédilion contre Swaran.
ragon, la belle Lorma, était sur ses tours. Ses yeux humides sont pleins d'amour; sa noire chevelure flotte sur ses épaules; son sein s'élève et s'abaisse^ comme la neige qu'un vent doux soulève mollement aux rayons du soleil.
Elle voit le jeune Aldo, elle le voit, et son tendre cœur soupire; ses beaux yeux se mouillent de larmes, sa tête se penche sur son bras d'albâtre. Elle resta trois jours ainsi, daus le palais de son époux, cachant sa passion sous les apparences de la joie. Le quatrième jour, elle s'enfuit avec le héros qu'elle aimait.
Ils arrivent dans la baie de Gona, et se rendent au palais de Fingal.
c( Orgueilleux, Aldo, dit le roi de Morven, dois-je te sauver de la vengeance du roi de Sora? Qui voudra désormais recevoir mes guerriers dans son palais? Qui voudra faire asseoir les étrangers à ses fêtes , depuis que le téméraire Aldo a enlevé l'épouse d'Erragon? Retire-toi sur tes collines, injuste ravisseur; la guerre où tu nous engages avec le roi de Sora est une guerre déplorable.
« Ombre du généreux Trenmor, quand donc Fingal cesserat-il de combattre'? Je suis né au milieu des batailles, et jusqu'à mon tombeau faut-il que je marche dans le sang! mais du moins mon bras n'insulta jamais le faible; ce fer épargna toujours le guerrier sans défense!... 0 Morven! je vois dans l'avenir les tempêtes renverser mon palais. Quand mes enfants seront morts dans les combats, quand il ne restera plus d'habitants dans Selma, une race dégénérée viendra fouler ma tombe; ma renommée vivra encore dans mes chants; mais les actions de Fingal paraîtront une fable aux siècles à venir ! »
Les guerriers d'Erragon se rassemblent auprès de lui comme les tempêtes autour d'un fantôme de la nuit, qui les appelle du sommet de Morven et se prépare aies lancer sur les plaines étrangères.
Le roi de Sora, descendu sur la côte de Gona, députe un barde vers Fingal pour lui demander le combat ou la souveraineté de plusieurs collines.
1. Connal, père de Fingal, fut tué dans un combat contre la tribu de
Morni, le jour même de la naissance de Fingal; aussi dit-il avec raison qu'il est né au milieu des batailles.
Les jeunes guerriers de Morven étaient partis pour la chasse, et s'égaraient au loin dans le désert. Fingal est a^sis dans son palais, au milieu des compagnons de sa jeunesse. Ces héros en cheveux blancs s'entretenaient des faits des temps passés et de leurs premiers exploits, lorsqu'ils virent entrer le vieux Narmor, souverain des bords du Lora.
« Ce n'est point ici le moment, leur dit-il, d'écouter l'histoire des temps anciens. Le sombre Erragon est sur la côte, frémissant d'indignation au milieu de ses guerriers.
— Viens, Bosmina, dit aussitôt Fingal, viens, ma fille ; et toi, Narmor, prends les superbes coursiers que nous avons conquis sur l'étranger *, et accompagne la fille de Fingal. Bosmina, invite le roi de Sora à notre fête ; qu'il vienne dans les murs hospitaliers de Selma; offre-lui la paix avec des trésors. Nos jeunes guerriers sont éloignés, et la vieillesse pèse sur nos mains tremblantes. »
La jeune vierge obéit. Elle arrive; elle paraît au milieu de l'armée d'Erragon, telle qu'un rayon de lumière au milieu d'un sombre nuage. Une flèche d'or brille dans sa main droite; elle tient dans la gauche une coupe étincelante. C'est le signal de la paix.
A son aspect, le front d'Erragon s'éclaircit comme un rocher subitement frappé des rayons du soleil, quand ils sortent d'un nuage déchiré par les vents.
(c Fils de l'étranger, lui dit Bosmina en rougissant, mais d'une voix animée, viens à la fête du roi de Morven ; viens dans les murs hospitaliers de Selma; accepte la paix que t'offrent les héros, et laisse reposer ce fer à ton côté. Si les richesses des rois peuvent toucher ton cœur, écoute les propositions du guerrier qui t'a offensé. Il te donnera cent superbes coursiers, que ses pères ont rendus dociles, cent belles étrangères, et cent faucons aux ailes étendues, qui poursuivent leur proie dans les airs : il t'offre encore cent ceintures destinées à parer le sein des épouses, à accélérer la naissance des héros et à calmer la douleur de leurs mères*. Dix coupes ornées de
^ . Les Romains.
2. Il n'y a pas longtemps que l'on croyait encore à l'efficacité de ces ceintures dans le nord de l'Ecosse. Les figures mystérieuses dont elles étaient couvertes, les paroles, les gestes avec lesquels on les attacbuil , prouvent que cette coutume venait originairement des druides.
pierres précreuses brilleront , si tu veux , dans le palais de Sora; l'eau, tremblante autour de leurs bords étoiles, semble un vin pétillant. Les rois du monde' en ornèrent jadis leurs fêtes. Toutes ces richesses seront à toi; ou, si tu préfères ton épouse, tu reverras ta belle Lorma dans ton palais : Fingal est l'ami du courageux Aldo; son bras est invincible : mais Fingal n'insulta jamais un héros.
— Jeune fille, répondit Erragon, va dire à ton père qu'il prépare en vain sa fête. Qu'il vienne lui-même, s'il veut la paix, qu'il vienne déposer toutes ses richesses à mes pieds : qu'il fléchisse sous ma puissance, et qu'il m'apporte les boucliers et les glaives de ses aïeux, afin que mes enfants puissent dire, en les voyant dans mon palais : Voilà les armes de Fingal.
— Tes enfants ne les y verront jamais, répondit fièrement la fille de Morven; ces armes sont dans les mains de héros qui n'ont jamais cédé. Fils de l'étranger, l'orage se forme sur nos collines ; ne prévois-tu pas la chute de tes guerriers? »
Bosmina revient au palais de Selma ; Fingal, en la voyant s'avancer les yeux baissés vers la terre, se lève aussitôt de sa place : ses cheveux blancs s'agitent sur son front irrité.
Il revêt l'armure de Trenmor, et prend le bouclier de ses pères. Quand il porta la main à sa lance, l'obscurité se répandit dans son palais : mille fantômes de héros s'approchèrent dans leurs nuages , et présagèrent les désastres du combat.
Une joie terrible se montre sur le visage des vieillards qui l'accompagnent; en marchant à l'ennemi, leur pensée s'anime au souvenir des temps passés, et la gloire qui doit leur survivre exalte leur audace.
A l'instant, vers la tombe de Trathal, paraissent les dogues revenant delà chasse. Fingal comprit que ses jeunes guerriers les suivaient. Il s'arrête au milieu de sa course : Oscar parut le premier; Gaul marchait après lui avec le fils deNemi; Fergus les suivait d'un air sombre. Dermid abandonnait sa noire chevelure aux vents.
Ossian venait le dernier. Enfant du rocher, je venais en murmurant les chants des temps passés ; je m'appuyais sur ma
■I . Les empereurs romains. Ces coupes étaient sans doute les dépouilles de quelques provinces romaines.
lance pour franchir les torrents , et mon âme était remplie du souvenir des héros.
Fingal frappe sur son bouclier et donne le signal du combat. Mille glaives levés à la fois fulgurent sur la bruyère ondoyante. Trois bardes en cheveux blancs font entendre l'hymne lugubre de la mort.
Nous marchons à grands pas sur la plaine, en masse profonde et serrée, semblables au torrent grossi par l'orage qui s'engouffre dans les gorges des montagnes.
Fingal s'assied sur une colline , et déploie dans les airs l'étendard de Morven ; les vieillards, compagnons de sa jeunesse, sont auprès de lui. La joie brilla dans les yeux de ces héros en cheveux blancs, lorsqu'ils virent leurs fils combattre avec courage , et soutenir dans la mêlée la gloire de leurs pères.
Erragou s'élance dans la mêlée; les bataillons se renversent sur son passage, et la mort vole à ses côtés.
(c Quel est, dit Fingal, ce guerrier dont la marche est si rapide? Son bouclier brille à son côté, et ses armes rendent un son lugubre. Il attaque Erragon.... Amis, contemplez le combat de ces deux héros.... Mais tu tombes, jeune habitant de la colline, et ton sang ruisselle sur ton sein! Pleure, infortunée Lorma, Aldo n'est plus! »
Fingal, irrité de la mort de ce guerrier, prend sa lance, et jetant sur l'ennemi un regard mortel, il allait descendre; mais Gaul fond sur Erragon. Qui pourrait décrire le combat de ces deux héros? Erragon tombe et meurt.
«Enfants de Morven, s'écria Fingal, arrêtez le bras delà mort. Il était redoutable, celui que vous voyez couché sur la poussière; que de larmes vont couler dansSora! L'étranger entrera dans le palais et sera étonné de son vaste silence. Le roi n'est plus, et la joie qui animait ses fêtes est morte avec lui. Étranger, prête l'oreille au bruit de ses forêts. Peutêtre son ombre erre-t-elle en ces lieux. Pour lui, tombé sous les coups d'un guerrier des contrées éloignées , il dort sur le Morven. »
Ainsi parla Fingal. Les bardes entonnèrent l'hymne de la paix; nos glaives, levés pour frapper encore, s'arrêtent et épargnent les vaincus.
Nous plaçâmes Erragon dans cette tombe. Je fis entendre
des chants de douleur. La nuit descendit sur nos collines; l'ombre d'Erragon apparut à quelques-uns de nos guerriers : il avait l'air sombre et triste, il semblait soupirer. Paix à ton âme, ô roi de Sora! ton bras fut terrible dans les combats.
Lorma était assise inquiète dans le palais d'Aldo, devant un chêne embrasé. La nuit descend sur la plaine; mais Aldo ne revient point, et l'âme de Lorma est triste, ce Qui peut te retenir, aimable chasseur? Tu m'avais promis de revenir avec le soir. Le cerf que tu poursuivais t'a-t-il conduit dans une plaine éloignée? Dans quelle bruyère lointaine les vents de la nuit ont-ils égaré tes pas? Je suis seule dans le pays des étrangers ; je n'ai point d'autre ami qu'Aldo. 0 mon bien-aimé! descends de ta colline! »
Ses yeux se tournent sans cesse vers le seuil du palais , elle prête l'oreille au bruit des vents, elle croit ouïr les pas du bien-aimé, et la joie rayonne sur son visage; mais bientôt la douleur l'obscurcit de nouveau. « Tu ne reviens point, objet de mon amour! Je vais porter mes regards sur ta colline. La lune est à l'orient, la surface du lac est calme et brillante. Quand verrai-je tes dogues fidèles revenir de la chasse? Qaand pourrai-je entendre ta voix chérie se mêler au sifflement des vents? Descends de ta colline, aimable chasseur! v
L'ombre d'Aldo parut sur un rocher, semblable au pâle rayon de la fille du ciel lorsqu'il se glisse entre deux nuages, et que l'ondée de minuit tombe sur la plaine.
Lorma comprit alors que son héros n'était plus : elle suit le fantôme le long de la bruyère; j'entendais ses cris plaintifs; il s ressemblaient, dans l'éloignement, au murmure du zéphyr, quand il soupire dans le gazon d'un antre solitaire,
E,le arrive, elle trouve son bien-aimé sur le sol rougi de sang.... Alors sa voix cesse de se faire entendre ; elle roule en silence des yeux éteints ; pâle et baignée de larmes, elle ressemble à la vapeur pluvieuse qu'on voit s'élever d'un lac à la faible clarté de la lune.
Elle vécut peu de jours dans Morven; bientôt elle descendit dans la tombe , et les bardes , par ordre de Fingal , chantèrent ses malheurs. Tous les ans, quand les vents d'automne ramènent les tempêtes , les femmes de Morven consacrent un jour à la pleurer.
Étranger', c'est ici une terre couverte de héros. Chante quelquefois la gloire de ces morts célèbres ; que leurs ombres légères viennent se réjouir autour de toi. Que la malheureuse Lorma descende sur un rayon de la lune, quand cet astre luira dans ta caverne et qu'il éclairera ton sommeil. Ta la verras, cette infortunée ; elle est bien belle encore, mais ses joues pâles sont toujours trempées de larmes.
■1 . Le barde parle au solitaire à qui il a adressé ce poëme.
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COMLATH ET CUTHONA.
PO'ÉME DRAMATIQUE.